Les aventures de Télémaque

Part 5

Chapter 51,523 wordsPublic domain

--Que savons-nous de l'avenir, substantif masculin qui désigne le temps futur, ce qui doit arriver en ce temps-là, notre destinée la postérité (Qu'à l'avenir un silence éternel cache ce souvenir, Rac.), la prospérité, le succès? Vous connaissez, Mentor, ces appareils automatiques qui moyennant une pièce de bronze prédisent leur sort aux passants? Un couple s'arrête devant une de ces boîtes. L'homme murmure des paroles d'éternité aux oreilles heureuses de sa compagne. La femme se serre contre lui et presse sa main forte. Leurs regards se croisent, luttent doucement et retombent sur la caisse-à-deviner. Ils sourient. À de petits mouvements de leurs mentons, on peut comprendre qu'ils plaisantent avec beaucoup d'émotion en songeant à leur avenir commun. Puis l'homme se fouille, et met deux sous dans la fente. Avec un bruit de ferraille, la machine se déclenche. Deux têtes se penchent et l'homme lit en faisant semblant de rire:

Vous vous absorbez dans votre passion, il est temps de changer.

Ils s'éloignent précipitamment, et, à trois pas de là, la femme pousse tout à coup un cri terrible comme le bonheur perdu.

--Les éclipses ne sont pas pour nous faire rire des prédictions. Ce mot-ci s'emploie au sens actif et au passif. Deviner est plus commun qu'on ne croit: nous n'avons presque pas d'autre procès de pensée. Toutes les découvertes se réduisent à des charades ou à des prédictions. L'inventeur du sablier prédit, devine l'usage qu'on en fera et cætera. L'esprit peut, semble-t-il, envisager toutes les conjectures. Leur nombre pour un cas précis n'atteint pas des chiffres au delà de nos représentations. «Je vous le donne en cent» semble déjà une hyperbole. Rien n'est agréable, instinctif, comme nier le hasard.

--À quelques jeux de dés, on nomme hasards certains points fixes toujours favorables à celui qui tient les dés. C'est pourquoi je crois au hasard.

--Il n'y a pas de hasard.

--On peut formuler ceci; par hasard, il n'y a pas de hasard.

--Vous reculez la difficulté d'un degré. Les devins sont très exactement des hommes qui parlent en connaissance de cause. On nomme aussi hasards les périls.

--Il y a peu de mots qui ne soient à double tranchant. On dit communément qu'aux jeux de hasard, les combinaisons volontaires n'ont point de part. Rien n'est plus vrai ni plus faux. Exemple: la vie.

--C'est parce qu'il n'y a pas de hasard qu'on peut la connaître par avance.

--Je sens bien qu'il est à ma portée de bouleverser, songe-malice du destin, les plans mêmes de la fatalité. Si cela me lient seulement à cœur. Et jusqu'à quel point ma volonté n'est-elle point un hasard, pour que je m'autorise ainsi à la considérer en opposition à ma destinée?

--Bien, jeune homme, bien.

--Qu'est-ce que vous avez à rire?

--Vous devenez peu à peu pareil à tout le monde. Avec une peine immense vous retournez aux idées communes. Vous vous gâchez à merveille. C'est un spectacle assez voluptueux.

--Horrible vieillard, ne m'irritez pas davantage!

--La jeunesse reproche à la vieillesse de lui reprocher sa jeunesse. Elle me fait l'effet d'un serpent qui se mord la queue. Mais n'ayez crainte: je ne vous dissuaderai pas de bâtir vous aussi votre petit système solaire. Attrapez deux ou trois bonnes certitudes: cette maladie en vaut une autre. Nous partons demain pour Ithaque?

--Ah! oui? Votre coquille de noix est terminée? Je ne vous accompagne pas.

--Est-ce Eucharis qui vous retient ou si c'est Calypso?

--Vous ne vous moquerez pas longtemps...

--Là, là, restez assis: il fait si chaud. Quel charme secret a donc Ogygie pour qu'elle soit préférée à Ithaque?

--Celui de n'être pas ma patrie: rien ne me lie ici, c'est pourquoi j'y demeure.

--Hum! Obligation à la deuxième puissance: croire à sa liberté, quelle prédestination!

--Mentor, vous baissez. Vous ferez bien de regagner Ithaque où le climat insalubre portera le dernier coup à votre santé. Bonne chance.

--Quelle ironie fine, Télémaque, quelle saveur dans vos propos! C'est avec une jubilation extraordinaire, croyez-le bien, que je constate ici votre bêtise.

--Votre sagesse se retourne en moi contre vous.

--Oui, vous êtes bien le fruit de ma sagesse: gentil paroxysme raté. Il faut vous résigner à n'avoir été qu'une expérience. Une preuve aussi. La preuve par l'absurde. Il vous importe peu de quoi. Je connais mal mon domaine. Les Télémaques m'aident à mettre les choses au point.

--Pauvre imposteur, vous pensez, vous sentant usé, me donner le change en jouant les grands hommes. Regardez d'abord les plis de la peau de votre ventre. Lamentable Mentor!

--La pitié, maintenant. Oh! le réjouissant fantoche! Mon petit Télémaque, croyez-m'en: vous n'êtes qu'une erreur sentimentale.

--Je suis Télémaque, un homme: libre mouvement lâché sur la terre, pouvoir d'aller et venir.

--On jurerait entendre une boule de billard.

--Laissez-moi rire avec vos calculs d'ardoise et vos prétendues expériences. Je vous demande un peu quelle prise vous avez jamais eue sur moi. Au monde, depuis moi, je me promène maître. Je fais la nuit en fermant les yeux. Je fais la vie à mes pas, je fais le vide par mon absence. La lumière m'appartient. Que je vous oublie et vous voilà mort.

--Essayez.

--Je puis m'égarer au delà de votre conscience. Il est des zones merveilleuses qui n'appartiennent qu'à moi: là commencent ces cristaux, ces fleurs de neige brûlantes parmi lesquelles je me perds au commandement. Ces régions où les palmiers portent des écharpes de femmes, sont les colonies de mon corps. Ma volupté fille désordonnée de ma puissance ne ressemble à celle de personne: parlez, Madame, et dites ce que vous savez (mais ceux qui ont une fois contemplé la majesté divine en gardent, dit-on, pour la vie un tremblement général).

--On voit bien que vous ne connaissez pas grand'chose.

--Vous êtes inepte, Mentor, ainsi que les jugements qu'on porte sur soi-même.

--Vous devenez observateur: le caractère inopportun de la pensée vous apparaît tout à coup. Les bâtons rompus du langage expriment très suffisamment votre état mental.

--Perruque chauve, les problèmes essentiels te font clignoter comme des soleils.

--L'essentiel c'est sans doute ce qui vous exalte?

--Non: ce qui m'exalte c'est l'essentiel.

--Nous voilà d'accord. On aurait bien tort de ne pas prendre les mots au pied de la lettre. Un lapsus n'est jamais véritablement un lapsus. Les mots ne nous trahissent pas tant qu'ils ne nous trahissent: l'erreur du langage en dit long sur notre pensée cachée.

--Tout cela est totalement dépourvu d'intérêt: je boirais volontiers des liquides glacés avec les tiges amères et jaunes des moissons. Pailles de la vie, pailles, pailles douces, ô vie rafraîchissante comme les remords inutiles. Boire.

--Eh! l'homme libre, obéissez donc un peu à la chaleur.

--Mentor, je vous regarde avec commisération, car j'ai un moyen sûr, sûr comme deux et deux font quatre, de couper là vos plaisanteries, à l'instant même.

--Je serais curieux d'éprouver l'efficacité de votre petit secret.

--Vous y tenez, Mentor?

--J'y tiens.

--Vous y tenez... Vous y tenez. Eh bien puisque vous y tenez, Mentor, tenez.»

Télémaque se dressa sur le bord de la falaise; son vêtement tomba, et le corps nu, jeune et bien portant se précipita subitement dans le vide, tournoya, bolide oiseau mortel, tournoya pour s'abattre, sac d'os fracassés sur les rochers, devant les vagues qui ne sanglotèrent même pas. Mentor s'avança vers la cassure du sol et cria plus fort que la mer:

«Télémaque, fils d'Ulysse, est mort dérisoirement pour se montrer libre et sa mort déterminée par les sarcasmes et la pesanteur est la négation de ce hasard même qu'il voulut consacrer au prix de sa vie. Avec Télémaque le hasard a péri. Voici le règne de la sagesse.»

Comme il achevait ces mots un rocher branlant se détacha du haut de la côte et vint écraser, comme un simple mortel, la déesse Minerve qui par jeu avait pris la forme d'un vieillard et qui dut à cette fantaisie de perdre à la fois son existence humaine et son existence divine. Des oiseaux ricaneurs passèrent au-dessus des cadavres en sifflant des airs à danser. Les vents se levèrent de joie et se peignèrent aux dents des montagnes. Les forêts enfin délivrées coulèrent jusqu'aux demeures des hommes et les mangèrent. Les pierres éclatèrent. Les plantes volèrent nonchalamment comme si elles n'avaient fait que cela toute leur vie. Les volcans réveillés se regardèrent par-dessus les océans, s'avancèrent les uns vers les autres et s'unirent en des amours de lave sous les baisers des cratères bienfaisants comme la pluie. Les eaux ne furent plus réunies et cohérentes mais dissipées par l'univers. Le ciel, étoffe délirante, se déchira pour montrer l'indécente nudité des planètes.

Le firmament se constella du sexe des lumières. La voûte des jours et des nuits devint une chair et ceux d'entre les hommes qui avaient survécu aux bouleversements moururent de désir devant la croupe impudique suspendue au-dessus de leurs têtes. Le sable des déserts devint serpent, ouvrit les yeux, soubresaut d'éclair, au frisson des pollutions nocturnes. Les nébuleuses rôdèrent dans les paysages riants. Les quenouilles dansèrent en perdant leurs cheveux argentés. Les grandes rotatives se baisèrent sur les plages de galets. Les marteaux-pilons se promenèrent gentiment dans les squares et tandis que les métaux se caressaient en hurlant dans les plaines de plaisir, sur ses chevaux de tendresse le Seigneur Dieu éclata de rire comme un fou.

FIN

End of Project Gutenberg's Les aventures de Télémaque, by Louis Aragon