Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot

Part 9

Chapter 93,748 wordsPublic domain

Avant la fin de la semaine suivante, j'avais mangé du python comme les autres, nous en avions surpris un dans un marécage où il se croyait bien en sûreté. Ce n'est pas mauvais; mais l'antilope qu'il avait dans l'estomac vaut mieux: la chair est plus fondante et plus tendre.

Nous rentrions chez nous aux premiers rayons du soleil, lorsque de grands cris mirent la colonie en émoi; les soldats levèrent la tête, ouvrirent leurs mandibules et se préparèrent au combat. C'était inutile... Nous vîmes de loin une demi-douzaine de nègres yoloffs qui poussaient de grandes clameurs en contemplant le squelette du python. L'un d'eux se baissa pour toucher un des os et montrer aux autres que c'était tout ce qui restait d'un repas récent. Tous regardaient avec inquiétude autour d'eux, et bientôt, apercevant nos soldats qui marchaient vers eux en troupe compacte, ils prirent la fuite aussi vite que leurs jambes purent les porter.

Ils avaient disparu dans le bois lorsque nous reprîmes notre route. Sur ces entrefaites, un Cynocéphale vint sentir le squelette du serpent. Nous étions encore assez près de celui-ci pour qu'une cinquantaine de nos soldats, toujours disposés à l'attaque, sautassent sur lui en s'attachant aux poils de ses pattes... Ce fut par un bond effroyable que l'animal manifesta sa terreur.

Monter à l'arbre voisin fut l'affaire d'un instant. Sur la plus prochaine branche il s'assit, s'épluchant et essayant de détacher nos intrépides soldats des longs poils auxquels ils adhéraient... Il les croquait à belles dents... Bientôt un rugissement de douleur nous annonça que nos braves, suivant l'épine dorsale, comme ils savaient le faire, et par conséquent marchant doucement à l'abri des pattes, étaient arrivés à la tête.

Bientôt les yeux furent envahis, attaqués... Le Cynocéphale bondissait, fou furieux, à travers les arbres. Tout à coup il tomba... Il était aveugle!... A ce moment, des escouades de mouches accoururent à la curée au secours des premiers assaillants: la lutte fut affreuse; mais, une heure après, le malheureux singe, mort, servait de pâture à toute la colonne grouillant sur sa dépouille...

Telles étaient nos victoires.

Je restai longtemps chez mes nouveaux amis, et j'avoue que je n'ai jamais vu meilleur peuple et partagé plus nobles sentiments. C'était avec un touchant ensemble que nous exécutions les expéditions les plus dangereuses; mais ces insectes admirables sont tellement bien doués, qu'ils réussissent dans tout ce qu'ils entreprennent. Combien de fois n'avons-nous pas mangé des ignames, ces immenses et succulents lézards, surpris pendant leur sommeil et envahis de toutes parts avant qu'ils aient pu seulement savoir d'où leur vient semblable aventure.

Jamais, je le répète, je ne rencontrai plus riche organisation. La vitalité, chez les _Anommas_, est incroyable. Je veux en donner une preuve, car j'ai assisté à l'expérience, cachée sous une feuille au-dessus de la tête des opérateurs.

Ces opérateurs étaient trois jeunes Français, que des nègres des environs avaient amenés près de nous, et qui se saisirent tout d'abord d'une demi-douzaine de nos plus gros soldats qu'ils purent rencontrer.

--Ami! regarde donc celle-ci, dit l'un d'eux en me montrant à son compagnon; si ce n'était pas absurde, on dirait une fourmi rouge de notre pays.

--C'est vrai. Une Polyergue roussâtre...

--Bah! c'est une anomalie. Il n'y a pas de fourmis de France au milieu de l'Afrique!

--Qui sait?...

--Prends-la, nous verrons bien...

Je me dissimulai vivement derrière deux jeunes soldats et me faufilai vers de grandes herbes--car en ce moment j'étais auprès d'eux à terre--d'où je gagnai un arbre touffu et vins me placer en observation au-dessus de leur tête.

--Je ne puis la trouver. Quel malheur!

--C'est une vraie découverte, mon ami, que tu as manquée là!

--Satanée fourmi, va!...

Et, d'un coup de scalpel, frappé dans un moment de mauvais humeur, il tranche la tête d'une des plus grosses fourmis-chasseresses!

Puis, sans penser précisément à ce qu'il faisait, il présenta le bout de son doigt à cette tête coupée. Aussitôt celle-ci ouvre ses mandibules et pince le doigt si fortement, qu'un filet de sang en jaillit immédiatement...

--Quelle rude organisation, ami! fit le pincé.

--C'est magnifique de vitalité. Quels ganglions!

--Attends! mais elle continue son travail et me fait un mal horrible! C'est comme si j'avais un paquet d'aiguilles animées me traversant le doigt!

--Patience! courage, au nom de la science, que nous voyions...

--Cela t'est bien aisé à dire! aïe!...

--Stoïque, mon ami; tu dois l'être! Il faut sacrifier à la déesse que nous servons jusqu'au sang inclusivement. A la science!!!

Puis, riant tous deux, ils étudièrent les manœuvres de la tête coupée, je compris alors que le blessé n'était pas sans souffrir. Les pointes des mandibules avaient facilement traversé l'épiderme; maintenant, la tête retira partiellement une mandibule, et la piquant plus perpendiculairement, pénétra plus avant, puis recommença le même manège avec l'autre, donnant à chaque coup, à sa mandibule, une direction plus verticale, blessant et coupant plus loin et plus profondément. On aurait dit, non une tête coupée, mais un soldat complet, jouissant de toutes ses forces et en possession de toutes les parties de son corps.

Les expériences de ces gens durèrent longtemps. Ils exploraient le pays aux alentours; moi, je m'amusais à les suivre. Plusieurs de mes braves compagnons y perdirent la vie, ne sachant ni se dissimuler à temps ni se sauver assez vite. Il ne faut pas se confier trop à ses forces. Trente-six heures après le coup de scalpel, la tête coupée n'était pas morte. Le corps a vécu plus longtemps encore, quarante-huit heures, si je me le rappelle bien.

Comment admettre, d'un autre côté, l'expérience qu'ils firent, que des insectes à vie si tenace étaient, en moins de deux minutes, tués par un rayon de soleil tombant librement sur eux?

Ces fourmis sont d'ailleurs de rudes travailleurs. Un beau jour, une poule du village vint mourir dans les environs de notre demeure. Elle fut bientôt signalée, et une escouade fut désignée pour aller la dépecer. Je m'y joignis. Commençant à la base du bec, les ouvrières se mirent à arracher les plumes une à une, la dépouillant ainsi rapidement par la tête, puis par le cou, et enfin tout le corps. C'était évidemment une tâche très dure, parce que mes braves amis ne possèdent pas une force suffisante pour faire comme les hommes et arracher les plumes d'un seul coup; il leur fallut les ronger toutes par la racine.

Enfin, en s'y mettant à plusieurs reprises d'abord, à beaucoup ensuite, la besogne marcha encore assez vite; les plumes tombèrent et furent emportées les unes après les autres. Déjà les soldats s'apprêtaient à dépecer le corps en morceaux pour en faciliter le transport à la fourmilière, lorsque les nègres, compagnons de nos jeunes savants, s'aperçurent de ce qui se passait. Ces pillards rôdeurs s'emparèrent naturellement de notre poule. Les uns prétendirent que la fourmi chasseresse leur était venue souvent manger assez de volailles dans leur village pour qu'ils lui rendissent la pareille une fois par hasard. Les autres assurèrent que cette poule était un fétiche offert aux fourmis et, par conséquent, qu'il était urgent de le leur enlever pour qu'elles ne l'abîmassent pas!...

Bref! nous ne mangeâmes pas la poule!

Je suivais toujours en amateur mes jeunes compatriotes, et c'est en leur compagnie que je fis connaissance avec une autre _Anomma_, qui ressemblait tellement à mes bons amis que j'y fus un moment trompée. On l'appelle l'_Anomma Burgmeisteri_. Elle est d'un noir profond et luisant; on dirait un diablotin! Les plus grosses portent souvent une légère teinte rouge. Toutes ont une énorme tête, égale au tiers de leur longueur totale. Je comprends une tête semblable, car il fallait une masse cubique énorme pour attacher des muscles capables de mouvoir des mandibules aussi gigantesques que les leurs. Ces armes, très courtes, se croisent l'une sur l'autre en se fermant. Cela offre un grand inconvénient, à mon avis; c'est que l'insecte est pris par ses mandibules s'il ne veut ou ne peut les rouvrir. Mort même, sa tête ne lâche pas la bouchée qu'elle tient. Chaque mandibule porte, en outre, une dent centrale qui va rejoindre celle d'en face lorsque les pointes sont croisées; double moyen de mordre!

J'ai encore rencontré une troisième espèce, l'_Anomma rubella_, plus petite et rouge plus ou moins brun. Chez toutes, les pattes sont grêles, mais d'une force de préhension extraordinaire. Chez aucun soldat, on ne trouve vestige d'yeux extérieurs; même sous le microscope, on ne trouve pas la plus légère indication d'organes visuels. Cependant, comme l'enveloppe cornée de la tête est assez transparente pour laisser voir, à travers, l'articulation des mâchoires quand on l'éclaire vivement, il est possible que l'insecte possède quelque sens de la vue qui lui fasse distinguer au moins le jour de la nuit.

Ces fourmis sont d'une hardiesse que rien ne trouble. Ordinairement le feu fait peur à tous les animaux, ceux-ci ne s'en effraient aucunement. Si vous les agacez avec un charbon incandescent, ils s'élancent sur lui, et leurs mandibules grillent et grésillent en serrant la surface brûlante... mais elles ne lâchent pas!

Quant à l'eau, elles s'en soucient fort peu. J'ai vu des expériences qui prouvent que, laissées douze heures dans l'eau, elles reviennent à elles et courent, au bout de quelques instants, aussi lestement qu'avant. Des blessures qui tueraient tout autre animal, n'ont pas même pour effet, chez elles, d'altérer leur vigueur. Elles forment même un peuple privilégié!

Nous passions, le lendemain, dans un bois touffu, quand une exclamation frappa mes oreilles:

--Sapristi! s'écria un de nos jeunes Français en sautant comme un cabri affolé.

--Qu'as-tu donc? Es-tu frappé de la danse de Saint-Guy?...

--Viens m'aider, malheureux! au lieu de rire... A mon secours, mes amis!... Aïe!!...

--Mais qu'est-ce enfin?

--Vous ne voyez pas que je suis inondé de fourmis?... Aïe! aïe!!... Mais, venez donc à mon secours!...

--Ah! ah! dit l'un en s'approchant et cueillant une fourmi sur le dos de son ami, c'est l'_Œcophylla virescens_!!...

--Que le diable t'emporte!... Qu'est-ce que cela me fait? Arrache, emporte... je brûle!!...

Tous les deux se mirent à débarrasser leur infortuné camarade, qui était littéralement couvert de fourmis vertes qu'il écrasait, qu'il poursuivait avec acharnement.

--Où est le nid?

--Qu'en sais-je?...

--Écoutons... Tiens! l'entends-tu? on dirait le bruit de la pluie tombant sur les feuilles...

--Eh bien! qu'est-ce que cela me fait?

--Ingrat!... c'est le bruit que font, parce que tu les as dérangées, les compagnes de celles qui t'ont si bien accommodé le cou, les épaules et le visage...

--J'entends. Où est le nid?...

--Tu ne le vois pas au milieu des feuilles?... Il a suffi que tu les heurtes en passant pour que les propriétaires t'envoient instamment un véritable essaim des leurs.

--Attends un peu!!...

Et voilà notre jeune homme qui, armé de pierres, commence l'assaut du nid. Ce fut un feu roulant de projectiles qui frappèrent la boule si bien construite et l'envoyèrent rouler à vingt pas. Nid et fourmis firent la culbute ensemble...

Un des compagnons courut, par un détour, vers le nid gisant, le roula encore quelque temps par terre, au moyen d'un bâton, puis, quand il le crut vide et abandonné, il le ramassa sans danger. C'est vraiment une curieuse et intéressante construction. Il est gros comme la tête et formé de feuilles coupées par les fourmis et mâchées par elles jusqu'à ce qu'elles forment une pâte grossière à peu près semblable à celle que font, en France, les guêpes et les frelons; excepté que la matière est verte au lieu d'être grise, composée de fibres ligneuses.

--Pour l'exemple, je le garde, celui-là, dit le jeune homme.

--Qu'en-veux tu faire?

--Ce sera un souvenir!

Et prenant un crayon, il écrivit dessus:

_Ceci est la boîte à poudre De mon ami Louis Souvenez-vous-en!_

Et il plaça, en riant, le nid dans son sac.

Je le perdis de vue dans le bois, et revins au logis.

XVIII

L'INONDATION, LA CHAINE, LA BOULE.--NAUFRAGE.

Nous avons été plus loin ensemble que je ne le supposais. M'orientant de mon mieux, je revenais tout droit vers notre belle fourmilière, lorsque je rencontrai un endroit désert, montagneux, aride, dans lequel je devais courir les plus grands dangers. Il s'agissait de ne pas traverser une vallée au fond de laquelle, au milieu d'un beau bois de Dattiers roniers, je _sentais_ un marigot ou un ruisseau.

Mon odorat me guidait aussi bien que mes yeux, qui me montraient un fourré de bambous d'une force prodigieuse passant dans un endroit très humide, ainsi qu'on pouvait en juger par les herbes devenant de plus en plus touffues et inextricables à mesure qu'on approchait. Je dus remonter et traverser le terrain aride au milieu des pierres et des ardoises: çà et là quelques Baobabs dont les énormes fruits pendaient au milieu de feuilles rares et luisantes.

Je cherchai au pied si les animaux n'auraient pas fait tomber quelques-uns de ces fruits renfermant une farine sucrée et acide qui nous plaît beaucoup. Les hommes la mêlent à du lait et en forment un remède contre la dyssenterie, si commune en ces pays. Le matin j'avais vu les Yoloffs de Cayor se servir de lallo pour assaisonner le couscous de mes amis les Français, j'avais reconnu que ce lallo était de la feuille de Baobab, tout simplement séchée et finement filée. Le Baobab sert à tout en ce pays, même à fournir des fils d'une belle couleur.

Je trouvai facilement mon dîner au milieu de tous les débris accumulés sous les arbres par les singes et les perroquets. Puis, reprenant courage, je traversai une partie de la forêt, et, avant le soir, je me reposais au milieu de mes parents d'adoption.

J'étais là comme auprès de la lande de Pora, jamais je ne me trouvai mieux hors de mon pays natal.

Depuis quelque temps le ciel se couvrait de gros nuages noirs, le jour semblait obscurci, affaibli, gris; mes compagnons exultaient; ce bon jour doux et voilé ne les aveuglait pas comme la splendeur équatoriale des journées ordinaires: le soleil les avait quittés, c'est tout ce qu'ils demandaient. Aussi, une activité fébrile régnait dans la fourmilière. On travaillait partout: non seulement on nettoyait, mais on agrandissait les immenses souterrains déjà existants, et l'on formait une ville inférieure d'une énorme étendue.

Tout à coup, la pluie se mit à tomber, épaisse, serrée, continue. On aurait dit une nappe d'eau enveloppant la campagne. Jamais je n'avais rien vu de semblable. En France, une pareille pluie ne se produit jamais qu'au sein d'un orage violent: ici, rien de semblable, elle tombait droite, tranquille, comme si elle ne devait plus cesser. Et, en effet, elle ne cessait plus...

Au bout de deux jours, les chemins parmi les feuilles sèches et les herbes étaient impraticables pour nous; plus moyen de sortir. Et la pluie tombait toujours!...

Un matin, nous étions réunis en foule sur la grande place de la ville souterraine, moi, fort ennuyé de cette détention déjà longue et qui ne semblait pas près de prendre fin, lorsqu'un soldat éclaireur, comme on en envoyait constamment à la maraude, entra au galop et s'écria:

--Sauve qui peut!

--Quoi? qu'est-ce? qu'y a-t-il?...

--L'eau arrive!... nous allons être inondés!.....

Ce fut un moment de confusion et de panique indescriptible: je me rapprochai de mes amis et leur demandai:

--Que fait-on en cas semblable?

--Mon cher, on fait comme on peut... cela dépend de la marche que prend l'eau... Allons voir ensemble!...

Nous sortîmes, mais déjà l'ordre était rétabli parmi les ouvriers par les soldats. La colonie se formait en une colonne profonde: chacun arrivait et gagnait son rang, sans confusion, avec une prestesse et une intelligence incroyables.

La fourmilière-ville avait été bâtie, avec une très grande habileté, sur une petite éminence suffisante pour parer au danger d'une inondation. Les chasseresses n'en étaient point à leur première épreuve, et tout dénotait, dans leur sang-froid et leur activité, qu'elles avaient moyen de sortir de cette horrible position. Sans plus perdre de temps, mon ami et moi, nous gagnâmes le bord de l'eau qui coulait rapidement devant nous; nous suivîmes cette rivière improvisée, et il nous fut bientôt aisé de reconnaître qu'elle formait deux bras entourant absolument notre colline comme une île et se rejoignant au-dessous d'elle.

Toute retraite nous était fermée!

Nous avions mis quatre heures à faire le périple de notre îlot, et nous revenions à notre point de départ, lorsqu'un flot de fourmis sortit de terre à la hâte, criant:

--L'eau monte!... elle filtre à présent dans les magasins du bas!

--Quel malheur! nos provisions!.....

--La famine pour l'hiver...

--Courage, enfant! cria mon ami, une chasseresse de cœur ne se décourage jamais!... Prends confiance, nous allons vous faire un pont!

--Un pont? lui dis-je en l'interrompant; et avec quoi?

--Avec nous, donc!

--Que dites-vous? Je ne vous comprends pas...

--Vous allez voir. Venez avec moi, vous allez nous aider...

--Volontiers.

Et je la suivis.

Un bon nombre de soldats étaient réunis et discutaient vivement, comme pour élucider une question délicate. Tout à coup le calme se fit, et une voix commanda tout haut:

--Rendez-vous à la liane du caoutchouc! c'est le meilleur endroit.

Toute la troupe marcha vers le point de l'îlot que l'on désignait de cette manière. La même voix commanda encore:

--Ouvriers! soyez prêts à passer le pont que nous allons établir sans retard. Il faut fuir devant l'inondation. A la manœuvre!!!.....

Je suivis mon ami, et bientôt nous fûmes arrivés au pied d'un caoutchouc après lequel s'enroulait une liane dont les nombreuses branches retombaient comme celles d'un saule pleureur, et, par le fait, traversaient presque entièrement le courant d'eau qui s'était formé et nous entourait. L'endroit me semblait singulièrement choisi: c'était en amont; et l'eau, en s'y distribuant à droite et à gauche, s'y refoulait et prenait une rapidité terrible.

--Suivez-moi, mouches, et faites ce que vous me verrez faire!

Tous les deux nous escaladons la liane, suivis de près par toute la bande de soldats et par le peuple en longue colonne serrée, mais marchant d'un pas tranquille et sans se presser. C'était admirable d'ordre et de discipline intelligente. Bientôt notre conducteur trouva la branche qu'il cherchait: c'était la plus longue et nous redescendions lentement par la liane qui en pendait. Une fois en bas, nous nous trouvions à deux mètres environ de l'eau... Comment sauter?...

Un soldat vint à côté de moi et, se cramponnant fortement, non à la dernière feuille, mais à l'extrémité de la branche parfaitement choisie sur le bois déjà solide, il laissa pendre ses longues jambes étendues de toute leur longueur. Un second passa sur son corps avec précaution, s'accrocha à ses jambes et laissa pendre les siennes; puis un autre; puis dix se suspendirent ainsi, les uns aux autres. J'étais dans l'admiration!...

La chaîne s'allongeait toujours; le point d'attachement avait été renforcé de quatre autres soldats énormes: bientôt elle toucha l'eau... cela ne suffisait pas encore. Le vent soulevait de temps en temps la liane et la poussait vers la rive opposée avec la grappe de chasseresses qui la prolongeait.

Un des plus robustes soldats avait pris la dernière place, la plus exposée, la plus dangereuse... Solidement cramponné par les jambes de derrière à la dernière place, il tendait ses pattes de devant et ses énormes mandibules en avant, s'efforçant, à chaque oscillation que le vent lui imprime, de happer quelque objet au passage... Vingt fois il manque son coup, mais enfin il saisit une longue herbe...

En un clin d'œil, dix fourmis de la bande étaient accrochées à l'herbe, la chaîne était solidement fermée, le pont était fait... Le peuple des travailleurs commence à passer, s'écoulant à côté de moi. J'étais redescendu sur la terre ferme et m'occupais à considérer une autre escouade de soldats qui avait choisi l'autre extrémité de l'île en aval pour établir la passerelle: ici, c'était le contraire de l'amont. Autant l'eau arrivait rapide et furieuse en haut, autant elle était calme et profonde en bas. On eût dit un petit lac.

Comment passer? L'arbre le plus rapproché du bord et dont les branches s'étendaient le plus loin était bien mince: un simple rejet qui se penchait, comme en renferment tous les bois du monde. La chaîne était déjà faite. J'observai de nouveau comment allaient s'y prendre les derniers suspendus en l'absence du vent qui plutôt repoussait la chaîne à l'intérieur. Ah! le génie admirable de ces admirables insectes est grand! Jamais je n'ai rien vu exécuter d'aussi simple, d'aussi hardi!!...

Près de la surface de l'eau, la dernière attachée étendit ses grandes pattes en les écartant: elle était pendue par ses mandibules. Une seconde se plaça à côté d'elle, puis deux en avant, puis trois, puis quatre et toujours quatre, soutenues toutes sur l'eau par leur suspension à la branche et leurs grandes pattes qui ne se mouillent point. Alors, le flot des ouvriers passe, mais un à un, peu à peu, de manière à ne pas faire enfoncer les soldats dévoués qui composaient le radeau. J'y passai moi-même et j'avoue que j'eus un peu peur sur ce pont singulièrement branlant; mais en se cramponnant bien, il présentait toute la sécurité nécessaire.

En quelques heures tout le peuple passa et s'étendit en longue colonne brune au travers du bois: les flancs étaient guidés et éclairés par de vaillants soldats. Avant de quitter la rive opposée à notre fourmilière, je jetai un coup d'œil en arrière: l'eau gagnait, gagnait... Les travaux les plus profonds étaient sous l'eau; quelques fourmis même avaient été surprises et noyées... Je vois leurs cadavres tournoyer dans le torrent!!...

La pluie tombait toujours! Nous entendions distinctement les grognements des Hippopotames du fleuve voisin, qui se réjouissaient évidemment d'un temps si agréable pour eux, en ce qu'il allait étendre leur domaine sur tout le pays.

Nous n'étions pas les seuls à fuir devant l'inondation. De toutes parts les animaux les plus différents fuyaient tous dans le même sens... et l'eau grondait et envahissait de plus en plus la terre. Enfin, un flot vint qui déborda du fleuve par une nappe énorme... ce fut comme un torrent qui emportait tout sur son passage...

Alors j'assistai à un admirable spectacle.

On voulut bien m'admettre à prendre part au salut commun et j'en aurai, toute ma vie, une éternelle reconnaissance à mon amie.

Toutes les fourmis chasseresses étaient montées sur les plus hautes herbes, sur les plus hauts arbres et toutes montaient à la file. Arrivée en haut, une fourmi se cramponnait par les mandibules; puis, à ses membres et à son corps se cramponnaient les petits, les faibles, les ouvriers, jusqu'à ce que l'ensemble formât une boule de la grosseur d'une pomme. A l'extérieur sont les forts et les soldats. Je fus compris au nombre des petits et mis à l'intérieur. Je portais et j'étais portée: la manière dont nous étions entrelacés est tellement ingénieuse que l'effort est insignifiant et que l'on peut tenir très longtemps cette position sans ressentir une fatigue capable de vous faire lâcher.

Au signal donné, dès que la boule fut assez grosse, la première fourmi lâcha prise, et l'eau montant toujours nous nous trouvâmes à flot, roulant au milieu des courants du grand fleuve débordé.