Les aventures de Télémaque

Part 1

Chapter 13,910 wordsPublic domain

LES AVENTURES

DE

TÉLÉMAQUE

par

LOUIS ARAGON

Avec un portrait de l'auteur

par

R. DELAUNAY

ÉDITIONS

de la Nouvelle Revue Française

PARIS 3, rue de Grenelle

1922

À

PAUL ÉLUARD

LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE

AMENDE HONORABLE

Le problème de l'écriture, celui de l'originalité peuvent un instant tourmenter un jeune homme: ils sont impuissants à le retenir. L'année 1920 pour quelques esprits hasardeux aura été l'année des procès formels. Voilà qui va bien. Le sens propre des mots ne saurait pour personne constituer ce que l'on est convenu d'appeler un idéal. Aussi bien m'échappe-t-il le plus souvent, et l'on reconnaîtra que tout le long d'un livre j'ai réuni sous les espèces du mot amour mille éléments qui ne sont point essentiels à l'amour même. Je confesse ici ce tourment, que, par la faute des mots, je cherche encore aujourd'hui à m'expliquer au moyen de mes souvenirs de plaisir les véritables mouvements de mon cœur. De là ces erreurs, ces équivoques, ces confusions.

La puérilité de cet ouvrage, si elle éclate aux yeux de tous, c'est que ces aventures ne dépassent pas le cycle de l'enfance; elles posent l'équation à deux inconnus, l'homme et la femme, qui ne se résoudra que plus tard. Qu'on ne s'y trompe pas: la critique de la vie, nous ne la poursuivons qu'en l'absence de l'amour. Dès qu'il débute, les données changent: nous nous faisons acquiescement universel. L'indifférence aux idées, voilà ce que nous ne soupçonnions pas. Satisfaction de s'éprouver à la merci de l'ouragan sentimental. Je me casse entre les mains d'une tendresse infinie, acceptée et finalement révoltante. Ici commence l'éclipse du moi. La nuit en plein midi. Si vous savez ce que c'est que l'amour, ne tenez pas compte de ce qui va suivre.

L. A.

LIVRE I

_Malgré la grande richesse de nos langues, le penseur se voit souvent embarrassé pour trouver une expression qui convienne exactement à sa pensée, et faute de cette expression il ne peut la rendre intelligible aux autres, ni, bien plus, à lui-même. Forger de nouveaux mots est une prétention de légiférer dans les langues qui réussit rarement. Avant d'en arriver à ce moyen douteux, il est plus sage de chercher dans une langue morte et savante si on n'y trouverait pas l'idée en question avec l'expression qui lui convient, et dans le cas où l'antique usage de cette expression serait devenu incertain, par suite de la négligence de ses auteurs, il vaut encore mieux consolider en elle la signification qui lui était propre (dût-on laisser douteuse la question de savoir si on l'entendait alors exactement dans le même sens) que de tout perdre en se rendant inintelligible._

(KANT. _Crit. de la R. pure_, 2e part., 2e div., Liv. I, Prem. Sect.)

LIVRE I

Calypso comme un coquillage au bord de la mer répétait inconsolablement le nom d'Ulysse à l'écume qui emporte les navires. Dans sa douleur elle s'oubliait immortelle. Les mouettes qui la servaient s'envolaient à son approche de peur d'être consumées par le feu de ses lamentations. Le rire des prés, le cri des graviers fins, toutes les caresses du paysage rendaient plus cruelles à la déesse l'absence de celui qui les lui avait enseignées. À quoi bon porter ses regards à l'infini, si l'on n'y doit rencontrer que les plaines amères du désespoir? En vain les rivages de l'île fleurissaient-ils au passage de leur souveraine, elle ne prêtait attention qu'au cours stupide des marées.

Un bateau vint opportunément se briser aux pieds de Calypso. Il en sortit deux abstractions. La première n'avait pas vingt ans et ressemblait si parfaitement à Ulysse que les branches mêmes des arbustes, à la manière dont il les plia, reconnurent Télémaque, son fils, qui n'avait encore courbé aucune femme dans ses bras. La seconde entité n'était compréhensible ni pour le sable des allées, ni pour la déesse désolée, ni pour le printemps éternel qui régnait sur ces contrées fabuleuses: on ne pouvait reconnaître Minerve sous les traits du vieillard Mentor, fût-on nymphe ou divinité plus haute.

Cependant Calypso retrouvait avec joie son amant fugitif en ce jeune naufragé qui s'avançait vers elle. Connaître déjà ce corps qu'elle apercevait pour la première fois la troubla plus que ne faisaient ces taches brillantes, les varechs collés par l'eau vive aux membres polis de Télémaque. Elle se sentit femme et feignit la colère.

«Étrangers, cria-t-elle, passez votre chemin si vous tenez à la vie. Les hommes sont bannis de mon domaine.»

La rougeur de son front démentait ses paroles. Le jeune voyageur s'inclina avec la grâce d'un souvenir:

«Madame, dit-il, vous que j'hésite à prendre pour une divinité tant vous me paraissez belle, sauriez-vous regarder sans pitié un jeune homme qui se cherche à travers le monde, puisqu'il poursuit sa propre image, un père sans cesse emporté loin de moi par cette même furie des tempêtes et des idées qui me met tout nu à vos pieds?

—-Ce père, quel est-il?

--On l'appelle Ulysse, et que lui sert que ce nom soit fameux dans toute la Grèce et dans toute l'Asie? Sa patrie lui est interdite, les flots ne lui épargneront pas une erreur. La sagesse de ce héros, loin de lui éviter les écueils, l'entraîne toujours à de nouveaux dangers. J'ai quitté sans espoir ma mère Pénélope; je cours l'Univers pour lui réclamer Ulysse, abîmé peut-être dans ses mers, et, parfois, je trouve dans les esprits la trace de celui qui m'échappe et duquel, déesse, si le bizarre jeu des passions l'a jamais jeté dans votre île, vous ne cacherez pas le sort à son fils Télémaque.»

Calypso, mieux attentive aux mouvements de son cœur qu'à ceux de ces discours, n'osait rompre par la parole ou le mouvement le charme qui retenait ses regards sur cette forme trop humaine. Le vertige qui brouilla ses yeux l'engagea par la crainte de soi-même à casser tout à coup le silence.

«Télémaque, votre père... Mais je vous dirai son histoire dans ma demeure où vous trouverez un repos plus doux et plus frais que le vent frisé des plumes agitées par les servantes et, si vous savez jouir de mes soins maternels, ce bonheur, apanage d'une minute, que je puis prolonger sans fin dans le labyrinthe fermé de mes bras immortels.»

La grotte de la déesse s'ouvrait au penchant d'un coteau. Du seuil, on dominait la mer, plus déconcertante que les sautes du temps multicolore entre les rochers taillés à pic, ruisselants d'écume, sonores comme des tôles et, sur le dos des vagues, les grandes claques de l'aile des engoulevents. Du côté de l'île s'étendaient des régions surprenantes: une rivière descendait du ciel et s'accrochait en passant à des arbres fleuris d'oiseaux; des chalets et des temples, des constructions inconnues, échafaudages de métal, tours de briques, palais de carton, bordaient, soutache lourde et tordue, des lacs de miel, des mers intérieures, des voies triomphales; des forêts pénétraient en coin dans des villes impossibles, tandis que leurs chevelures se perdaient parmi les nuages; le sol se fendait par-ci par-là au niveau de mines précieuses d'où jaillissait la lumière du paysage; le grand air disloquait les montagnes et des nappes de feu dansaient sur les hauteurs; les lampes-pigeons chantaient dans les volières et, parmi les tombeaux, les bâtiments, les vignobles, des animaux plus étranges que le rêve se promenaient avec lenteur. Le décor se continuait à l'horizon avec des cartes de géographie et les portants peu d'aplomb d'une chambre Louis-Philippe où dormaient des anges blonds et chastes comme le jour.

Lorsqu'elle lui eut montré toutes ces beautés naturelles, Calypso dit à Télémaque: «Vous trouverez ici des lits de repos et les vêtements qui vous conviennent. Quand vous aurez usé des uns et des autres, vous viendrez me voir: je vous promets des récits qui toucheront votre cœur.»

En même temps, elle l'introduisait avec Mentor dans un retrait voisin de la grotte où elle demeurait. Il y régnait un climat merveilleux: les objets y dégageaient de la lumière. Des habits de neige, tuniques subtiles de sentiments, robes de sensualités, ceintures captieuses, attendaient les nouveaux hôtes dans ce lieu. Comme Télémaque s'attardait à toucher les tissus, à constater leur légèreté incomparable, Mentor se mit à rire avec un bruit de crécelle:

«Télémaque, retrouverez-vous un jour votre père, si vous vous laissez émouvoir par la finesse d'une étoffe? Une laine n'est pas plus belle qu'une autre, une laine n'est pas plus laine qu'une autre: les erreurs ne résident que dans nos jugements. Inductions continues de notre expérience à la généralité des cas, sophismes plus délicats que ces trames, voilà la vie et ses mensonges. Pourquoi se plaindre des phénomènes, quand nous ne tombons dupes que de notre peine ou de notre plaisir?

--L'entraînement qui porte un jeune homme, répondit Télémaque avec un soupir, à se réjouir ou à se plaindre, votre ricanement le limite. Abolir la faculté de réflexe, j'y songe tout de même un peu. Mais les mannequins ne se contrôlent pas: le mécanisme ou la maîtrise de soi, je me perds entre ces deux pôles. Dès qu'on obéit, s'obéit-on? Le refus de soumission, l'ordre le détermine. Vous me tendez la main, mon poing se serre et se retire: c'est encore une politesse. Le geste dont je parle me rappelle la mort: nous vivons par civilité. Mais que cette dame est aimable, Mentor, qu'elle a de bontés envers nous!

--Si vous l'aimez, Ulysse vous fait faux-bond, pensez-y. S'attacher ou se fuir, je n'en vois pas la différence. Nous admirons à proportion de notre stupidité, nous chérissons dans la mesure de notre ignorance. Les pavots des paroles endorment les cœurs neufs. Prenez garde aux contes du désir. Du désir de l'autre ou du sien, comment décider quel est le plus dangereux?»

Calypso les reçut au milieu de ses nymphes qui servirent d'abord un repas idéal: elles apportèrent les raisonnements des Mèdes, le corail des chansons de l'Inde, le parfum pénétrant des vocables égyptiens, la sagesse sade d'Athènes. Toute chair préparée parut aux convives exquise comme une douleur. Le vin plus insinuant que l'air, plus délicieux que la mémoire, ne leur sembla point si frais que les fruits, pareils à des bonheurs. Les nymphes commencèrent alors de chanter. Elles dirent les combats des morts et des éléments; la lutte de l'homme avec les mots; l'ardeur commune aux dieux et aux bêtes, ce phlogiston du monde, l'amour aux lèvres violettes. Enfin elles contèrent les travaux de ces héros qui assiégèrent Troie, la cité des apparences. Le nom du sage Ulysse mourut comme un sanglot dans le délire véhément des lyres. En l'entendant, Télémaque s'égara dans une rêverie qui revêtit ses traits d'une beauté singulière. Calypso aperçut qu'il ne pouvait plus manger et fit signe à ses nymphes qui se mirent à danser et ramenèrent ainsi les esprits à l'image plaisante de la volupté. À l'issue du repas, la déesse s'inclina vers Télémaque et lui dit:

«Sachez, fils du grand Ulysse, que nul mortel ne peut entrer impunément dans cette île que ce ne soit un effet de ma faveur. Le naufrage même, trop commun dans ces parages, ne vous garantirait pas de mon courroux, si l'amour... mais, hélas! votre père avant vous l'a connu sans en profiter. Il ne tenait qu'à lui de vivre ici dans un état immortel: il a fallu la passion immodérée de la patrie pour me l'arracher, l'entraîner vers la misérable Ithaque, le jeter aux flots qui l'ont englouti. Prévenu par un si triste exemple, assuré de ne plus revoir Ulysse ni votre rocher natal, consolez-vous de les avoir perdus; acceptez, Télémaque, ma couche, mon royaume et la divinité.»

A ces mois le jeune homme rougit et attacha si bien ses regards au corps de la déesse qu'il n'entendit que distraitement le récit des aventures d'Ulysse. Dans la crainte de paraître naïf, il prit prétexte de l'affliction dans laquelle la mort de ce roi le plongeait pour dissimuler son trouble et se dérober à l'offre d'un bonheur trop soudain. Calypso, confiante en la musique pour ramener le calme au cœur des humains, pria la nymphe Eucharis de chanter un air apaisant. Cette beauté accorda son luth et sa voix s'éleva comme un flambeau:

«Rocher, ma force! Les douleurs, les torrents, les liens de la nuit, les filets de la mort en trombe contre toi! Tire une langue de feu, dévore tout, satyre, charbon des forêts. Debout! sur un nuage sombre les cieux pour mettre pied à terre. Ténèbre, les vents t'emportent. L'orage crève en grelots, l'éclair dit: Nom de Dieu! La terre s'ouvre comme une plaie et montre sa matrice. Mes pieds sont des roues, mes mains sont des roues, les yeux sont des roues. Dans le casse-noisettes de les bras, l'amour craque avec les nuées, les dents des hommes sous mon poing, les arbres secs aux coups de boutoirs, les grandes pièces de soie rêche déchirées comme des chimères, fumées mécaniques, parfums des marais.» Pour mieux connaître son hôte et apprendre le mot de son cœur, Calypso demanda au jeune homme par quels tours du sort il était venu échouer sur ces côtes. Il se récusa longtemps, mais elle le pressa si bien qu'il ne put lui résister davantage et entreprit le récit de ses malheurs:

«Parti d'Ithaque, à l'insu des perfides amants de ma mère, j'étais allé chercher des nouvelles de mon père auprès des autres princes revenus du siège de Troie. Nul d'entre eux ne sut me dire s'il vivait; on le croyait généralement en Sicile où la violence des vents l'eût jeté. Je me résolus à l'y rejoindre. Mentor, mon compagnon, Madame, s'opposa vivement à ce dessein. «Craignez, me disait-il, de tomber au pouvoir des cyclopes anthropophages ou des Troyens dont la flotte croise dans ces parages. Regagnons Ithaque, délivrez votre mère du joug des prétendants, et si les dieux ne vous rendent pas Ulysse, régnez: un homme en vaut un autre.» Je n'en fis qu'à ma tête, et cependant Mentor ne m'abandonna point.»

Pendant que Télémaque parlait, Mentor, fatigué du voyage, avait cessé de se surveiller et des rayons lumineux s'échappaient de son front. Calypso le regardait avec un étonnement mêlé de méfiance: le vieillard s'en aperçut, éteignit aussitôt la clarté de son crâne, et prit un air modeste.

«Le temps, continuait Télémaque, nous fut d'abord favorable. Mais tout à coup une noire tempête nous enveloppa dans une nuit, parfois déchirée par le feu du ciel. C'est à cette lueur fugitive que nous aperçûmes les vaisseaux d'Énée, aussi redoutables pour nous que les écueils. Le trouble du pilote eût empêché toute manœuvre si Mentor n'avait soi-même donné les ordres et pris le gouvernail. Comme je me reprochais amèrement cette imprudente équipée, comme je jurais à Mentor une obéissance future, cet ami véritable me répondit en souriant: «Le respect que vous prétendez porter à mon expérience, gardez-le pour les coureurs de chars. Je ne voudrais point vous imposer un si faible artifice pour des sicles de sagesse. Toute expérience se borne à un certain tour d'esprit fâcheux qui fait envisager de préférence l'issue malheureuse des événements. Le masque de la vieillesse, ce n'est qu'un masque comme les autres, un prête-nom, un amusement, une supercherie grotesque de laquelle on devrait rire. Un jour, que nous ayons rendu des honneurs aux têtes chauves ou blanches, fera l'étonnement des hommes et se perdra dans l'obscurité des mythes puérils. Mais sans doute à cette époque éclairée du monde, tuera-t-on les nouveau-nés porteurs d'yeux verts. Le siècle dernier, la jeunesse, le progrès, l'âge mûr, nos aïeux, la modération, l'espoir: autant de mots incompréhensibles qui secouent comme des pruniers les barbes majestueuses des augures. Montrez-vous, Télémaque, le digne fils d'Ulysse et n'accordez qu'une attention passagère à des événements que je n'avais pas mieux prévus que vous-même.»

«Lorsqu'il eut prononcé ces paroles, il nous débarrassa des Troyens à l'aide d'une ruse et nous parvînmes à force de rames sur la côte de Sicile. On n'échappe à une illusion qu'au moyen d'une autre; si l'on s'est cru perdu, on ne s'aperçoit de son erreur que pour se croire sauvé. À l'extrême abattement de la faiblesse succède l'extrême allégresse de la naïveté. Sur la rive sicilienne habitaient d'autres Troyens, gouvernés par le vieil Aceste. Au débarcadère, ceux-ci nous prirent pour quelque ennemi et dans le premier emportement brûlèrent notre vaisseau, égorgèrent tous nos compagnons. «Comprenez, me dit Mentor, que puisque rien ne peut nous sauver, rien ne peut non plus nous perdre.» En effet nous fûmes épargnés l'un et l'autre pour être menés au roi et interrogés par lui sur nos desseins. Les mains liées derrière le dos, couverts de la poussière du chemin, nous fûmes jetés aux pieds de ce monarque qui nous demanda sévèrement notre naissance et le sujet de notre voyage. Nos mensonges n'eurent pour effet que l'ordre de nous envoyer en esclavage garder les troupeaux de la maison royale. Assuré que rien, à écouter Mentor, ne pouvait nous perdre, je tentai de vérifier l'axiome de mon compagnon, et, arrêtant les gardes qui déjà m'entraînaient, je m'écriai: «Roi Aceste, vois en moi le fils d'Ulysse qui préfère la mort à la servitude!» Tout le peuple présent éclata en malédictions, quelqu'un me reconnut et je fus condamné à périr avec Mentor sur le tombeau d'Anchise. Je reprochai amèrement à mon second d'infortunes la fausse sagesse qu'il m'avait enseignée: «Tout vous est dieu, répondit-il, et vous ne réservez rien dans vos enthousiasmes, mais si un homme ou une idée vous laisse voir le fer de son armature, vous déchantez aussitôt, vous méprisez avec le même excès ce que vous portiez aux nues, vous délirez à nouveau. Mes paroles ne sont des talismans, ni heureux, ni malheureux. Un mot en vaut un autre: tous les mots sont zéros. Ne craignez rien, par ailleurs: on ne meurt pas pour si peu.»

«On nous avait menés sur le sépulcre d'Anchise: déjà les autels se dressaient, déjà brûlait le feu sacré, déjà brillait le glaive du sacrifice. Sous une pluie torrentielle, une foule haineuse nous regardait marcher au supplice. Aceste, sur un trône de hasard, assistait à nos derniers instants. Les soldats du cortège parlaient entre eux de leurs maîtresses et se moquèrent de nous. Mon vêtement souillé allait mal. Je n'avais mangé qu'un affreux brouet fade. Tout était fini: on nous couronnait de fleurs. Mentor à ce moment usa d'un stratagème et la face des choses tourna. Il fit un grand soleil, le peuple ému de compassion réclama à grands cris notre grâce. Les femmes pleuraient. Nos gardes nous délièrent avec respect. Le roi laissa tomber son sceptre, descendit à notre rencontre et nous serra dans ses bras en nous appelant ses amis, ses sauveurs. À ce prodige, je retombai dans l'admiration de Mentor. Il éclata de rire à mon nez et, en quelques paroles que j'ai mal retenues, plaisanta le sentiment de déférence que m'inspirait la seule réussite. Aceste nous emmena dans son palais et nous combla de présents. Puis il nous donna un vaisseau pour nous reconduire en Grèce avant que la flotte d'Énée n'ait abordé en Sicile. Dans la crainte de les exposer au ressentiment des Grecs, il nous refusa pilote et rameurs troyens et nous munit d'un équipage phénicien, lequel devait nous laisser en Ithaque et ramener le navire aux Troyens insulaires. Mais les hasards de la conversation qui se jouent des pensées des hommes nous réservaient à d'autres dangers.»

LIVRE II

_Autour de nous, j'ai tout de suite vu que les différents objets sentimentaux n'étaient plus à leur place._

(ANDRÉ BRETON et PHILIPPE SOUPAULT.--_Les Champs Magnétiques._)

LIVRE II

De toutes les nymphes de Calypso, la plus troublante était Eucharis, pareille aux fleurs de lait que Télémaque voyait parfois en rêve. Pendant le récit de ce jeune prince, Eucharis ne cessa de rouler sur ses mains transparentes une longue boucle noire qui tombait de son front. Une seule soirée ne suffit pas à épuiser les aventures du fils de Pénélope. (Que cette femme devait être belle au milieu de ses amants sur le rocher d'Ithaque!) Pendant plusieurs veillées Télémaque charma la déesse et ses compagnes de la voix du seul homme qui vécut alors dans leur île. Feuillages percés de lumière, repos traversés de lentes apparitions féminines aux pieds silencieux, les jours se partageaient entre des siestes, sous le tamis des tonnelles, et des chasses aussi émouvantes que l'orage, avec l'éclair des longs lévriers blancs, les égarements de la raison au milieu de la forêt, sur le bord des lacs tranquilles ou dans les clairières, regards soudains du ciel au cœur des arbres de bitume. Une nuit, semblable à toutes les nuits, mais plus sombre, Eucharis visita Télémaque tandis qu'il dormait. Il ne sut d'abord quel nom lui donner. Puis il trouva tout un lot d'injures douces comme ce tendre réveil dans les ténèbres. La découverte d'un corps, quelle insinuante volupté. Le contact de deux chairs côte à côte, du talon à l'aisselle, amène des frissons qui secouent la nature comme des passages d'oiseaux nocturnes. Le jeune homme se retourna sur son flanc effleuré, sentit la bouche de l'inconnue et sa poitrine, puis d'un large mouvement du bras libre saisit le bras le plus lointain de la femme, le parcourut et atteignit sa limite. Des cheveux se défirent contre les épaules, comme une vague sous un navire. Un soleil punctiforme naquit sous quatre paupières, s'élargit, s'élargit et embrasa le monde:

«Je suis Eucharis,» dit-elle.

Elle se leva rapidement, et courut à la grotte voisine. Télémaque se sentait plus lourd que la montagne. Eucharis revint avec une veilleuse d'huile à la lueur philosophale: elle parut dorée comme le désir, et son amant reconnut avec hâte la puissance de sa beauté. Les nymphes inspirent aux mortels un amour sans cesse renouvelé. Eucharis était nymphe et Télémaque était mortel. La fatigue déjà faisait depuis longtemps tourner les crânes dans l'ombre quand la tête d'Eucharis retomba sur la couche comme une noix vidée. Télémaque alors caressa distraitement le front de sa première maîtresse et se mit à penser.

«Tout ce qui n'est pas moi est incompréhensible.

«Que je l'aille chercher aux rivages du Pacifique ou que je le ramasse dans les contrées de mon existence, le coquillage que j'appliquerai à mon oreille retentira de la même voix que je prendrai pour celle de la mer et qui ne sera que le bruit de moi-même.

«Tous les mots, si tout à coup je ne me contente plus de les garder dans ma main comme de jolis objets de nacre, tous les mots me permettront d'écouter l'océan, et dans leur miroir auditif je ne retrouverai que mon image.

«Le langage quoiqu'il en paraisse se réduit au seul Je et si je répète un mot quelconque, celui-ci se dépouille de tout ce qui n'est pas moi jusqu'à devenir un bruit organique par lequel ma vie se manifeste.

«Il n'y a que moi au monde et si j'ai de temps en temps la faiblesse de croire à l'existence d'une femme, il me suffit de me pencher sur son sein pour entendre le bruit de mon cœur et me reconnaître. Les sentiments ne sont que des langages pour faciliter l'exercice de quelques fonctions.

«Je porte dans mon gousset gauche mon portrait très ressemblant: c'est une montre en acier bruni. Elle parle, elle marque le temps, et elle n'y comprend rien.

«Tout ce qui est moi est incompréhensible.»

Le premier regard d'Eucharie fut un désir. «Laissez-moi, dit Télémaque. Allons, bon. Je vous assure que vous ne devez ce dernier succès qu'à l'éclairage singulier de cette pièce. Je ne comptais pas sur votre visite. Voilà qui est bien, n'en parlons plus.

--Enfant, comme je vous plains, et comme votre insolence me blesse. Ce qui m'attire en vous, n'est pas tout d'abord cette fierté stupide: les cheveux noirs et le caractère ombrageux. Reste donc tranquille sur ta couche. Peu de gens savent goûter cette immobilité plus douce que le sommeil, quand l'homme et la femme hésitent à se séparer et n'éprouvent que de l'éloignement l'un pour l'autre.

--Laissez-moi dormir seul, je vous prie. Je ne suis pas habitué aux repos en commun.

--N'avais-tu vraiment aucune idée de l'amour?