Part 8
En effet, au bout de quelques jours nous aperçûmes dans la plaine les bannières tartares, écartelées de vert et de blanc. Le gouverneur de la ville, suivi des principaux habitants, alla se jeter aux pieds du général tartare, en le suppliant de recevoir la ville à merci. Celui-ci, sentant le besoin de faire reposer son armée, y consentit assez gracieusement.
Le lendemain, les Tartares ouvrirent une espèce de marché, et vendirent à vil prix tout ce qu'ils avaient pillé sur leur route. Ils avaient enfermé dans des sacs toutes les femmes dont ils avaient pu s'emparer, et, pour s'assurer le débit de toute leur marchandise, ils ne permettaient pas de regarder dans le sac, qu'ils vendaient sur le pied d'un quart d'écu. Je voulus prendre part à cette espèce de loterie; j'achetai un sac, et, l'ayant ouvert à mon arrivée chez moi, je fus stupéfait d'en voir sortir une vieille femme toute décrépite. J'allais dans ma colère jeter mon acquisition dans la rivière, quand cette femme me raconta qu'elle appartenait à une des principales familles de Quam-ti, et me pria de la conduire chez un riche marchand: sur son ordre, il n'hésita pas à me compter mille taels. Ravi de cette aubaine, je voulus tenter de nouveau la fortune; j'allai acheter une quantité de sacs, que je fis charger sur une charrette. Mais, en déballant mon emplette, je ne trouvai que des paysannes, dont cinq ou six seulement étaient passables. Je gardai seulement ces dernières; mais, comme elles se disputaient toute la journée, je finis par les mettre à la porte à coups de fouet.
Au bout de quelques jours, le général tartare, nommé Natim-Khan, ayant appris qu'il y avait dans la ville des étrangers venus d'un pays très éloigné, me fit appeler, et m'adressa beaucoup de questions sur le Portugal. Je lui répondis de manière à ne pas exciter sa méfiance, mais cependant de manière à lui donner une haute idée de mon pays. Aussi me traita-t-il avec une faveur qui fut encore augmentée quand je lui eus rendu un signalé service, dont il sera question au chapitre suivant.
CHAPITRE VII.
Séjour de l'auteur auprès de Natim-Khan.
Les Tartares avaient remporté plusieurs grandes victoires sur les Chinois, et conquis déjà la moitié du pays. L'empereur avait levé une nouvelle armée, et s'avançait contre eux à marches forcées. Natim-Khan ne laissait pas d'être inquiet; ce n'était pas qu'il ne méprisât avec raison les troupes du céleste empire: elles étaient hors d'état de lui résister, mais il redoutait les éléphants, dont les Chinois avaient un grand nombre, parce que les chevaux craignent ces animaux, qui mettent facilement en déroute la cavalerie tartare.
Natim-Khan me demanda si je ne connaissais pas quelque moyen d'effrayer les éléphants, et voici ce qu'il fit d'après mon conseil. L'armée chinoise s'avançait contre nous au nombre de cent mille combattants, précédée de cent vingt éléphants rangés sur une seule ligne. Natim-Khan fit charger deux cents chameaux de fagots de paille et autres matières combustibles; il les fit enduire de goudron depuis la tête jusqu'aux pieds; puis, après y avoir mis le feu, il les lança contre les éléphants. Ceux-ci, effrayés de cet incendie mobile, firent volte face, et, sans que leurs conducteurs pussent les arrêter, ils foulèrent sous leurs pieds l'infanterie chinoise. Natim-Khan la fit alors charger par ses Tartares, et en peu d'instants il fut maître du champ de bataille.
Après cette victoire, les Tartares marchèrent sur Nankin, et s'en emparèrent. Ce qu'on remarque de plus curieux dans cette ville, c'est une tour de la hauteur des clochers d'Europe les plus élevés, toute couverte en porcelaine. On y a suspendu une multitude de clochettes dorées, dont le son produit une espèce de carillon quand elles sont agitées par le vent. Cette ville renfermait alors plus de cinq cent mille habitants, et passait pour la plus commerçante de la Chine.
Je ne fus pas moins utile à Natim-Khan lors de la prise d'un château fort près de Nankin, où l'élite des troupes chinoises s'était retirée. Je fis remplir un chariot de sacs de noix, et je m'avançai déguisé en paysan chinois, suivi de plusieurs autres chariots dans lesquels étaient cachés des soldats tartares. En arrivant à la porte, j'eus soin, en arrêtant mon chariot pour que les Chinois pussent le visiter, de le placer dans la porte de manière à ce qu'on ne pût la fermer. Pendant la visite, je déliai un des sacs, de sorte que les noix se répandirent de tous les côtés. Les Chinois se précipitent pour les ramasser; les Tartares alors s'élancent hors des chariots le sabre à la main, et font main basse sur eux. Une fois maîtres de cette porte, nous donnâmes entrée à un corps de Tartares, qui attendait le résultat à peu de distance. Les Chinois se comportèrent bravement dans cette occasion; ils se firent tous tuer.
Natim-Khan fut très satisfait de ce succès. Il me fit promener dans les rues de Nankin monté sur un cheval blanc et revêtu d'une pelisse d'honneur, et me donna le quart du butin qui fut fait dans la forteresse. Je me trouvai donc riche de 10,000 onces d'or et de 50,000 d'argent. Désireux de retourner en Espagne, où je pouvais vivre avec cette fortune à l'égal des plus grands seigneurs, je demandai et j'obtins mon congé, quoique Natim-Khan fît tous ses efforts pour me retenir. Il m'offrit même de me créer mandarin de la première classe; peut-être aurais-je accepté s'il y avait eu des prêtres catholiques à sa cour. Mais comment rester dans un pays où je ne pouvais ni entendre la messe, ni me confesser à l'heure de la mort?
Parmi les ambassadeurs des rois vassaux de la Chine qui étaient venus à la cour de Natim-Khan l'assurer de la soumission de leur maître, se trouvait un envoyé du roi du Tonquin. Comme mon intention était de gagner Malacca, j'obtins de Natim-Khan un ordre pour cet envoyé de me conduire à la cour du roi son maître, et de protéger le reste de mon voyage. Quand je pris congé de lui, il m'embrassa les larmes aux yeux, et m'appela son ami; il me donna encore tant d'étoffes et d'objets précieux, que je pus en charger plusieurs chameaux.
CHAPITRE VIII.
Séjour de l'auteur au Tonquin.
Le voyage fut long, mais sans incidents remarquables. Le roi du Tonquin, aussitôt qu'il eut appris de son ambassadeur que j'étais un des amis de Natim-Khan, me fit la réception la plus brillante. Il vint au devant de moi à deux lieues de la ville, monté sur un éléphant richement caparaçonné, et m'y fit asseoir à côté de lui. A droite et à gauche s'avançait sur deux files une garde formée des plus belles femmes du pays, revêtues d'armures dorées, et portant des couronnes de plumes d'autruche; en tête marchaient des joueurs d'instruments, précédés de crieurs qui répétaient: Honneur et gloire à l'ami du grand Natim-Khan, le vainqueur du grand dragon de la Chine.
A mon arrivée, le roi me donna un palais avec de nombreux esclaves pour me servir; ses éléphants, ses chevaux, tout était à mes ordres, et trois fois par jour on me servait un festin somptueux. Tantôt le roi me menait à de grandes chasses, tantôt on exécutait devant moi des danses et des comédies. Je me plaisais tellement dans ce contraste avec la vie misérable que j'avais toujours menée, que je commençais à oublier l'Espagne. Mais ma sainte patronne veillait sur moi, et le châtiment du ciel ne se fit pas attendre.
Un matin, les gardes du roi entrèrent dans mon palais et me traînèrent devant lui chargé de chaînes. Il venait d'apprendre que les Chinois s'étaient révoltés, et qu'après avoir tué Natim-Khan ils avaient mis son armée en déroute. Alors le vainqueur du grand dragon ne fut plus qu'un chien de Tartare, et son ami qu'un misérable espion. Le roi, après m'avoir accablé d'injures, me fit attacher à un poteau où l'on m'exposa aux mouches après m'avoir frotté de miel. J'avais déjà subi ce supplice pendant plus d'une heure et j'étais sur le point d'y succomber, quand on vint me détacher pour me jeter dans un cachot.
La nuit, une vieille esclave vint me trouver et me dit que le roi m'avait accordé la vie sur les instances d'une de ses parentes. Elle ajouta que Soleil-de-Beauté, c'est ainsi qu'elle la nommait, m'avait aperçu à travers une jalousie, et était devenue éprise de ma personne; elle prétendait avoir des droits à la couronne, et m'offrait de m'épouser si je voulais la conduire à la cour du roi d'Arracan, son oncle, qui lui avait promis de les faire valoir. Le bruit des exploits des Portugais dans l'Inde était arrivé jusqu'à ses oreilles, et elle ne doutait pas de la victoire si je voulais me mettre à la tête de son armée.
L'homme qui se noie ne choisit pas la branche à laquelle il s'accroche. On peut donc se figurer si j'hésitai à accepter cette proposition. Le lendemain, au milieu de la nuit, la même esclave, qui avait sans doute gagné les gardes, me conduisit vers une petite barque couverte dans laquelle m'attendait ma future épouse. Dès que j'y fus entré la barque s'éloigna à force de rames. Je me précipitai aux pieds de la princesse et lui fis mille protestations d'amour et de reconnaissance, qu'elle accueillit assez bien. Quand le jour fut venu, je la suppliai de rendre mon bonheur complet en ôtant son voile. Elle y consentit après avoir fait quelques façons, et je découvris, à mon grand étonnement, que Soleil-de-Beauté était une petite vieille de soixante et dix ans, fort peu ragoûtante. Bien qu'elle m'eût sauvé la vie, je ne savais si je devais être satisfait de mon marché.
Heureusement ses droits à la couronne du Tonquin étaient plus clairs que ses yeux. Quand nous fûmes arrivés à Arracan, le roi se montra très disposé à les soutenir, mais à son profit. Il l'épousa en grande pompe, la relégua dans le vieux sérail, et déclara la guerre au roi du Tonquin pour faire valoir les droits de sa nouvelle épouse. Quant à moi, il voulait d'abord me faire empaler comme criminel de lèse-majesté, mais enfin il céda aux prières de Soleil-de-Beauté, qui lui jura que je l'avais toujours respectée. Cela était parfaitement vrai, et je n'avais pas eu besoin d'invoquer ma sainte patronne pour conserver ma chasteté dans cette occasion. Le roi me fit donc donner quelques écus, en m'ordonnant de sortir sur-le-champ de ses états et de n'y jamais rentrer. J'acceptai avec reconnaissance, et je me mis en marche en compagnie d'un bonze mendiant qui se rendait au Pégu, et qui pour un écu consentit à me servir de guide.
CHAPITRE IX.
Guerre pour un éléphant blanc.
Nous marchâmes pendant plusieurs semaines à travers d'immenses forêts de bambous, dans lesquelles l'on ne rencontre que de rares villages; peu à peu le pays devint plus peuplé, et enfin nous approchâmes de Pégu, dont les environs sont très riches et très bien cultivés. Le roi, qui avait déjà eu quelques rapports avec les Portugais, me reçut avec bienveillance et m'offrit de l'emploi dans une armée qu'il levait pour repousser les attaques du roi de Siam.
Le sujet de cette guerre était un éléphant blanc que possédait le roi du Pégu, et qui était adoré comme un dieu; il était dans une magnifique écurie ornée d'ivoire et de porcelaine; on lui donnait à boire dans des seaux d'argent, et ceux qui le servaient lui présentaient sa nourriture à genoux, dans des plats d'or. La possession d'un animal de cette espèce était considérée comme d'autant plus précieuse, qu'elle donnait au prince qui en jouissait une espèce de suprématie sur les rois voisins. C'était pour cela que le roi de Siam mettait tant d'importance à l'enlever à celui du Pégu, beaucoup moins puissant que lui.
Il le lui avait donc fait demander par un ambassadeur. Celui-ci se distingua par un trait que je veux citer ici. Quand il entra dans la salle d'audience, il s'aperçut qu'on n'avait pas préparé de siége pour lui; sur un signe qu'il fit, un de ses esclaves se courba en avant en s'appuyant sur les mains. Il s'assit tranquillement et prononça son discours, dans lequel il menaçait le roi du Pégu de la vengeance de son maître s'il ne consentait à lui céder l'éléphant blanc; mais ce dernier, comptant sur la protection du dieu, le refusa sèchement. L'ambassadeur se retira, et, comme on lui faisait observer qu'il laissait son esclave au palais, il répondit avec hauteur: Les ambassadeurs du roi mon maître n'ont pas l'habitude d'emporter leur siége.
Malgré tous ses efforts, le roi du Pégu n'avait pu réunir qu'une armée beaucoup moins nombreuse que celle de son ennemi; sa défaite était donc imminente sans un expédient que je lui suggérai. Il fit apporter dans son camp une immense quantité d'une espèce d'eau-de-vie fabriquée avec du riz; puis, à la première attaque des Siamois, il fit semblant de s'enfuir dans une déroute complète. Les Siamois se mirent aussitôt à piller son camp et à s'enivrer: c'était ce que j'avais prévu. Quand ils furent bien remplis d'eau-de-vie, nous les attaquâmes de nouveau et nous en fîmes une horrible boucherie; le roi de Siam lui-même fut fait prisonnier, et le roi de Pégu le condamna à nettoyer les ordures de l'éléphant blanc dont il avait voulu s'emparer. Ce malheureux roi n'avait pour vivre que le petit commerce qu'il faisait en vendant ces ordures aux dévots de la classe du peuple, qui les considéraient comme des reliques.
Je ne veux point passer sous silence un usage singulier des habitants du Pégu. Quand il y a plusieurs frères dans une famille, ils n'épousent qu'une seule et même femme. Tous les soirs chacun passe son dard à travers les fentes d'une natte qui forme les parois de la chambre; l'épouse commune en saisit un au hasard, et c'est son propriétaire qui a le droit de passer la nuit avec elle. Quand il y a plusieurs soeurs, elles n'épousent aussi qu'un seul mari; mais alors celui-ci a le droit de les prêter à ses amis, pourvu que ce soit gratuitement; si on peut lui prouver qu'il a reçu de l'argent pour cela, il est vendu, ainsi que ses femmes, au profit du roi. Il règne parmi eux une grande liberté de moeurs: aussi ce ne sont pas les enfants du roi qui héritent de la couronne, mais ses neveux, fils de ses soeurs; les Péguans disent que c'est la seule manière d'être certain que leur roi est bien réellement du sang royal. Cette idée ne me paraît pas mauvaise, et je ne sais si on ne ferait pas bien, en Espagne, de l'appliquer aux majorats de la grandesse: nous verrions moins de gentilshommes dégénérés.
Outre l'éléphant blanc, les Péguans adorent une idole qu'ils nomment Sommonocodon, et croient qu'elle accorde la fécondité aux femmes qui passent la nuit dans son temple. Je ne crois pas que le démon puisse faire de miracles, mais je dois avouer que pendant mon séjour dans ce pays j'ai vu souvent ce moyen réussir, surtout quand la femme était jolie, et le talapoint du temple jeune et vigoureux. Je regarde cependant cela comme une superstition: il n'appartient qu'aux saints de bénir le mariage de celles qui vont dévotement en pèlerinage à leur chapelle.
CHAPITRE X.
Naufrage de l'auteur aux Maldives.
Il y avait déjà près de dix ans que j'étais aux Indes; je devais espérer que l'affaire du marquis del Valle serait oubliée; mes cheveux commençaient à blanchir, et j'éprouvais un pressant désir de revoir ma patrie. Je pris donc congé du roi du Pégu, qui me combla de bienfaits, et je m'embarquai à bord d'un vaisseau commandé par Diego Veloso, pour retourner à Goa. Nous abordâmes d'abord à Trinquemale, dans l'île de Ceylan, pour y prendre des rafraîchissements. Un juif vint à bord nous offrir ses services; il nous présenta une lettre de recommandation ainsi conçue: «Ce juif nous a livrés au roi de Ceylan; je prie mes compatriotes de me venger. Signé A. Barbosa.» Comme ces paroles étaient en portugais, il ne les comprenait pas, et les regardait comme un excellent certificat. Nous résolûmes de venger nos compatriotes, et quand nous eûmes embarqué tout ce dont nous avions besoin, nous levâmes l'ancre, emmenant le juif avec nous. Connaissant le goût de sa nation pour le lard, nous le piquâmes comme une poularde et nous le lançâmes à la mer dans un tonneau vide, pour lui laisser la chance d'être jeté sur la côte et d'apprendre aux naturels comment se vengent les Portugais.
Quelques jours après, une fumée épaisse commença à se répandre dans le navire, et bientôt nous ne pûmes douter que le feu ne fût dans la cale. Le danger était d'autant plus grand que nous avions à bord plus de cinq cents barils d'eau-de-vie de dattes; aussi tous nos efforts pour arrêter l'incendie étaient inutiles. Il ne fallut songer qu'à nous jeter dans les embarcations; à peine étions-nous à mille pas du vaisseau, qu'il éclata comme une bombe, en lançant des jets de flammes de tous les côtés, et bientôt la mer fut couverte de ses débris. Veloso, supposant avec raison que nous n'étions pas éloignés des îles Maldives, fit gouverner à l'ouest, et nous y débarquâmes le troisième jour, après avoir horriblement souffert de la soif et de la chaleur.
A peine avions-nous touché la terre que nous fûmes entourés par les habitants, armés de zagayes; ils nous enlevèrent le peu que nous avions sauvé, et nous poussèrent vers leur village. Après nous avoir partagés comme un vil troupeau, ils nous employèrent aux travaux les plus rudes et les plus dégoûtants, et nous épargnèrent si peu les coups, qu'ils m'ont bien rendu avec usure tous ceux que j'ai distribués dans ma vie.
Les nobles des Maldives, bien qu'ils aillent presque nus et qu'ils ne vivent que de poissons et de fruits, sont plus fiers de leur noblesse que les premiers grands d'Espagne. Voici comment ils la confèrent: Le récipiendaire est attaché à un poteau, et pendant trois jours on lui fait souffrir tous les maux imaginables. Il reçoit des soufflets et des coups de pieds; on lui crache à la figure, on lui jette des poignées de fourmis et d'insectes venimeux, enfin on ne lui laisse de repos ni jour ni nuit; seulement il n'est pas permis de faire couler son sang. S'il succombe dans cette épreuve, il est noté d'infamie et n'a guère d'autre ressource que de se suicider. S'il résiste, au contraire, on le porte plutôt qu'on ne l'amène aux pieds du roi. Celui-ci l'inonde d'une liqueur qu'il est inutile de nommer, et le voilà aussi noble que s'il descendait du roi Rodrigue.
Je m'acquis quelque faveur auprès du roi en découvrant celui qui lui avait volé une bague à laquelle il tenait beaucoup, et qu'il ne pouvait retrouver. Je fis rassembler tous ses esclaves, et, après avoir fait une foule de simagrées qu'ils prirent pour des opérations magiques, je leur annonçai que j'apercevais une plume de perroquet sur le nez du voleur. Celui-ci y porta la main pour voir si j'avais dit vrai, et je n'eus pas de peine à le désigner. Il voulut nier, mais une volée de coups de bâton l'eut bientôt ramené à la sincérité. Cette aventure m'attira la réputation d'un grand devin, et me fit dispenser de tout travail pénible. J'obtins même du roi de faire avertir à Caranganore quelques marchands portugais qui s'y trouvaient, et ceux-ci furent assez généreux pour avancer la petite somme qu'on réclamait pour notre rançon, et pour nous conduire à Goa sans rien exiger pour notre passage.
CHAPITRE XI.
Voyage de l'auteur à Bantam.
Je rentrai donc à Goa aussi pauvre que j'en étais parti. Pour tâcher de relever ma fortune, j'acceptai les offres d'une compagnie de marchands, qui me chargèrent d'aller vendre une cargaison à Achem pour leur rapporter du poivre. Nous nous arrêtâmes quelque temps dans une petite île nommée Talinkan, pour réparer quelques avaries que nous avions éprouvées; elle fait partie de l'archipel de Nicobar. Quand nous entrâmes chez le souverain de cette petite île, nous fûmes très étonnés de voir tous les assistants se retourner, relever leurs jaquettes, et nous présenter ce qu'on ne montre pas d'ordinaire en compagnie. Nous crûmes d'abord que c'était une insulte préméditée; mais notre interprète nous expliqua que c'était au contraire la plus grande marque de politesse qu'ils pussent nous donner; par là ils se déclaraient nos esclaves et se montraient prêts à recevoir une fustigation. Nous nous empressâmes de leur rendre leurs civilités, et après nous être ainsi regardés sans nous voir pendant quelque temps, nous traitâmes de l'achat des vivres dont nous avions besoin; après quoi nous prîmes congé d'eux en répétant la même cérémonie.
Nous étions depuis peu de jours à Achem quand une flotte hollandaise parut devant cette ville, pour réclamer un vaisseau de cette nation qui avait été saisi l'année précédente. Le roi demanda notre secours, que nous lui accordâmes d'autant plus volontiers que les Hollandais commençaient à nous disputer le commerce des Indes. Ceux-ci, de leur côté, firent alliance avec les sultans du Palembang, de Bencoulen et d'autres rois de Sumatra, jaloux de voir que tout le commerce de l'île avec les Européens se concentrait à Achem. Le siége de cette ville dura deux mois, et l'on combattit des deux côtés avec un égal acharnement. Enfin le roi d'Achem, voyant qu'il avait perdu la plus grande partie de ses troupes et qu'il ne pouvait résister plus long-temps, ordonna de mettre dans les canons tout ce qu'il possédait d'or et d'argent et de bijoux, et fit faire une dernière décharge sur l'ennemi; il se renferma ensuite dans son palais, auquel il mit le feu après avoir poignardé ses femmes et ses enfants. Toute la population fut massacrée; les indigènes ouvraient l'estomac à leurs prisonniers pour voir s'ils n'avaient pas avalé des perles ou des diamants, et il y en eut qui trouvèrent de cette manière des richesses considérables. Quant au petit nombre de Portugais qui avaient survécu, les Hollandais consentirent à les recevoir à quartier, mais à condition de les déposer dans les ports de l'Inde qui leur conviendraient.
Les Hollandais, après m'avoir long-temps promené sans me permettre de sortir du vaisseau, me débarquèrent à Balassore; le capitaine eut même la charité de me donner dix roupies, avec lesquelles je gagnai Benarès, où j'arrivai absolument sans ressources. Ma misère était telle que je fus forcé de me louer à un riche Banian qui avait fondé une espèce d'hôpital pour les puces, les punaises et autres insectes. Les Banians croient à la transmigration des âmes, et se font un point de religion non seulement de ne rien manger de ce qui a eu vie, mais d'assister les animaux comme leurs frères. Ce Banian me donnait donc une roupie par jour pour me laisser sucer le sang par ces insectes. Quel métier pour un gentilhomme! c'était un vrai martyre, et, comme je ne le souffrais pas pour la foi, il ne me comptait pas pour le paradis.
Au bout de quelque temps mon sort s'améliora. J'avais raccommodé tant bien que mal un vieux mousquet de fabrique européenne, et, comme personne dans la ville n'était en état d'en faire autant, j'abandonnai mon état de restaurateur des puces et des punaises pour prendre celui d'armurier. Cela me procura la connaissance d'un des principaux officiers du Grand Mogol, qui me proposa de l'accompagner à Delhi. J'acceptai d'autant plus volontiers que cela me rapprochait des états européens.
CHAPITRE XII.
Séjour de l'auteur à la cour du Grand Mogol.
Achar-Khan, qui régnait alors à Delhi, avait conquis presque toute l'Inde septentrionale. Rien de ce que j'avais vu jusque alors ne pouvait donner une idée de la magnificence de sa cour. Son trône était d'or massif et couvert de pierres précieuses; le dais qui le couvrait était supporté par quatre colonnes d'argent, autour desquelles s'enroulait une vigne d'or émaillée, dont les feuilles étaient formées par des émeraudes et les grappes par des rubis. Il ne sortait jamais qu'avec une suite de cent éléphants, couverts de housses de soie cramoisie brodée d'or, et de deux mille gardes, dont les casques et les cuirasses étaient d'argent doré. On prétend que son armée s'élève à plus de deux cent mille hommes.