Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 1 (of 2) Un roman de coeur par Marat, l'ami du peuple
Part 2
Ailleurs, enfin, il s'écrie comme Bertin l'élégiaque: _Elle est à moi!_ et il chante un hymne à l'amour vainqueur: «L'amour élève le pouls, enflamme l'oeil, anime le teint, embellit la face, donne la vie à ses traits et la grâce à tous ses mouvements.»
Oui, l'amour embellissait la face de Marat.
«Ses traits étaient hideux», dit le rédacteur de son article dans la _Biographie universelle_; «Sa laideur affreuse, dit l'auteur de son _Panégyrique_ cité plus haut, coopère prodigieusement à ses triomphes. On voit avec étonnement en lui tous les magots de la Chine avec désavantage. Sa physionomie offre à l'oeil surpris des traits confondus de l'hyène, du furet, du singe et du crapaud.»
Nous avons vu la toile, admirable d'horreur, où David l'a peint mort dans sa baignoire, et nous doutons que la laideur humaine puisse aller au-delà; mais Marat tombant sous le couteau qui ne lui donna pas le temps de mourir de la maladie qu'il combattait en vain depuis trois ans («il avait, dit Henriquez, le cerveau exalté par certaines pilules dans lesquelles il entre certaine dose de mercure»), Marat n'était plus Marat amoureux, philosophe et romancier.
Fabre d'Églantine, du moins, en a tracé un portrait moins horrible et plus ressemblant: «Il était de la plus petite stature; à peine avait-il cinq pieds de haut. Il était néanmoins taillé en force, sans être gros ni gras; il avait les épaules et l'estomac larges, le ventre mince, les cuisses courtes et écartées, les jambes cambrées, les bras forts, et il les agitait avec vigueur et grâce. Sur un col assez court il portait une tête d'un caractère très-prononcé: il avait le visage large et osseux, le nez aquilin, épaté et même écrasé; le dessous du nez proéminent et avancé; la bouche moyenne et souvent crispée dans l'un de ses coins par une contraction fréquente; les lèvres minces; le front grand; les yeux de couleur gris-jaune, spirituels, vifs, perçants, sereins, naturellement doux, même gracieux, et d'un regard assuré; le sourcil rare, le teint plombé et flétri, la barbe noire, les cheveux bruns et négligés.»
Ne voilà-t-il pas la laideur de Marat presque réhabilitée?
Il était loin de se croire laid, puisqu'il savait sa physionomie expressive:
«Dans les passions, dit-il, la face de l'homme devient un tableau vivant où chaque mouvement de l'âme est rendu avec force et délicatesse.»
Il savait aussi que ses yeux _gris-jaune_ n'étaient pas sans pouvoir sur le beau sexe, ce qui lui faisait penser que l'oeil est de toutes les parties du visage celle qui contribue le plus à la beauté ou à l'expression. «C'est dans cet organe admirable, dit-il, que l'âme se peint principalement; il en exprime les émotions les plus tumultueuses et les sentiments les plus doux.»
Il se flattait donc que son âme lui gagnerait les coeurs que sa figure eût pu lui aliéner.
L'âme de Marat!
Il ne badinait pas là-dessus, il proclamait hautement l'immortalité de l'âme, et dès le début de son livre _De l'Homme_, il avait averti les lecteurs qui se trouveraient en désaccord avec lui sur cette question, qu'il n'écrivait pas pour eux. Il était si bien persuadé de l'existence de l'âme, qu'il en avait fixé le siége dans les méninges ou tuniques du cerveau.
Voltaire le plaisanta sur la place préfixe qu'il donnait à l'âme, en l'appelant le _maréchal des logis de S. A. S. l'Ame_; mais les découvertes récentes de la physiologie ont prouvé que le logement n'était pas mal trouvé, et que Marat aurait dû y mettre le principe de la vie plutôt que l'âme, pour parler en anatomiste.
On voit que dès-lors, dés l'année 1775, il s'était occupé de la décapitation, sans prévoir les effets de la guillotine: «L'âme n'a plus de puissance sur le corps, dit-il, une fois que la tête en est séparée,» (t. Ier, p. 92.)
Dans cet ouvrage si neuf et si extraordinaire, imprimé en 1775 chez le libraire-éditeur de Rousseau, Marc-Michel Rey, à Amsterdam, on sent déjà Marat qui perce, ou plutôt on pressent ce qu'il est capable de devenir sous l'influence des événements.
Le chapitre sur la Pitié, où il réfute un prétendu paradoxe de Voltaire, est une révélation menaçante du Marat sanguinaire caché dans la peau du philosophe: «il est aisé de se convaincre que la nature n'a pas fait l'homme compatissant... La pitié est un sentiment factice, acquis dans la société. Ce sentiment naît de l'idée de la douleur et des rapports de forme avec les êtres sensibles... La pitié n'est autre chose que notre sensibilité tournée par la pensée vers ceux auxquels nous nous identifions... N'entretenez jamais l'homme d'idées de bonté, de douceur, de bienfaisance, et il méconnaîtra toute sa vie jusqu'au nom de pitié... Ainsi, longtemps frappée du même spectacle, l'âme n'en sent plus l'impression; elle s'endurcit à l'aspect des misères humaines; elle s'accoutume à voir souffrir, et elle devient impitoyable.»
Telle devint l'âme de Marat, quoique Fabre d'Églantine fasse l'éloge de sa _bonhomie naturelle_: «Il avait plus que de la bonhomie, dit-il. L'une des bases de son caractère était cette pudeur ineffaçable qu'engendrent et nourrissent toujours dans une âme honnête la simplicité, l'amour du vrai, le sentiment du beau et du bon.»
Marat avait dit lui-même dans son livre _De l'Homme_: «N'est-ce pas l'amour du beau et de l'honnête qui devient au coeur du sage une source inaltérable de sentiments délicieux, et lui fait éprouver au milieu des alarmes cette douce paix que l'infortune ne peut troubler?»
Le conventionnel Boileau, qui osa monter à la tribune pour accuser Marat, en disant: «Voici ce que ce tigre a écrit avec ses griffes de sang!» eût été bien surpris à la lecture du traité sur _l'Homme_.
Dans ce traité, Marat se passionne pour les sentiments élevés, pour les passions _factices_ de l'imagination, pour l'amour de la gloire, pour l'amour de la patrie. «Les âmes passionnées de la gloire, dit-il, aiment l'estime pour l'estime, et la fumée de la réputation pour elle-même... C'est l'amour de la patrie, dit-il plus loin, qui porta les Posthumius, les Curtius, les Décius à se dévouer pour elle; c'est lui qui, dans Aristide, ce héros pacifique et juste, donna l'exemple de la modération la plus rare, lui fit respecter la liberté de ses ingrats concitoyens, avec la puissance de les opprimer, vivre en homme privé, pouvant commander en maître, suivre constamment les lois de l'austère vertu et conserver pendant le cours de sa longue vie son âme innocente et pure; c'est lui qui produisit l'incorruptible voeu de Caton!...»
Marat déifiait déjà les héros des républiques grecque et romaine.
Cependant on peut supposer que Marat se fût borné à des travaux de science et de philosophie, si ces travaux lui avaient rapporté l'honneur et le profit qu'ils méritaient, si les académies ne s'étaient coalisées en quelque sorte pour tenir ses découvertes sous le boisseau, si Voltaire et les encyclopédistes n'avaient pas foudroyé de leurs dédains le livre _De l'Homme_.
Imprudent Marat, qui avait osé, dans son discours préliminaire, énumérer les philosophes physiologistes sans nommer Voltaire, et qui ne l'avait nommé dans son ouvrage que pour l'accuser de légèreté et d'inconséquence!
Voltaire, âgé alors de plus de 82 ans, se fit journaliste pour répondre à cet adversaire qu'il invitait à se consacrer à ses malades plutôt qu'à la philosophie. Voltaire n'eut pas de peine à mettre l'auteur hors de combat et son livre hors de cause.
Ce livre, qui devait placer Marat entre Lecat et Cabanis, tomba du ridicule dans l'oubli.
Marat n'osa plus s'essayer dans le genre philosophique, il ne publia pas même son roman des _Aventures du comte Potowski_, composé à cette époque et prêt à paraître. Il se concentra tout entier dans les recherches scientifiques, et il fit imprimer, seulement après la mort de Voltaire, ses belles découvertes sur la lumière et l'optique, sur le feu et sur l'électricité.
Voltaire ne ressuscita pas pour l'attaquer de nouveau, mais Marat trouva dans l'Académie des Sciences une opposition non moins vive et plus compacte que naguère dans la littérature. Il avait délivré aux académiciens tant de brevets d'ignorance, que ce fut un parti pris de nier ses découvertes ou de les passer sous silence.
Tous les efforts de Marat ne réussirent pas à vaincre cette ligue de savants qu'il combattit sans relâche de 1779 à 1785.
Il était redouté depuis trois ans sous le nom d'_Ami du Peuple_, quand il rappela aux académiciens, ses ennemis, qu'il pouvait se venger, en leur adressant comme un adieu menaçant, en 1791, son pamphlet des _Charlatans modernes_ ou _Lettres sur le Charlatanisme académique_. Il ne songeait guère alors à reprendre ses expériences de physique!
Mais si l'espace nous manque pour montrer le médecin devenu tout-à-coup grand législateur dans un admirable écrit: _la Constitution_, qui n'est pas même connu par son titre, l'espace nous manque aussi pour caractériser le talent littéraire de Marat avant la Révolution. Je ne puis, par des citations choisies même dans ses oeuvres scientifiques, prouver que son style se modelait souvent sur celui de Rousseau, et que le but qu'il s'est proposé sans cesse a été d'imiter l'auteur d'_Émile_ et de la _Nouvelle Héloïse_.
C'est le sublime Rousseau qu'il invoque dans la péroraison du deuxième volume du traité _De l'Homme_, ce qui fit dire à Voltaire: «Il est plaisant qu'un médecin cite deux romans, au lieu de citer Boerhave et Hippocrate.»
Voltaire ignorait que ce médecin avait lui-même un roman en portefeuille, un roman de sentiment, un roman d'amour, auquel il eût pu mettre cette épigraphe tirée de son livre de philosophie: «L'amant sensuel ne peut se passer de jouissance, le véritable amant ne peut se passer de coeur.» Fabre d'Églantine donne à Marat un certificat de sensibilité; il connaissait sans doute les _Aventures du comte Potowsky_.
C'est donc avec raison que le citoyen Morel, capitaine au premier bataillon du Jura, s'écrie dans son _Éloge funèbre de Marat_: «Comme Jésus, Marat fut extrêmement sensible et humain; il avait l'âme sublime de Rousseau!»
Vienne maintenant quelque citoyen critique, qui fasse le parallèle impartial des _Aventures du comte Potowsky_ et de la _Nouvelle Héloïse_, et qui rende enfin à Marat ce qui est à Marat, comme Jésus rendait à César ce qui est à César.
PAUL L. JACOB, bibliophile.
LES AVENTURES
DU
JEUNE COMTE POTOWSKI.
I.
GUSTAVE POTOWSKI A SIGISMOND PANIN.
A Pinsk en Polésie.
Quitte ces assemblées tumultueuses, ces bruyants plaisirs, ces concerts, ces danses, ces fêtes et tous ces jeux auxquels tu as recours pour charmer ton ennui. Il est pour un coeur sensible, pour toi, cher Panin, une source de joie plus pure. Veux-tu la connaître, viens vers ton ami, et contemple son bonheur.
Quand la félicité daigne descendre sur la terre pour visiter les mortels, elle cherche, et ne trouve que le sein des amants où elle puisse se reposer. Elle se plaît avec deux coeurs unis, appuyés l'un sur l'autre, et endormis ensemble dans une paix voluptueuse.
Que l'amour est un charmant délire! Dans sa douce ivresse, l'âme inondée de plaisir s'écoute en silence: dans ses vifs transports, elle se fond et s'écoule. Malheureux qui ne l'éprouva jamais!
Habitué dès mon jeune âge à vivre avec Lucile dans une douce familiarité, je ne connaissais encore que l'amitié, lorsqu'au milieu de nos amusements, les ris s'enfuirent tout-à-coup. Lucile devint rêveuse: peu à peu les rubis de ses lèvres perdirent leur éclat, les roses de ses joues pâlirent, le doux son de sa voix s'altéra. A sa vivacité naturelle avait succédé une sorte de langueur, et l'on découvrait dans ses regards je ne sais quoi d'inquiet et de tendre.
Cette langueur passa de l'âme de Lucile dans la mienne. Un nouveau sentiment de plaisir semblait s'y arrêter. Je me sentais attendri, et je ne savais pourquoi. Les jeux folâtres, qui avaient amusé notre enfance, commençaient à m'ennuyer. Je n'aimais plus à courir: les ris, le fracas, la lumière, la dissipation me déplaisaient; et pour la première fois mon âme s'écoutait en silence.
Je n'étais content qu'auprès de Lucile, et j'étais chagrin dès que je la quittais. Même auprès d'elle la gaîté parut m'abandonner, et je commençai à ne me trouver bien nulle part. Sous les yeux de nos parents, je désirais d'être seul avec Lucile; loin des témoins incommodes, je craignais de la trouver seule: je sentais que j'avais quelque chose à lui dire, et ne pouvais démêler quoi.
Un jour que j'étais plus gai qu'à l'ordinaire, je voulus l'embrasser. Elle s'y opposa; et les efforts que je fis pour m'en rendre maître, ayant dérangé son fichu, j'entrevis sous la gaze deux petits charmes naissants que Cupidon semblait avoir placés lui-même. A cette vue, je sentis palpiter mon coeur.
Lucile parut fâchée, et allait s'échapper; je la retins, et la fixai longtemps. Elle baissait la vue. A la fin je rencontrai ses yeux; et ce coup-d'oeil, lancé et rencontré au hasard, alluma dans mon sein la flamme qui le dévore.
Longtemps nous nous en tînmes à de simples regards.
Je ne pouvais vivre un instant sans Lucile. Lucile ne s'accommodait pas mieux de mon absence, mais elle n'était plus aussi familière, aussi naïve, aussi affectueuse; elle semblait se refuser à mes innocentes caresses; lorsque je lui dérobais un baiser, la pudeur colorait ses joues; lorsque je la pressais contre mon sein, elle cherchait à se dégager; lorsque je la retenais dans mes bras, elle tremblait de crainte.
L'amour produisit sur le corps de Lucile un changement plus frappant encore que sur son âme. A mesure qu'il se développait, chaque jour elle devenait plus belle: semblable à une tendre fleur qui, sentant au matin l'influence des rayons du soleil, ouvre ses boutons, étend ses feuilles, épanouit ses fleurs, et paraît avec un nouvel éclat.
Un soir que nous étions sur le gazon fleuri au pied d'un arbre touffu, mille petits oiseaux s'égayaient parmi le feuillage, et faisaient retentir les airs de leurs chants amoureux. Je sentais une douce émotion parcourir de veine en veine tout mon corps. Je tenais une main de Lucile et n'osais lui parler; elle me regardait en silence: mais nos regards s'étaient tout dit, avant que notre voix s'en fût mêlée.
Enfin je hasarde de lui ouvrir mon jeune coeur. A chaque mot que je prononce, sa bouche sourit amoureusement, et un coloris plus animé que celui des roses se répand sur son joli visage.
A peine lui eus-je fait l'aveu de l'émotion nouvelle que je ressentais, que j'obtins d'elle un pareil aveu pour réponse. Il n'était pas dans notre caractère de dissimuler: d'ailleurs comme l'amour que nous éprouvions l'un pour l'autre ne différait guère de l'amitié que par un sentiment plus vif, nous fûmes bientôt à notre aise, et le mystère de notre nouvelle situation fit place à un retour de confiance.
L'amour perçait insensiblement et faisait des progrès. Nos entretiens devenaient plus fréquents, plus animés, plus intimes. En nous entretenant de l'état de nos coeurs, nous avions toujours quelque chose à nous dire, comme si nous eussions oublié ce que nous nous étions dit tant de fois. Lorsque je l'assurais combien elle m'était chère, elle me faisait sentir qu'elle le savait: mais lorsqu'elle me parlait de sa tendresse, souvent je feignais de ne pas l'en croire, pour avoir le plaisir de l'ouïr de nouveau.
Quelquefois il s'élevait entre nous de petits débats, et toujours elle scélait ses tendres protestations par un baiser encore plus tendre. Alors je sentais couler dans mon âme cette joie délicieuse qui fait le bonheur des amants.
Dès-lors notre inclination mutuelle devint de jour en jour plus tendre.
Aujourd'hui elle est telle qu'il semble que nous n'avons qu'une vie et qu'une âme. Nos coeurs s'entendent et s'entretiennent. Si j'attache les yeux sur Lucile, elle me regarde avec l'expression la plus vive du sentiment. Si je soupire, elle soupire à son tour. Si je lui jure que je l'adore, elle me jure que je suis adoré. Si je lui dis qu'elle fait le bonheur de ma vie, elle me répond que je fais le charme de la sienne.
O tendre union! Céleste flamme! Six ans l'ont épurée et nourrie dans mon coeur. Six ans j'en ai goûté la douce ivresse.
Que te dire? Je ne trouve de plaisir qu'aux côtés de Lucile, et ce plaisir est toujours nouveau.
Quand je la vois me sourire tendrement, mon coeur palpite de joie. Quand je lui donne un baiser, je cueille sur ses lèvres de roses un nectar plus doux que celui que l'abeille exprime des fleurs. Mais, quand mollement penché sur son sein je savoure le plaisir d'être aimé, je me crois au nombre des dieux.
Cher ami! depuis quelques années tu as renoncé à l'amour: que de temps perdu pour le bonheur!
De Varsovie, le 12 février, 1769.
II
SIGISMOND A GUSTAVE.
L'amour, dit-on, est un fruit délicieux, que le ciel a accordé à la terre, pour faire le charme de la vie. Cher Potowski! tu n'en connais que les douceurs; je n'en connus que l'amertume.
Comme toi, j'aimais autrefois à soupirer auprès des belles: mais si souvent dupe de leur duplicité, jouet de leurs caprices, j'ai enfin appris à fuir leur commerce dangereux.
Pourrais-tu le croire? Je préfère à leurs fausses caresses, le plaisir d'en médire. Dévoiler leurs artifices, publier leurs intrigues, et rire de leur tourment au milieu d'un cercle d'amis aussi dégoûtés que moi; voilà le seul plaisir qu'il m'en reste.
Lorsque le feu de la conversation commence à s'éteindre, nous prenons en main la coupe enchanteresse; un jus pétillant vient au secours de l'esprit, ranime nos propos, nous inspire de nouvelles saillies, et fait renaître la joie parmi nous.
Au sortir de ces entretiens, je reviens au milieu des femmes, leur montrer mon mépris et ma gaîté.
De Pinsk, le 23 février 1769.
III
LUCILE SOBIESKA A CHARLOTTE SAPIEHA.
A Lublin.
Tu t'étonnes, Charlotte, que je sois si éprise de Gustave: Mais peux-tu le trouver étrange? Eh! comment n'aimerais-je point un aimable homme qui m'adore, un homme tout occupé de mes plaisirs et de mon bonheur?
D'ailleurs cette fraîche jeunesse, cette beauté ravissante, ces regards tendres et animés, ce sourire fin et gracieux, cette voix touchante, et tant d'autres agréments qui lui sont propres, n'ont-ils pas droit de lui captiver les coeurs?
Que si tu ne fais point de cas des attraits de sa figure: ne compteras-tu pour rien non plus les belles qualités de son âme?
Te dire que mon amant a tous les talents de son état, et tous les agréments d'un homme du monde serait trop peu de chose.
Mais Gustave a de l'esprit, il le sait et il n'en est pas vain: jamais il ne le fit servir à désoler le bon sens, ni à affliger les sots.
Il aime les plaisirs, mais il veut les choisir: il méprise ceux qui manquent de délicatesse, préfère ceux qui récréent à ceux qui ne font qu'étourdir, et ne recherche avec ardeur que ceux qui respirent la tendresse.
Modéré dans ses plaisirs, il sait s'arrêter avant le dégoût. Son humeur est toujours égale: jamais on ne le voit d'une gaîté effrénée, puis, d'une morne tristesse.
Il est riche, aime la dépense, et accorde à son rang ce qu'il exige: mais il ne donne rien au faste, aux caprices, à l'extravagance. Il est quelquefois magnifique; plus souvent généreux, il destine aux infortunés une partie de son superflu, et toujours il sait leur cacher la main qui les soulage.
Il a l'âme fière, mais sans arrogance: il n'est point entiché de sa naissance, et il respecte plus dans l'homme le mérite que les dignités.
Il est bouillant et ne peut souffrir un affront; mais sa colère n'est pas féroce: son ressentiment passe comme un éclair, et la moindre excuse suffit pour le désarmer.
Jamais jeune homme ne reçut une meilleure éducation: mais chez lui, la nature semble avoir tout fait. Son beau naturel, bien dirigé dès l'enfance, est tel qu'il peut s'y abandonner sans crainte et sans précaution. La décence, la candeur, la tendresse en font la base. Ennemi du vice, indulgent aux ridicules, docile aux usages innocents, incorruptible aux mauvais exemples, il est respecté de tout le monde, aimé de toutes ses connaissances, et chéri de tous ses amis.
Tel est mon amant; et tu veux que je justifie ma flamme. Va, Charlotte, je m'applaudis de mon choix, et je ne crains point d'en être jamais punie.
De Varsovie, le 29 février 1769.
IV
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Pinsk.
Au simple ton de ta lettre, cher Panin, il est hors de doute que tu aimes encore les belles. Ce que tu prends pour aversion, n'est que ressentiment. Il passera un jour ce ressentiment; tu peux t'y attendre, et je te verrai de nouveau enlacé. Mais en attendant que tu m'entretiennes de ta passion pour quelque jolie enchanteresse; je vais t'entretenir de la mienne.
Quoique mon amour pour Lucile n'ait pas attendu la réflexion pour naître, et que je n'aie jamais cherché à m'éclairer sur le choix d'une épouse, je vois avec transport que la fortune m'a mieux servi que la sagesse ne l'eût pu faire.
Lucile n'a point ces grâces brillantes et légères dont le monde fait tant de cas, ni cette humeur folâtre, ce babil frivole, ce petit manége, ces aimables caprices qui vont si bien à quelques jolies femmes. Mais à une belle figure, relevée par des grâces touchantes, elle joint une âme tendre, noble, élevée; un esprit solide, enjoué, délicat: et je ne sais quels charmes invincibles qui lui captivent tous les coeurs.
Avec tant de belles qualités, un peu de vanité serait bien excusable: toutefois Lucile n'est point vaine. Au milieu de ses compagnes, elle se distingue toujours comme la rose parmi les autres fleurs: tout le monde admire sa beauté, elle seule paraît oublier ses attraits: on l'écoute avec ravissement, elle seule ne s'aperçoit point du plaisir qu'elle cause.
Mais quel charme elle donne aux vertus douces et bienfaisantes, dont elle est un modèle vivant. Quelles attentions pour ses parents! Jamais fille n'en eut de plus marquées. Toujours elle leur obéit avec douceur: souvent elle n'attend pas l'ordre, elle devine; et tout ce qu'ils peuvent désirer est fait avant qu'ils se soient aperçus qu'elle y pense.
Avec quel zèle elle ouvre la porte à l'honnête pauvreté! Quel air d'attendrissement elle a pour les malheureux! Comme elle se plaît à ramener la joie dans un coeur flétri!
Hé! ne dirai-je rien de cette sensibilité délicate qui craint d'offenser ou de déplaire, de cette ouverture de coeur qui gagne la confiance, de cette modestie qui imprime le respect, de cette aimable pudeur, de cette timidité enchanteresse qui la rendent si séduisante.
Chez elle rien n'est gêné, tout est naïf, tout est naturel, tout a l'aisance de l'habitude et pour te faire son portrait en un mot: c'est la Vertu sous les traits de la Beauté.
Heureux celui qu'un doux hymen doit unir à Lucile! Il n'aura à craindre que le malheur de la perdre ou de lui survivre. Cet heureux mortel, cher Panin, tu le connais: c'est ton ami.
De Varsovie, le 19 mars 1769.
V
LUCILE A CHARLOTTE.
A Lublin.
Je ne pense qu'à Potowski. Allumée au flambeau de l'amour, mon imagination me présente partout sa douce image. Sans cesse je la vois, elle me suit le jour, elle me suit la nuit, et ne me quitte pas même durant mon sommeil. Avec quel transport mon âme s'élance vers lui! je l'aime, je l'adore; et ce qui le rend si cher à mon coeur, c'est moins sa beauté que sa vertu; c'est moins la violence que la pureté de sa flamme.
Hier, comme nous étions à faire de la musique sous un des arbres du jardin, en extase à l'ouïe d'un air flatteur qu'il me chantait, je laissai échapper mon théorbe, et les yeux fermés je reposais mollement sur le gazon fleuri.
Bientôt il s'avança vers moi et se plaisait à me contempler; mais il n'a point avec audace levé le voile pour parcourir mes charmes; ses chastes mains ont respecté jusqu'à la gaze légère dont ma gorge était couverte.
Puis, approchant sa bouche, il pressait tendrement mes lèvres et couvrait mes joues de baisers amoureux. Je ne sais quelle émotion inconnue pénétrait alors tout mon être; j'étais languissante dans les bras du plaisir.