Part 2
--Cela ne vous regarde pas. Vous m'avez tout appris, mais croyez bien que je vous saurais meilleur gré de me laisser dormir que d'achever une éducation fatigante.»
Tandis que Télémaque retournait vers la paroi un corps aussitôt repris par Morphée, la nymphe décoiffée sautait à terre et s'étirait, rieuse, renversée, plus réveillée que le matin. Au seuil de la grotte, elle s'arrêta, regarda ses mains, regarda la mer, regarda le vent, regarda les cataractes, les caniveaux, les plateaux du roc, la paresse des fleurs. Elle plia ses reins, étendit ses bras, toucha le ciel, toucha le lierre amoureux de la pierre, toucha les neiges éternelles, toucha Eucharis, la plus belle des nymphes, la triomphatrice, la maîtresse du jeune Télémaque, ce roseau endormi dans sa souplesse, Eucharis... Avec l'eau claire qui sortait du rocher, Eucharis chassa le souvenir de l'amour. Puis elle peigna ses longs cheveux, tout ce qui restait de la nuit dans le monde, et elle se mit à chanter et à tresser, raisins ou chaînes, des nattes lourdes de baisers:
«La bière au pied des falaises, l'érable au cœur du mont aimanté qui déferre les navires, le soleil mon joli mari d'aube, les après-midi indolents, les cours d'eau échappés des massifs granitiques, le vol plongeant des martins-pêcheurs, je donnerai toute la vie pour mes cheveux, mes cheveux qui raniment de leur losange orageux les sens innombrables de mon ami.
«Mon ami est un petit phoque, un gentil goulu, mon amant. Mon ami ne m'a rien donné, ne m'a pas dit qu'il me trouvait belle. Il m'a caressé par hasard et nous avons dormi ensemble. Dormi, dormi, dormi. Ses mains sont de beaux dieux blancs.
«Découvertes marines, tes baisers d'algues lisses dansent. Tu glisses lentement entre mes bras, sapin brisé, orgueil, ébène ou banquise. Lézard, que dis-tu de mes dents? Que dis-tu du temps qu'il fait? Pour un peu, nous irions en villégiature.
«Démence autour du cou, fourrure étreinte, dans les prés la femme et les désirs perdus. Jour et nuit l'amour. Ce qui sort des forêts prend la forme du printemps. À l'ombre de Télémaque, la nature entière se blottit. Chante, sarments, feux, courant d'air; les insectes dorés attendent ton réveil.»
Le vieillard Mentor gravissait le coteau. Il roulait dans sa bouche un caillou pour se délier la langue, comme chacun sait. Il aperçut Eucharis, entendit sa chanson et le nom de Télémaque.
«Mon enfant, dit-il à la nymphe, m'avez-vous écouté? Joyeuse, vous parlez toute seule de mon élève.
--Étranger, dit Eucharis, vous entendez singulièrement votre devoir de précepteur. Votre prince me plaît cependant. Il dort comme une jolie brute. Regardez ce qu'il m'a fait. Et là, et encore là.
--Je préférais qu'il fît avec vous des débuts escomptés par votre Calypso, un peu défraîchie et trop débauchée.
--Après ma maîtresse, c'est moi-même que...
--Eh là, belle nymphe, peignez-vous, ne criez pas.»
Eucharis reprit sa chanson: «Arbre vigoureux, mon voleur, pour toi les plages, les plaines, les faiblesses. Noue à mes doigts de porcelaine ta chevelure faveur. Ardeur aride, mes deux genoux contre tes seins, je bascule. Guéridon à musique, voilà l'amour mon chéri.»
Mentor le long de la mer s'exerçait inlassablement à l'éloquence. Il criait tout d'une haleine des phrases difficiles à prononcer. Attirés par sa voix les goélands tournaient au-dessus du vieillard et les pingouins faisaient cercle autour de lui pour l'écouter. À titre d'exercice, il leur adressa l'exhortation suivante:
«La pensée de la destruction bien sentie, bien méditée devrait dans un seul jour changer l'univers en monastère ou en tombeau. Quand donc rougira-t-on de jouer la vie? Les farces les plus courtes sont les meilleures. Voilà bien longtemps que cela dure, l'homme, les oiseaux et le reste. Vous qui dormez dans les villes, ces vastes hospices aux cabanons numérotés, desquels les cimetières sont les jardins les plus frais, vous ne valez pas moins que les campagnards assis sur leurs fumiers, idées croupissantes, oignons de sottises ou pourriture d'intelligence.
«L'œuvre de Dieu est belle, elle est chose d'enivrement. Qu'importe de mourir un jour puisque nous l'aurons aperçue, avec ses ravissantes palmeraies, ses montagnes, ses vallées, la mélancolie, les petits bateaux, deux et deux font quatre, le merveilleux équilibre qui prouve l'existence du Créateur, les joies de l'enfance, de la jeunesse, de l'âge mûr, de la vieillesse, la folie, la sagesse, Paris Capitale de la France, les exemples touchants de la piété filiale, de l'amour pur, du doux renoncement de soi-même! Le bonheur du jour est un bonheur sans mélange.
«La liberté par le suicide ou par l'évasion, on revient toujours à ce point de l'histoire. Mais que sait-on de ces moyens de transport? J'ai lu de belles pages sur ces sujets: édredons rouges, verres de vin. Vous ne me ferez pas croire que le propriétaire soit assez bête pour avoir laissé la clef sur la porte: un coup de revolver, on n'est pas quitte à si bon prix. Où prend-on que les condamnés à vie doivent se tuer? Les bagnes seraient vides.
«Où me mènes-tu, pensée? disait le vieil imbécile.--Au bout de ton nez, répondit la petite godiche.» Il y a des gens sur la terre, c'est comme des poux. Quand vous aurez fini de faire des enfants, vous me le direz. Après quoi, vous n'aurez plus qu'à recommencer. L'innocence des nouveau-nés, c'est encore une curieuse invention: nous sommes tous des nouveau-nés, des innocents, je veux dire des coupables. Le bon sens, la logique, Mesdames et Messieurs, quel coupe-gorge! On est volé comme dans un bois.
«Ce petit discours commençant à vous ennuyer, comme la vie me fait, cherchons ensemble le moyen de sortir de ce traquenard. Pareil au camelot qui vous offre des cartes postales, puis d'une voix discrète: Voulez-vous des photographies, Monsieur? après ces préambules honnêtes je vous propose à l'oreille un système qui n'a pas la garantie du Gouvernement, un système tout nouveau, tout chaud, tout beau, avec une plaque sur laquelle on lit: _Ne fermez pas la porte_, un système, enfin, un système, un système:
«UN système.
«Le SYSTÈME Dd: nuit, cataracte, vis à tergo des minutes et des pensées, horloge ballottage des sentiments, domaine désertique aux pavés oolithiques (œufs d'hommes et crânes d'autruches), anneau brisé de la raison, chaîne de montre!
«Le Système Dd: jeu du miroir blanc sur le miroir noir, jeu du miroir blanc sur le miroir plan, jeu du miroir plan sur le miroir convexe, jeu du miroir convexe sur le miroir concave, jeu.
«Le système Dd se propose:
«de résoudre tous les problèmes en moins de temps qu'il ne faut pour le dire;
«de poser tous les problèmes en moins de temps qu'il ne faut pour les penser;
«de passer le temps au crible, de brouiller les cartes, de casser la tète du pauvre monde;
«de dormir debout, d'éclairer la nuit, d'obscurcir le jour, de faire rouler vos bonnes billes de loto d'yeux:
«de gagner ou de perdre à tous les coups aux jeux d'adresse et de hasard, passe-boules, quilles, couteaux, roulettes, petits chevaux, rhétoriques, politiques, poésies, religions, amours, bridge aux enchères;
«de décrocher le soleil, d'éteindre les enthousiasmes aux petits ventres rebondis;
«de casser vos logiques si essentiellement logiques, de faire des ronds dans l'eau, des carrés dans l'air, ni carrés ni ronds, ni dans l'air ni dans l'eau.
«Le système Dd se propose: de faire ceci, cela, le contraire, ni ceci, ni cela, ni le contraire, de ne rien faire, de tout faire, et de vous faire taire et mourir un peu.
«Le système Dd a deux lettres, a deux faces, a deux dos, admet toutes les contradictions, n'admet pas la contradiction, est sans contredit la contradiction même, la vie, la mort, la mort, la vie, la vie, la vie, avis aux amateurs.
«Les gens qui nous aperçoivent tout à coup dans la lumière demeurent saisis: Vous courez à la mort; la vie ne doit pas, pour vous être drôle tous les jours; comme vous devez êtres malheureux, où tout cela vous conduira-t-il? Il n'y a pas de société possible dans ces conditions, vous voulez la fin du monde: vous n'y pensez pas; c'est une manière de parler; mais alors vous êtes anarchiste? Ah! Maman, Maman, Maman le monsieur est anarchiste!
«Vous croyez vous cacher en mettant vos mains devant vos yeux. Vous espérez rendre tout simple, tout heureux grâce à quelques lâchetés.
«Braves gens, ne vend pas son âme au diable qui veut. Comment pouvez-vous venir aux spectacles avec, dans le cœur, tant de rats musqués, d'écureuils et autres rongeurs épouvantables, maladies, banqueroutes, adultères, trahisons, rhumes de cerveau? Vous venez chercher ici l'oubli aux yeux vides comme ceux des statues. Je vous verse la liqueur déception et je me moque de vous parce que l'ennui, l'impatience, l'indignation, le mépris, le rire faux comme vos bretelles, sont tout ce que vous trouvez à dire. Il n'y a pas que moi qui sois laid, bête, sale, prétentieux, nul, nul; vous tous et moi faisons la paire. Le joli couple! Ne me criez pas que je m'égare: quand je vous contemple, j'en reviens toujours à mes moutons galeux.
«Le système Dd vous fait libre: brisez tout, visages camards. Vous êtes les maîtres de tout ce que vous casserez. On a fait des lois, des morales, des esthétiques pour vous donner le respect des choses fragiles. Ce qui est fragile est à casser. Éprouvez votre force une fois; après cela je vous défie bien de ne pas continuer. Ce que vous ne pourrez pas casser vous cassera, sera votre maître. Cassez les idées sacrées, tout ce qui fait monter les larmes aux yeux, cassez, cassez, je vous livre pour rien cet opium plus puissant que toutes les drogues: cassez. Portez partout vos doigts douteux. Le doute est le puits le plus noir, le plus profond qui s'offre à vous: y tomber c'est faire une chute sans fin qui vous procurera pour l'éternité la charmante sensation de la descente en ascenseur.
«Doute du doute: vous pourrez toujours retourner vos ongles ensanglantés contre les idées les plus puériles. Jamais vous n'arriverez à douter de rien, ni à casser quoi que ce soit. Vous êtes immobiles, vous croyez bouger. Faiblesse ou force, tout n'est que chanson. Le vent qui danse sur les neiges des montagnes se moque pas mal de vos petites explosions d'appartement. À une certaine échelle, il n'y a plus d'imbéciles, il n'y a plus que des imbéciles. Il n'y a pas de raison pour toujours regarder le monde par le petit bout de la lorgnette.
«Le premier D de mon système était le doute, le second D sera la foi.
«Je crois en moi, en toi, en soi, en tous les autres.
«Je crois aux miracles, aux occasions, aux sciences occultes, à la Science, au savon, à la générosité du cœur, au dévouement social.
«Je crois le ciel bleu, les arbres verts, le drapeau tricolore, le drapeau rouge, la terre ronde comme une boule, la jeunesse jeune, la vieillesse vieille. Je crois. Je. Je crois au doute, je doute de ma foi. Je doute de croire à mon doute. Ce que je crois, je le crois.
«Ce qui a été, ce qui sera ne peuvent empêcher ce qui est d'être. Ce que j'ai dit, ce que je dirai ne peuvent m'empêcher de dire ce que je dis. Janus blanc et noir, le système Dd sera l'école de la sincérité. Un ancien Ministre de la république, Commandeur de la Légion d'honneur et membre de plusieurs sociétés savantes, lequel subvient de ses deniers à la propagande du mouvement DADA, me disait l'autre jour: «De toute ma carrière je n'ai rencontré qu'un homme sincère: le banquier Rochelle.» Sincèrement, là, entre nous, êtes-vous sincère?
«Point de mire plus variable que le vent des girouettes où le chasseur tourne avec son gibier est indifféremment vers les deux pôles, aube ou crépuscule on ne sait plus, soleil tout de même, fleur d'or des gosiers, canari déplumé, cri du cœur, la sincérité est la monnaie courante de l'air. On agite vainement à mes yeux le drapeau signal de l'opinion publique: admiration, mépris, indifférence, tout m'est souverainement égal. Seul, au milieu du vaste monde, ce petit univers de votre imagination, je vous regarde en face, sans rien vouloir, sans rien chercher en vous, même pas ce grain de sottise qui grelotte dans vos orbites, et je ris comme un champ de blé.»
Les pingouins effrayés se sauvèrent en jetant vers Mentor de longs cris de reproches et des regards chargés de colère. «Suis-je, pensait Minerve, l'enfant casquée de Jupiter ou ce Grec bavard qui porte avec respect les attributs du sexe mâle?» Comme il ou elle se posait cette question, Calypso parut dans un vêtement matinal, les cheveux au vent, le teint frais, et Minerve ne douta plus d'être un homme. «Déesse, dit Mentor, vous êtes plus belle que le sable. Ma parole d'honneur.
--Quelle honte, vieillard, ta parole?
--Si vous ne croyez pas mes paroles, venez près de moi, déesse, et vous saurez que votre charme a rendu la vie à un homme lequel depuis cinquante ans se croyait retranché du nombre des vivants.
--C'est extraordinaire, dit Calypso, il me semble que vos cheveux noircissent.
--Le miracle en serait moins grand. Mais voyez, mes membres ont retrouvé près de vous leur force et leur élasticité.
--Vous me pressez comme un jeune homme. Ah! Mentor!
--Égarons-nous, Madame, au fond de ces bosquets.»
Il ne resta au bord de la mer que le caillou poli tombé de la bouche de Minerve, et les oiseaux hurleurs qui faisaient l'amour en plein vol.
LIVRE III
_Avec toute la noblesse qu'on voudra, Sturel créait un état d'âme d'aventurier._
(MAURICE BARRÈS. _L'Appel au Soldat._)
LIVRE III
Télémaque, armé de son arc et de ses flèches, promenait dans les bois de l'île une mélancolie sans remède. En vain les oiseaux amoureux soupiraient-ils sous les berceaux de verdure le nom de la divine Eucharis; en vain les ondes, en vain les feuilles agitées une à une par la main molle des zéphyrs murmuraient-elles: Eucharis... Le jeune héros regardait dans les bassins naturels la tremblante image d'un corps duquel il avait mesuré désormais tout le pouvoir. Il avait abattu quelques flammes volantes, quelques bondissements velus, et ses victimes pendaient à sa ceinture. Tout à coup, à travers la ramure, quel nouvel objet frappe sa vue? Au fond d'une retraite bocagère, Calypso est couchée sur le gazon, et Mentor! Mentor est couché dans ses bras.
Les cheveux de la déesse sont le jouet des airs; le voile ne couvre plus la pierre à plâtre de son sein; languissante, voluptueuse, enflammée, Calypso brille comme une pièce de monnaie dans l'herbe. Sa tête est penchée sur Mentor, et Mentor renversé au centre des caresses, dévore son amante, se mine, se consume en la dévorant. Elle, de sa bouche sort un feu rouge, agile, rampant. Sans cesse, le phénix flambe de ce désir pareil à la parole, tombe en poudre, et renaît plus ardent de ses cendres. Les grands frissons alternatifs des marées secouent ce buisson humain que surmontent comme deux ailes de cygne les anses harmonieuses de Calypso. Le pied droit de Mentor s'arc-boute contre le tronc d'un tremble et le fait vaciller dans le jour. Le corps du vigoureux vieillard s'incurve tout à coup vers le ciel, la terre semble s'abîmer sous lui et par ce porche vivant Télémaque aperçoit les champs de l'air sillés d'oiseaux et les pacages lentement habités par les vaches. Guirlande des sens monstrueusement tordue à travers le paysage: quel dieu va donc sauter à cette corde qui bat du vinaigre? Le firmament rebondit sur les crânes comme un ballon d'enfant, mi-parties bleu et rouge. Les basses branches des arbres entraînées dans la course, frôlent la terre aux seins durs, gémissent, reviennent sur elles-mêmes, et, reprises par la mousson de retour, cassent suivant de longs biseaux, blancs, perlés, sensibles. Un instant les corps désunis s'apaisent sur la mousse et ne touchent plus l'un l'autre que par des mouvements délicats. Les soins mutuels tendrement malhabiles occupent le répit des amants. Les contrées du rire sont plus lointaines que jamais. Le souffle qui baigne les fronts vient des limites de la vie. Arrêt. L'amour est une journée de tous côtés bornée par l'ombre: Mentor et Calypso se taisent et, de l'asile qui le cache, Télémaque contemple leur repos.
«Ô mon ami, dit la déesse, me serez-vous fidèle? penserez-vous longtemps à moi?
--Une longue vieillesse, répondit Mentor, rend l'homme spectateur de mille événements: j'ai déjà vécu deux cents ans, et mon troisième âge commence. La pesante main du temps émousse mes sens. Plusieurs faits dont je fus témoin dans ma jeunesse échappent à mon souvenir: toutefois, ma mémoire en a retenu un plus grand nombre.
--Comme vous parlez froidement! Que cherchez-vous?
--Un caillou rond, pas trop gros. Ne vous dérangez pas: j'ai ce qu'il me faut.
--Je puis à peine en croire mes yeux: quel prodige, Mentor, vous a fait retrouver cette vigueur singulière; aucun jeune homme ne m'avait habituée à cette fougue, le divin Ulysse, ni Bacchus Eucomès, jadis mon hôte et le plus poli des dieux. Sans doute me cachez-vous quelque secret. Une drogue.
--Est-il plus étonnant d'un vieillard le pouvoir que vous trouvez naturel chez le premier venu? Le temps, tisane vulgaire, trompe-t-il aussi les déesses?
--Vous direz ce que vous voudrez, il y a là quelque chose que je ne comprends pas.
--Eh! qu'avez-vous à faire de comprendre? L'animal dont les airs et le jour sont la seule nourriture prend la couleur des objets qu'il touche. L'urine du lynx se change en corail. L'épine dorsale des hommes, quand sa moelle a pourri dans la tombe, donne naissance à des serpents qui se souviennent des frissons d'échine, amour nocturne ou sueur glacée, et sifflent le soir autour des maisons. L'insecte des champs que l'on voit enlacer une feuille de ses fils blancs, plusieurs laboureurs me l'ont affirmé, dépouille sa forme pour celle d'une tête de mort volante. Le limon engendre les grenouilles. Les animaux enterrés se transforment en abeilles, l'expérience l'atteste. Amies des fleurs, elles se plaisent dans les campagnes et travaillent avec ardeur au trésor, leur espoir le plus cher. Non loin de Pallène, dans les régions hyperborées, il est des hommes dont les corps se couvrent de plumes, tombées du ciel à la fin de l'année. La raison, pareille à l'enfant ravi par un aigle, s'égare parmi les nuages de la vie. Tout glisse, palet de fumée, mercure agile. Les siècles torrents s'évadent des monts de l'ombre. Bousculé par le sable horaire, je ne sais plus si tantôt vient ou est venu. _Tout à l'heure_ désigne ce qui m'échappe. Jeu de hasard. Suis-je enfant ou vieillard? Je n'ai pas fini de m'émerveiller du soleil que mes yeux se brouillent et cependant nos corps, que la flamme du bûcher les dévore, que le temps les consume, ne peuvent subir aucun mal, croyez-le bien. Araignées du temps, nous marchons sur ses fils et nous nions le vide. Nos idées mouches bourdonnent plus fort que le vent.
--Mentor, vous me lassez: caressez-moi.»
Dès que la terre eut cessé de gémir avec un bruit de ressorts, Minerve travestie reprit son discours pareil à l'horizon.--«Ô Caly, disait-elle, le monde est à notre merci, le monde ne peut rien contre nous. Je ne parle pas ainsi sans raison: si mon cœur devient dur, la lune ne peut plus luire au haut du ciel, les œufs se pétrifient sous la poule, le loup dévore l'homme, les arbres tombent avec de grands cris. Et que font les vents à ma pensée? Ils emportent les feuilles, mais ne les changent pas en paroles. La parole seule persiste dans l'univers comme un héritage: j'ai pitié des joyaux les plus précieux. Le sel de la terre meurt aussi, mais les noms qui tombent comme des figues sur la tête des enfants survivent à leurs porteurs, poussières momentanées. Nous avons déjà oublié l'avenir: les rois d'Europe, les guerres appelées par le nombre de leurs années, les découvertes de l'esprit humain, la façon d'arpenter les routes au moyen du méridien terrestre. Mais nous avons retenu les syllabes: CHAUCHARD écrites en lettres d'or au mur d'un Musée de demain.»
Calypso traçait des emblèmes sur la sable. Mentor prit les mains de sa maîtresse:
«Calypso, tes yeux sont noirs.
--Mes yeux?
--Les vôtres.
--C'est une idée, Mentor, que vous vous faites.
--On dirait, Calypso, que vous pensez à mal?
--Moi? Sais-je ce qu'est le mal?
--Vous dessinez bien mal: ce cœur penné sent le vol des mouches d'une lieue. Et cette colombe? Elle n'a pas d'ailes.
--Tiens, je n'y ai plus songé.
--À quoi songez-vous donc?
--Je songe au destin, aux regards tombés dans l'encre, à la poudre des allées.
--Vous vous perdez, mon enfant, à compter les barreaux du ciel. La lumière a des jeux qui ne sont pas de votre âge.
--Comme la journée a fui. Déjà le soir! On n'y voit presque plus. Je vais faire apporter des flambeaux.
--Est-ce que vous voulez lire?
--J'ai peur du demi-jour. Je suis folle, n'est-ce pas?
Le matin je mange des tartines de forêts. À midi, l'orange est au plafond. Le soir du bout de mon parapluie j'écris sur le gravier des squares les lettres d'un nom que...
--Le nom de qui?
--Un nom, je voulais dire un mot, celui qui me passe par la tête. Par exemple...
--Ne mentez pas.
--Pour qui me prenez-vous? Par exemple Souci, Chanson, Grandeur. Ne vous levez pas, je vous donnerai ce que vous voudrez.
--Je ne veux rien. Si, ce caillou. Merci. Votre main est bien belle pour une fleur. Approchez-vous, eau claire. Cela ne vous fait rien que je vous appelle comme ça?
--Cela me fait de la glace pilée. Ne serrez pas mon poignet: vous ne sentez pas votre force.
--Pourquoi, petite loutre marine, fais-tu glisser tes voiles vers le sol?
--Moi, moi? Par habitude, par négligence, par peur du ridicule.
--Pourquoi trembles-tu?
--Parce que vous me regardez, parce que je suis mal coiffée, parce que je suis attendue dans la forêt par un arbre vert sur lequel j'ai gravé souvent des initiales différentes.
--Ta bouche est pleine d'étoiles, ris un peu.
--Je n'ose pas.
--Tes lèvres sont des étés.
--Ah! c'est beau comme au théâtre.
«Encore» dit Télémaque dans son fourré. «Laissons là ces Kanguroos, et allons dormir.»
Sur le pas de la grotte, Télémaque trouva mal à propos Eucharis qui guettait son retour. Il lui dit bonsoir, la baisa au front et voulut la congédier. Mais elle se récria et lui fit comprendre que son honneur l'engageait à paraître dispos et à faire parade de sa conquête: «Crois-tu, ajouta-t-elle, que je prenne un amant pour ses beaux yeux? Une nymphe a besoin d'un homme pour parler devant lui, se promener dans les prés sans craindre les satyres. Chasser tout le jour, rentrer tard, vous coucher bottés, rudoyer un peu une servante tendre à votre réveil, voilà quelle serait votre vie, butors d'hommes, si nous n'y mettions bon ordre. Télémaque, venez sur l'heure à la comédie. Un groupe d'ondins amateurs donne représentation ce soir, et fait courir toute l'île au lieu dit les Fausses-Roches. Voyez: j'ai mis mon arc électrique, mes orages, mon plus gros regard. Ne suis-je pas belle ainsi, et ne brûlez-vous pas de vous produire à mes côtés? Allez vite vous habiller. Tenez, voilà une épingle de lune: répandez sur vos cheveux la poudre de carabes dorés.»