Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin

Part 7

Chapter 73,964 wordsPublic domain

Une flotte de plus de cent vaisseaux nous transporta en Afrique. Le jeune roi, sans vouloir écouter l'avis de ses officiers les plus expérimentés, s'avança rapidement dans l'intérieur, et bientôt nous nous trouvâmes en présence d'une armée de plus de cent mille Maures, qui, se déployant en croissant, nous enveloppèrent complétement. Le roi essaya vainement de percer l'armée ennemie, à la tête de ses plus braves chevaliers. Nous fûmes mis dans une déroute complète. Le roi eut trois chevaux tués sous lui. Les Maures ne voulaient pas le tuer; ils ne le connaissaient cependant pas, mais le voyant couvert d'une brillante armure, ils le regardaient comme un prisonnier d'importance, et qui pouvait payer une riche rançon. Ils allaient même en venir aux mains entre eux, quand un chef lui fendit la tête en leur criant: «Comment! chiens que vous êtes, quand Dieu vous accorde une si brillante victoire sur les ennemis de notre foi, vous allez vous égorger pour la rançon d'un prisonnier!»

Tous les seigneurs portugais qui ne périrent pas dans la bataille tombèrent entre les mains des Maures, et ceux-ci exigèrent d'eux une rançon exorbitante. Un des plus heureux fut D. Antoine, prieur de Grato, qui, depuis, se fit proclamer roi de Portugal. Pris par un Maurisque renégat, il parvint à lui persuader que l'habit de chevalier de Saint-Jean était un habit monastique, et qu'il était très pauvre. Il s'entendit avec un juif, qui le racheta pour quelques ducats, et dont il fit ensuite la fortune. Les autres seigneurs furent obligés de payer cinq mille cruzades par tête. Quant à nous autres, nous fûmes rachetés en masse par le roi D. Henri, successeur de D. Sébastien, non sans avoir souffert toutes les misères imaginables, car on faisait si peu de cas de nous qu'on ne prenait pas la peine de nous nourrir. On nous jouait pour quelques maravedis, ou l'on nous échangeait contre les objets les plus vils. Qui m'eût dit que je vivrais assez pour voir échanger dix gentilshommes de nom et d'armes contre un porc ou un baudet?

Peu de temps après mon retour à Lisbonne, le roi cardinal Henri mourut, et, malgré les efforts de D. Antoine de Crato, le duc d'Albe, à la tête d'une armée de nos invincibles Castillans, prit possession du royaume au nom de S. M. Philippe II. J'étais fier de voir mon souverain ajouter une nouvelle couronne à celles qui ornaient son front, mais je n'étais pas pressé de retourner au château d'Ayamonte, en attendant qu'il plût à la chancellerie de Grenade de juger mon procès; je profitai donc de l'offre d'un marchand portugais, nommé Mendez de Silva, qui retournait à Goa et qui m'offrait un passage à bord de son vaisseau. Je n'avais pas prospéré dans le métier des armes. Je commençais à être d'un âge où l'on estime la richesse et la gloire pour ce qu'elles valent, et, n'espérant pas pouvoir retourner au Pérou, je résolus de tenter la fortune en me livrant au commerce des Indes, qui enrichit le Portugal et qui fait de Lisbonne la seule rivale de Séville.

CHAPITRE II.

Séjour de l'auteur à Goa.

La ville de Goa, métropole des possessions portugaises dans les Indes, renferme plus de 100,000 habitants. La grande ville de Mexico même n'avait pu me donner l'idée du luxe qui y règne. On n'y voit peut-être pas tant d'or et d'argent qu'à Mexico, mais on y rencontre à chaque instant des caravanes d'éléphants et de chameaux couverts de tapis précieux. Le moindre gentilhomme rougirait de s'y montrer autrement que dans un palanquin et suivi de quinze ou vingt esclaves vêtus de soie. Des navires richement chargés arrivent des points les plus éloignés des Indes et encombrent le port; en un mot, c'est une nouvelle Tyr, qui a sur l'ancienne l'avantage de voir tous les édifices publics surmontés de la croix, emblème de notre salut.

Mon protecteur, Mendez de Silva, passait pour un des plus riches marchands de la ville. Il était père d'une fille charmante; rien ne paraissait manquer à son bonheur. Mais c'était un nouveau chrétien, c'est-à-dire un de ces juifs qui ont fait semblant de se convertir, sous le règne du glorieux roi D. Emmanuel, pour ne pas être expulsés du Portugal. Il observait en secret les cérémonies de la loi de Moïse. Mais, malgré tous ses efforts, il ne put se cacher aux yeux de l'envie, et fut dénoncé à la sainte inquisition. Un matin, les alguazils entrèrent dans notre maison, s'emparèrent de tout ce qu'elle contenait, et nous traînèrent en prison.

Quelques jours après, Mendez, revêtu d'un san benito, faisait l'ornement d'un auto-da-fé, et tous ses biens étaient confisqués. Un des inquisiteurs, zélé pour la propagation de la foi, garda sa fille pendant quinze jours, afin de l'instruire dans notre sainte religion, et l'envoya ensuite dans un couvent de religieuses ursulines, offrir sa virginité à Dieu en expiation des péchés de son père. Quant à moi, comme j'étais vieux chrétien et que je ne possédais rien, l'inquisition me renvoya, après m'avoir fait faire amende honorable devant la porte de la cathédrale, pour avoir servi chez un juif.

Cette aventure me rendit le séjour de Goa désagréable. Je m'embarquai avec Thomas Lobo, dont le vaisseau était chargé de marchandises destinées à la grande foire qui se tient tous les ans à Malacca. Nous y arrivâmes sans encombre, et nous jetâmes l'ancre à côté d'une grosse jonque qui ne nous offrait rien de suspect. Cette sécurité fit notre malheur. Au milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par des cris terribles: plus de cent Malais, armés d'épées empoisonnées, avaient envahi notre navire et massacré tous ceux qui se trouvaient sur le pont; ils avaient ensuite fermé les écoutilles, de sorte qu'il nous fut impossible de résister; ils ne nous laissaient sortir qu'un à un de l'entrepont et nous chargeaient de chaînes.

Cosa Geinal, qui les commandait, nous fit ensuite défiler devant lui. Il choisit tous ceux qui lui parurent de bonne défaite. Les autres eurent la tête tranchée et furent jetés à la mer. Il fit ensuite mettre le feu à notre navire, après en avoir tiré tout ce qui pouvait lui être utile. Sa joie ne fut pas de longue durée; notre navire brûlait encore quand un vaisseau commandé par Antonio de Sousa et armé de trente pièces de canon parut dans la rade. Reconnaissant le navire incendié pour Portugais, il ne douta pas que l'autre ne fût un pirate, le salua d'une volée de canon et ordonna l'abordage. Cosa Geinal, revêtu d'une armure de mailles, combattit bravement à la tête des siens. Sa valeur était telle qu'il fût peut-être parvenu à repousser les Portugais; mais, profitant de ce qu'on nous oubliait dans la chaleur du combat, je tirai de ma poche un couteau qu'on m'avait laissé, et, m'avançant lentement derrière lui, je lui coupai le jarret droit. Il tomba sur la face, et aussitôt les siens se débandèrent et se jetèrent à l'eau pour tâcher de gagner la rive à la nage. Mais comme elle était encore assez éloignée et qu'ils étaient embarrassés du poids de leur armure, ils se noyèrent presque tous. Sousa fit aussitôt pendre aux vergues de son navire tous les pirates, morts ou vifs, qui lui tombèrent entre les mains, et entra ainsi triomphant dans le port de Malacca.

CHAPITRE III.

Voyage de l'auteur à Borneo.

Ne pouvant distinguer nos marchandises de celles qui appartenaient aux pirates, Sousa prit le parti de garder le tout, de sorte que nous ne pûmes faire de grandes dépenses à la foire. Nous errions tristement, Lobo et moi, au milieu des boutiques de marchandises. Les théâtres, les bateleurs, les animaux savants, qui remplissaient toutes les places, attiraient à peine nos regards, quand il rencontra un de ses compatriotes nommé Fonseca. Celui-ci lui raconta qu'il était en grande faveur à la cour du sultan de Borneo, qui l'avait envoyé à Malacca pour acheter des marchandises d'Europe. Il nous proposa de l'accompagner, en nous assurant que ce prince aimait beaucoup les Européens. Comme notre sort pouvait difficilement devenir pire, nous acceptâmes sa proposition.

Le sultan de Borneo nous reçut très bien, et se montra très satisfait de ce que lui apportait Fonseca. Il nous fit revêtir de caftans d'honneur, et nous renvoya en nous promettant de nous élever au rang de mandarin. Le soir, nous causions, en buvant, de notre grandeur future, quand Lobo s'écria: Pourvu qu'il ne vienne pas à l'idée du sultan de nous demander d'embrasser le paganisme. Quant à moi, s'il me le propose, je lui répondrai que je veux mourir chrétien. Il me fera les plus belles offres, je les refuserai. Il me fera empaler, et j'obtiendrai la couronne du martyre. Qu'est-ce à dire? lui répliqua Fonseca. Il sied bien à un petit compagnon que j'ai tiré de la misère de vouloir avoir le pas sur moi! Tu diras, tu feras! Apprends que c'est à moi à porter la parole pour nous tous. C'est moi qui répondrai au sultan, et si nous sommes empalés, j'entends l'être le premier. Si je ne me fusse pas trouvé là, dans leur ferveur avinée ils en seraient venus aux coups, et j'eus toutes les peines du monde à mettre le holà.

Le lendemain, au lieu des récompenses que nous attendions, nous vîmes entrer des gardes qui nous chargèrent de fers et nous traînèrent devant le sultan. Voici ce qui causait notre disgrâce. Parmi les objets d'Europe que Fonseca avait achetés à la foire de Malacca, se trouvait une tapisserie de Flandre à personnages, représentant le sacrifice d'Abraham. Le grand-prêtre persuada au sultan que cette figure qui tenait le cimeterre levé était un personnage enchanté, et qu'il descendrait la nuit de la tapisserie pour le massacrer. Nous eûmes beaucoup de peine à le faire revenir de cette idée; mais, depuis cette époque, il nous traita toujours avec défiance, et parut aussi pressé de nous voir sortir de son île que nous étions peu désireux d'y rester.

Nous ne pouvions pardonner au grand-prêtre le tour qu'il nous avait joué; voici comment nous nous en vengeâmes. Les habitants de Borneo adorent un grand singe couvert de poils qui est de la grandeur d'un homme. Le matin d'une fête solennelle, je parvins à me glisser dans le temple, qui n'était autre chose qu'une vaste cabane en bambou, et je donnai au singe, qui les dévora avec avidité, des boulettes de sucre dans lesquelles j'avais mêlé des drogues purgatives. Au moment où le sultan, suivi de toute sa cour, se prosternait devant lui, l'animal se mit à faire des contorsions épouvantables, et, s'élançant sur les poutres qui soutenaient le toit, il inonda toute l'assemblée de ses malédictions. Le sultan lui-même ne fut pas épargné. A cette marque de la colère du dieu, tout fuit épouvanté. Nous avions bien de la peine à retenir nos rires; mais le grand-prêtre se tira d'affaire mieux que nous ne l'avions espéré: il sut persuader au peuple et au sultan qu'il fallait apaiser la colère du dieu par des présents, et ce fut lui qui eut tout le profit de mon invention.

Les habitants de Borneo sont très simples, et ce pays serait d'une conquête facile, car ils ont un grand respect pour les blancs, qu'ils regardent comme une race supérieure. Ils disent que, quand le grand singe eut créé le premier homme, celui-ci eut trois fils. Un jour, ses trois enfants pénétrèrent dans le jardin du grand singe pour y voler des bananes. Celui-ci les ayant poursuivis avec un bâton, l'aîné se réfugia dans la maison: c'est pour cela qu'il a conservé la fraîcheur de son teint. Le second grimpa sur le toit, où il fut brûlé par le soleil: il est le père des races basanées. Le troisième se réfugia dans le four encore chaud: c'est pour cela que les nègres sont noirs et ont les cheveux crépus.

Une autre particularité des habitants de Borneo, c'est qu'ils traitent très mal leurs femmes et les méprisent. Ils répugnent même à épouser des filles vierges; quand un jeune époux trouve sa fiancée dans cet état, il dit que c'est une preuve que personne n'en a voulu, et quelquefois même il la répudie. Si les RR. PP. franciscains avaient une mission dans cette île, ils auraient bientôt rétabli la paix dans les familles.

CHAPITRE IV.

L'auteur se fait corsaire.

Un jour que je me promenais avec mes deux compagnons à quelque distance de la ville, nous aperçûmes une jonque chinoise qui s'approchait de la rive. Ceux qui la montaient descendirent à terre et s'assirent tranquillement sur l'herbe pour prendre leur repas. Nous vîmes que c'était une occasion que Dieu et sa sainte mère nous envoyaient; comme nous ne possédions autre chose que les habits que nous avions sur le corps, nos malles furent bientôt faites. Nous nous glissâmes derrière les buissons jusqu'à la planche que les Chinois avaient mise pour descendre à terre. Nous montâmes à bord, coupâmes les câbles, et un vent favorable nous éloigna de Borneo. Nous laissâmes les pauvres Chinois, qui jetaient des cris de désespérés, profiter des faveurs du grand singe.

Au bout de quelques jours, nous aperçûmes un navire portugais à l'ancre dans une petite baie. Nous nous hâtâmes de nous diriger de ce côté, et bientôt nous fûmes au milieu de nos compatriotes. Ils étaient commandés par Don Juan Botelho, gentilhomme portugais, qui, se croyant lésé par le nouveau gouverneur que le roi Philippe II avait envoyé à Goa, s'était décidé à exploiter la mer pour son compte. Il m'avait connu lors de l'expédition d'Afrique, et m'offrit d'être un de ses officiers. Je me hâtai d'accepter, car je m'étais aperçu que le commerce n'était pas mon fait: puisqu'il ne fallait compter que sur la fortune pour vivre, j'aimais mieux la chercher l'épée à la main que derrière un comptoir.

Botelho avait à son bord soixante Portugais et près de deux cents Malais, ce qui lui permettait de tenter de grandes entreprises; mais il manquait de vivres. Nous abordâmes donc quelques jours après à un port nommé Toubasoy, pour tâcher d'acheter des bestiaux. Le chef se montra très disposé à nous en vendre; il fit conduire sur le bord de la mer un troupeau de buffles, et s'éloigna après en avoir reçu le prix. Au moment où nous allions les embarquer, nous entendîmes le son d'une espèce de conque marine, et au même moment tous les buffles se précipitèrent comme des furieux dans l'intérieur du pays, sans qu'il fût possible de les arrêter. Ce rusé personnage les avait accoutumés à venir au son de cette conque recevoir une distribution de sel, de sorte qu'après avoir vendu et livré son troupeau aux navigateurs, il trouvait moyen de le ravoir. Ce commerce ne laissait pas d'être avantageux, mais nous résolûmes d'y mettre un terme et de ne pas être ses dupes.

Nous feignîmes de mettre à la voile; mais, au milieu de la nuit, au moment où il nous croyait bien loin, son village, cerné par nous, fut attaqué de tous les côtés. Nous y mîmes le feu en lançant dans les toits de paille des dards entourés de mèches allumées. Tout ce qui chercha à s'échapper tomba sous nos coups. Le pillage fut peu de chose, mais nous eûmes le plaisir de la vengeance. Quant au chef, qui tomba vivant entre nos mains, voici le châtiment que nous lui infligeâmes. Après l'avoir attaché à un poteau, nous tressâmes avec du coton ses longues moustaches et la houpe de cheveux qu'il avait au sommet de la tête; puis, après avoir enduit le tout d'un mélange de cire et de goudron, nous les allumâmes, de sorte qu'il avait l'air d'un candélabre à trois branches. Quand nous eûmes assez ri de la triste figure qu'il faisait, on jeta sur lui quelques brassées de roseaux, et bientôt le tout fut consumé.

Nous allâmes ensuite jeter l'ancre près de l'île Haynan, et nous prîmes quelques jonques chargées de riz et d'autres provisions, qui nous furent d'un grand secours. Nous eûmes soin de jeter à la mer ceux qui les montaient, pour qu'ils n'allassent pas jeter l'alarme dans le pays. C'est une bonne précaution. Plus d'une entreprise a échoué faute de l'avoir observée, et notre négligence fit manquer notre attaque contre l'île de Fan-si, comme on verra plus loin.

Au bout de quelques jours, nous vîmes arriver quatre barques peintes et dorées qui naviguaient au son des instruments: c'était la fille du gouverneur d'Haynan; elle allait au devant d'un jeune seigneur du pays qui devait l'épouser le jour même. Nous la laissâmes s'approcher, et quand les barques furent à portée de mousquet nous leur criâmes de se rendre. Il n'y avait pas moyen de faire autrement, Botelho prit pour lui la mariée, et nous distribua les jeunes filles qui l'accompagnaient. Il retint pour la manoeuvre vingt Chinois des plus robustes, et mit le reste en liberté. Le lendemain, nous rencontrâmes la flottille du marié, qui s'avançait toute pavoisée de bannières de soie; nous l'arrêtâmes également, et pour le dédommager de la perte des présents de noce, que nous gardâmes, nous lui rendîmes sa fiancée et ses compagnes, en lui assurant que nous les avions toujours respectées, ce qu'elles ne manquèrent pas de confirmer, de sorte qu'il partit enchanté de notre générosité. Botelho, qui n'était pas cruel, crut pouvoir lui donner la vie, parce que nous allions quitter ces parages.

CHAPITRE V.

Expédition contre Fan-si.

Après avoir navigué pendant plusieurs jours le long de la côte, nous aperçûmes une ville considérable. Le patron d'une petite barque que nous arrêtâmes nous dit qu'elle se nommait Han-Tong et qu'on y tenait dans ce moment une foire importante. Nous ne pouvions trouver une meilleure occasion pour nous défaire de notre butin: aussi Botelho nous fit-il réciter les litanies de la Vierge et dire notre chapelet pour remercier le Ciel, qui nous protégeait si visiblement. Nous nous hâtâmes de nous défaire de nos marchandises, pour lesquelles on nous remit plus de 50,000 taels en lingots d'argent; puis, nous apercevant que nous commencions à exciter les soupçons des autorités, nous remîmes à la voile.

Quelques jours après, nous rencontrâmes un corsaire chinois, nommé Yam-ti. Ce corsaire avait habituellement des rapports avec les Portugais, il nous proposa d'associer notre fortune à la sienne pour entreprendre une expédition contre l'île de Fan-si. Il nous assura que cette île, située à peu de distance de la côte, n'était occupée que par un temple desservi par quelques bonzes, et qui renfermait les tombeaux des anciens rois de la Chine: ils étaient, disait-il, couverts de lames d'or et remplis d'immenses richesses. Botelho ne se fit pas faire deux fois une pareille offre, et nous naviguâmes de conserve en nous dirigeant vers le nord.

Après une longue attente, nous aperçûmes l'île que nous cherchions. Elle est fort petite et entourée d'un mur de terrasse. De distance en distance s'élèvent des idoles en cuivre, de la forme la plus grotesque; elles tiennent dans leurs mains des chaînes du même métal qui les réunissent les unes aux autres, de sorte qu'elles forment une espèce de guirlande autour de l'île. Derrière ces idoles, nous vîmes briller au soleil les pointes dorées des temples et des pagodes, dont les murs étaient revêtus de porcelaines de diverses couleurs.

Botelho descendit dans la chaloupe avec moi et trente soldats bien armés. Nous arrivâmes bientôt au pied d'un escalier de marbre rouge, qui conduisait au sommet de la terrasse; nous le montâmes, et nous nous trouvâmes dans un bois d'orangers fort épais. Persuadés, par le silence qui régnait autour de nous, que Yam-ti nous avait dit la vérité en nous assurant que l'île n'était gardée que par quelques bonzes, et que sa réputation de sainteté faisait toute sa défense, nous nous avançâmes, et nous trouvâmes bientôt une espèce d'ermitage peint et doré, dans lequel se trouvait un vieillard à barbe blanche, si âgé qu'il pouvait à peine se traîner. Il était vêtu d'une longue robe de damas jaune, et coiffé d'une espèce de mitre. Il fut si effrayé en voyant entrer une troupe de gens armés, qu'il tomba presque sans connaissance. On parvint à le rassurer, et les réponses qu'on en obtint convainquirent Botelho que l'île renfermait d'immenses richesses et qu'elle était presque déserte. Satisfait de ces renseignements, et voyant la nuit s'approcher, il retourna à bord pour faire commencer le pillage au point du jour; mais il commit la faute énorme de ne pas tuer le vieil ermite, ou du moins de ne pas l'emmener avec lui.

Les heureuses nouvelles apportées par notre chef ne tardèrent pas à se répandre à notre bord, et l'espérance du butin que nous devions faire le lendemain nous empêchait de fermer l'oeil. Tout d'un coup notre attention fut attirée par un bruit effroyable de cloches et de gongs. L'île entière paraissait illuminée par des feux que l'on avait allumés de tous les côtés. Sans nul doute nous étions découverts. Le vieil ermite, que nous avions eu la faiblesse d'épargner, avait sans doute trouvé assez de force pour se traîner à la maison principale des bonzes et donner l'alarme. Bientôt les gongs retentirent et les feux brillèrent également tout le long de la côte: il n'était pas douteux qu'au point du jour nous serions attaqués. La quantité immense des feux que nous apercevions nous faisait assez connaître que nous aurions affaire à une population très considérable. Notre seule ressource était donc de lever l'ancre au plus vite. Nous partîmes en rugissant de colère et en nous arrachant la barbe d'avoir manqué une si belle occasion de nous enrichir, sans coup férir, pour le reste de nos jours. J'observai que, dans notre ardeur du pillage nous avions eu le tort de ne pas promettre la dîme du butin à un saint qui nous aurait protégés, et c'est sans doute à cause de cela que le démon protecteur de ces païens prévalut contre nous.

CHAPITRE VI.

L'auteur devient prisonnier des Tartares.

Un malheur ne vient jamais sans l'autre, et l'expérience nous le prouva, car à peine étions-nous éloignés d'une vingtaine de lieues de l'île de Fan-si, que nous fûmes assaillis par une violente tempête, qu'on appelle dans ce pays un typhon. Notre navire ne put y résister long-temps, quoique pour l'alléger nous eussions lancé à la mer nos canons et presque toutes nos richesses; il fut jeté sur un rocher et mis en pièces en peu d'instants par la violence des vagues. Sept d'entre nous échappèrent seuls au naufrage qui engloutit tous nos compagnons. Nous trouvâmes sur le sable le corps de Botelho, auquel nous creusâmes une fosse avec nos mains. Après l'avoir enterré de notre mieux, nous plaçâmes sur sa tombe une petite croix de bois.

Nous marchâmes pendant toute la journée, et vers le soir nous arrivâmes à un petit village habité par des pêcheurs chinois. Ils nous donnèrent un peu de riz et nous assurèrent qu'à quelque distance dans l'intérieur se trouvait une grande ville appelée Quam-ti. Nous nous y rendîmes, et les Chinois nous y laissèrent assez tranquilles, mais sans nous faire la moindre charité; nous étions réduits pour subsister à aller chercher du bois dans une forêt voisine. Un jour j'aperçus à la porte d'une maison un vieillard qui me fit signe d'entrer. Je me défiais de lui, quand, tirant de sa poitrine une petite croix d'argent, il me la fit apercevoir à travers ses doigts. Je me jetai aussitôt entre ses bras, joyeux de reconnaître un chrétien; il m'étonna bien davantage en m'adressant la parole en langue portugaise. Cet homme me raconta qu'il avait fait naufrage sur cette côte bien des années auparavant, et s'était marié dans cette ville, où il jouissait d'une honnête aisance; mais depuis cette époque c'était la première fois qu'il avait la joie de voir un compatriote et un chrétien.

Moscoso, c'était son nom, nous combla de bienfaits, mes compagnons et moi, et s'occupa activement de nous trouver de l'emploi. Quant à moi, je m'avisai de dire que j'étais médecin, et, appliquant aux Chinois quelques remèdes de vétérinaire que j'avais appris lorsque je servais dans la cavalerie allemande, j'étais en passe de faire une jolie fortune, quand tout d'un coup la terreur se répandit dans la ville. On apprit qu'un corps de cinquante mille cavaliers tartares avait franchi la grande muraille, et qu'après avoir défait l'armée chinoise il se dirigeait sur Quam-ti.