Les aventures de M. Colin-Tampon

Chapter 2

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L'ours se remit en marche, le roi de la création s'éloigna, toujours à reculons, et s'arrêta quand l'ennemi s'arrêta. En termes militaires, cela s'appelle, je crois, «se retirer en bon ordre».

Mais n'abusons pas des termes. Si le roi de la création faisait face à l'ennemi, c'est qu'il avait une peur Horrible que l'ennemi ne lui sautât sur le dos dans le cas où il le perdrait de vue un seul instant; s'il reculait à pas comptés au lieu de fuir à toutes jambes, c'est qu'il craignait qu'un mouvement trop brusque ne fût considéré par l'ennemi comme une invitation à le poursuivre. M. Colin-Tampon avait entendu dire par sa nourrice que les loups ne se jettent sur les voyageurs que quand les voyageurs font mine de se sauver. Il pensait que ce qui était vrai pour les loups était peut-être vrai pour les ours aussi, et il agissait en conséquence.

Un spectateur plus désintéressé dans la question et plus maître de lui-même que ne l'était M. Colin-Tampon, aurait peut-être remarqué que les regards de l'ours étaient fixés sur un objet placé derrière M. Colin-Tampon, et non pas sur le conseiller municipal lui-même. Ses haltes successives témoignaient, en réalité, que son âme d'ours était en proie à l'hésitation.

Il souriait par moments, en voyant que le chasseur et le chien, au lieu de lui barrer le passage et de l'empêcher d'atteindre l'objet de sa convoitise, reculaient peu à peu et semblaient ainsi l'inviter à s'approcher sans faire tant de cérémonies.

M. Colin-Tampon, lui, se figurait que Martin avait soif de sang humain, tandis que Martin guignait tout le temps les pommes vermeilles d'un pommier vers lequel M. Colin-Tampon battait en retraite sans le voir, puisqu'il lui tournait le dos.

Quand le chasseur et le chien furent au pied de l'arbre, Martin s'arrêta, se mit sur son séant, passa à plusieurs reprises sa patte gauche sur son estomac, renifla avec violence et ouvrit une gueule démesurée d'où sortit un rugissement de joie.

Quels crochets! messeigneurs, quels crochets!

M. Colin-Tampon pensa que sa dernière heure était venue; ses forces l'abandonnèrent subitement et il tomba en arrière; il avait lâché son arme inutile, et il avait fait voler ses lunettes dans l'espace, par la violence du coup qu'il avait appliqué sur son chapeau, près de choir. Azor, affolé, tomba à la renverse comme son maître.

X

De sa vie ni de ses jours, Martin n'avait vu un conseiller faire la cabriole et montrer au ciel les semelles de ses bottes. Il faut croire qu'il avait le sens du comique, car il se mit à rire ou du moins il fit une grimace qui ressemblait à un sourire. Ses lèvres s'étaient retroussées, il montrait toutes ses dents, et il clignait ses yeux clairs d'un air de connaisseur.

Un seul point le tenait embarrassé: que signifiait, dans la pantomime des hommes, cette remarquable culbute? Était-ce une manière à eux de dire aux ours qu'ils étaient les bienvenus à croquer les pommes vermeilles? Était-ce au contraire une défense formelle de faire un pas de plus vers l'arbre qui portait de pareils trésors? Martin se gratta le mollet gauche et resta, jusqu'à plus ample information, dans la position qu'il occupait. Le poil de son front descendit sur ses yeux clignotants: signe de perplexité, et sa langue pendit d'un demi-pied: signe de convoitise.

L'inventeur du _bouton inamovible_ était demeuré quelques instants tout étourdi de sa chute. Ses idées flottaient vaguement sous la voûte de son crâne, et, comme il l'a dit depuis, «il ne savait plus où il en était». Le pauvre Azor, le voyant inanimé, oublia la présence de l'ours et vint caresser doucement son maître.

Sentant un museau froid qui frôlait sa joue et les poils d'une bête velue qui lui caressaient l'oreille, l'inventeur du _bouton inamovible_ poussa un cri terrible et, d'un seul bond, se trouva sur ses deux jambes.

L'ours, épouvanté, demeura tout interdit, et même il poussa un grognement de terreur, que M. Colin-Tampon prit pour un cri de rage.

Avec une agilité surprenante, le chasseur grimpa dans le pommier. Azor, qui ne savait pas grimper dans les pommiers, chercha son salut dans la fuite et se mit à arpenter les guérets, aussi ahuri et aussi rapide dans sa course que si on lui avait attaché une casserole à la queue.

L'ours le regarda fuir avec dédain et se dirigea du côté du pommier. Quelques pommes pourries étaient tombées dans l'herbe; il ne fit point le dégoûté, et les dévora pour se mettre en appétit. Quand il ne resta plus une seule pomme à terre, il s'assit tranquillement, et, levant la tête vers l'inventeur du _bouton inamovible_, ouvrit la gueule toute grande. L'inventeur du _bouton inamovible_ comprit cette muette requête, et, sans se demander à qui appartenait le pommier, il fit pleuvoir les pommes dans la gueule de Martin.

Les pommes pleuvaient donc, dru comme grêle, et Martin les engloutissait avec une facilité qui donnait la chair de poule au conseiller municipal. Alors il se dit: «Quand il les aura toutes mangée» (car, au train dont il y va, elles y passeront toutes), faudra-t-il donc que je suive le même chemin?» Cette effroyable pensée lui faisait courir des frissons dans le dos, et ses cheveux se dressaient d'horreur.

XI

Prodigue des pommes du prochain, l'inventeur du _bouton inamovible_ les lançait à toute volée dans la gueule béante de Martin: l'une n'attendait pas l'autre. Mais comme la main lui tremblait, et qu'il était dans une violente agitation nerveuse, le fournisseur de Martin manquait souvent le but, et Martin recevait les pommes tantôt sur l'oeil, tantôt sur le nez. Au commencement, il se contentait de cligner l'oeil ou de froncer le nez; mais, quand sa première faim fut assouvie, il se montra plus difficile, et le jeu lui déplut.

Trouvant qu'on le servait mal, il prit la résolution de se servir lui-même. Ce n'était pas déjà si mal raisonné pour un épais plantigrade. D'ailleurs il pensait, comme les écoliers, que les fruits sont bien plus savoureux quand on les croque sur l'arbre. «Allons, houp!» se dit-il pour s'encourager à se lever. Là-dessus il se mit d'abord à quatre pattes, renifla pour chasser une mouche importune, et se décida à se dresser sur ses pattes de derrière. Azor, qui le regardait de loin, la queue entre les jambes, trembla de tout son corps quand il vit Martin se redresser lourdement et se diriger vers le tronc du pommier.

Il s'assit tristement et regarda la terre, honteux sans doute de sentir si développé en lui l'instinct de la conservation.

L'inventeur du _bouton inamovible_, qui le regardait de près, de trop près, hélas! sentit que ses rares cheveux se dressaient sur son crâne pelé, et il comprit que sa fin était proche. Alors il maudit pour la seconde fois l'audace téméraire qui l'avait lancé dans le vaste monde à la poursuite du gibier à plume et du gibier à poil.

Que n'aurait-il pas donné pour être tranquillement assis sous sa tonnelle ou au coin de son feu, les pieds dans ses pantoufles, lisant le _Moniteur de Courbevoie_ ou le _Petit Journal_, ou bien faisant une partie de loto ou de bésigue avec ses voisins de campagne? Il se fût contenté à moins; il aurait consenti, à condition d'avoir la vie sauve, à retourner au _Bouton-d'Or_ et à servir la pratique. Il se fût même trouvé trop heureux de redevenir le simple apprenti qui couchait dans un galetas et mangeait de la morue cinq fois par semaine.

Car, après tout, mieux vaut être un pauvre apprenti bien vivant et bien portant, qu'un riche conseiller municipal mort et enterré. Que dis-je, enterré? Englouti serait le mot propre, et englouti à la suite de huit ou dix quarterons de pommes! Quelle sépulture pour un inventeur célèbre, pour un conseiller municipal, pour un homme riche qui s'était fait construire un tombeau de famille! Il recommanda son âme à Dieu; ensuite, les larmes aux yeux, il donna une dernière pensée à sa chère Anastasie, qui mourrait de chagrin en apprenant son funeste destin. S'il ne pensa pas à ses enfants, c'est tout simplement parce qu'il n'avait pas d'enfants.

XII

Déjà les griffes de l'ours grinçaient sur l'écorce de l'arbre, et sa puissante haleine chauffait les mollets du chasseur en détresse.

Poussé par l'instinct de la conservation, l'inventeur du bouton inamovible exécuta une laborieuse série d'exercices gymnastiques, dont le résultat fut un changement de front. Désormais il faisait face à l'ennemi, et il tournait le dos à l'extrémité de la branche.

L'ours saisit le tronc du pommier entre ses bras puissants et se mit à grimper prestement. A mesure qu'il grimpait, le chasseur reculait vers l'extrémité de la branche.

L'ours, qui n'était pas une bête, comprit que son nouvel ami faisait fausse route, et que, s'il persévérait dans cette mauvaise voie, la branche casserait et l'ami se romprait les os. En vain il lui prodiguait les signes, les clins d'oeil; l'autre, qui se méprenait sur ses intentions, battait toujours en retraite. Ce qui devait arriver arriva.

La branche cassa, et pour la seconde fois l'échine de M. Colin-Tampon entra en collision violente avec le sol durci et raboteux. Tout à coup un nouvel acteur parut sur la scène. L'ours sembla désagréablement surpris; M. Colin-Tampon comprit qu'il était sauvé.

Le nouveau venu était un grand drôle effronté, vêtu d'un costume exotique en lambeaux, porteur d'une moustache de Palicare et d'une longue chevelure emmêlée qui bouffait à tous les vents, sous une méchante calotte rouge. Le grand drôle déguenillé était un montreur d'ours qui courait depuis deux heures après sa bête. Elle s'était échappée pendant qu'il buvait de l'eau-de-vie dans un cabaret.

Le devoir du conseiller municipal eût été de demander au grand drôle si ses papiers étaient en règle. Vous me croirez si vous voulez, mais il n'y songea même pas.

«Martin, pas méchant! dit le grand drôle d'un air conciliant.

--C'est possible, répondit le chasseur en se frottant les reins; dans tous les cas, il est singulièrement indiscret.

--Vous, mal aux reins! reprit le grand drôle d'un air d'intérêt.

--N'en parlons plus», dit M. Colin-Tampon, qui était trop heureux d'avoir la vie sauve pour montrer le moindre ressentiment. Et comme il faisait mine de s'éloigner:

«Lui faire excuses au monsieur, reprit le grand drôle; lui faire le beau; lui danser pour le monsieur.»

Martin écoutait avec intérêt, laissant pendre une de ses pattes, sa chaînette et sa tête débonnaire. Il remuait les oreilles, il faisait les yeux doux à M. Colin-Tampon, il émettait de petits reniflements persuasifs, comme pour donner à entendre qu'il était tout prêt à danser et à présenter ses excuses au monsieur qui avait mal dans le dos.

«Lui faire le beau, répéta le grand drôle; lui danser pour le monsieur.

--Je n'ai pas besoin d'excuses, dit le conseiller municipal; seulement ne le laissez plus échapper.» Et il s'éloigna à grands pas.

XIII

Tous les dix pas, l'inventeur du _bouton inamovible_ tournait furtivement la tête pour voir si Martin ne se serait pas remis à ses trousses. Vous savez, un ours qui s'est échappé une première fois peut fort bien s'échapper une seconde: cela s'est vu.

Pendant que M. Colin-Tampon détalait, le grand drôle et son ours parlementaient: «Joli Martin descendre tout vite!» dit le grand drôle d'un ton doucereux.

--Humph!» répondit joli Martin sans se déranger. Traduisez: «Il faudra voir!»

«Tout vite! tout vite! répéta le grand drôle, qui commençait à perdre patience.

--Humph!» répéta Martin sur un ton différent. Puis, allongeant le cou, il sourit d'un sourire narquois. Traduisez: «Est-ce que je te dérange, moi, quand tu entres dans les cabarets pour boire de l'eau-de-vie?»

Le grand drôle saisit à deux mains son bâton par un bout, et, avec l'autre bout, caressa rudement l'épine dorsale de Martin, depuis les vertèbres cervicales jusqu'aux vertèbres caudales. Et M. Colin-Tampon détalait toujours. Lorsqu'Azor, après avoir fait un long circuit, rejoignit son maître en bondissant de joie, son maître lui fit froide mine. «Capon!» lui dit-il avec un sourire amer. Puis réfléchissant que, si Azor s'était montré capon, le maître d'Azor n'avait pas été d'un vaillance héroïque, il se radoucit et caressa son chien fidèle.

Martin cependant, que la rude caresse de grand drôle avait froissé dans sa dignité et dans sa chair, laissa échapper un véritable rugissement d'ours mécontent et indigné.

«L'animal!» s'écria M. Colin-Tampon en tournant la tête pour regarder derrière lui. Notez bien qu'en disant l'animal, c'est de l'homme qu'il parlait, et non pas de la bête.

«L'animal! reprit-il d'une voix tremblante d'effroi et d'indignation, il va mettre cet ours en fureur; et alors, il n'en sera plus le maître, et alors... Viens vite, Azor, sauvons-nous, mon ami, pendant qu'il en est temps encore.»

Et M. Colin-Tampon, homme obèse, homme riche et considéré, conseiller municipal, inventeur du _bouton inamovible_, détala comme détale un polisson quand le garde champêtre l'a surpris dans le champ d'autrui, sur le pommier d'autrui, en train de voler les pommes d'autrui.

M. Colin-Tampon détalait avec une impétuosité si aveugle, qu'au détour d'une haie il tomba presque dans les bras du facteur rural, qui faisait sa tournée. Le facteur rural s'excusa poliment d'avoir été presque renversé par M. Colin-Tampon, et M. Colin-Tampon, rassuré à l'idée qu'il y avait un facteur rural entre l'ours et lui, modéra son allure.

XIV

M. Colin-tampon eut un remords d'honnête homme. Au lieu de laisser le facteur rural courir au danger, peut-être à la mort, il aurait dû l'avertir!

Poussé par les reproches de sa conscience, il revint sur ses pas jusqu'au tournant du chemin. Là, abrité derrière une clôture en planches, il promena ses regards sur toute l'étendue de la plaine.

Le facteur rural avait disparu dans un chemin creux qui l'éloignait de l'ours. La conscience de M. Colin-Tampon cessa de lui faire des reproches, et M. Colin-Tampon poussa un soupir de soulagement. D'autre part, le grand drôle et son ours avaient fait la paix, et s'en allaient tranquillement, l'un suivant l'autre, par une avenue qui les éloignait tous les deux de M. Colin-Tampon et d'Azor. M. Colin-Tampon poussa un second soupir de soulagement, plus profond que le premier.

«Azor, mon camarade, dit-il, nous pouvons nous vanter de l'avoir échappé belle!»

Azor eut l'effronterie de se précipiter en aboyant, dans la direction par où l'ours opérait sa retraite.

«Pas de fanfaronnades! lui dit son maître, nous savons ce que nous savons; soyons modestes.»

Ayant alors débouché sa bouteille clissée, il la porta à ses lèvres et lui donna une longue, longue accolade.

De blême qu'il avait été jusque-là, il redevint frais, rose et souriant.

Quand il se retourna, il aperçut, avec un sentiment de vive allégresse, deux gendarmes qui venaient vers lui. Il était bien décidément sauvé!

Les gendarmes, voyant un homme bien vêtu et d'apparence honnête, auraient passé leur chemin sans lui rien dire, si l'inventeur du _bouton inamovible_ ne se fut empressé de leur souhaiter le bonjour et de leur déclarer que le temps était beau pour la saison.

Cet empressement parut suspect aux deux «magistrats armés».

Le brigadier lui demanda s'il avait fait bonne chasse. Au souvenir de ses mésaventures, le chasseur rougit et balbutia.

«Vous avez sans doute un port d'armes?» reprit le brigadier.

M. Colin-Tampon porte vivement la main à sa poche de côté. Il se souvint tout à coup qu'il avait oublié son port d'armes dans la poche de sa redingote.

Le brigadier dressa procès-verbal. Le conseiller municipal songea avec horreur qu'il lui faudrait comparaître en justice, et soudain une goutte de sueur froide perla à l'extrémité de chacun de ses cheveux.

Azor, croyant que les gendarmes lui reprochaient sa lâcheté, baissait tristement le nez et serrait sa queue entre ses jambes.

XV

Au numéro 3 de la rue Gantelet, entre un marchand de vin et un épicier, il y a une boutique de marchand de gibier, bien connue des chasseurs malheureux. Quand ces messieurs ont été maladroits, ou que réellement ils n'ont pas vu la queue d'une perdrix ou d'un lièvre, c'est là qu'ils viennent arrondir leur carnassière pour échapper aux quolibets et aux compliments ironiques des gamins; car les gamins sont partout les mêmes, à Courbevoie comme ailleurs.

Mme Grosmajor, la maîtresse de l'établissement, était toujours bien assortie en gibier; car elle avait une clientèle assurée: chacun sait que la maladresse du chasseur de la banlieue est passée en proverbe. De plus, Mme Grosmajor était la discrétion même: ce qui n'est pas très surprenant, vu que son intérêt bien entendu exigeait qu'elle fût discrète.

Elle avait un talent particulier pour mettre à leur aise les chasseurs novices qui entraient pour la première fois dans son établissement; d'un geste bienveillant et d'un sourire maternel, elle leur épargnait la honte de mentir ou l'embarras de donner des explications.

C'est vers sa demeure hospitalière que l'inventeur du _bouton inamovible_ dirigea ses pas. Il n'avait nulle intention d'attraper les flâneurs ou d'en faire accroire à sa femme. Dieu merci! il était la franchise en personne, et d'ailleurs il avait couru d'assez grosses aventures pour pouvoir rentrer, sans rougir, le carnier vide. Seulement, sa femme avait compté sur lui pour le rôti, et il rapporterait un rôti.

«Salut, madame, dit-il à Mme Grosmajor.

--Bien le bonjour, monsieur, lui répondit Mme Grosmajor avec un sourire avenant.

--Mon Dieu! madame, reprit l'inventeur du _bouton inamovible_, je vous avoue franchement que je viens ici pour remplir mon carnier.

--Le gibier est rare, répondit Mme Grosmajor avec un sourire discret; les braconniers tuent tout. Il n'est pas surprenant...

--Mon Dieu, madame, reprit M. le conseiller municipal en s'avançant de trois pas et en posant familièrement son coude sur le comptoir, le fait est que je n'ai rien vu; et à parler franchement, quand même j'aurais vu quelque chose, je ne suis pas bien sûr que je ne serais pas revenu bredouille quand même. J'aurais besoin d'un lièvre.

--Étienne! dit Mme Grosmajor à son garçon, un beau lièvre pour Monsieur.»

Étienne décrocha un beau lièvre, le montra à Monsieur, qui le trouva à son goût. Pendant que Monsieur échangeait quelques propos affables avec la patronne, Étienne, qui était d'humeur facétieuse, glissa dans le carnier du chasseur un énorme homard tout cuit en place du lièvre. Monsieur, d'ailleurs, n'était pas volé, car le homard et le lièvre étaient tout juste du même prix.

XVI

L'inventeur du _bouton inamovible_, dans l'innocence de son âme, regagnait d'un pas un peu alourdi sa jolie villa, heureux d'avoir échappé à une mort affreuse et fier d'avoir à raconter une véritable aventure.

Il finit par s'apercevoir que les gens s'arrêtaient sur son passage et le regardaient d'un air surpris. Cet homme modeste fût quelque peu troublé de produire tant d'effet.

«Fameux gibier! dit un fantassin à un de ses frères d'armes, qui regardait le homard, les yeux dilatés, et les doigts empêtrés dans ses gants blancs, qui le gênaient aux jointures.

--La bête n'est pas laide!» répondit modestement l'inventeur du _bouton inamovible_.

Un cuirassier de la garnison de Versailles, qui était venu voir ses parents à Courbevoie, en compagnie de quelques autres cuirassiers, cria: «A droite, alignement!»

Tous les cuirassiers se mirent en ligne, et portèrent vivement la main à la visière de leur casque.

«Pourquoi me saluent-ils comme ça?» se demanda M. Colin-Tampon. Il ne pouvait pas se douter que c'était à cause du homard.

Quelques canotiers d'Asnières, égarés dans les parages de Courbevoie, se mirent en haie pour voir défiler le chien, le chasseur et le homard.

«Eh bien, n'importe, dit un de ces messieurs à ses compagnons de plaisir, on ne dira pas que ce bourgeois-là cherche à attraper son monde!

--Oh non, oh non!» répondit le choeur des acolytes, qui avaient surabondamment déjeuné.

Ces messieurs se prirent par la main et exécutèrent une ronde autour de M. Colin-Tampon.

M. Colin-Tampon sourit, car il se souvenait d'avoir été jeune en son temps. Ce sourire désarma les danseurs, qui cessèrent de l'entourer de leur cercle magique et s'enfoncèrent dans une ruelle latérale en beuglant un refrain à la mode.

M. Colin-Tampon sut gré à cette aimable jeunesse d'avoir reconnu qu'il n'était point un imposteur et d'avoir rendu justice à la droiture de ses intentions. Seulement il se creusait vainement la tête pour savoir ce que son lièvre avait de particulier, et à quels signes on pouvait deviner que ce n'était point un lièvre de parade et d'ostentation.

Enfin il arriva au coin de la rue des Lilas, en vue de sa coquette villa, où il savait qu'on l'attendait avec impatience. Il fit un bout de toilette, cambra les reins, tendit les jarrets et s'avança au pas accéléré.

Quand la grille de fer grinça sur ses gonds, Mme Colin-Tampon apparut sur la terrasse, suivie de sa fidèle Jeannette. Mme Colin-Tampon descendit les marches du perron en agitant son mouchoir. L'inventeur du _bouton inamovible_ leva de toute la longueur de son bras son chapeau à dôme arrondi, dont les plumes frémissaient gentiment au souffle de la brise.

Il était si beau, si animé, si triomphant, que Mme Colin-Tampon ne lui demanda même pas s'il avait fait bonne chasse: elle était trop sûre de lui!

XVII

«Pauvre ami! s'écria Mme Colin-Tampon, voyez donc, il est tout en nage;» et, avec le blanc mouchoir qui lui avait servi à faire des signaux de bienvenue, elle épongeait doucement la sueur qui perlait sur le front et sur le crâne de son époux.

«Qu'on est donc bien chez soi!» s'écria l'inventeur du _bouton inamovible_, en se laissant aller voluptueusement dans un grand fauteuil de jardin. Ses reins endoloris s'appuyaient avec délices contre le dossier, et il écartait les jambes comme un homme qui se met tout à fait à son aise.

«Je boirais bien quelque chose!» reprit-il en clignant l'oeil droit.

Mme Colin-Tampon lui laissa entre les mains le tissu de batiste pour qu'il pût se tamponner la tête en attendant son retour, et, plus prompte que l'éclair, disparut dans l'intérieur de la maison.

Elle reparut bientôt, tenant d'une main un verre bien large et bien profond, et de l'autre une bouteille dont les flancs, caressés par le soleil, avaient des reflets aussi riches que la pourpre d'un vitrail de cathédrale.

Après avoir accroché le fusil de Monsieur en lieu sûr, après avoir déposé sous le nez d'Azor une pâtée appétissante, Jeannette, qui songeait à son dîner, s'en alla du côté de la carnassière de monsieur.

«Madame! s'écria-t-elle en tirant le homard, madame, voyez donc ce que Monsieur a tué!»

Madame poussa une exclamation de surprise, et Monsieur, entre deux gorgées de bordeaux, tourna négligemment la tête.

Quand il aperçut le homard, il eut un accès de fou rire qui faillit l'étrangler. Sa femme lui ayant donné quelques tapes dans le dos, il reprit ses sens. Sa première parole fut celle-ci: «Eh bien, c'est complet! Voilà donc pourquoi l'infanterie tombait en extase! pourquoi la cavalerie me faisait le salut militaire! pourquoi les joyeux canotiers dansaient une ronde autour de moi! Complet! complet!»

Alors il raconta ses aventures, sans rien omettre et sans rien ajouter, ce qui prouve bien qu'il n'était qu'un chasseur pour rire.