Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin

Part 3

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La bonne harmonie avait malheureusement cessé d'exister entre Almagro et Pizarro. Ils ne pouvaient s'accorder sur les limites de leurs gouvernements. Fr. Thomas de Berlanga, évêque de Terre-Ferme, qui avait été envoyé par l'empereur pour régler leur différend, était évidemment partial pour ce dernier. Gagné par le don d'une somme considérable que lui fit Pizarro, l'évêque persuada à son rival d'entreprendre une expédition contre le Chili, province située vers le sud. On disait qu'elle abondait d'autant plus en or et en argent, qu'elle avait toujours résisté aux attaques des ingas. Heureusement pour moi, je souffrais encore d'une blessure qui m'empêcha de suivre Almagro, auquel je m'étais attaché, car le résultat de cette expédition fut désastreux.

Almagro emmenait avec lui le grand prêtre du soleil, et quelques uns des ingas dont on se défiait, et qu'on était bien aise d'éloigner. Ils avaient paru y consentir avec plaisir, mais ce n'était qu'une feinte. A quelque distance de Cuzco, ils trouvèrent moyen de s'échapper, et furent rejoints par d'autres chefs, qui, sous divers prétextes, avaient quitté successivement la ville. En peu de jours tout le pays fut en armes, en proclamant l'inga Mango, que Pizarro avait fait la faute de reconnaître, et celle plus grande encore de laisser sortir de Cuzco pour aller célébrer une fête dans la vallée de Yucai. Tous les Espagnols qui étaient dispersés dans les villages furent massacrés par les Indiens. Souvent même ils leur faisaient souffrir les plus horribles tourments. Ils aimaient surtout à leur couler de l'or fondu dans la bouche, et leur criaient par dérision: Voilà ce métal que vous aimez tant; maintenant vous pouvez vous en rassasier.

CHAPITRE XIII.

Siége de Cuzco par les Indiens.

Hernando Pizarro, qui commandait alors à Cuzco, avait toujours montré beaucoup de faiblesse pour les Indiens, et s'était toujours opposé aux mesures de rigueur que l'on avait voulu prendre contre eux. Il vit alors que ce n'est que par la sévérité que l'on peut venir à bout de cette maudite race; mais il était trop tard, et nous eûmes beaucoup à souffrir de son excès d'indulgence.

Aussitôt qu'il fut instruit de l'insurrection, Hernando fit une sortie dans la direction de Yucai, espérant se rendre maître de la personne de l'inga. Mais il le trouva à la tête de deux cent mille Indiens, et fut forcé de rentrer dans la ville, où nous fûmes bientôt complétement cernés. Les Indiens, qui n'osaient nous attaquer corps à corps, profitèrent de ce que les maisons étaient couvertes en paille pour y mettre le feu au moyen de flèches autour desquelles ils avaient entortillé du coton enflammé. Toute la ville fut ainsi successivement incendiée, et nous fûmes obligés de camper au milieu de la grande place du marché, le seul endroit qui fût à l'abri du feu. Les Indiens nous lançaient également, au moyen de machines, les têtes de ceux de nos compatriotes qui étaient tombés sous leurs coups. Notre position était terrible, car la forteresse, qu'Hernando Pizarro, dans sa folle confiance, avait laissée presque sans garnison, était tombée, dès la première attaque, entre les mains des Indiens.

Dans cette situation, on convoqua un conseil de guerre. Les uns étaient d'avis de s'ouvrir un passage les armes à la main, et de tâcher de regagner la côte; les autres représentaient que, si l'on abandonnait Cuzco, il ne fallait pas songer à embarrasser la marche par tous les trésors qu'on y avait réunis, et qu'ils perdraient ainsi en un seul jour le prix de leurs travaux. Ils ajoutaient que la prise de cette ville encouragerait tellement les Indiens, que bientôt les chrétiens, forcés de se rembarquer, iraient traîner dans leur patrie le reste de leurs jours dans la pauvreté et le mépris universel. D'ailleurs, il était probable que l'armée de l'inga ne resterait pas long-temps réunie, et que le gouverneur Francisco Pizarro, aussitôt qu'il apprendrait notre position, nous amènerait du secours. Ce dernier parti prévalut, et il fut décidé qu'on attaquerait d'abord la forteresse, d'où les Indiens nous incommodaient considérablement.

Cette forteresse, construite de gros quartiers de rochers, n'était abordable que par un seul côté. Nous l'attaquâmes pendant la nuit, afin de surprendre les Indiens, car ils ne combattaient jamais après le coucher du soleil, qu'ils regardaient comme leur dieu, et n'avaient pas même l'idée de poser des sentinelles. Malgré cela ils montrèrent la plus grande valeur et nous tuèrent bien du monde. Juan Pizarro, qui nous commandait, fut blessé à la tête d'un coup de pierre, dont il mourut quinze jours après. J'eus aussi deux ou trois côtes brisées, mais je fus rétabli en peu de jours. Je dois citer ici la conduite de l'inga chargé de la défense de cette forteresse. D'une taille gigantesque, il combattit long-temps avec une massue garnie de pointes de cuivre. Ses coups redoutables renversaient tous les assaillants. Jamais il ne fut possible de pénétrer dans les retranchements par le côté qu'il défendait. Voyant les Espagnols maîtres de la place, il lança au loin sa massue, et, se croisant les bras, il se jeta du haut des remparts dans un précipice, sans vouloir accepter la vie que ses ennemis lui offraient. Exemple d'autant plus remarquable, que cette nation est ordinairement faible et timide.

Quelques uns assurent avoir aperçu le glorieux apôtre saint Jacques monté sur un cheval blanc et combattant à la tête des Espagnols, mais tant de bonheur n'était pas réservé à un pauvre pécheur comme moi. Je n'ai rien aperçu, mais il est vrai que j'avais assez à faire de me défendre avec mon bouclier contre les pierres qui pleuvaient sur moi de tous les côtés. Cette faveur du ciel était réservée à d'autres, plus heureux et sans doute plus purs que moi.

Depuis la prise de la forteresse, nos affaires allaient toujours en s'améliorant. L'inga, craignant une famine, avait été obligé de renvoyer une grande partie de ses soldats pour cultiver les terres. Il ne nous attaquait plus, et se contentait de nous bloquer. Nous respirions donc un peu, et nous nous occupions à soigner nos blessures. Tout d'un coup nous apprîmes qu'on avait aperçu un corps nombreux d'Espagnols à peu de distance de Cuzco.

CHAPITRE XIV.

Arrivée d'Almagro. Sa mort.

C'était l'illustre Almagro, qui revenait du Chili. Cette expédition avait été très malheureuse. Après avoir souffert d'horribles maux dans des pays déserts et dans des montagnes couvertes de neige, Almagro avait été obligé, par le manque de vivres, de retourner sur ses pas, sans pouvoir parvenir dans les riches pays qu'on lui avait fait espérer. Exaspéré par ce mauvais succès, et par l'injustice qu'on commettait à son égard en refusant de lui remettre Cuzco, qui faisait partie de son gouvernement, il s'empara de vive force de la ville. Les Pizarro se défendirent bravement dans leur maison; mais il les força d'en sortir en mettant le feu au toit, qui était en paille, et les envoya prisonniers dans la forteresse. Tous les amis d'Almagro, dont je faisais partie, se réjouirent de cet heureux succès; mais ils tremblaient que les Indiens ne profitassent de nos querelles pour nous attaquer de nouveau. Heureusement pour nous il n'en fut rien: une fois que l'inga eut dispersé son armée, il ne put jamais parvenir à la réunir.

Si Almagro avait suivi notre conseil, il aurait sur-le-champ fait trancher la tête aux deux Pizarro, car les morts ne mordent plus; mais sa générosité le perdit: non seulement il les épargna, mais il les fit garder avec tant de négligence qu'ils parvinrent à s'échapper et à rejoindre, à Lima, leur frère Francisco. Celui-ci, qui nous avait abandonnés pendant le siége, se réveilla quand il apprit que son autorité était menacée; il leva des troupes et s'avança contre Almagro, qui se hâta de marcher à sa rencontre: les deux armées se rencontrèrent dans une plaine que l'on nomme de las Salinas, à quelques lieues de Cuzco.

Mes larmes tombent sur ma barbe blanche quand je pense à cette fatale journée. Plusieurs de mes meilleurs amis restèrent sur le champ de bataille. Ceux qui furent rapportés blessés à Cuzco furent lâchement assassinés par les soldats de Pizarro. Nos maisons furent pillées comme si nous avions été des Indiens révoltés. L'infortuné Almagro fut conduit à Lima, où l'audacieux Pizarro lui fit faire son procès comme rebelle au roi; tous les serpents de la haine et de l'envie l'enveloppèrent de leurs replis. Pizarro fit condamner à mort un homme avec lequel il s'était approché de la sainte table en jurant de le traiter en tout temps comme son frère.

Almagro fut étranglé dans sa prison, et ensuite son corps exposé sur un échafaud public comme celui d'un traître. A peine eut-il le temps de signer un acte par lequel il transmettait tous ses droits au fils qu'il avait eu d'une Indienne. Tous ceux de ses amis qui ne purent s'échapper furent jetés en prison, sans pouvoir même obtenir de s'embarquer pour l'Espagne, où l'on craignait qu'il ne portassent leurs plaintes. J'aurais partagé leur sort si je n'avais été sauvé par une Indienne avec laquelle je vivais depuis long-temps, et qui me cacha dans d'immenses souterrains qui faisaient autrefois partie du temple du Soleil.

CHAPITRE XV.

Aventure de l'auteur dans les souterrains.

J'avais toujours bien traité cette femme, qui avait été avant la conquête une des vierges consacrées au soleil. Elle avait appris assez bien l'espagnol, et m'était fort attachée. Quand elle vit ma détresse elle me dit: «Ce que je vais faire me coûtera probablement la vie, mais je vais sauver la tienne. Jure-moi par le Dieu que tu portes à ton cou de ne jamais révéler ce que tu verras, et suis-moi.»

Elle se dirigea vers les ruines du temple qui avait été brûlé pendant le siége, et s'enfonça dans une excavation tellement basse que nous étions obligés de ramper sur les pieds et sur les mains. Après avoir marché ainsi pendant une demi-heure, nous arrivâmes dans une espèce de caveau, d'où nous descendîmes par un escalier de plus de trois cents marches. Il nous conduisit dans une vaste caverne qui paraissait creusée dans le roc. Dans les parois on avait pratiqué douze niches. Chacune contenait ce que je pris d'abord pour des statues, mais ma conductrice m'apprit que c'étaient les corps embaumés des douze ingas qui avaient précédé Huascar.

Chacun de ces corps était assis sur un trône d'or massif, et couvert de pierres précieuses. Un immense soleil, également en or, couvrait le plafond. Le sol était couvert, à une hauteur de plusieurs pieds, de colliers, de bracelets, et d'autres bijoux que les chefs indiens offraient aux mânes de leurs anciens souverains quand ils venaient visiter ce lieu: il y avait là plus d'or qu'il n'en eût fallu pour acheter toutes les Espagnes.

Quand je fus un peu revenu de mon étonnement, l'Indienne me quitta en promettant de revenir bientôt m'apporter des vivres. Elle revint en effet, et pendant plus d'un mois elle m'en fournit autant que je pouvais en consommer.

Au bout d'un temps que je ne pouvais calculer, puisque je n'apercevais jamais le soleil, l'Indienne cessa de venir. Je n'ai jamais pu savoir son sort, mais il est probable que quelque Espagnol l'avait tuée ou vendue comme esclave: car, si ses compatriotes l'avaient massacrée pour la punir d'avoir révélé leur secret, ils ne m'auraient pas épargné. Je ne savais que faire; cependant, pressé par la faim, et espérant que la persécution contre les amis d'Almagro se serait ralentie, impatient d'ailleurs de jouir de l'immense richesse dont je me voyais possesseur, je résolus de tenter la fortune.

La chose n'était pas facile, car ma provision d'huile était épuisée en même temps que mes vivres, et j'étais plongé dans l'obscurité la plus profonde. Je réussis cependant à retrouver l'escalier et le souterrain, dont j'eus soin, en sortant, de fermer l'extrémité extérieure avec une grosse pierre, de crainte que quelqu'un ne fût tenté d'y pénétrer. Je m'avançai ensuite vers la ville pour tâcher de gagner la maison d'un de mes anciens amis; mais, pour mon malheur, je tombai sur une garde dont le chef me connaissait pour un des partisans les plus zélés d'Almagro. Il me conduisit en prison, et le lendemain, chargé de chaînes, je fus envoyé à Lima.

Nous marchâmes pendant plusieurs jours, et j'étais sur le point de succomber à la fatigue, car il me fallait suivre à pied le pas des chevaux de mes gardiens. A notre arrivée dans les défilés qui conduisent à Xauxa, les Indiens, qui nous attendaient dans une embuscade, firent rouler sur nous une grêle de rochers qui fut suivie d'une pluie de flèches. Mes gardiens furent renversés de leurs chevaux et assaillis par les Indiens, qui les achevèrent à coups de massue. Le cacique qui les conduisait était assez au fait de nos discordes pour supposer, en me voyant chargé de chaînes, que je devais être un ennemi de Pizarro. Il ordonna donc de m'épargner, et fit panser quelques légères blessures que les flèches m'avaient faites. Après avoir marché pendant plusieurs jours à travers d'épaisses forêts, nous arrivâmes dans une forteresse indienne construite de briques cuites au soleil, où demeurait alors l'inga Mango. Cette forteresse était située au sommet d'un rocher inaccessible. On montait jusqu'à une certaine hauteur par un escalier en pierre très étroit et sans parapet; un homme déterminé aurait pu le défendre seul contre une armée. L'escalier s'arrêtait à une plate-forme à cent pieds au dessous de la forteresse. De là, ceux que l'inga admettait auprès de lui étaient placés dans un grand panier, que l'on tirait du haut des remparts à l'aide d'une corde de fil de palmier.

CHAPITRE XVI.

Séjour de l'auteur à la cour de l'inga Mango.

Les amis de l'infortuné Almagro étaient tous les jours plus maltraités; on les appelait les Chilenos, parce qu'ils avaient presque tous pris part à l'expédition du Chili. Pizarro ne leur permettait pas de s'éloigner de Lima, dans la crainte d'une révolte; ils étaient en proie à la plus affreuse misère, parce que, lors du sac de Cuzco, ils avaient été dépouillés de tout ce qu'ils possédaient. Peut-être aurait-il mieux fait de leur laisser tenter quelque expédition pour refaire leur fortune; mais Pizarro était persuadé que, dès qu'ils seraient réunis en armes, ils se tourneraient contre lui.

Les Chilenos s'étaient mis en rapport avec l'inga, et lui avaient promis de le rétablir à Cuzco s'il voulait se réunir à eux. Je ne prétends pas les excuser d'avoir ainsi manqué à ce qu'ils devaient au roi et aux saints, mais ils étaient réduits au désespoir. Pour persuader l'inga, ils lui avaient envoyé un certain Antonio Barduna, qui se trouvait alors dans la forteresse. Comme il me connaissait depuis long-temps, il me prit sous sa protection, et quand il eut terminé son traité avec l'inga, il obtint de lui de m'emmener à Lima.

Avant de parler de ce qui s'y passait, je veux dire quelques mots de Mango inga. S'il avait voulu reconnaître les vérités de notre sainte foi, il aurait été un prince accompli; mais il était l'ennemi mortel de N. S. J.-C. et de sa sainte mère, et c'est sans doute pour cela que non seulement il a subi sur la terre un supplice honteux, mais qu'il brûle actuellement dans les flammes éternelles de l'enfer. Il était surtout irrité contre Pizarro, qui avait fait tuer à coups de flèches, après l'avoir attachée à un arbre, celle de ses femmes qu'il chérissait le plus.

Mango avait appris à se servir des armes des Espagnols; il montait même assez bien à cheval, et se servait adroitement de l'épée. Lors de la grande insurrection, les Indiens nous avaient pris une assez grande quantité d'armes et de chevaux. Ils ne pouvaient faire aucun usage des fauconneaux et des arquebuses, parce qu'ils ignoraient la fabrication de la poudre, mais leurs principaux chefs se servaient des chevaux, plus hardis en cela que les Mexicains, qui, bien des années après la conquête, n'osaient encore en approcher. Les Indiens avaient même su réparer les casques et les armures qui étaient tombés entre leurs mains, mais avec de l'or, seul métal qu'ils sussent bien travailler, de sorte qu'on voyait souvent un casque ou une cuirasse rongés de rouille et rapiécés avec des morceaux d'or fin. Plus il y avait d'or, moins les Indiens l'estimaient.

Les armes des Indiens sont des lances faites d'un bois très dur, qui sont quelquefois garnies de cailloux tranchants; il y en a aussi qui ont des pointes en cuivre. Ils ont aussi des arcs et des flèches, et, pour combattre de près, des massues. Ils sont assez braves individuellement, surtout ceux de la race des ingas, mais ils ne savent pas combattre en ordre, et leurs bataillons sont aisément rompus, surtout par le choc des chevaux.

Rien n'égale leur dévouement à leur inga. Jamais on n'a pu tirer d'eux, ni par les menaces ni par les tortures, aucun renseignement sur ses projets ni sur le lieu où il faisait son séjour. On ne peut non plus leur faire découvrir les trésors cachés, comme le prouve celui qui est au milieu de Cuzco, que j'ai vu de mes yeux et dont je n'ai pu m'emparer. Mon malheureux sort m'a toujours empêché de retourner dans cette ville. Si j'avais pu le faire, je ne traînerais pas le reste de mes vieux jours dans la pauvreté.

CHAPITRE XVII.

Mort du marquis Pizarro.

J'ai déjà dit quel était le malheureux sort des amis d'Almagro. On les avait dépouillés de tout, et on ne leur permettait pas même de s'éloigner pour chercher une meilleure fortune. Ils étaient si pauvres au milieu de la richesse générale, que douze d'entre eux qui habitaient une petite maison dans le faubourg de Lima ne possédaient qu'un seul manteau, dont ils couvraient alternativement leurs haillons quand ils allaient par la ville. Moi-même je n'avais pour me vêtir que les étoffes communes que fabriquent les Indiens, et j'étais obligé de vivre de racines, de fruits et de chicha, espèce de bière qu'on fabrique avec du maïs. Nous n'avions pas même l'espérance d'obtenir justice en Espagne. Le marquis avait défendu qu'aucun de nous s'embarquât, et avait envoyé à la cour son frère Hernando, pour distribuer de riches présents à toutes les personnes influentes, et raconter à sa manière tout ce qui s'était passé. Mais Dieu et sa sainte mère ne permirent pas qu'il aveuglât le conseil. Il fut renfermé dans la forteresse de Medina del Campo, où il resta plus de vingt ans.

Nous nous rassemblions quelquefois pour nous raconter nos misères, et, n'y voyant pas de terme, nous résolûmes de tuer le marquis et de proclamer à sa place le fils d'Almagro, encore jeune, mais qui promettait d'avoir un jour les vertus de son père. Nous avions résolu d'assaillir Pizarro au sortir de la messe, mais les saints qui nous protégeaient nous épargnèrent ce sacrilége. Au moment de partir, nous apprîmes qu'il ne s'y était pas rendu, sous prétexte qu'il était malade. Nous fûmes très effrayés, et nous crûmes tout découvert. Beaucoup d'entre nous parlaient de se séparer et d'attendre une meilleure occasion, quand Juan de Herrada, s'élançant vers la porte, s'écria: Si nous hésitons nous sommes perdus, dès ce soir nous serons dénoncés; je vous déclare que si vous ne me suivez pas pour exécuter immédiatement notre projet, je vais tout déclarer au marquis pour me soustraire au supplice qui nous attend.

Il n'y avait donc plus à hésiter. Tirant nos épées et criant: Vive le roi, et meure le mauvais gouvernement! nous nous élançâmes vers la maison qu'habitait Pizarro. Herrada, apercevant l'un de nous qui faisait un détour pour ne pas traverser une flaque d'eau qui se trouvait au milieu de la place, le renvoya en lui disant: «Comment! nous allons nous baigner dans le sang, et tu as peur de te mouiller les pieds?» La porte de la maison du marquis était heureusement ouverte; on entendait le bruit que nous faisions sur l'escalier. Quelques uns de ses amis, qui avaient dîné avec lui, se voyant sans armes, sautent par une fenêtre et s'enfuient à travers le jardin. Il ne resta auprès du marquis que son demi-frère Martin de Alcantara, Francisco de Chaves, et deux petits pages.

Chaves entr'ouvrit la porte pour nous demander ce que nous voulions; il fut à l'instant percé de plusieurs coups d'épée. Nous lui passâmes sur le corps, et nous aperçûmes le marquis se faisant boucler son armure par son frère. Nous nous élançâmes vers lui en criant: Mort au tyran! Je dois dire que tous deux se défendirent comme des gentilshommes castillans. Plusieurs de nos amis furent blessés. Alcantara me donna un coup de tranchant sur le bras, mais au même instant je lui plantai ma dague dans la poitrine. Le coup fut tellement violent, que le pied me glissa dans le sang; je tombai, et mes amis, me croyant mort, chargèrent le marquis avec une nouvelle violence. Celui-ci se défendait comme un lion; mais, ayant passé son épée au travers du corps de Narvaez, il ne put la retirer assez vite, et tomba percé de plusieurs coups. Il eut à peine le temps de tracer sur le sol une croix avec son sang; il l'embrassa et rendit le dernier soupir.

Aussitôt nous nous répandîmes dans la ville en brandissant nos épées teintes de sang et en criant: Le tyran est mort, vive le roi et Almagro. La maison du marquis et celles de ses principaux partisans furent mises à sac; nous y trouvâmes des trésors immenses, et qui nous dédommagèrent de nos misères passées. L'or y était dans une telle abondance qu'on dédaignait d'emporter l'argent. Les partisans de Pizarro cherchèrent à se réunir pour le venger, et l'on en serait venu aux mains dans toutes les rues de la ville, si les religieux n'étaient sortis avec le saint sacrement. Tous ceux qui se trouvaient sur leur passage les accompagnèrent dévotement après s'être agenouillés; de cette manière l'effusion du sang fut arrêtée, et l'ordre fut rétabli dans la ville.

Ainsi périt le conquérant du Pérou et le meurtrier d'Almagro. Après avoir vengé mon ami, je ne pus me défendre de verser quelques larmes sur celui qui nous avait si souvent conduits à la victoire. Ce sentiment était général parmi nous, et beaucoup se firent, comme moi, un devoir d'employer la dîme de ce qu'ils avaient pris dans sa maison à faire dire des messes pour le repos de son âme. Son corps fut enterré secrètement par deux de ses domestiques, enveloppé dans un vieux manteau qu'on leur donna par charité; mais on m'a raconté que, depuis peu de temps, on lui a élevé un somptueux monument dans la cathédrale de Lima.

CHAPITRE XVIII.

Gouvernement d'Almagro le fils. Bataille de Chupas.

Après avoir donné à la joie les premiers moments de notre délivrance, nous nous empressâmes d'envoyer dans tout le Pérou la nouvelle de ce qui s'était passé. Les partisans des Pizarro, et surtout Holguin, qui commandait à Cuzco, se soulevèrent contre nous. Nous serions venus à bout de les réduire; mais Dieu trouvait sans doute que nos péchés étaient bien grands, car il nous envoya un nouveau fléau en la personne du licencié Vaca de Castro, qui arriva d'Espagne presque au moment de la mort du marquis.

Le licencié Vaca de Castro était chargé de pleins pouvoirs de S. M. S'il était arrivé plus tôt il nous aurait sans doute fait rendre justice; mais en apprenant la mort du marquis, il se déclara contre nous, et ne voulut pas même entendre nos justifications. Comme tous les partisans des Pizarro avaient couru au devant de lui, il eut bientôt réuni une nombreuse armée. Dieu sait que nous n'avions aucune intention de nous révolter contre lui; mais Vaca de Castro n'était entouré que de gens qui lui demandaient vengeance, et nous dépeignaient comme les plus grands scélérats. Il fallut donc nous préparer à la résistance. Nous n'aurions pas même eu assez d'armes, si Mango inga, toujours fidèle à la mémoire d'Almagro, n'eût consenti à nous rendre l'artillerie et les arquebuses qui étaient tombées entre ses mains lors du siége de Cuzco. Il nous envoya également un nombre de guerriers choisis, commandés par son frère l'inga Paullo.