Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 1 (of 2) Un roman de coeœur par Marat, l'ami du peuple

Part 1

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UN ROMAN DE COEUR,

PAR MARAT, L'AMI DU PEUPLE;

Publié pour la première fois, en son entier, d'après le manuscrit autographe, et précédé d'une notice littéraire;

Par le bibliophile JACOB.

I.

PARIS, CHEZ LOUIS CHLENDOWSKI. 8, RUE DU JARDINET.

1848.

Imprimerie de Cosson, rue du Four-Saint-Germain, 47.

PRÉFACE.

L'authenticité de cet ouvrage inédit de Marat est incontestable: le manuscrit original, entièrement autographe, est resté, pendant plus d'un mois, exposé dans les bureaux du SIÈCLE, où le public a été admis à le voir; il n'y avait pas de doute possible pour quiconque connaît l'écriture de l'auteur. Ce manuscrit, qui depuis dix ans était entré dans la bibliothèque de M. Aimé Martin, figure sous le nº 713 du catalogue de cette précieuse bibliothèque et doit être vendu aux enchères publiques, le 25 novembre prochain.

La publication du roman de Marat, faite dans un journal, avait été réduite aux conditions de la presse périodique, c'est-à-dire tronquée et même altérée: le journal ne pouvait accepter certains détails, certaines scènes d'un genre un peu trop vif, qui eussent blessé peut-être la louable pruderie du feuilleton; mais le livre n'ayant pas de ces réserves timorées à garder avec ses lecteurs, nous avons jugé nécessaire de rétablir tout ce que le journal avait supprimé et de ne rien changer au style du manuscrit, sans toutefois en respecter l'orthographe bizarre et souvent incorrecte.

Il a fallu cependant se reporter au temps où l'ouvrage a été composé, pour conserver l'orthographe, alors usitée, des noms historiques et géographiques polonais: c'eût été commettre un véritable anachronisme, que d'écrire ces noms autrement qu'ils sont écrits dans tous les livres du XVIIIe siècle. Nous avons dû les laisser tels qu'on les avait francisés à cette époque où les relations avec la Pologne n'étaient pas assez fréquentes pour qu'on eût des idées justes et exactes à l'égard de ce pays. De là, une foule d'erreurs étranges dans le roman de Marat, qui prend quelquefois un nom d'homme pour un nom de ville et réciproquement. On n'eût pas corrigé ces fautes qui nous semblent si grossières aujourd'hui et qui existent dans la plupart des romans français contemporains, sans altérer le caractère de l'oeuvre même. Il appartiendra aux éditeurs futurs d'apprendre à Marat la géographie de la Pologne, par exemple, et de rectifier le texte dans les notes. Quant à cette première édition, qui ne paraît qu'en 1847, Marat s'y montre aussi naïvement que si son roman eût été imprimé en 1775, à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, avec la _Nouvelle-Héloïse_ de J.-J. Rousseau.

Il est donc nécessaire, en le lisant, de se rappeler la date de la composition et le goût littéraire de ce temps-là, pour apprécier les qualités réelles de l'ouvrage, à travers les descriptions pittoresques, les dissertations sentimentales et les thèses philosophiques dont l'action est surchargée. On comprendra que l'apparition du _Roman de coeur_ de Marat aurait été un événement dans la littérature lorsque la _Nouvelle-Héloïse_, _Candide_ et le _Sopha_ faisaient les délices de la société française, la plus polie et la plus spirituelle de l'Europe.

MARAT

PHILOSOPHE ET ROMANCIER.

Il y a six ans à peine, Marat n'était pas tout-à-fait mort sous le poignard de Charlotte Corday, puisque sa soeur, Albertine Marat, vivait encore à Paris, fidèle héritière des idées et des doctrines de ce terrible Ami du Peuple.

Mademoiselle Marat semblait avoir recueilli en elle-même l'âme forte et passionnée de son frère, qu'elle pleurait sans cesse, comme si elle ne l'eût perdu que de la veille.

C'était une républicaine inflexible, que l'âge n'avait pas refroidie, que les événements n'avaient pas changée; vainement le Directoire, le Consulat, l'Empire, la Restauration et même la Révolution de juillet 1830 étaient venus successivement bouleverser ou métamorphoser la face du pays: elle n'y avait pas pris garde, semblable à une somnambule qui poursuit son rêve sans tenir compte des objets extérieurs, et qu'on n'éveille pas en sursaut, de peur de la voir tomber foudroyée; elle rêvait donc que l'esprit de 93 planait autour d'elle et que Marat veillait toujours sur son peuple.

Rien ne saurait rendre l'impression profonde et presque douloureuse qu'on éprouvait à entendre les prédications démagogiques de cette prêtresse de notre grande Révolution, et surtout l'éternelle oraison funèbre de son héros, de son dieu, de ce Marat qu'on ne nomme pas sans horreur et sans effroi.

Il faut l'avouer, elle ne nous montrait pas Marat tel que nous le connaissons, tel que l'histoire nous l'a couvert de boue et de sang; elle en faisait un être exclusivement vertueux, animé des plus purs sentiments de patriotisme, bon et généreux, que sais-je! simple et candide, un véritable philosophe enfin, qui avait mission de régénérer le monde, ou du moins la France.

On comprenait, à ce panégyrique prononcé avec une conviction solennelle, que le fanatisme sans-culotte avait pu comparer Marat à Jésus-Christ, l'Évangile au journal de l'_Ami du Peuple_, et composer une prière adressée sans doute à la guillotine, et commençant ainsi: _O sacré coeur de Jésus! ô sacré coeur de Marat!_

Cette vieille femme, à la physionomie dure et sévère, au regard fier et inspiré, à la parole ardente et audacieuse, survivait donc à son frère, d'effroyable mémoire, pour lui décerner une espèce de culte, pour lui refaire un panthéon dans la pauvre demeure où elle s'était retirée avec les reliques de celui qu'elle appelait hautement le _martyr de la liberté_, avec les livres, les papiers et les manuscrits de Jean-Paul Marat.

Bien des hommes curieux de s'instruire du passé, bien des esprits préoccupés de l'étude de cette Révolution si pleine de mystères, bien des vieillards qui avaient vu, bien des jeunes gens qui n'avaient fait que lire, allèrent alors interroger les souvenirs de la soeur de Marat et s'en retournèrent émus ou étonnés, n'osant porter un jugement de réprobation ou d'absolution sur les actes, sur le caractère de cet étrange Ami du Peuple.

Parmi ceux qui aimaient à remonter, pour ainsi dire, à la source de la Révolution et qui se trouvaient quelquefois réunis chez mademoiselle Marat, nous citerons seulement un penseur, un publiciste de grand mérite, M. Haureau, le savant et judicieux auteur de l'_Histoire littéraire du Maine_; un littérateur ingénieux, M. de Labédollière; un poète, M. Esquiros; un témoin éclairé et impartial des faits et gestes de la République et de ses enfants, M. le colonel Maurin, bien connu par la précieuse collection révolutionnaire qu'il ramasse depuis quarante ans; un écrivain distingué de l'école sentimentale de Bernardin de Saint-Pierre, M. Aimé-Martin, cet excellent homme qui vient de s'éteindre immortalisé par l'adieu de Lamartine.

Aimé-Martin était un esprit doux, tendre et honnête: il n'avait jamais tourné les yeux vers la période révolutionnaire que pour en détester les agents et que pour en plaindre les victimes. Le nom de Marat lui inspirait un invincible dégoût.

Eh bien! il surmontait ce dégoût, il le cachait même sous un air froid et poli, quand il se rendait chez la soeur du _monstre_, comme il le désignait avec une énergique indignation.

Qu'allait-il donc faire dans cette maison?

Aimé-Martin était, avant tout, bibliophile, autographile, amateur et collecteur de livres et d'autographes. Or, c'était aux manuscrits de Marat qu'il en voulait, et un jour (il fallut sans doute qu'Albertine eût bien faim, pour vendre la dépouille littéraire de son frère) il emporta sous son bras le volume autographe qui l'empêchait de dormir depuis qu'il en avait appris l'existence; un roman inédit, un roman de coeur, inventé, pensé, écrit par Marat: _Les aventures du jeune comte Potowsky_.

Une fois légitime possesseur de ce singulier trésor, Aimé-Martin se dispensa de fréquenter le petit club d'Albertine, qui mourut peu de temps après en distribuant les papiers du _Sacré-Coeur de Marat_.

Allez visiter l'intéressante collection du vénérable colonel Maurin, et vous y verrez les épreuves de journal que Marat corrigeait dans son bain lorsqu'il fut frappé par Charlotte Corday: ces épreuves ont été teintes de son sang; vous y verrez les couronnes civiques que le peuple décerna plus d'une fois à son défenseur; vous y verrez les portraits et les bustes qui furent un moment les idoles de la nation.

Quant au roman de Marat, recueil de 240 pages écrites de sa plus jolie écriture, avec ses fautes d'orthographe ordinaires, il fut revêtu d'une charmante reliure _janséniste_ en maroquin noir par un habile artiste, Niédrée ou Bauzonnet, et il demeura caché dans la bibliothèque d'Aimé-Martin jusqu'à sa mort. C'est dans cette bibliothèque que nous sommes allés le chercher pour le mettre en lumière.

Aimé-Martin s'était toujours refusé à publier cet ouvrage remarquable à différents titres, malgré nos instances: il nous permit, toutefois, de l'examiner, et nous en signala même les passages les plus singuliers.

Il voulait, disait-il, avoir seul le privilége de connaître, de conserver le véritable Marat, Marat philosophe, Marat sentimental, Marat écrivain, Marat romancier.

--Il y a eu deux Marat, nous disait-il avec cette originalité de causerie fine et spirituelle qu'on se plaisait tant à écouter chez lui et chez Charles Nodier: le Marat que tout le monde sait, l'affreux, l'exécrable pourvoyeur de la guillotine, qui demandait cinq cent mille têtes pour orner son autel de la patrie, je n'en parlerai pas; je voudrais croire, pour l'honneur de l'humanité, qu'un pareil scélérat n'a jamais vécu; mais l'autre Marat, dont personne aujourd'hui ne soupçonne l'existence, celui qui fut l'élève et l'admirateur de Jean-Jacques Rousseau, l'ami de la nature, ce qui vaut mieux que d'être à sa façon l'_Ami du Peuple_, le savant auteur de plusieurs découvertes dignes de Newton dans la chimie et la physique, l'écrivain énergique et coloré qui a fait un livre de philosophie digne du philosophe de Genève...

--Et c'est Marat qui a fait tout cela? interrompis-je; j'avouerai n'avoir rien lu de lui, excepté quelques hideuses citations de son journal.

--Le journal du second Marat? mais le premier n'a écrit que des ouvrages scientifiques, philosophiques et littéraires; le premier était médecin des gardes-du-corps du comte d'Artois; il mourut ou plutôt il disparut à la fin de l'année 1789 pour faire place à son odieux homonyme.

--Je les ai beaucoup connus l'un et l'autre! reprit Nodier, qui se trouvait là, et qui avait la manie de se faire contemporain de tous les acteurs de la Révolution, qu'il ne vit pas même passer devant son berceau. Mais il me semble que le bourreau devait être fils du médecin, et que celui-ci, en coupant des têtes de grenouilles pour ses expériences de physique, avait enseigné au second à couper des têtes d'hommes.

--Ne parlons pas de ce cannibale, repartit Aimé-Martin; mais de l'autre, tant qu'il vous plaira. C'était une belle âme qui s'ouvrait à tous les sentiments nobles et généreux; il prit Rousseau et Montesquieu pour modèles: il eût mérité de se placer à côté d'eux, comme moraliste, comme écrivain. Par malheur, il osa s'attaquer à la secte des philosophes, à Voltaire surtout, à Helvétius, à Diderot: il fut écrasé ou plutôt étouffé dans l'obscurité. Je ne doute pas que l'injustice de ses contemporains à son égard ne l'ait poussé à changer de route et à s'éloigner de la scène des sciences et des lettres: «Siècle ingrat, dit-il alors, tu n'as pas voulu accepter le savant qui t'a révélé le vrai système de la lumière, des couleurs, de l'électricité, le philosophe qui t'a appris ce que c'est que l'homme; eh bien! tu accepteras avec épouvante le vampire qui boira le meilleur de ton sang!»,

--Je ne me suis pas encore rendu compte, dit Charles Nodier, de la transformation du royaliste en démagogue furieux, de l'élève de Rousseau en séïde de Danton; il y a, entre ces deux personnages, une solution de continuité immense que je voudrais m'expliquer.

--Dites-moi seulement, répliquai-je, vous qui avez connu le premier Marat, s'il était aussi laid, aussi repoussant que le second?

--Il n'était pas laid, puisqu'il était aimé et amoureux, objecta Nodier.

--Marat a été aimé par une femme! m'écriai-je.

--Assurément, dit Aimé-Martin; celui qui a répandu son coeur dans ce roman, était inspiré par une passion véritable, comme Rousseau composant la _Nouvelle Héloïse_.

--Voilà de quoi réhabiliter Marat, repris-je; malheureusement on n'y croira pas.

--Oui, si le manuscrit autographe n'était pas là, si l'on n'avait pas d'ailleurs le traité _De l'Homme_, rempli de tableaux voluptueux et d'images gracieuses.

--En vérité, vous me donnez goût à étudier votre Marat, et s'il se peut faire, nous lui rendrons la place qui lui appartient parmi les philosophes et les écrivains français.

Je me mis à l'oeuvre, et je commençai par lire le roman posthume que me confia Aimé-Martin: je crus relire la _Nouvelle Héloïse_, et par intervalles, à ma grande surprise, les _Amours du chevalier de Faublas_. Je compris alors comment Marat, après sa métempsychose, gardait tant de haine contre Louvet: c'était sans doute jalousie de métier.

Je fus donc amené sans répugnance à rechercher et à lire tous les ouvrages du premier Marat, et j'y trouvai, comme Aimé-Martin me l'avait annoncé, le savant profond et hardi, le philosophe sagace et intelligent, le moraliste sensible et passionné, l'écrivain pittoresque, assez élégant, mais peu correct; enfin, ce que Nodier ni Aimé-Martin n'eussent pas reconnu, le législateur sage et humain.

Ce sont ces découvertes assez inattendues que je voudrais démontrer au plus incrédule, en publiant pour la première fois ce roman inédit, qui, quoique signé par Marat, ne serait peut-être pas désavoué par l'auteur de la _Nouvelle Héloïse_.

La jeunesse de Marat s'est passée dans l'étude et la méditation.

«Il paraît, dit Fabre d'Églantine dans le _Portrait de Marat_, que les premières années de sa vie se sont écoulées à la campagne ou dans les lieux simples et retirés: c'est là que la bonté de son naturel s'était développée et consolidée par l'aspect de la nature et des hommes les plus rapprochés d'elle et par l'influence d'un état de moeurs simples et paisibles.»

Il était né comme Jean-Jacques, au pied des Alpes, à Baudry, petit village de la principauté de Neufchâtel, et avant d'étudier l'homme, il avait étudié la nature.

Ses ouvrages sont tout parsemés de descriptions champêtres qui ne feraient pas mauvais effet dans _Émile_ ou dans les _Promenades d'un penseur solitaire_; par exemple:

«A la vue d'une belle campagne, dont le soleil nuance l'émail, de ses rayons changeants, à la fin d'une journée sereine, on ressent un plaisir secret qu'on goûte rarement ailleurs. La verdure de la prairie, le doux parfum des fleurs, le chant harmonieux des oiseaux et la fraîche haleine des zéphirs portent insensiblement la gaîté dans l'âme: on sent couler une douce paix dans le coeur; on éprouve une espèce d'enchantement involontaire auquel presque personne ne résiste. Autant la vue d'un charmant séjour est propre à nous inspirer la joie, autant la vue d'un affreux désert est propre à nous inspirer la tristesse. Des plaines sans gazon et sans fleurs, des arbres desséchés ou couverts d'un sombre feuillage, des masses énormes de rochers dépouillés de verdure et noircis par le temps, le bruit des torrents qui se précipitent avec fracas du haut des montagnes, mêlé au croassement des corbeaux et aux cris lugubres des aigles, objets affreux qui font passer la tristesse dans l'âme par tous les sens!»

Le Marat qui a tracé ce tableau agreste dans le _Traité de l'Homme_, liv. III, est-il bien le même que ce Marat qui, après avoir dit dans son _Appel à la Nation_ en 1790: «Quelques têtes abattues à propos arrêtent pour longtemps les ennemis publics!» et dans son placard _C'en est fait de nous_: «Cinq à six cents têtes abattues vous auraient assuré repos, liberté et bonheur!» demandait cinq cent mille têtes deux ans plus tard?

Il aimait les fleurs, les ruisseaux, les zéphyrs _au souffle lascif_, ce bon M. Marat, médecin des gardes-du-corps de Monsieur. «Personne plus que moi n'abhorre l'effusion du sang, s'écrie l'_Ami du Peuple_ dans son adresse _aux Patriotes français_, placardée dans Paris le 10 août 1792; mais, pour empêcher qu'on en fasse verser à flots, je vous presse d'en verser quelques gouttes!»

Saint-Lambert et Roucher, dans leurs poèmes, Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, dans leurs ouvrages moraux, Gessner et Florian, dans leurs idylles, nous ont répété cent fois que l'homme vertueux était l'amant de la nature. Ils avaient compté sans Marat, l'_Ami du Peuple_.

Celui-ci aimait tant la nature, qu'il se regardait comme le plus vertueux des Génevois: «Je respecte la vérité, j'adore la justice, et je ne veux que le bien!» s'écriait-il dans son _Appel à la Nation_; il avait conscience de sa vertu, puisqu'il en parlait à chaque instant: «Que l'homme honnête qui a quelque reproche à me faire se montre, écrivait-il dans sa _Dénonciation au tribunal du public contre Necker_, et si jamais j'ai manqué aux lois de la plus austère vertu, je le prie de publier les preuves de mon déshonneur!»

Cette vertu n'allait pas jusqu'à lui défendre d'employer la sensibilité de son coeur, peut-être même la sensualité de son organisation, avant que la politique en eût fait un fidèle époux, sinon une statue de marbre.

Le citoyen Ballin vante la _sévérité des moeurs_ de Marat, dans l'oraison funèbre qu'il lui consacra sous le titre de: _Marat, du séjour des immortels, aux Français!_

Mais J. M. Henriquez, dans la _Dépanthéonisation de Marat, patron des hommes de sang et des terroristes_, publiée, il est vrai, après le 9 thermidor, ne craint pas de nous représenter Marat comme un libertin:

«Marat, adonné au plus crapuleux libertinage, avait pour déesse une de ces femmes vendeuses de voluptés, et qu'une loi sage ne peut avouer pour épouse légitime sans autoriser la subversion du corps social... Est-il vrai que Marat ait été marié? Est-il mort dans le concubinage? S'il était marié, que d'outrages faits à la foi conjugale!»

Marat n'était pas marié, mais il avait une maîtresse qui vivait maritalement avec lui, à l'époque de son assassinat.

Cette audacieuse maîtresse, que Marat ne s'est pas contenté de peindre en buste dans le roman des _Aventures du jeune comte Potowsky_, était devenue ce que deviennent toutes choses en vieillissant, décrépite et enlaidie; elle n'en était que plus attachée à Marat, qu'elle admirait autant qu'elle l'avait aimé et dont elle osait quelquefois s'approprier le redoutable nom.

Ce fut en signant _femme Marat_, qu'elle écrivit au baron de B... (Besenval), qui avait pris la défense de Necker, dénoncé par Marat au tribunal du public: «On peut vous mettre au nombre de ces petits roquets qui, ne pouvant plus aboyer par vieillesse, toussent, toussent, pour donner des preuves de leur existence.»

Le baron répondit en baron, très-poliment, en se félicitant de ce que son petit livre lui avait valu l'honneur de recevoir une lettre de madame Marat. Il ajouta pourtant en post-scriptum: «Quelques-uns de mes amis m'ont voulu soutenir que M. Marat n'était point marié... Qu'il ait une femme à lui ou à un autre, qui ait le droit de prendre son nom, ou qui ne fasse qu'en emprunter le droit, cela m'est égal.»

Cette femme, qui écrivait par la petite poste à un baron, ne savait pas lire, si l'on en croit Vincent Formaleoni, canonnier de Paris, auteur anonyme d'un _Éloge de Jean-Paul Marat_.

Ce Vincent Formaleoni nous apprend que Marat, décrété d'accusation et de prise de corps, poursuivi par les gardes nationaux du général Lafayette, ne dut sa liberté et son salut qu'au dévoûment d'une _femme généreuse et sensible_.

Est-ce la même qui s'intitula _veuve Marat_, quand l'Ami du Peuple ne fut plus là pour l'envelopper d'ombre et de mystère, et qui obtint sous ce titre une pension civique qu'elle dut moins à ses droits qu'à la munificence de l'Assemblée nationale?

«Enthousiaste de la liberté, dit Formaleoni, la femme forte avait conçu la plus haute idée des vertus de Marat. Une noble passion succéda aux sentiments de l'estime... L'hospitalité et l'amour furent assez ingénieux pour dérober Jean-Paul Marat aux poursuites de ses persécuteurs.»

On m'assure que l'_amour_ et l'_hospitalité_ représentent deux femmes qui étaient d'intelligence pour sauver Marat: mademoiselle Fleury, du Théâtre-Français, sous le nom de l'Hospitalité, et l'héroïne du roman, sous le nom de l'Amour.

L'Amour hérita de l'imprimerie et des manuscrits de Marat, qui ne lui laissa d'ailleurs qu'un assignat de vingt-cinq sous, comme le déclara fièrement Albertine Marat dans sa _Réponse aux détracteurs de l'Ami du Peuple_, où elle avouait que son frère avait été «obligé, pour exister, à accepter les sacrifices qu'a faits pour lui sa _compagne_.»

Compagne, maîtresse ou veuve, elle fut d'accord avec mademoiselle Marat pour publier les oeuvres politiques de l'Ami du Peuple: cette édition devait former quinze volumes in-8º, y compris un ouvrage posthume intitulé l'_École du citoyen_.

Le prospectus parut seul, annonçant qu'on s'abonnait chez la citoyenne veuve Marat, rue Marat, nº 30, au prix de cinq livres par volume de 480 pages; mais dès que le premier volume fut mis sous presse, Robespierre fit saisir, dit-on, le matériel de l'imprimerie et arrêta la publication comme dangereuse à son parti.

Ce prospectus est le dernier signe de vie qu'ait donné cette veuve Marat, qui s'était enfermée avec lui dans le souterrain fameux «où la pudeur serait superflue» selon l'auteur du _Panégyrique de Marat_, imprimé en l'an III; cet auteur malicieux a prétendu que Charlotte Corday avait puni Marat de ses insolentes privautés, Marat qui allait «sautillant de nymphe en nymphe, et qui aimait à nager dans des torrents de délices.»

La veuve, que plus d'un historien du temps a traitée de mégère, eut l'air en effet de satisfaire un sentiment personnel de jalousie, lorsqu'elle se jeta sur Charlotte Corday et la meurtrit de coups en vomissant contre elle mille sales injures.

Quoi qu'il en soit, Marat avait connu l'amour; son livre _De l'Homme_ en parle avec trop de science pour que ce soit seulement le résultat de la réflexion et du ouï-dire; il y revient si souvent dans le cours de cet ouvrage, qu'il s'excuse de tirer ainsi ses exemples de l'amour (t. II, p. 374): «Que les critiques me montrent donc, s'écrie-t-il, une autre passion tenant au physique qui puisse fournir un tableau supportable!»

On ne supporterait pas maintenant les différents tableaux que lui fournit cette passion peinte d'après nature.

C'est lui, toujours lui qui se pose en scène; ici, il fait un tendre aveu: «Lorsque vous pressez une maîtresse pudique de vous ouvrir son coeur, quoique soumise à regret aux leçons de sa mère, n'attendez pas néanmoins qu'elle vous avoue ses vrais sentiments; c'est toujours de l'amitié qu'elle a pour vous, mais quand lassée d'une longue et pénible résistance, cette fille dissimulée laisse enfin triompher son heureux amant...»

Là, il est séparé de ce qu'il aime: «L'amant malheureux éloigné de sa maîtresse chérie promène languissamment ses regards autour de lui; sans cesse occupé de cette chère image, il ne prend aucun intérêt à tout le reste; dans sa douce mélancolie, il recherche la retraite, la solitude, le silence des bois...»

Plus loin, il est inhumain à l'égard d'une belle, qui se meurt d'amour pour lui: «Après les fureurs d'une passion irritée, son âme succombe à ses maux, un feu interne la consume et la tient sans cesse éveillée; bientôt ses forces l'abandonnent... Déjà le lustre de ses beaux yeux est éteint...»