Part 6
Le vice-roi, excité sans doute par quelques uns de ces prêtres qui se mêlent toujours de ce qui ne les regarde pas et qui se firent l'organe des plaintes des Indiens, blâma les mesures que nous avions prises et rappela Bolea. Je ne prétends pas dire qu'il ne fut un peu sévère, mais cela est nécessaire avec cette race maudite des Indiens, qu'on ne peut faire marcher qu'à coups de bâton. Les religieux ont fait bien du mal dans les Indes en se posant comme leurs protecteurs, et surtout ce Las Casas, qui a publié contre les conquérants des livres pleins d'injures. Il aurait dû se rappeler que c'était à leur épée qu'il devait son évêché de Chiapa, qu'il n'est pas pressé de quitter: au lieu d'écrire contre eux, il devrait prier pour eux à chaque messe qu'il dit; mais l'ingratitude a toujours été le fléau de ce monde.
Quelque temps après mon retour de cette expédition, je fus chargé par le vice-roi d'une mission pour explorer le Popocatepetl, volcan situé près de Mexico, et dont le nom signifie montagne fumante. On prétendait que son cratère contenait une masse d'or en fusion. Déjà plusieurs tentatives avaient été faites pour y pénétrer. Je partis accompagné de trois cents Indiens, qui portaient tout ce dont j'avais besoin. Les flancs inférieurs de la montagne sont assez bien cultivés; plus haut on ne trouve plus que des rochers arides parsemés de sapins rabougris, et enfin de vastes champs couverts de cendre et de lave. Nous mîmes trois jours à faire cette ascension.
Quand nous fûmes arrivés sur le bord du cratère, nous y plaçâmes une longue poutre, dont une extrémité, garnie d'une poulie, dépassait le bord de huit ou dix pieds; l'autre extrémité fut chargée de pierres pour l'empêcher de basculer. Nous passâmes dans la poulie une longue corde au bout de laquelle était attaché un grand panier; c'était par là que je devais descendre. Après m'être mis à genoux sur le bord du cratère et avoir adressé mes prières à Dieu et à ma sainte patronne, j'y entrai résolument, la tête couverte d'un casque, pour me protéger contre les pierres qui tombaient du haut du cratère en bondissant de rocher en rocher.
Arrivé à la profondeur d'environ cinquante brasses, je fus environné d'une fumée sulfureuse si épaisse, qu'elle me prenait à la gorge et m'empêchait de respirer. Je donnai en toute hâte le signal convenu pour qu'on me remontât, et j'arrivai au sommet presque sans connaissance. Je fis le lendemain une seconde tentative qui ne fut pas plus heureuse; il fallut revenir à Mexico sans aucun résultat. Il n'est pas douteux que ce ne soit le démon qui, pour empêcher le roi catholique de jouir des trésors que renferme cette montagne et de les employer à la propagation de la foi, ne les protége par cette fumée pestilentielle qu'il fait sortir des soupiraux de l'enfer; d'autres ont prétendu que ce cratère est une des entrées du purgatoire, et que souvent on y entend les cris des âmes en peine. On a même fondé à mi-côte une petite chapelle où un capucin prie pour elles, et qui est dédiée à _Nuestra Señora de los Remedios_. Je ne sais pas si cette opinion est plus fondée que l'autre, mais, dans tous les cas, ceux qui la combattent ne sont pas ceux qui reçoivent l'argent des messes.
CHAPITRE XI.
Départ de l'auteur pour le Pérou. Il est abandonné dans une île sauvage.
Je n'avais pas renoncé à mon voyage du Pérou et au trésor des ingas. N'ayant pas le moyen de faire le voyage, j'eus l'imprudence de me confier à don Blas de Berlanga, neveu de l'ancien évêque du Pérou. Nous convînmes qu'il fréterait un petit navire à Acapulco et paierait tous les frais, et que nous partagerions. C'était certainement lui faire une belle part, mais j'aurais dû me rappeler le proverbe, que l'avarice finit par déchirer le sac.
Après quinze jours de navigation, nous arrivâmes en vue d'une assez grande île couverte de verdure. Nous résolûmes de nous y arrêter pour prendre de l'eau et renouveler nos provisions, s'il était possible. Le traître Berlanga s'embarqua avec moi dans une chaloupe. En arrivant nous prîmes un léger repas; je ne sais s'il mêla quelque drogue dans mes aliments, mais quand je me réveillai le soleil était sur le point de se coucher, et les voiles du navire s'apercevaient à peine à l'horizon. Le Ciel a sans doute puni sa perfidie: il s'éleva dans la nuit un ouragan terrible, et jamais on n'a entendu parler de Berlanga ni de son vaisseau.
J'étais tellement occupé à regarder ma dernière espérance qui fuyait, que je ne m'aperçus pas qu'un grand nombre d'Indiens s'étaient approchés et avaient fini par m'entourer complétement. Je fus tiré de ma rêverie par une explosion de cris sauvages mêlés du son d'instruments plus sauvages encore. Sortant de ma stupeur, je levai les yeux et je me vis entouré d'une troupe d'Indiens peints de diverses couleurs et la tête couronnée de plumes, qui dansaient en se tenant par la main. Je crus ma dernière heure arrivée, et je me prosternai en invoquant ma sainte patronne pour obtenir le pardon de mes péchés; mais quelle était mon erreur! Deux chefs, la tête humblement baissée vers la terre, me prirent par les mains et m'emmenèrent, tandis que toute la foule nous suivait en hurlant et en jouant de ses diaboliques instruments. On me conduisit sous un grand hangar, et l'on me fit asseoir sur un banc placé sur une espèce d'estrade. Un des chefs me fit un long discours auquel je ne compris rien. Puis toute la foule, qui était restée, pendant qu'il parlait, la face contre terre, recommença à chanter et à danser. Enfin on apporta des brasiers que l'on plaça tout autour de moi, et sur lesquels on jeta une espèce de gomme dont la fumée était tellement acre qu'elle pensa m'étouffer et me fit éternuer plusieurs fois. En l'entendant, la foule se dispersa en faisant de grandes acclamations. La même cérémonie se renouvela le lendemain et les jours suivants. Tous les matins on me présentait trois petits gâteaux de maïs sur un plateau d'or. Une garde nombreuse, armée d'arcs et de flèches, veillait autour du hangar et m'empêchait d'en sortir.
Je ne comprenais rien à cette conduite et à cette manie de me faire éternuer, qui paraissait le but principal de cette cérémonie. Comme la langue que parlent ces Indiens ressemble beaucoup à celle du Mexique, je parvins à me faire comprendre des prêtres. Je découvris que quelques années auparavant un vaisseau espagnol avait abordé dans cette île, et qu'un moine qui se trouvait à bord, après avoir prêché le christianisme aux Indiens, leur avait donné une image en bois du glorieux apôtre saint Jacques, dont ils avaient, dans leur ignorance, fait une idole. Me voyant vêtu à peu près de la même manière, et ne comprenant pas comment j'étais arrivé dans leur île, ils me crurent descendu du ciel, m'installèrent dans leur temple comme leur dieu, et m'adressèrent des prières. Regardant l'éternuement comme un acquiescement à leurs voeux, ils ne cessaient leurs fumigations que quand ils l'avaient obtenu, de sorte que toute la journée on me faisait éternuer à me faire sauter la cervelle. C'était en vain que je cherchais à leur faire comprendre que je n'étais pas un dieu, mais un homme, et que je ne pouvais leur accorder ce qu'ils demandaient. Ils ne cessaient de m'implorer et de m'enfumer que quand l'éternuement tant désiré leur faisait comprendre que j'étais sensible à leurs prières.
CHAPITRE XII.
Suite du précédent. Retour de l'auteur au Mexique.
Au bout de quelque temps, à force de condescendre aux voeux des mortels, les yeux me sortaient de la tête, et j'aurais fini par éternuer mon âme si ma sainte patronne ne fût venue à mon secours. Un matin j'étais sur mon trône, revêtu de brillants ornements de plumes rouges que m'avaient fabriqués mes adorateurs, quand j'entendis retentir au loin quelques coups de mousquet; bientôt une foule éperdue se précipita dans le temple, suivie de plusieurs hommes vêtus à la mode castillane. Ils allaient se jeter sur moi, me prenant pour une idole, qu'ils voulaient briser selon leur louable habitude, quand tout d'un coup je me levai en leur criant en espagnol: «Arrêtez, je suis chrétien comme vous.»
Il serait difficile de peindre leur étonnement; les uns se frottaient les yeux comme des hommes qui doutent s'ils sont bien éveillés, d'autres dirigeaient sur moi leurs escopettes, et un moine commença à m'exorciser. Je m'approchai d'eux et fis cesser leurs doutes en leur racontant mon histoire, tandis que la foule des Indiens, surprise que j'eusse pu d'un seul mot arrêter les Espagnols, se prosternait à mes pieds et faisait retentir l'air de ses acclamations.
Je me hâtai de profiter de cette occasion pour quitter l'île, et je laissai, pour me remplacer, le saint Jacques de bois, que les Indiens purent enfumer à leur aise sans qu'il eût l'air de s'en apercevoir, ce qui m'a fait sans doute regretter. Heureux celui qui, parvenu à un poste élevé, excite le même sentiment quand il le quitte! Ma conscience m'a quelquesfois reproché cette aventure: j'ai craint d'avoir commis une profanation en recevant les adorations des Indiens. Mais de savants casuistes m'ont rassuré à cet égard, puisque j'avais fait tous mes efforts pour les en dissuader. Toujours est-il que, depuis ce temps, je ne puis voir une tabatière sans me rappeler que j'ai été dieu.
Les Espagnols avaient été à la recherche d'une île nommée Païtiti, que l'on disait habitée par des Amazones et remplie d'or et d'argent. On ajoutait même qu'il s'y trouvait une fontaine dont la vertu était telle, que tous ceux qui s'y baignaient revenaient à l'âge de vingt ans. Ils avaient erré long-temps avant d'arriver dans l'île où je me trouvais, mais ils n'avaient rien découvert que quelques rochers habités seulement par des oiseaux de mer. Après avoir pris des vivres et de l'eau, ils continuèrent leurs recherches en remontant vers le nord pour se rapprocher du Mexique, d'où ils étaient partis, et rentrèrent enfin à Acapulco sans avoir rien découvert.
Cette ville n'est, à proprement parler, qu'un village de pêcheurs; mais il s'y tient tous les ans une foire très considérable à l'arrivée des galions de Manille: ils y apportent des marchandises de la Chine et du Japon, qu'ils échangent contre des métaux précieux et des productions d'Europe. Quand cette foire est terminée, il est d'usage que les marchands donnent un grand tonneau de vin aux porte-faix qui ont travaillé à charger et décharger leurs ballots. Ceux-ci le placent sur une espèce de corbillard, et, vêtus d'habits de deuil, ils parcourent ainsi la ville en versant des larmes. On appelle cette cérémonie enterrer la foire. Je n'ai pas besoin de dire que les porte-faix la terminent en vidant le corps du défunt.
CHAPITRE XIII.
Retour de l'auteur à Mexico.
J'achetai un cheval à Acapulco pour retourner à Mexico; mais je ne tardai pas à être atteint d'une fièvre violente, qui me força à m'arrêter dans un village nommé Tuzutepec. Le curé m'y reçut avec une hospitalité toute castillane, et ne voulut me laisser partir que quand je fus complétement rétabli. On voit auprès de Tuzutepec les ruines d'une ville considérable, qui fut détruite lors de la conquête du pays. Au milieu s'élève une haute pyramide, qui servait de temple aux Indiens: c'était là qu'ils sacrifiaient au démon des victimes humaines. Le bon curé y avait fait ériger une petite chapelle à la Vierge.
Les Indiennes de cette province ont un usage particulier. Pendant leur jeunesse, elles se livrent à peu près à tout venant, sans que personne y trouve à redire. Quand elles ont atteint l'âge de vingt-cinq ans, elles convoquent tous leurs amants et leur déclarent qu'elles ont assez joui des plaisirs de la jeunesse, et qu'elles veulent choisir l'un d'eux pour époux. Chacun, pour mériter la préférence, s'empresse d'apporter un objet quelconque, qui doit servir à l'établissement du ménage futur; il a soin de joindre à son présent une plume de perroquet rouge. La jeune fille réunit alors tous ses amants, et, après les avoir remerciés de leur générosité et leur avoir fait ses adieux, elle nomme celui qu'elle a choisi pour époux, et rompt avec tous les autres. Mais dans les fêtes elle place sur sa tête toutes les plumes de perroquet qu'elle a reçues, et qui indiquent le nombre de ses anciens amants. Il y en a qui en ont une telle quantité, que leur tête ressemble à un porc-épic enflammé. A dater de leur mariage, elles observent envers leur mari une fidélité inviolable. L'adultère est inconnu chez ces Indiens; il est vrai qu'il faudrait être bien enclin au péché pour séduire les vieilles quand on peut avoir toutes les jeunes.
Les Indiens de Tuzutepec ont aussi une singulière façon de soigner les malades. Ils s'imaginent que leur souffrance vient de ce que le mauvais esprit est entré dans leur corps. Pour le faire sortir, ils les étendent par terre et les piétinent tant qu'ils peuvent. Le malade meurt ordinairement pendant l'opération, mais cela ne les empêche pas de recommencer. Pendant que j'avais la fièvre, une vieille Indienne, que le curé m'avait donnée pour me soigner, m'offrit d'en faire usage, mais je me contentai de la remercier de sa bonne volonté.
Cette vallée est extrêmement chaude, et le curé m'a raconté un usage que les Indiens suivaient du temps de leurs anciens rois. Dans la salle du conseil se trouvaient d'énormes cruches que l'on remplissait d'eau, et quand le roi convoquait les caciques, ceux-ci, pour être plus au frais, se mettaient chacun dans une de ces cruches avant de commencer la délibération. On ne leur voyait que la tête, de sorte qu'ils ne pouvaient contracter la mauvaise habitude de gesticuler en parlant, comme le font certains prédicateurs, et encore moins en venir aux coups dans la chaleur de la discussion. On peut rire de cette coutume, mais j'ai vu faire pis chez les chrétiens, où quelquefois ce sont les cruches seules qui sont appelées au conseil.
Quand ma guérison fut complète, je pris congé du bon curé pour m'en retourner à Mexico. J'y vécus quelque temps tranquille; mais la fortune n'était pas encore lasse de me persécuter, et je ne tardai pas à me voir compromis dans la malheureuse affaire du marquis del Valle, comme on le verra au chapitre suivant.
CHAPITRE XIV.
Affaire du marquis del Valle.
Tout le monde sait que D. Fernand Cortez, marquis del Valle et conquérant du Mexique, que des envieux avaient rendu suspect à la cour, ne put jamais obtenir la permission de revoir sa conquête, et qu'il mourut en Espagne. On se montra plus clément à l'égard de son fils: celui-ci, après de longues sollicitations, obtint la permission d'aller prendre possession de son marquisat del Valle d'Oaxaca et des immenses propriétés qu'il devait à la valeur de son père. Tous les descendants des conquérants vinrent au devant de lui pour lui faire une brillante réception. Il entra dans Mexico escorté de plus de quatre cents gentilshommes couverts d'or et de pierreries. Les Indiens, n'oubliant pas que son père les avait toujours protégés, se pressaient autour de lui et semaient des fleurs dans tous les endroits où il devait passer. Tout cet éclat lui attira des envieux, et l'audience commença à le soupçonner, comme on en avait si injustement soupçonné son père, de vouloir s'emparer de la couronne du Mexique.
Quelque temps après, la marquise mit au monde deux jumeaux, et ce fut une occasion pour les Espagnols et pour les Indiens de célébrer de nouvelles fêtes. Elles durèrent pendant huit jours. Les Espagnols firent des courses de bague et un carrousel. Les Indiens apportèrent une grande quantité d'arbres et les plantèrent dans la grande place de Mexico, de sorte qu'elle semblait une forêt toute couverte de verres de couleurs. Ils y lâchèrent une quantité d'animaux sauvages de toutes espèces qu'ils avaient pris au filet, et donnèrent ainsi le spectacle d'une grande chasse. On faisait rôtir le gibier aussitôt qu'il était abattu, pour le distribuer au peuple, en y joignant quantité de pulque, espèce de vin qu'on extrait de l'aloës, de sorte que toute la place retentissait des cris de vive le marquis et la marquise.
Le lendemain on fit une grande mascarade qui représentait la première entrée de Cortez à Mexico. Le marquis jouait le rôle de son père, et Gonzalez Davila celui de Montézuma. On répéta toutes les cérémonies qui avaient eu lieu à cette occasion, et au moment où Montézuma devait embrasser Cortez et le présenter au peuple, Davila ôta une couronne d'or qu'il avait sur la tête et la plaça sur celle du marquis. Toute la place retentit alors de nouvelles acclamations.
Le soir il y eut dans le palais du marquis un souper auquel assistèrent les quatre cents gentilshommes qui avaient pris part à la fête, et parmi lesquels je me trouvais pour mon malheur. Quand les têtes furent échauffées par le vin, on commença à se plaindre des nouvelles ordonnances, qui peu à peu avaient dépouillé les conquérants de tout ce qu'ils avaient gagné à la pointe de leur épée. On but à la santé du grand Cortez, et, pour terminer la fête, on improvisa une espèce de trône sur lequel on promena son fils dans toutes les salles du palais, ayant sur la tête la couronne de Montézuma.
Tout cela n'était qu'une affaire de gens ivres qui n'aurait eu aucune suite; il faut avouer cependant que ce jour-là les vins d'Estramadure avaient chassé la prudence de nos têtes. Le souvenir des révoltes du Pérou était encore tout frais; l'envie ne dormait pas, et alla nous dénoncer à l'audience, qui gouvernait alors la Nouvelle-Espagne, parce que le nouveau vice-roi n'était pas encore arrivé. Des traîtres lui assurèrent que le lendemain nous devions nous saisir de l'étendard royal et proclamer le marquis empereur du Mexique et successeur de Montézuma.
Le lendemain matin on vint dire au marquis que l'audience avait reçu d'Espagne des dépêches qu'elle devait lui communiquer. Sans aucune défiance, il se hâta de se lever et de se rendre au palais du Gouvernement, ne remarquant même pas que les alentours étaient garnis de soldats. A peine fut-il entré dans la salle qu'un des auditeurs s'approcha de lui en disant: Marquis, je t'arrête comme traître à Dieu et au roi. Le marquis mit d'abord la main sur la garde de son épée; mais, voyant des soldats qui s'approchaient de tous les côtés, il la rendit sans mot dire.
Presqu'au même instant, des soldats conduits par les auditeurs se dirigèrent vers nos maisons, où nous dormions presque tous, fatigués des plaisirs de la veille. Je fus arrêté et jeté dans un cachot, ainsi que les trois frères Davila, D. Louis Ponce de Léon, D. Fernand de Cordoue, D. José de Bolea, mon ancien général, et plus de deux cents autres gentilshommes des premières familles de Mexico.
CHAPITRE XV.
Retour de l'auteur en Espagne.
L'audience poursuivit notre procès avec vigueur. Peu de jours après, Alonso et Gil Davila, ainsi que mon ancien général Bolea, furent condamnés à mort et exécutés sur un échafaud recouvert en velours noir. On prétendit avoir trouvé dans leurs papiers des preuves qu'ils avaient tramé de longue main une conspiration pour rendre le Mexique indépendant; mais rien n'établissait la culpabilité du marquis. Tous trois moururent en héros. Un dominicain de l'école de ce fou de Las-Casas voulut reprocher à Bolea sa conduite envers les Indiens, et exiger qu'il en fît réparation; mais Bolea lui répondit: Je quitte ce monde sans rien devoir à personne, si ce n'est quatre réaux, que j'ai oublié de payer à mon cordonnier en quittant Séville; voilà tout ce que j'ai sur la conscience. Leurs corps furent ensevelis dans l'église de Saint-Augustin; quant à leurs têtes, les auditeurs les avaient d'abord fait placer sur la porte de la maison de ville, ce qui pensa exciter une sédition, parce qu'on regardait cela comme une accusation de trahison contre la ville, de sorte que l'audience ordonna qu'on les enlevât et qu'on les clouât au gibet.
Bien d'autres gentilshommes auraient été victimes de la fureur de l'audience, sans l'arrivée du nouveau vice-roi, D. Gaston de Peralta, marquis de Falces. Il fit mettre en liberté le marquis et la plupart de ses amis, et envoya les autres, parmi lesquels je me trouvais, en Espagne, pour y être jugés. En débarquant, on nous envoya prisonniers au château d'Ayamonte, sur les frontières du Portugal.
Je ne pus m'empêcher, en me voyant dans cette forteresse, de me rappeler le sort de Gonzalo Pizarro et d'autres conquérants, qui avaient gémi quinze ou vingt ans dans les fers sans pouvoir obtenir qu'on terminât leur procès. Je résolus donc de m'évader et de rejoindre en Portugal le roi D. Sébastien, qui préparait alors une expédition contre les Maures d'Afrique. Aidé de deux de mes compagnons, je fabriquai une échelle de corde, et nous descendîmes par une des fenêtres de la tour dans laquelle nous étions détenus. Arrivés sur les bords de la Guadiana, nous nous cachâmes dans les roseaux. Le lendemain matin, nous aperçûmes un pêcheur dans sa nacelle. Un de mes camarades se mit à imiter le cri du canard sauvage. Le pêcheur s'approcha, croyant qu'un de ces oiseaux, blessé par un chasseur, était tombé dans les roseaux.
En un instant il fut poignardé, et sa barque nous transporta à Tavira, dans le royaume des Algarves. Comme on nous traitait en prisonniers d'état, on ne nous avait pas enlevé l'or que nous possédions: ce fut chose facile de se procurer des chevaux et des armes. Nous nous mîmes en route pour Lisbonne. Tout le long de la route nous rencontrions des troupes de jeunes laboureurs qui allaient rejoindre l'armée du roi D. Sébastien, et de temps en temps un seigneur couvert d'armes brillantes et suivi de nombreux soldats. A mesure que l'on approchait de la capitale, cette foule devenait plus compacte et plus joyeuse: on eut dit qu'elle allait assister à une fête. Peu de jours se passèrent, et la plaine d'Alcazarquivir était couverte de leurs cadavres. Les plus heureux étaient esclaves chez les Maures. Mais j'ai tort de dire les plus heureux, car j'y ai souffert mille morts, tandis que mes compagnons d'armes recevaient dans le Ciel la couronne du martyre, due à tous les guerriers chrétiens qui succombent dans un combat contre les infidèles.
TROISIÈME PARTIE.
CHAPITRE Ier.
L'auteur accompagne le roi D. Sébastien dans son expédition d'Afrique.
Le roi D. Sébastien, alors âgé de vingt-deux ans, était également remarquable par sa force et par sa valeur. Il pouvait être considéré comme le plus parfait cavalier de son royaume. On ne pouvait lui reprocher d'autre défaut que le désir si naturel à son âge de courir les aventures; il y était secrètement encouragé par le roi D. Philippe, son oncle, qui, le voyant encore sans enfants, n'aurait pas été fâché de le voir périr pour profiter de sa succession. Mais ce sont là de ces matières d'état dont les hommes prudents font mieux de ne pas parler.
Muley-Mohamed, roi de Maroc, chassé de son royaume, était venu le trouver et lui avait promis de se reconnaître pour son vassal s'il voulait d'aider à rentrer dans ses états. D. Sébastien avait réuni dans ce but une nombreuse armée, dans laquelle je parvins à obtenir une enseigne. C'était peu pour un ancien capitaine, mais beaucoup pour un fugitif.