Part 4
Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine de Chupas. Notre parti se distinguait par des écharpes blanches, celui des Pizarro par des écharpes rouges. Le feu de notre artillerie fit éprouver à l'ennemi des pertes considérables, et la victoire semblait se déclarer pour nous quand Almagro, entraîné par la vivacité de l'âge, sortit de sa position pour attaquer la cavalerie ennemie, commandée par Caravajal. Il était parvenu à la mettre en déroute; mais, Vaca de Castro ayant profité d'un moment de désordre pour le charger en flanc avec sa réserve, notre cavalerie se débanda et entraîna l'infanterie dans sa fuite. Je fus moi-même renversé avec mon cheval, et je restai sur le champ de bataille sans pouvoir me relever. Le coucher du soleil mit fin au carnage, et, pendant la nuit, les Indiens qui s'étaient tenus cachés dans les forêts pendant le combat vinrent comme des loups enragés mutiler et dépouiller les morts; ils égorgèrent tous les blessés qu'ils découvrirent; heureusement j'étais parvenu à me traîner dans un épais buisson, et, au milieu de l'obscurité, ils ne m'aperçurent pas.
Tous ceux de nos malheureux compagnons, le jeune Almagro lui-même, qui tombèrent entre les mains de Vaca de Castro, furent mis à mort sans pitié; leurs propriétés furent distribuées aux vainqueurs. Heureusement pour moi, je fus près de deux jours sans pouvoir me relever, et, quand je fus en état de le faire, le champ de bataille était désert; il n'y avait de vivant autour de moi que des bandes de vautours occupés à dévorer les cadavres des hommes et des chevaux. Je gagnai avec bien de la peine un village indien, où quelques uns des guerriers de Paullo inga avaient déjà trouvé un refuge. Heureusement ils me reconnurent pour un des leurs, de sorte que les Indiens m'épargnèrent, tandis qu'ils étaient impitoyables envers tous les blessés du parti des Pizarro.
Je passai quelques semaines dans ce village. Un Indien que j'avais envoyé pour savoir ce qui se passait revint m'annoncer que Vaca de Castro avait ordonné, sous les peines les plus sévères, de lui livrer tous les partisans d'Almagro, et qu'il faisait exécuter impitoyablement tous ceux qui tombaient entre ses mains. Je ne savais que devenir. Rentrer au Pérou, c'était courir à une mort certaine; rester au milieu des Indiens, c'était traîner une vie misérable que terminerait une mort sans confession. Je résolus donc à tout hasard de me diriger vers le nord, et, si je pouvais gagner un des ports du golfe du Mexique, de m'embarquer de là pour l'Espagne.
CHAPITRE XIX.
Voyage de l'auteur jusqu'à Sainte-Marthe.
Protégé par les Indiens, je gagnai d'abord la ville de Quito et ensuite la province de Popayan, qui avait jadis été conquise par Sebastian de Benalcazar. Je passai près d'un an à faire cette route. L'Indien qui me conduisait, nommé Chuspa, avait été chasqui ou courrier au service de l'inga. Il connaissait très bien tout le pays, et me faisait éviter tous les endroits habités par des Espagnols, qui m'auraient livré à mes ennemis. Nous souffrîmes souvent de la faim, et pendant tout ce temps nous ne mangions presque que des serpents, des grenouilles, des racines et l'écorce de certains arbres qu'il connaissait, et dont le goût ressemble à celui de la cannelle.
Quand nous approchâmes de Popayan, dernière limite des états de l'inga, mon guide me déclara qu'il ne pouvait me conduire plus loin, le pays lui étant complétement inconnu. Je me décidai donc à entrer dans la ville, et mon premier soin fut d'aller entendre une messe et de me confesser. Je m'approchai d'un religieux de la Merci, et, à mon grand étonnement, quand il m'eut adressé la parole, je reconnus ce Maldonado que j'avais laissé à Ceuta, marié avec la belle Juive. Nous nous racontâmes nos aventures. Maldonado se conduisit envers moi en véritable ami. Il me dit que je ne serais pas en sûreté à Popayan, mais qu'il allait partir pour Santa-Fé de Bogota, dans le pays des Muyzcas, et qu'il m'emmènerait avec lui. En attendant, il me cacha dans son couvent.
Le voyage de Popayan à Santa-Fé passe pour rude et difficile; mais ce n'était rien après toutes les fatigues que j'avais éprouvées. Don Alonso Luis de Lugo, gouverneur de ce pays, que l'on avait surnommé la Nouvelle-Grenade, me fit une très bonne réception. Je l'accompagnai dans une expédition contre les Indiens Muzos, dont le pays est célèbre par ses mines d'émeraudes. Mais nous perdîmes beaucoup de monde dans cette occasion, sans avoir pu les soumettre. Il fallut y renoncer pour envoyer des secours sur la côte: elle était alors menacée par des corsaires français, qui avaient pillé et brûlé Sainte-Marthe et Carthagène. Je profitai de cette occasion pour me rapprocher de l'Espagne, où j'avais dessein de retourner.
Pendant notre marche nous entendîmes parler d'une nation appelée les Tayronas. On nous raconta que dans leur temple on voyait des images du soleil et de la lune en or et en argent. Nous résolûmes de nous emparer de ce village, qui était entouré d'une triple rangée de palissades tournant sur elles-mêmes comme un colimaçon, et ne laissant au milieu qu'un passage fort étroit. Nous l'attaquâmes au milieu de la nuit. Les Indiens firent une courageuse résistance, et nous n'y pénétrâmes qu'après avoir perdu un assez grand nombre des nôtres. Mais quand nous entrâmes dans le temple, le soleil et la lune s'étaient éclipsés, soit qu'ils n'eussent jamais existé, soit que les Indiens les eussent emportés. Mon seul bénéfice dans cette affaire fut un coup de flèche dans la cuisse. Heureusement qu'elle n'était pas empoisonnée. J'en fus quitte pour boiter pendant quelque temps, tandis que j'ai souvent vu des Espagnols mourir dans d'affreuses convulsions après avoir été blessés par les flèches de ces sauvages.
Arrivés à Sainte-Marthe, nous trouvâmes la ville dans le plus déplorable état. Les corsaires de la Rochelle l'avaient réduite en cendres après l'avoir pillée. Les habitants s'étaient enfuis dans les bois à leur approche, mais ils y étaient revenus après leur départ, et y avaient construit quelques huttes en branchages. Je m'y embarquai sur un vaisseau destiné pour la Corogne, qui eut bien de la peine à se procurer les vivres nécessaires pour la traversée, tant ils étaient rares dans la ville. Après quelques jours de navigation nous nous trouvâmes au milieu des corsaires français. Notre vaisseau était trop faible pour essayer de se défendre. Nous tombâmes donc entre les mains des hérétiques, qui nous conduisirent à la Rochelle.
CHAPITRE XX.
Mariage de l'auteur; son retour à Jaen sa patrie.
Nous arrivâmes en quelques semaines à la Rochelle. C'est une ville très forte, entourée d'un mur flanqué de hautes tours. Les habitants sont devenus très riches par le commerce. Ils sont nominalement sous l'autorité du roi de France, mais par le fait ils se gouvernent en république. Cette ville est infectée d'hérésie, et les sectateurs de Calvin en ont expulsé les catholiques. Aussi ils haïssent les Espagnols, et leurs vaisseaux ne les épargnent pas quand ils les rencontrent dans leurs courses. Ils ont successivement pillé presque toutes les côtes du golfe du Mexique.
Je dois dire cependant que le capitaine du vaisseau dont j'étais le prisonnier se conduisit très bien à mon égard. Il me laissa mes hardes et quelques objets à mon usage. Mais comme cela ne m'aurait pas fait vivre long-temps, il me procura quelques leçons de mandoline, qui, si elles ne m'enrichissaient pas, me faisaient au moins subsister.
Parmi mes élèves se trouvait la fille d'un vieux marchand huguenot très riche. Ce n'était pas qu'il approuvât cet amusement, qu'il traitait de profane, mais il ne savait rien refuser à sa fille. Malgré cela elle trouvait sa maison un séjour bien triste; les sons de ma musique firent arriver l'amour dans son coeur, et, sur ma promesse de l'épouser, elle consentit à fuir avec moi la maison paternelle pour se réfugier en Espagne. Notre projet ne tarda pas à être mis à exécution. Nous fîmes une copieuse saignée à la caisse du beau-père, et grâce à la protection des saints, qui riaient sans doute de voir dévaliser un huguenot, nous arrivâmes à Bordeaux. Comme nous craignions d'être poursuivis par la justice, nous nous hâtâmes de quitter les terres de France. Aussitôt notre arrivée à Bilbao, je me hâtai de tenir à ma Catherine la parole que je lui avais donnée. Un Père de la Merci se chargea de la réconcilier avec la sainte église catholique, et nous donna ensuite sa bénédiction dans l'église de Saint-Isidoro.
Nous avions encore un bien long voyage à faire par terre; nous traversâmes Burgos, Madrid et les plaines de la Manche. En arrivant près d'Anduxar, nous fûmes attaqués par une troupe de ces Maurisques qui parcourent les Espagnes pour échapper aux édits, et complétement dévalisés. Après nous avoir fait toutes sortes d'outrages, ils nous abandonnèrent en nous attachant à des arbres, et nous aurions sans doute péri, sans une troupe de bohémiens qui passa par là quelques heures après et qui nous détacha. Nous avions tout perdu, et nous ne pûmes gagner Jaen qu'en demandant l'aumône de village en village. J'y rentrai après dix-huit ans, aussi pauvre que j'en étais parti. Mes parents n'étaient pas dans une position plus heureuse, et l'âge ajoutait encore à leurs souffrances. Ma pauvre femme ne put résister long-temps à ses chagrins, et je la perdis peu de temps après. Je fis, mais en vain, quelques efforts pour trouver de l'emploi. D'ailleurs mon caractère aventureux ne me permettait pas de jouir d'une vie tranquille. Je rêvais jour et nuit du trésor que je connaissais à Cuzco. Je pris donc la résolution de tenter encore une fois la fortune, et de retourner aux Indes.
DEUXIÈME PARTIE.
CHAPITRE I.
Voyage de l'auteur en Allemagne.
Dans mon dessein de retourner aux Indes, je me dirigeai vers Séville, où D. Estevan de Guevara levait des troupes pour le Mexique. C'était un de mes anciens camarades du Pérou. Il me fit très bon accueil et me choisit pour son lieutenant; sa compagnie était formée, et nous allions nous embarquer quand notre destination changea tout à coup. Les hérétiques de l'Allemagne, ayant à leur tête le duc de Saxe, s'étaient soulevés contre notre magnanime empereur, et celui-ci appelait à son aide ses fidèles Castillans. D. Estevan nous proposa de renoncer pour le moment à notre expédition, et d'aller en Allemagne châtier les luthériens. Cette proposition fut reçue avec des acclamations, et notre vaisseau se dirigea vers Anvers.
Cette ville, comme toutes celles des Pays-Bas, est très riche, mais tout ce pays est infecté de mauvaises doctrines. Nous aurions volontiers porté remède à ces deux inconvénients, mais le temps ne le permettait pas, et, d'ailleurs, l'empereur avait une faiblesse incroyable pour ces gens-là, peut-être parce qu'il était lui-même Flamand. Le bourgmestre d'une petite ville nommée Malines fit pendre deux ou trois de nos soldats qui s'étaient approprié de la vaisselle d'argent, et notre capitaine, malgré ses plaintes réitérées, ne put pas en obtenir justice. Quelques autres, s'étant écartés pour trouver des vivres, furent battus et maltraités par les paysans; croirait-on que, dans ce pays de bourgmestres, on s'avisa encore de donner raison à ceux-ci?
Heureusement les choses changèrent quand nous fûmes entrés sur le territoire de l'empire. Si l'on n'y buvait que du vin aigre et un détestable mélange qu'ils nomment de la bière, et qui paraît sortir de la cuisine de Lucifer, on avait du moins la satisfaction de les boire souvent dans des vases d'argent, qu'on emportait pour se souvenir de ses hôtes et pour n'en être pas oublié. Les vivres y sont aussi fort abondants. Ces misérables hérétiques veulent faire leur paradis dans ce monde; mais nous leur donnâmes un avant-goût de la réception qui les attend dans l'autre.
Nous rejoignîmes l'armée de l'empereur assez à temps pour assister à la bataille de Mühlberg, où le duc de Saxe fut fait prisonnier, et où les troupes espagnoles se couvrirent d'une gloire immortelle. La religion catholique fut rétablie partout, et le _Te Deum_ chanté dans toutes les églises. Ce pays est très fertile; on y trouve même des mines d'argent, surtout dans une petite ville nommée Annaberg. Dans une autre ville, nommée Vittemberg, nous trouvâmes le tombeau de l'archihérésiarque Martin Luther. Nous voulions le détruire et jeter ses cendres au feu, mais on nous en empêcha par l'ordre exprès de l'empereur. Il fut toujours trop indulgent pour les hérétiques, et ce fut là son plus grand défaut; on ne saurait le reprocher à notre glorieux monarque Philippe II, actuellement régnant.
Après sa victoire, l'empereur se rendit à Augsbourg, où devait se réunir la diète germanique; il avait, dit-on, l'intention de faire élire son fils pour son successeur à l'empire, mais il ne put y parvenir. Il était bien étonnant pour nous autres vétérans des Indes, qui avions vu mettre à mort les puissants souverains du Mexique et du Pérou par des officiers de peu d'importance, de voir l'empereur obligé de se soumettre à la volonté de quelques petits princes, et de solliciter leurs suffrages sans pouvoir les obtenir. Qu'étaient le prince de Hesse et le marquis de Brandebourg auprès du puissant Montezuma ou du grand Atabaliba, qui auraient pu payer leur rançon avec les joyaux qui ornaient un de leurs serviteurs? Cette réflexion, et la discipline qu'on cherchait à introduire, me dégoûtaient de la guerre d'Europe et me faisaient désirer de retourner aux Indes.
CHAPITRE II.
Séjour de l'auteur en Allemagne.
Ce qui m'étonnait surtout, c'est que, parmi les soldats allemands de l'empereur, il n'existait pas plus de foi que parmi les luthériens. Jamais ils n'employaient la moindre partie de leur butin à faire dire des messes ou à faire des offrandes à la vierge ou aux saints. Cependant personne ne savait mieux qu'eux moissonner dans le champ d'autrui et découvrir les cachettes. Je croyais qu'aux Indes nous avions trouvé tous les moyens de faire parler les prisonniers, mais j'avoue qu'à cet égard ils pouvaient nous en remontrer. Je les aurais même blâmés s'il ne se fût agi d'hérétiques, race dévouée à tous les tourments.
Quand ils s'étaient emparés d'un paysan, ils lui serraient le front avec une corde, lui écrasaient les doigts avec la vis d'un mousquet, ou lui mettaient les pieds sur des charbons ardents, après les lui avoir frottés de lard. Nous avions employé tous ces moyens aux Indes; mais ils avaient encore d'autres inventions: ils étendaient quelquefois le patient la face sur un banc, et, prenant une cordelette garnie de noeuds, ils la tiraient comme une scie sur la chair nue, de sorte qu'elle parvenait enfin jusqu'aux os; ils appelaient cette opération jouer de la contrebasse, et il était rare qu'elle ne fît pas avouer au patient où il avait caché son argent. Ces Allemands avaient encore une invention assez plaisante et dont nous nous sommes souvent amusés: après avoir frotté les pieds de l'hérétique avec du sel mouillé, ils les faisaient lécher par une chèvre. Le chatouillement produit par ce moyen les faisait éclater d'un rire inextinguible, et qui aurait fini par les tuer s'ils n'eussent terminé la plaisanterie d'une manière non moins agréable pour nous, c'est-à-dire en nous livrant ce qu'ils voulaient nous dérober. Cette méthode est très bonne et n'a qu'un inconvénient: c'est qu'on n'a pas toujours une chèvre sous la main, et qu'il est très difficile de prendre ces animaux une fois qu'ils sont sortis de leur étable.
Je ne dois pas oublier une querelle que j'eus avec un capitaine allemand nommé Wolff. Cet homme, sans éducation, était d'une force prodigieuse. On racontait qu'il était autrefois colporteur, employé par un marchand de Cologne pour aller vendre de la verrerie dans les villages. Un jour il fut rencontré par trois soldats qui voulaient le dépouiller. Il les supplia de lui permettre de poser son paquet par terre, et quand il en fut débarrassé il les assomma tous trois avec son bâton de voyage. N'osant plus rentrer chez lui après ce bel exploit, il prit parti dans les troupes et parvint au grade de capitaine.
Bien qu'il ne crût guère ni à Dieu ni à ses saints, ce Wolff, au lieu de les invoquer, avait recours à toutes sortes de sorcelleries; il portait des amulettes et autres inventions du démon, pour se mettre à l'abri des blessures. Il avait surtout la manie d'apprendre à connaître l'avenir, et ses camarades avaient abusé plus d'une fois de cette manie et de sa simplicité pour lui jouer des tours. Un jour nous étions logés dans un village et couchés dans le même lit; il remit la conversation sur la devinaille, et je finis par lui dire qu'en Espagne nous avions des moyens de deviner qu'il ne connaissait pas. C'était le gratter où il lui démangeait, et il me supplia de les lui enseigner. Après m'être long-temps fait prier je feignis d'y consentir, et je lui dis de mettre la tête sous la couverture, en prononçant certaines paroles. Il n'y manqua pas, et je laissai échapper ce que je ne tenais pas avec les mains. Il sauta en bas du lit en me disant un torrent d'injures, pendant que je lui répétais, en éclatant de rire: Capitaine, vous avez deviné. Cette aventure amusa toute la ville, et fut même racontée à la table du général. Mais il fallut joindre un coup d'épée à cette pointe d'esprit pour que Wolff fût complétement satisfait. Quoique gentilhomme, je ne crus pas devoir lui refuser la satisfaction qu'il demandait. Nous nous battîmes dans un petit bois près de la ville, et je lui passai mon épée au travers du corps. Heureusement le général avait trop ri de la plaisanterie pour me tourmenter à cause de cette affaire.
CHAPITRE III.
Second mariage de l'auteur.
On nous envoya tenir garnison dans une petite ville nommé Landshut. C'était un assez triste séjour, surtout en hiver, et ce fut là que je vis pour la première fois la terre couverte de neige. Nos Espagnols ne pouvaient s'accoutumer à ce triste climat. Un jour que nous traversions un village, nous fûmes poursuivis par des chiens, et quand nous voulûmes prendre des pierres pour les leur jeter, la gelée les avait si fortement attachées à la terre que nous ne pûmes les arracher. L'un de nous s'écria, et c'était bien notre sentiment à tous: Maudit pays, où on lâche les chiens et où l'on attache les pierres!
J'avais remarqué, près de la maison où j'étais logé, celle d'un vieux colonel pensionné qui avait une fille charmante. A force de passer et de repasser devant ses fenêtres, j'avais fini par m'en faire remarquer aussi. Encouragé par l'attention qu'elle paraissait me témoigner, j'allai, selon l'usage de l'Andalousie, chanter le soir sous ses fenêtres, en m'accompagnant de la mandoline. Il fallait que mon amour fût bien brûlant pour résister au froid terrible que j'avais à supporter. Enveloppé de mon manteau, je passais chaque nuit quelques heures sous sa fenêtre. Enfin elle se montra, et nous fûmes bientôt en conversation réglée, car elle avait suivi son père dans les guerres d'Italie, et je parlais la langue de ce pays.
Peu à peu je gagnai du terrain. Le froid était tel, qu'il y aurait eu de la cruauté à ne pas me laisser entrer dans la chambre, et de là au lit il n'y avait pas assez loin pour qu'un voyageur comme moi n'eût bientôt trouvé le chemin. Tout allait donc pour le mieux, quand, un matin, réveillé par un bruit inattendu, j'aperçus le colonel au pied du lit, accompagné de quatre Croates armés de mousquets, et d'un père capucin. Il me déclara qu'il avait amené ce capucin pour me marier ou recevoir ma confession de mort, à mon choix, car il ne voulait violenter personne.
J'étais honteux comme un renard qu'une poule aurait pris au piége, d'autant plus qu'en regardant la jeune fille je m'aperçus qu'elle n'était nullement effrayée, c'est-à-dire qu'elle était complice de son père. Je pensai que le mieux était de faire bonne mine à vilain jeu, et de ne pas lutter contre un homme qui avait pour lui Manille, Spadille et Basta[6]. Je consentis au mariage, qui fut célébré sans qu'on nous laissât même sortir du lit, et le colonel se retira en nous souhaitant une bonne nuit d'un air ironique. Je pensai probablement comme lui que j'avais assez chanté pour ce jour-là, et, quoique ma mandoline fût dans un des coins de la chambre, je n'étais nullement disposé à faire des roulades.
[6] Termes du jeu de l'hombre.
Une fois marié, je résolus de quitter le service, d'autant plus que mon histoire n'aurait pas manqué de se répandre, et que je redoutais d'avance les railleries de mes camarades. Mais où la chèvre est attachée il faut bien qu'elle broute. J'aimais ma femme, et après tout, en supposant qu'elle fût complice de son père, je ne pouvais lui en vouloir de m'avoir mis dans l'obligation de l'épouser, puisque je le lui avais promis. Nous allâmes ensemble à Vienne, où, grâce à mes services et à l'appui de quelques amis de mon beau-père, j'obtins une place d'écuyer dans la maison de l'empereur.
CHAPITRE IV.
Séjour de l'auteur à Vienne. Sa fuite chez les Hongrois sauvages.
Mon séjour à Vienne dura environ une année. Cette ville est tellement fréquentée par les Espagnols, qu'il est inutile de la décrire. On nous y voit cependant avec jalousie, et les Allemands sont tellement querelleurs, surtout quand ils ont bu, qu'il est bien difficile à nos Espagnols d'éviter d'avoir quelques démêlés avec eux. Cependant je m'acquittais tranquillement de mon emploi, et je vivais en assez bonne harmonie avec mes camarades, quoiqu'ils ne pussent pas me pardonner de ne pas m'enivrer comme eux. J'aurais probablement fini mes jours dans cette ville, sans un événement qui a empoisonné le reste de ma vie.
Un jour un des principaux officiers de l'empereur me fit appeler, et me proposa une compagnie de cavalerie dans l'armée qu'on levait alors contre les Turcs. Je m'empressai d'accepter, mais, à mon grand étonnement, quand je l'annonçai à ma femme, je crus m'apercevoir qu'elle n'en était ni surprise ni fâchée. Cela éveilla mes soupçons. Je l'épiai, et je ne tardai pas à m'apercevoir qu'elle était d'intelligence avec cet officier, et que c'était pour jouir plus tranquillement de leurs amours qu'ils avaient résolu de m'envoyer en Hongrie combattre le croissant, tandis qu'ils l'introduisaient dans ma maison.
Mon parti fut bientôt pris. Je feignis de partir, et au milieu de la nuit un valet que j'avais mis dans la confidence me rouvrit la porte de la maison. Je trouvai les deux amants occupés à fêter mon départ, et je vis aussi clairement que possible que, si le saint était absent, la chapelle n'était pas vacante. Je me vengeai comme il convient à un noble Espagnol. Après avoir poignardé ma femme, je mis à mon ennemi la pointe de ma dague sur le coeur, en lui jurant de le traiter de même s'il ne reniait Dieu et sa sainte mère. Il y consentit lâchement, et j'eus la consolation de l'envoyer dans l'autre monde chargé d'un péché mortel, et de tuer son âme avec son corps.
L'on n'est pas aussi indulgent à Vienne qu'en Espagne pour la juste vengeance d'un mari outragé. D'ailleurs, j'étais sans amis et sans protecteurs. Je ne savais que devenir, quand mon valet, qui craignait lui-même d'être impliqué dans cette affaire, me proposa de me réfugier chez ses compatriotes les Hongrois sauvages ou Czeclers.
Ces Czeclers sont les restes des Hongrois qui s'étaient révoltés contre l'Autriche. Ils habitent de vastes plaines, dont la possession est sans cesse contestée entre les Turcs et les Allemands. Bien qu'ils se disent chrétiens, ils pillent indistinctement les deux nations. Toujours prêts à se réunir au plus fort, ils ne vivent que de butin, et vendent aux uns ce qu'ils ont pris aux autres. Ils passent leur vie à cheval, et ne donnent d'autre préparation à la viande que de la placer pendant une heure ou deux sous la selle de leur cheval pour la mortifier un peu. Voilà les gens chez lesquels je fus forcé de me réfugier, et encore nous ne pûmes arriver chez eux qu'en traversant des montagnes désertes dans lesquelles nous faillîmes périr plusieurs fois.