Part 9
Les Mogols sont mahométans, mais les habitants des pays qu'ils ont conquis sont presque tous païens; ils les traitent avec la plus grande dureté, et les font mettre à mort sous le plus léger prétexte. Pendant que j'étais à Benarès, le cheval du gouverneur s'abattit; on le releva couvert de contusions. Il fit proclamer aussitôt que son médecin lui avait ordonné des cataplasmes de pièces d'or, et exigea pour cet usage mille sequins par jour, que la ville fut obligée de lui compter. Quand les officiers mogols voyagent, non seulement ils se font fournir gratis toutes les provisions dont ils ont besoin pour eux et pour leurs chevaux, mais encore ils exigent le paiement d'une certaine somme pour avoir usé leurs dents à les mâcher.
Ce peuple est généralement très propre, et ne comprend pas la saleté sainte que quelques uns de nos religieux observent sur leur personne. Deux pères capucins étaient venus de Goa avec un passeport du Grand Mogol pour lui proposer d'embrasser la religion chrétienne. Quand il les vit, il fut furieux qu'ils osassent se présenter devant lui dans l'état de saleté qui leur est habituel, et qui rend si respectable chez nous l'habit de Saint-François. Il voulait d'abord les faire mettre à mort; mais, comme ils invoquèrent son passeport, il ordonna qu'on les fît tremper quatre heures dans de l'eau de savon. On les frotta ensuite de toutes sortes d'essences; on leur frisa la barbe et les cheveux, si bien qu'ils embaumaient comme des pommes de senteur. Quand cette opération fut terminée, ils reçurent l'ordre de partir sur-le-champ, pour ne pas mettre la peste dans la ville en retombant dans leur première faute. Comme j'avais amassé quelque argent, je profitai de cette occasion pour retourner à Goa.
Pendant la route, il ne nous arriva rien de remarquable, si ce n'est un combat que notre petite caravane eut à soutenir contre des singes dans une forêt de cocotiers. Un de nous ayant tiré sur eux imprudemment et en ayant blessé un, ses camarades firent pleuvoir sur nous une telle grêle de noix, qui sont de la grosseur de la tête d'un homme, que nous fûmes obligés de fuir jusqu'à ce que nous eussions gagné la rase campagne. J'ai assisté à bien des combats sur terre et sur mer, mais je me suis rarement trouvé à une affaire aussi chaude. Heureusement nous n'eûmes pas de morts, mais plusieurs d'entre nous furent très dangereusement blessés à la tête.
Je ferai ici mention de la manière assez singulière dont les habitants prennent les singes. Ils placent du maïs, dont ces animaux sont très friands, dans des bouteilles de grès, dont le goulot est calculé de manière à ce que les singes puissent y passer la main quand elle est ouverte, et ne puissent pas la retirer quand elle est fermée. Le singe ne manque pas d'y enfoncer le bras pour prendre une poignée de maïs, mais il ne peut la retirer. Comme ils ne peuvent pas emporter la bouteille, qui est trop lourde, ils restent dans cette position sans vouloir lâcher leur proie. On en prend de cette manière de grandes quantités. Il est presque impossible de les apprivoiser, mais les habitants les assomment pour les manger.
CHAPITRE XIII.
Voyage de l'auteur à Bagdad.
Découragé de voir la mauvaise fortune me poursuivre, je n'aspirais qu'à retourner en Espagne. Puisque je devais finir mes jours dans la misère, je voulais au moins que ce fût dans ma ville natale, où ma noblesse était connue et où j'espérais retrouver ma maison paternelle. Je m'embarquai à bord d'un navire indien qui allait à Mascate, dans le golfe Persique. Nous fûmes assaillis par une horrible tempête. Les passagers hindous et mahométans se persuadèrent qu'elle était excitée par la présence d'un chrétien; ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que le Necoda ou capitaine les empêcha de me jeter à la mer. Nous perdîmes nos mâts et notre gouvernail, et nous eûmes beaucoup de peine à entrer dans le port de Mascate, d'où je me rendis à la célèbre ville d'Ormuz, entrepôt de tout le commerce entre l'Inde et la Perse. Une particularité de cette île, c'est qu'on y prend les crabes de mer sur les arbres: le bord de la mer est couvert de mangliers, dont les branches trempent dans l'eau comme celles des saules; quand la marée est basse, on n'a qu'à secouer l'arbre pour en faire tomber des crabes en quantité.
A Ormuz, je me joignis à une caravane qui allait à Shiraz, où le roi de Perse tenait alors sa cour. Il me fit venir et me fit mille questions sur l'Inde et le Portugal; dans son orgueil, regardant tous les souverains du monde comme ses vassaux, après son repas il faisait proclamer à son de trompe qu'ils pouvaient se mettre à table, parce qu'il avait dîné. Ce prince s'avisa de me demander si, sur ma route, je n'avais pas entendu les oiseaux même proclamer sa gloire et ses conquêtes. Je crus voir un piége dans cette question, et je me tirai d'affaire en lui répondant que j'avais en effet entendu les oiseaux, mais que, comme j'ignorais leur langue, je ne pouvais lui répéter ce qu'ils disaient.
Je partis pour Bassorah avec une autre caravane. Il faut traverser un pays infesté par un peuple sauvage, appelé les Turcomans, qui passent pour les descendants des amours du démon avec une cavale blanche: aussi sont-ils toujours à cheval. Ils ne vivent guère que de pillage, et rançonnent toutes les caravanes; ils savent, par leur art magique, produire une obscurité qui les écarte de leur route, ou faire entendre le bruit des armes et des instruments guerriers. Ils inspirent un tel effroi qu'une caravane de plusieurs milliers de personnes se laisse piller par une trentaine de Turcomans. Le chef de la nôtre leur joua pourtant un assez bon tour. Il était convenu d'une certaine somme pour être escorté par eux; quand nous fûmes arrivés il la leur compta en fausse monnaie bien brillante, qu'ils acceptèrent avec plaisir, car ils sont très ignorants. Quand ils se seront aperçus de cette supercherie, ils n'auront probablement pas fait des voeux pour l'heureuse continuation de notre voyage.
La ville de Bassorah, située à l'embouchure de l'Euphrate, un des quatre fleuves qui arrosaient le paradis terrestre, contient plus de cent mille habitants. Les environs, à une grande distance, sont couverts de jardins ornés de fontaines jaillissantes. Je fus obligé d'y rester assez long-temps pour attendre le départ de la grande caravane de Bagdad, car l'Euphrate est tellement infesté de pirates qu'il n'est pas possible d'y naviguer. Pour mon malheur, je fus saisi d'une fièvre si violente au moment où la caravane se mit en marche, qu'il me fut impossible de la suivre. Dès que je fus un peu mieux, je partis pour la joindre avec quelques cavaliers en retard comme moi. Nous ne connaissions pas bien la route, et nous manquâmes plusieurs puits, de sorte que nous fûmes sur le point de mourir de soif. Nous aurions succombé sans la rencontre d'une troupe d'Arabes errants, qui nous donnèrent une outre remplie d'eau saumâtre en échange d'un peu de poudre. Ces Arabes sont naturellement hospitaliers quand la tentation de dépouiller les étrangers n'est pas trop forte, et comme nous n'avions aucune marchandise avec nous, ce fut leur bienveillance naturelle qui l'emporta. Quand on leur reproche leurs pillages, ils répondent que Dieu a donné la terre aux uns, la mer aux autres, et que, puisqu'il ne leur a donné que le sable du désert, il faut bien qu'ils en vivent.
CHAPITRE XIV.
Retour de l'auteur en Europe.
Bien que Bagdad ne soit plus ce qu'elle était du temps des califes, qui en ont été expulsés par les Turcs, c'est encore une ville importante et considérable, habitée par un grand nombre de marchands fort riches. J'y arrivai complétement sans argent, et je fus réduit à demander l'aumône dans les caravansérails, en contrefaisant l'imbécile pour ne pas me rendre suspect; mais ma sainte patronne ne m'avait pas abandonné, et m'envoya une ressource sur laquelle je ne comptais pas.
D'après la loi musulmane, celui qui a répudié sa femme ne peut la reprendre que quand elle a été mariée avec un autre. Quand un mari se repent d'avoir divorcé d'avec sa femme, il cherche quelqu'un qui consente à l'épouser et à la répudier le lendemain sans l'avoir approchée. On fait ordinairement choix pour cela d'un étranger, qui consent à quitter aussitôt la ville avec une récompense. C'est ce qu'on appelle un hulla. Un jeune marchand qui demeurait dans notre caravansérail, ayant répudié sa femme dans un accès de colère, me proposa de lui servir de hulla. J'épousai donc cette belle inconnue; le mari me retint toute la nuit à boire avec lui, et au point du jour il me fit signer l'acte de divorce; pour ma peine, il me donna dix sequins d'or, avec lesquels je me joignis à la caravane d'Alep. Pendant la route, nous rencontrâmes une troupe d'Arabes qui firent mine de nous attaquer, mais nous élevâmes une espèce de retranchement avec les ballots de marchandises, et nous fîmes si bonne contenance qu'ils se retirèrent, en se contentant de nous dire un torrent d'injures.
En arrivant à Alep, j'eus le bonheur de rencontrer un marchand vénitien qui m'avertit de cacher ma qualité d'Espagnol, parce que l'Espagne était en guerre avec les Turcs, et qu'on m'arrêterait comme espion. Il me reçut dans sa maison et me fit passer pour son compatriote. Je lui donnai beaucoup de renseignements sur le commerce de l'Inde; pour me récompenser, il me promit de me ramener en Europe, et me tint parole. Après quelques semaines de séjour à Alep, nous partîmes ensemble pour Alexandrie. Je dois faire ici mention d'un usage singulier. Les marchands d'Alep qui vont en voyage emportent avec eux des cages remplies de pigeons. De temps en temps ils en lâchent un, après lui avoir attaché un petit billet à la patte. Le pigeon ne manque pas de regagner à tire d'ailes son colombier. C'est de cette manière qu'ils correspondent avec leur famille.
D'Alexandrie nous nous embarquâmes pour Venise. Il y avait alors dans les prisons de cette ville un homme qui se faisait passer pour le roi D. Sébastien de Portugal. Comme le sénat cherchait à savoir la vérité sur son compte, et que j'avais autrefois connu ce prince, on me le fit voir. Je ne sais si c'était un imposteur, mais il est certain qu'il avait beaucoup de ressemblance avec ce prince. Il fut plus tard livré au gouverneur de Milan, qui le réclama au nom du roi d'Espagne. Je ne sais ce qu'il est devenu.
Mon généreux protecteur, qui était de la famille des Tiepolo, me donna la somme nécessaire pour retourner dans ma patrie. J'allai m'embarquer à Gênes sur une galère qui se rendait à Carthagène; mais il était dit que je devais être malheureux jusqu'au bout: nous fûmes pris par les Français et conduits à Marseille, où j'eus à subir une assez longue captivité. Je ne recouvrai ma liberté qu'à la paix. On m'envoya à Barcelonne, et de là je gagnai Jaen. Il y avait près de cinquante ans que j'avais quitté cette ville pour la première fois.
Mon père était allé depuis long-temps chercher au ciel la récompense de ses vertus. Je retrouvai encore ma mère, presque centenaire, et qui ne semblait avoir vécu que pour me conserver mon petit patrimoine, car elle mourut peu de jours après. Quant à moi, je n'ai tiré de mes voyages d'autre fruit que mon expérience. Je suis le dernier de mon nom, et je n'ai d'autre amusement dans ma triste vieillesse que d'écrire ce petit livre. J'ai ramé plus de trois quarts de siècle sur la mer de ce monde, et j'espère que, grâce à la protection de ma sainte patronne, je finirai par jeter l'ancre dans le port d'une éternité bienheureuse. Amen.
FIN.
TABLE DES MATIÈRES.
Avertissement du traducteur. Page 5
PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE Ier. De la naissance de l'auteur et de ses premières années. 7 CHAPITRE II. Histoire des Caravajal, famille de la mère de l'auteur. 10 CHAPITRE III. De la jeunesse de l'auteur et de son éducation. 12 CHAPITRE IV. Séjour de l'auteur à Séville. Il est obligé de s'enfuir à Carthagène. 15 CHAPITRE V. L'auteur obtient une enseigne et s'embarque pour Naples. 19 CHAPITRE VI. L'auteur est obligé de s'enfuir, pour avoir tué en duel un de ses camarades. 22 CHAPITRE VII. Départ de l'auteur pour Témistitan. Il est pris par un corsaire de Barbarie et recouvre sa liberté. 25 CHAPITRE VIII. Arrivée de l'auteur à Mexico. 29 CHAPITRE IX. L'auteur accompagne Alvarado à la conquête du Guatemala. 33 CHAPITRE X. Séjour de l'auteur à Guatemala. 37 CHAPITRE XI. Expédition de Pedro d'Alvarado au Pérou. 41 CHAPITRE XII. Diverses expéditions au Pérou. 45 CHAPITRE XIII. Siége de Cuzco par les Indiens. 49 CHAPITRE XIV. Arrivée d'Almagro. Sa mort. 53 CHAPITRE XV. Aventure de l'auteur dans les souterrains. 55 CHAPITRE XVI. Séjour de l'auteur à la cour de l'inga Mango. 59 CHAPITRE XVII. Mort du marquis Pizarro. 62 CHAPITRE XVIII. Gouvernement d'Almagro le fils. Bataille de Chupas. 67 CHAPITRE XIX. Voyage de l'auteur jusqu'à Sainte-Marthe. 70
CHAPITRE XX. Mariage de l'auteur. Son retour à Jaen, sa patrie. 74
DEUXIÈME PARTIE.
CHAPITRE Ier. Voyage de l'auteur en Allemagne. 77 CHAPITRE II. Séjour de l'auteur en Allemagne. 80 CHAPITRE III. Second mariage de l'auteur. 84 CHAPITRE IV. Séjour de l'auteur à Vienne. Sa fuite chez les Hongrois sauvages. 87 CHAPITRE V. Histoire d'Aben-Humeya. 91 CHAPITRE VI. Départ de l'auteur pour les Indes. Son naufrage à la Bermude. 94 CHAPITRE VII. Séjour de l'auteur à Saint-Christoval. Son départ pour le Mexique. 98 CHAPITRE VIII. Expédition contre Tamaulipas. 101 CHAPITRE IX. Expédition contre les Otomis. 105 CHAPITRE X. Suite du précédent. 108 CHAPITRE XI. Départ de l'auteur pour le Pérou. Il est abandonné dans une île sauvage. 112 CHAPITRE XII. Suite du précédent. Retour de l'auteur au Mexique. 115 CHAPITRE XIII. Retour de l'auteur à Mexico. 118 CHAPITRE XIV. Affaire du marquis del Valle. 121 CHAPITRE XV. Retour de l'auteur en Espagne. 125
TROISIÈME PARTIE.
CHAPITRE Ier. L'auteur accompagne le roi D. Sébastien dans son expédition d'Afrique. 129 CHAPITRE II. Séjour de l'auteur à Goa. 132 CHAPITRE III. Voyage de l'auteur à Bornéo. 136 CHAPITRE IV. L'auteur se fait corsaire. 140 CHAPITRE V. Expédition contre Fan-si. 144 CHAPITRE VI. L'auteur devient prisonnier de Tartares. 148 CHAPITRE VII. Séjour de l'auteur auprès de Natim-Khan. 152 CHAPITRE VIII. Séjour de l'auteur au Tonquin. 155 CHAPITRE IX. Guerre pour un éléphant blanc. 159 CHAPITRE X. Naufrage de l'auteur aux Maldives. 163 CHAPITRE XI. Voyage de l'auteur à Bantam. 166 CHAPITRE XII. Séjour de l'auteur à la cour du Grand Mogol. 170 CHAPITRE XIII. Voyage de l'auteur à Bagdad. 173 CHAPITRE XIV. Retour de l'auteur en Europe. 177
Note sur la transcription électronique
On a conservé l'orthographe de l'original, y compris ses variantes (par ex. Sebastian/Sebastien/Sébastien).