Part 2
Ce juif avait amené d'Espagne sa jeune fille nommée Rébecca. Comme, pour se soustraire à la sainte inquisition, Isaac, lorsqu'il habitait Séville, feignait d'être chrétien, il avait fait élever sa fille dans notre sainte loi, qu'elle avait sincèrement embrassée. Quand Isaac se fut décidé à s'établir en Afrique avec l'or dont il avait dépouillé les chrétiens par les usures, il avait ouvertement professé sa maudite loi et voulu forcer sa fille à faire de même; elle s'y était refusée, c'est pourquoi il l'accablait de mauvais traitements. Rébecca se confia à nous, et nous dit combien elle désirait se rendre en terre chrétienne, si nous voulions favoriser sa fuite. Elle ne parla ni à des niais ni à des sourds, et comme elle savait le moyen de puiser dans le coffre-fort de son père, elle nous fournit de l'argent pour gagner un homme qui devait nous attendre à la porte de la ville avec trois chevaux. Une belle nuit, quelques coups de poignard nous assurèrent du silence du père. Nous nous laissâmes couler du haut des remparts au moyen d'une corde, et en peu d'heures les pieds légers de nos chevaux nous eurent portés aux portes de Ceuta, où le valeureux D. Lope Manrique, qui y commandait au nom de Sa Majesté, nous fit la meilleure réception.
Rébecca reprit son nom chrétien d'Isabelle. Sa beauté avait touché mon coeur ainsi que celui de Maldonado; tous les deux nous voulions l'épouser, et nous étions sur le point de vider cette querelle les armes à la main, quand un pieux religieux de la Merci, qui était venu à Ceuta pour racheter des esclaves chrétiens, nous décida à remettre cette question à la décision du Ciel. Nous jetâmes les dés, et quoique j'eusse promis un cierge de trois livres à Notre-Dame d'Atocha si j'étais favorisé par le sort, ce fut Maldonado qui l'emporta. Que ma sainte patronne me pardonne les imprécations dont je la chargeai à cette occasion! Le Ciel sait mieux que les faibles hommes ce qui leur convient: Maldonado, que j'ai rencontré depuis aux Indes, m'a raconté que, peu de temps après, elle l'avait quitté, après avoir dévalisé la maison, pour suivre un renégat qui la conduisit à Fez. Ainsi, après tout, ce fut moi qui fus le gagnant: c'est pourquoi j'ai ordonné dans mon testament qu'on offrît un cierge de trois livres à Notre-Dame d'Atocha.
N'ayant plus rien à faire à Ceuta, je m'embarquai de nouveau pour Séville. Mais l'impossibilité d'y subsister me força à prendre parti dans une nouvelle expédition que l'on préparait pour le Mexique. Je m'embarquai à San-Lucar sur la _Santa-Engracia_, et environ trois mois après je débarquai à Vera-Cruz.
CHAPITRE VIII.
Arrivée de l'auteur à Mexico.
Vera-Cruz était un ramassis de quelques cabanes. D'après ce que l'on m'a raconté, elle est depuis devenue une belle ville. A notre arrivée, nous fûmes accueillis par une foule d'Espagnols qui étaient venus de différentes provinces du Mexique y chercher une occasion de s'embarquer pour l'Europe, avec les trésors qu'ils avaient gagnés à la pointe de leur épée. D'autres étaient venus acheter des marchandises pour les conduire dans l'intérieur. Tous étaient chargés d'or et d'argent; ils passaient les nuits à jouer et à boire du vin d'Espagne, dont ils étaient privés depuis long-temps, et qu'ils payaient des prix exorbitants.
Quel spectacle c'était pour moi, dans les poches de qui un réal était aussi rare qu'une perdrix dans les rues de Séville, de voir des poignées d'or qu'on ne se donnait pas la peine de compter, et de penser que dans peu de jours je pourrais en posséder autant! Toutes les marchandises que notre vaisseau avait apportées furent bientôt vendues au prix qu'il plut aux marchands de demander. Quelques jeunes filles, qui se disaient nobles et vierges, ce que la charité chrétienne m'ordonne de croire, quoiqu'elles fussent probablement plus connues des _Alcahuetas_ de Triana que du curé de leur paroisse, trouvèrent bientôt des maris. Un Père de Saint-François, qui avait acquis une grande dextérité en baptisant quelquefois dix mille Indiens dans une après-midi, eut bientôt expédié tous ces mariages. En peu de jours les navires reprirent la mer, et ceux qui ne partirent pas avec eux se remirent en route pour l'intérieur; de sorte que Vera-Cruz redevint presque désert jusqu'à l'arrivée d'une nouvelle flotte.
Le pays qui séparait Vera-Cruz de Mexico était entièrement soumis, et la route était continuellement fréquentée par les Espagnols. Nous traversâmes successivement Tlascala, dont les habitants furent les premiers qui se déclarèrent en faveur de l'illustre Fernand Cortez et qui lui restèrent toujours fidèles; Cholula, ville entièrement détruite lors de l'infâme trahison des habitants, qui avaient formé le projet de massacrer tous les Espagnols, et Otumba, illustrée par la victoire que la valeur castillanne, protégée par le glorieux apôtre saint Jacques, remporta sur la barbare furie d'une multitude innombrable de Mexicains.
Les traces du long siége qu'avait soutenu Mexico s'effaçaient rapidement; des palais comme ceux d'Espagne remplaçaient les anciennes habitations des seigneurs mexicains; une magnifique cathédrale commençait à s'élever; on avait assis les fondations sur les images de pierre qu'on avait arrachées des temples du démon. Les rues étaient remplies d'Indiens, dont les uns travaillaient à combler les canaux qui faisaient autrefois de cette ville une autre Venise, les autres apportaient de longues poutres ou traînaient d'énormes pierres. Un grand nombre succombaient à la peine; mais ils en étaient bien dédommagés, car les RR. PP. franciscains parcouraient les rues de la ville, et quand ils voyaient un Indien près d'expirer, ils versaient sur son front l'eau sainte du baptême, et l'envoyaient tout droit dans le séjour de la gloire. Combien leur sort était différent de celui des Indiens qui avaient péri pour la défense de leur fausse religion, et que les griffes du démon avaient entraînés dans les flammes de l'enfer! quelle consolation pour les propriétaires de ces magnifiques palais, pour les fondateurs de ces églises et de ces saints monastères, d'avoir été la cause du salut de tant d'âmes!
Cependant, après avoir employé quelques jours à rassasier mes yeux d'un spectacle tout nouveau pour moi, je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il n'était pas aussi facile de faire fortune à Mexico que je me l'étais imaginé. Les trésors de Montezuma étaient partagés, les commanderies étaient données, plusieurs expéditions qui avaient été tentées vers le nord avaient assez mal réussi, et, comme dit le proverbe, ceux qui avaient été chercher de la laine s'en étaient revenus tondus. Je me décidai donc à me joindre à l'illustre Don Pedro de Alvarado, qui réunissait des soldats pour aller à la conquête du Guatemala, pays situé vers le sud, et dont on vantait beaucoup les richesses.
CHAPITRE IX.
L'auteur accompagne Alvarado à la conquête du Guatemala.
Notre armée se composait de cent cavaliers, de cent cinquante fantassins dont je faisais partie, car ma pauvreté ne m'avait pas encore permis d'acheter un cheval, et de six cents Indiens alliés. Nous marchâmes pendant assez long-temps à travers des pays soumis, dont les habitants ne nous offrirent aucune résistance. Nous arrivâmes ainsi à la rivière de Michapoyat, dont les habitants d'une ville nommée Atiquipaque nous disputèrent le passage. Les Indiens n'étaient plus si faciles à vaincre qu'autrefois; ils redoutaient encore beaucoup les chevaux et les armes à feu, mais ils ne regardaient plus ces animaux comme des monstres qui vomissaient du feu et de la fumée. Notre général eut son cheval tué par un Indien, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'on parvint à le remonter dans la mêlée.
Après une rude affaire, nous pénétrâmes dans la ville, que nous trouvâmes abandonnée; nous nous y établîmes, mais les Indiens y mirent le feu pendant que nous étions livrés au sommeil, et nous assaillirent de tous les côtés. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine et après avoir perdu un assez grand nombre des nôtres que nous parvînmes à les repousser. Le lendemain, nous nous emparâmes, non sans combat, de la ville de Taxisco, et plus tard de celles de Guazacapan et de Pazaco. Notre marche était lente, car les Indiens, en parsemant la route de cailloux aigus et de pointes de flèches, étaient parvenus à estropier presque tous nos chevaux. Ce spectacle me consola de mon métier forcé de fantassin: car si je n'avais pas de cheval pour me porter, je n'en avais pas un à traîner derrière moi, comme la plupart des nôtres. Cependant notre général imagina d'envelopper les pieds des chevaux dans des morceaux de peau de cerf, qu'on renouvelait aussitôt qu'ils étaient usés, et de cette manière ils furent bientôt guéris.
Nous arrivâmes ainsi près de la grande ville de Xélaluh, sur le territoire des Indiens Quiches. Ceux-ci nous attaquèrent dans une gorge de montagne qu'on appelait alors Olintepeque, et qui, depuis cette époque, a reçu le nom indien de Xéquigel (rivière de sang). Ils combattirent toute la journée avec acharnement et en faisant rouler sur nous d'énormes quartiers de rocher, ce qui, cette fois, fit mentir le dicton que le bien nous vient d'en haut. Après une lutte acharnée, nous forçâmes le passage, et nous arrivâmes dans la ville, dont tous les habitants s'étaient réfugiés dans les bois.
Le lendemain, le roi, qui se nommait Chigniavicelut, envoya une ambassade à Alvarado pour lui demander la paix, en lui offrant une grande quantité d'or. Il l'invitait à venir le voir à Ulatlan, sa capitale. Alvarado, le croyant de bonne foi, se mit en route, mais il hésita quand il vit la situation et la force de cette ville. Située au sommet d'un rocher escarpé, on n'y pénétrait que par deux portes auxquelles conduisaient des escaliers très rapides. Les rues en étaient fort étroites et les maisons très élevées. Alvarado remarqua aussi que l'on n'apercevait ni femmes ni enfants, ce qui est un signe certain que les Indiens méditent quelque trahison. Il n'hésita donc pas à donner le signal de mettre le feu à la ville et de massacrer les habitants.
Après avoir ainsi détruit la monarchie des Quiches, Alvarado nous conduisit vers Guatemala. Le roi vint au devant de lui sur une litière couverte d'ornements d'or et de plumes brillantes. Il nous fit distribuer des vivres en abondance, tant il était joyeux de notre victoire sur les Quiches, car une haine mortelle régnait entre les deux nations. J'en raconterai la cause au chapitre suivant, telle que je l'ai apprise du cacique de Xochitl, village qui me fut donné en repartimiento[4]. Je dirai seulement ici que Don Pedro Alvarado, ayant, par une rare prudence, soupçonné la fidélité du roi de Guatemala, le fit mettre à mort. Après nous avoir partagé son trésor, il y fonda une ville espagnole sous l'invocation du glorieux apôtre saint Jacques; je fus un de ceux qui s'y établirent les premiers, et je reçus pour ma part 800 castillans d'or et le village de Xochitl. J'aurais bien fait d'y rester. Mais l'homme est un voyageur sur cette terre, et mon humeur vagabonde ne me permettait pas de tenir en place.
[4] On nomme ainsi les villages qui étaient distribués aux conquérants, et dont les habitants étaient obligés de leur payer tribut.
CHAPITRE X.
Séjour de l'auteur à Guatemala.
Selon l'usage, D. Pedro de Alvarado fit inscrire sur un registre le nom de tous ceux qui voulaient s'établir à Guatemala, et leur distribua des places pour y construire des maisons. On procéda ensuite aux élections municipales, et je fus nommé un des deux alcaldes de la nouvelle ville. Ma maison fut bientôt construite. J'avais fait venir de Xochitl quelques jeunes Indiennes pour me servir, et je profitais de quelques moments de repos pour leur enseigner la doctrine chrétienne. Elles m'avaient donné quelques enfants, et tout alla bien tant que durèrent mes huit cents castillans.
Au bout de deux ans, tout le pays fut troublé par les réformes que voulut introduire un certain Las Casas, nouvellement nommé évêque de Chiapa, qui, armé d'un décret royal, voulait enlever les Indiens à ceux qui les avaient gagnés au prix de leur sang. Pour la moindre chose on commença à faire des procès aux conquérants. Si un Indien avait été frappé d'un coup d'épée dans un moment de colère, ou s'il succombait en portant des fardeaux ou en exploitant les mines, on commençait contre le propriétaire des poursuites qui le ruinaient. La place n'était plus tenable.
Ces coquins d'Indiens avaient découvert que c'était l'or et l'argent qui nous attiraient dans leur pays. Loin de s'empresser de nous l'apporter comme autrefois, ils le cachaient dans les endroits les plus inaccessibles; on ne trouvait plus rien. Tout cela me dégoûta. Vers la même époque, le bruit se répandit que Pizarro venait de découvrir dans le sud un pays très riche. Alvarado réunissait des troupes pour prendre part à cette conquête. Je vendis tout ce que je possédais à un camarade qui avait ramassé une quantité d'or à la conquête du pays des Zutugils, et je me joignis à cette vaillante troupe.
Voici comment le vieux cacique de Xochitl me raconta, avant mon départ du Guatemala, l'histoire de la querelle qui existait entre le roi de ce pays et celui des Quiches quand les Espagnols y arrivèrent. Ce cacique, nommé Ahbop, était un grand sorcier; il savait se changer en tigre et en serpent pour parcourir les forêts et découvrir des trésors. Mais, avec la malignité de sa race, il n'a jamais voulu me les faire connaître, et a fini par pousser la méchanceté jusqu'à mourir sous les coups plutôt que de me les révéler. Dans les commencements, je le traitais bien, pour tâcher de le prendre par la douceur, et ce fut alors qu'il me raconta cette histoire.
Le roi de Guatemala avait une fille jeune et belle, qui était prêtresse de leurs dieux, et par conséquent sorcière. Le démon lui avait enseigné l'art de se changer en toutes sortes d'oiseaux. Elle prenait souvent la forme d'un quetzal[5], et allait voltiger aux environs de la ville. Le roi des Quiches, qui était aussi magicien, prit la forme d'un aigle, et profita d'une de ses excursions pour l'enlever et la transporter dans sa capitale, où il la plaça au nombre de ses femmes. Le roi de Guatemala, outré de cet affront, leva une grande armée pour marcher contre lui; mais il ne put le vaincre, et c'était de là que datait l'inimitié entre les deux nations. C'est ainsi que la puissance de Dieu se rit des oeuvres du démon. Car ce fut cette querelle qui prépara la voie à nos conquêtes. On peut même dire qu'elle les annonça, car l'aigle est le symbole de notre invincible empereur, et le quetzal peut être regardé comme celui du Mexique.
[5] Oiseaux d'un vert doré, des plumes duquel les Mexicains faisaient leurs plus beaux ornements.
Je dirai aussi quelques mots d'une aventure qui arriva à un soldat nommé Roldan. Celui-ci avait trouvé dans le pillage d'un temple une grande plaque d'or qui pesait plusieurs milliers de castillans. Forcé de partir pour une autre expédition, et ne voulant pas la confier à sa femme, qu'il connaissait pour très dépensière, il imagina de la noircir et de la jeter dans un coin, pensant qu'on la prendrait pour un morceau de métal sans valeur. Quelque temps après, l'évêque, voulant faire fondre des cloches pour la nouvelle église, envoya de maison en maison, pour demander des morceaux de cuivre inutiles. Cette femme aperçut cette plaque, et la jeta dans le panier du quêteur; elle fut comprise dans la fonte, qui réussit parfaitement bien. C'est même à ce mélange considérable d'or qu'on attribue le son brillant de cette cloche.
Quand le soldat fut revenu de son expédition, et qu'il ne trouva plus sa plaque, jugez de sa colère. Sa femme sait probablement mieux que moi les preuves qu'il en donna. Il voulut réclamer, mais il aurait fallu refondre toute la cloche, et l'évêque, appuyé en cela par le gouverneur, lui déclara que ce qui avait été donné à Dieu ne pouvait être repris. Peut-être en aurait-il pris son parti; mais qui a le mal a encore la raillerie. Dès qu'on sonnait la cloche, tout le monde lui disait: Roldan, entends-tu ton or. Il n'y avait pas jusqu'aux petits garçons qui ne courussent après lui dans les rues en répétant ces paroles. Il en conçut un tel dépit, qu'il ne voulut pas rester au Guatemala, et partit avec nous pour le Pérou, dans l'espérance de refaire la fortune qu'il avait perdue.
CHAPITRE XI.
Expédition de Pedro d'Aharado au Pérou.
Alvarado avait obtenu de l'empereur le gouvernement de tous les pays qu'il pourrait découvrir au Pérou, et qui ne faisaient pas déjà partie du gouvernement de Pizarro. Il s'embarqua avec sa troupe, qui se composait de 500 hommes, dont près de la moitié avaient des chevaux. Nous touchâmes d'abord à Nicaragua, pour y prendre des renforts. Après avoir débarqué à Puerto-Viejo, nous nous dirigeâmes vers Quito à travers un pays inconnu. Quelquefois nous rencontrions des villages, où nous nous procurions d'abondantes provisions de vivres; quelquefois aussi nous en étions réduits aux herbes et aux racines que nous trouvions dans les forêts.
A mesure que nous avancions, le pays devenait plus sauvage et plus montagneux. Nous marchâmes même pendant plusieurs heures sur de la cendre chaude, provenant de l'éruption d'un volcan voisin, dont pendant la nuit nous apercevions le feu, et qui semblait une des bouches de l'enfer. Nous arrivâmes enfin dans des montagnes couvertes de neige. Les Indiens, qui nous servaient de guides et de porteurs, succombaient par troupes à la rigueur du climat, et, ce qui fut bien plus funeste, nos chevaux ne tardèrent pas à éprouver le même sort. Nous savions bien que nous pourrions remplacer nos Indiens aussitôt que nous arriverions dans un pays habité, mais la perte des chevaux était irréparable. La descente fut encore plus pénible que la montée. Nous étions obligés de nous laisser glisser sur la neige, et malheur à celui qui déviait de la bonne route: il allait se perdre dans des précipices sans fond.
Quand nous fûmes arrivés à Pasi, au bas de la Cordillière, notre général passa sa troupe en revue, et l'on trouva que près de cent Espagnols et presque tous les chevaux avaient péri. Après nous être reposés pendant quelque temps, nous nous remîmes en marche, et nous découvrîmes, à quelques lieues de là, en approchant d'Ambato, des traces de chevaux qui nous apprirent que nous approchions d'un endroit occupé par les Espagnols. En effet, nous rencontrâmes peu après quelques cavaliers, qui cherchèrent d'abord à nous échapper; mais on réussit à leur couper le chemin; ils furent pris et conduits à Alvarado. D'après ce qu'ils lui racontèrent, Diego d'Almagro, qui venait de conquérir le royaume de Quito, avait appris sa venue par les Indiens, et, ne sachant à qui il avait affaire, il avait abandonné sa nouvelle conquête pour marcher au devant de lui. L'armée d'Almagro était campée à Rio-Bamba, à trois ou quatre lieues de là.
Les deux chefs se mirent en communication, mais ils ne pouvaient tomber d'accord sur les limites de leur gouvernement. Plusieurs fois ils furent sur le point d'en venir aux mains, et rien n'aurait pu empêcher une solution sanglante, si de bons religieux de saint François, qui se trouvaient dans les deux armées, ne fussent intervenus. La troupe d'Almagro était moins nombreuse que la nôtre, car il n'avait que 250 hommes. Mais ceux-ci étaient résolus à défendre jusqu'à la dernière goutte de leur sang le fruit de leur conquête, tandis que les nôtres étaient tout disposés à s'arranger avec eux, pourvu qu'on nous fît de bons avantages. Alvarado n'était pas non plus sans inquiétude sur la manière dont il serait jugé en Espagne s'il enlevait à ses compatriotes une province déjà soumise, et qui peut-être serait perdue par sa faute.
Grâce à l'intervention des bons Pères, les deux chefs conclurent un traité, par lequel Alvarado vendit à Almagro sa flotte, son armée et ses provisions de guerre et de bouche, moyennant la somme de 120,000 castillans d'or, en s'engageant par serment à repartir pour son gouvernement de Guatemala, et à ne jamais remettre les pieds au Pérou. Il fut stipulé également que chacun de ses soldats recevrait une certaine somme et serait traité comme les soldats d'Almagro, pour le partage du butin que l'on ferait à l'avenir. La nouvelle de cet accord fut reçue avec acclamation par les deux armées, qui se mêlèrent et se régalèrent ensemble. Les soldats d'Almagro se firent un plaisir de partager avec nous les vivres et les Indiennes qu'ils avaient en abondance. Ils avaient surtout de grands troupeaux d'une espèce de petits chameaux qu'on nomme dans le pays _lamas_; tout cela était en si grande quantité, qu'on eût eu facilement, pour un cheval, cent _lamas_ ou cent jeunes Indiennes. Les premiers avaient l'avantage de trouver partout leur nourriture et d'en fournir à l'armée. Quant aux autres, lorsque personne n'en voulait plus, on les chassait du camp, après les avoir baptisées, ce à quoi les religieux de Saint-François se montraient fort zélés. Mais c'était un grand tort, selon moi: car une fois livrées à elles-mêmes, elles devaient retomber dans leur idolâtrie; tandis que, si on les eût mises à mort aussitôt après leur baptême, elles eussent été tout droit dans le séjour des anges. J'en fis la proposition à Almagro; mais, par une pitié mal placée, celui-ci ne voulut pas y consentir.
CHAPITRE XII.
Diverses expéditions au Pérou.
La première expédition à laquelle je pris part fut celle que Sebastien de Benalcazar fut chargé de diriger contre le cacique Ruminahui, qui, après la mort d'Atahualpa, s'était fait proclamer roi dans la province de Quito. Ce barbare, avant de nous livrer bataille, fit massacrer les femmes et les enfants, et nous attaqua ensuite comme un furieux, à la tête de sa troupe. Nous en fîmes un grand carnage, et Ruminahui, blessé, tomba entre nos mains avec plusieurs des principaux chefs. On avait surtout recommandé de le prendre vivant, parce que lui seul connaissait l'endroit où avaient été cachés les trésors de l'inga. Mais, avec la malice ordinaire aux Indiens, il aima mieux se laisser brûler à petit feu que de rien avouer.
Ne voulant pas prendre part à une expédition que Benalcazar voulait conduire vers le nord, je me rendis auprès de Pizarro, qui venait de fonder la ville de Los Reyes, qu'on appelle aujourd'hui Lima. Il venait d'y faire proclamer inga Mango, fils de Huaynacapac, au grand contentement des Indiens, qu'il espérait par là gouverner plus facilement; mais il ne tarda pas à reconnaître qu'il s'était trompé: ce fantôme de roi entretenait chez eux le désir de se rendre indépendants, ce qui obligea Pizarro à s'en débarrasser. On ne peut se figurer la quantité d'or et d'argent qui se trouvait alors entre les mains des Espagnols; aussi l'employaient-ils aux usages les plus vils. Ils allaient jusqu'à en fabriquer des marmites et à en ferrer les chevaux. L'un d'eux, qui avait eu pour sa part le soleil en or qui décorait le grand temple de Cuzco, le joua et le perdit en une seule nuit; aussi disait-on de lui: Il a trouvé moyen de perdre le soleil avant qu'il fût levé. Je ne puis retenir mes larmes quand, dans ma pauvre résidence de Jaen, où j'ai bien de la peine à vivre, je pense à tous les trésors que j'ai dissipés. Il me suffirait d'en avoir la centième partie pour adoucir le peu de jours qui me restent à vivre, et léguer à ma paroisse une somme suffisante pour tirer mon âme du purgatoire. Mais je place toute ma confiance dans l'intercession de Notre-Dame d'Atocha, ma sainte patronne. La reine des anges me tiendra compte, je l'espère, du sang que j'ai versé pour la propagation de notre sainte foi catholique.