Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot

Part 7

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--Je répète: plus d'une douzaine de mètres de diamètre, et vous avez estimé sa hauteur à soixante centimètres. Avouez, vous qui connaissez les hommes, que leurs plus puissants efforts en bâtisse sont vraiment bien insignifiants si vous les comparez à la taille des architectes.

--C'est vrai, mais comment ceux-ci font-ils?

--Ah! jeune étranger, c'est là le grand secret! Tout provient de la division du travail, érigée en loi que personne ne transgresse! Ces guerriers, que vous voyez passer et qui viennent de recueillir et de chercher les feuilles, ne les placeront pas, ils se contenteront de les jeter sur le sol, laissant à des relais de travailleurs spéciaux le soin de les placer dans un ordre convenable. Ceux-ci s'en saisissent, les arrangent, puis une autre escouade vient les couvrir de petites pelotes de terre, et cela tellement vite, qu'en très peu de temps les feuilles sont cachées sous cet endroit et solidement attachées.

--Cette construction me rappelle celle des Termites.

--Avec cette différence capitale, que le travail est inverse...

--Comment cela?

--Sans doute, les Termites bâtissant beaucoup plus sur le sol qu'ils ne creusent. La Saüba, au contraire, fouit beaucoup plus qu'elle ne bâtit. Ce que vous voyez saillir ici n'est qu'une très faible partie des travaux énormes qui ont été accomplis au-dessous... Vous les visiterez.

--Comment appelle-t-on cette fourmi en langage savant?

--_Æcodome cephalotes._

--Ah!...

Souvent, en langage vulgaire, on lui donne le nom de Fourmi parasol. En patois des sauvages du pays, on dit _Coustrie_. La population de chaque phalanstère est divisée en trois castes d'habitants parfaitement distinctes: les Ailés, les Grosses Têtes ou soldats, car on les appelle souvent ainsi, et les Travailleurs ordinaires. Selon moi, les Grosses Têtes doivent se subdiviser en deux classes encore: les Têtes douces et les Têtes rudes; les premiers portant un casque corné, transparent, poli, tandis que les têtes des seconds sont opaques et couvertes de poils.

--Et que font ces Grosses Têtes?...

--Jamais elles ne travaillent ostensiblement. Elles surveillent les ouvriers, surtout les Têtes polies, qui ne font rien par elles-mêmes et se promènent auprès des autres.

--Ce sont des soldats, tout comme chez les Termites, fis-je, je connais ça!...

--Mon cher ami, vous ne connaissez rien du tout. Elles n'ont même pas d'aiguillon. Bien plus, si on les taquine, elles ne semblent pas s'en inquiéter ni s'en apercevoir.

--Ce n'est pas possible!...

--Cela est ainsi. Mais il y a plus et mieux encore, car la variété des Têtes polies a certainement un emploi encore bien plus difficile à deviner. Voici ce que j'ai vu. Si nous coupions, comme je l'ai vu faire à des hommes explorateurs, il y a quelque temps, la tête d'une de ces buttes que nous voyons fraîchement bâties et garnies d'une couverture des feuilles que nous connaissons, nous trouverions, au-dessous, un large puits cylindrique s'étendant à plus de soixante centimètres de profondeur. Si nous y enfonçons une baguette d'au moins un mètre cinquante centimètres, nous pourrons la faire entrer dans les galeries latérales sans en rencontrer l'extrémité; mais, alors, les manifestations des habitants se prononceront. Un certain nombre d'individus colossaux arrivent lentement le long des parois polies du puits. Ce sont des Têtes rudes. Leur front est couvert de poils, ils ont, au milieu, un petit ocelle ou œil simple tout à fait différent, comme structure, des yeux composés ordinaires que nous portons tous des deux côtés de notre tête.

--Je n'ai jamais rien vu de pareil.

--Je le crois bien. Non seulement cet œil frontal n'existe pas chez les autres ouvriers Saüba, mais il ne se trouve chez aucune autre espèce de fourmi connue! Rien n'est plus frappant, comme spectacle, que de voir ces étranges créatures émergeant lentement, comme des spectres, de l'obscurité du puits, et apparaissant au jour comme les cyclopes de la fable homérique.

--Peste! Double-Épine, mon amie, mais vous avez des lettres!...

--Ne vous en déplaise! j'ai été élevée au collège des Pères jésuites de Para et je ne suis devenue campagnarde que par une suite de malheurs dont la bizarrerie égale l'intensité!...

--Je vous plains beaucoup. Oui, beaucoup! mais... nos Grosses Têtes...

--Vos Grosses Têtes crépues ont cela d'inexplicable pour moi, qu'on ne les voit jamais que dans les circonstances que je viens de vous raconter. Quelles peuvent être leurs fonctions spéciales? Jamais elles ne sortent. Sont-elles destinées à être les gardes du corps de la reine? Sont-ce, en plus modeste emploi, des simples sergents de ville? des surveillants de la voirie publique?... Tout est possible chez un peuple aussi avancé! Il ne faudrait pas croire, pauvre fourmi française, que les rues ou galeries souterraines de nos peuples américains ressemblent aux taupinières que vous édifiez! Elles sont si vastes, ici, elles sont si compliquées, que les explorateurs dont je vous ai parlé, et dont j'ai suivi tous les travaux par curiosité, ont renoncé à les explorer complètement. Ils y auraient usé leur vie!

--Vous plaisantez?...

--Si peu, que je les ai vus souffler de la fumée de soufre dans une fourmilière semblable à celle-ci, et que nous avons suivi la fumée sortant à soixante-dix mètres de distance.

--Pourquoi attaquait-on ainsi les pauvres bêtes?...

--Parce qu'elles s'étaient rendues coupables de dégâts considérables en perçant l'endiguement de vastes réservoirs et faisaient ainsi écouler toute l'eau avant que le dommage ait pu être conjuré.

--Savez-vous, chère Double-Épine, comment sont les Saüba ailées?

--Oui, mais vous ne les verrez pas maintenant. Elles ne sortent de la fourmilière qu'en janvier et février. Elles sont tout à fait différentes des ouvriers et des soldats; leur corps rond les fait ressembler beaucoup à des abeilles; leur couleur est plus foncée. Elles sortent par légions de la fourmilière et, parmi cette légion, quelques rares individus seulement survivent à la fin du jour, car les oiseaux des environs se sont donné rendez-vous pour attaquer et dévorer les membres de cette colonie ailée, ainsi que tous les animaux insectivores du pays. Les femelles sont d'ailleurs de fort gros insectes, qui ont bien trois centimètres les ailes ouvertes; les mâles sont plus petits.

Quant à la mère-femelle, la Reine, si vous voulez, elle ressemble beaucoup à une reine de Termites. Vous ne pourrez la voir, ma chère, car elle ne quitte jamais sa case à l'intérieur, la mieux défendue de la fourmilière, et ce n'est pas chose aisée de la trouver. Cependant je l'ai vue, dans le bouleversement auquel j'ai assisté, parce que les ravageurs l'ont cherchée et enfin découverte. Elle reste, même après la perte de ses ailes, de beaucoup la plus grosse de la colonie.

Ceux qui survivent au massacre général des Ailés se préparent eux-mêmes à fonder une nouvelle colonie; ils y parviennent toujours, pour un certain nombre; et ils sont si prolifiques, que, en dépit de l'énorme destruction qui a frappé les individus ailés, ceux auxquels seuls est départie la tâche de la reproduction, ils chassent l'homme de ses possessions, et que celui-ci se montre absolument incapable de vaincre ces terribles ennemis, qui sapent et détruisent ses travaux!

XIV

TAMANOIR ET PUMA.--MORT DE DOUBLE-ÉPINE.

Nous causions ainsi toutes deux, jouissant de la délicieuse tranquillité du soir qui se faisait, et qui, dans ces contrées, est court, mais délicieux après les ardeurs de la journée, lorsque notre attention fut éveillée par un pas lent et lourd qui retentissait parmi les feuilles sèches.

--Un tamanoir!... Cachez-vous!... me dit précipitamment Double-Épine.

Et, joignant l'exemple à l'avertissement, elle se blottit sous une feuille, parmi les herbes. J'en fis autant.

--Qu'avez-vous donc? lui demandai-je alors tout bas.

--Ce que j'ai, malheureux? Mais voici que s'approche le plus grand et le plus terrible ennemi de notre race.

--Ce gros animal?

--Oui. C'est le fourmilier-tamanoir.

--Eh bien, qu'est-ce que cela me fait?

--Cela vous fait que cette espèce d'ours ne se nourrit que de fourmis, pas d'autre chose. Jugez ce qu'il en consomme! C'est un gouffre... Au surplus, s'il ne vous voit ou ne vous sent pas, vous pouvez assister à la représentation de ce qu'il sait faire, car il ne vient pas pour autre chose par ici que pour attaquer le nid des Saüba.

--Vous croyez?...

--Dieu merci!... Taisons-nous, il va passer... Dieu veuille qu'il ne nous devine pas et ne nous darde pas un coup de langue!... Il nous enlèverait comme des mouches...

--Allons donc! vous plaisantez... Un si gros animal ramasserait deux fourmis sur sa route! Cela me semble peu probable.

--Hélas! hélas! cela n'est pourtant que trop vrai, et celle-ci est une femelle; elle porte son petit sur son dos... Si le petit nous devine, il nous dardera aussi... Pour Dieu, bavard, taisez-vous.

La pauvre Double-Épine tremblait comme une feuille à la brise...

En ce moment, le monstre passait tout près de nous. J'avançai la tête entre deux feuilles et je ne le vis que trop bien, car il faillit m'écraser avec une de ses mains. J'appelle ainsi ses membres de devant; ce ne sont pas des pattes. Il a de si grands ongles, qu'il est obligé de les reployer en dedans de sa main en fermant les doigts et de marcher sur le côté et le dos de cette main; aussi a-t-il l'air gauche et maladroit.

--Patience, me souffla Double-Épine, qui voyait ce que j'examinais curieusement, patience; vous verrez comment il s'en servira tout à l'heure.

Maintenant que la bête était passée, je me relevai et pus l'étudier à mon aise. C'était un animal haut comme un fort chien, mais plus massif de corps, terminé en avant par une petite tête en pointe, et en arrière par une énorme queue redressée sur le dos en panache. Ce qui me frappa, c'est que son poil, brun noirâtre un peu grivelé de blanc, est très court sur la tête et sur le museau, mais va toujours en augmentant vers la queue, où il est long, grossier et rude comme celui du sanglier. Ce poil forme une sorte de crinière à laquelle se tenait cramponné le petit sur le dos de sa mère. Quant aux poils de la queue, ils sont gros, épais, très secs, aplatis; on dirait de l'herbe brune.

Le tamanoir se balançait d'une jambe sur l'autre, d'un mouvement paresseux; il allait droit aux Saüba. A mesure qu'il s'éloignait, Double-Épine sortait de sa cachette, se montrait et reprenait son assurance. Nous voilà bientôt en haut de deux herbes ployantes, dominant le théâtre et attendant ce qui pouvait arriver.

Cependant le tamanoir s'était mis à l'œuvre. On eût dit que la fourmilière des Saüba entrait en ébullition: à l'intérieur il se faisait un tel mouvement que l'on entendait un bruissement semblable à un tonnerre lointain. Qui donc avait averti les pauvres fourmis de la présence de leur ennemi?... L'instinct? L'odeur?... Quelques éclaireurs entrés brusquement?...

Tout à coup le monstre s'accroupit au centre de la clairière; et, faisant briller ses longues griffes au clair de la lune, il en frappe brusquement la croûte composée de terre et de feuilles que nous avions vu bâtir et qui était déjà devenue très dure. Bientôt une ouverture est pratiquée; car, à chaque coup de patte, les éclats de la toiture volent au loin.

En ce moment, une valeureuse troupe de Saüba jaillit par l'ouverture de leur maison. Je voyais les Grosses Têtes, les soldats et les ouvriers, ceux-ci apportant des pelotes de terre et des feuilles découpées pour réparer le dommage.

Mais l'agresseur s'était couché tranquillement sur le ventre, son petit était descendu et s'était allongé à ses côtés; puis tous deux avaient fait sortir, par le bout de leur museau, une langue énorme de cinquante à soixante centimètres de long, grosse comme le doigt d'un homme, et l'avaient promenée au milieu de la foule... Cette langue perfide est enduite d'une salive collante, et toutes les fourmis qu'elle touche y restent attachées... Lorsqu'elle est noire de proies, l'animal la rentre dans sa bouche et avale, sans les mâcher, toutes les fourmis qu'il a rapportées. Cela fait, il recommence, balayant la surface d'attaque et emportant tout dans un même repas. Le petit balayait d'aussi bon courage que sa mère....

Il y avait vraiment quelque chose d'horrible et de satanique dans ce carnage systématique et silencieux, qui s'exécutait là, devant nous, avec une précision automatique et menaçait de durer longtemps. Effectivement, les deux monstres ne se pressèrent pas...

Lorsque les travailleurs de la colonie comprirent à qui ils avaient affaire, ils ne se montrèrent plus sur la brèche. Alors le tamanoir, enfonçant son long groin dans l'ouverture, plongeait sa langue dans les couloirs, les chambres, les étages, emportant tous les habitants et les remontant dans sa bouche.

Ce fut un carnage sans miséricorde. Après un premier trou, les fourmis s'étant retirées au fond de leur retraite, la mère alla pratiquer une autre brèche à quelques pas, plus près du bord de la clairière, et, appelant son petit par un grognement significatif, elle le plaça au bon endroit et revint vers sa première ouverture, dont sa langue plus longue atteignait mieux le fond.

A ce moment, un nouvel arrivant déboucha dans la grande clairière. Il arrivait à pas de loup--on ferait mieux de dire à pas de chat--aucun bruit n'avait signalé sa présence; mais, en apercevant le tamanoir si bien occupé, il s'arrêta, s'allongea sur le sol et y demeura immobile comme le chat qui va fondre sur la souris qu'il guette. Il était tout près de nous: je voyais sa grosse langue rouge passer sur ses babines noires et un affreux rictus découvrait de longues canines blanches qui luisaient aux rayons de la lune... Ses yeux fauves semblaient briller comme des flammes....

Pauvre mère! gare à ton petit!... C'est là que vise le puma!...

Tout à coup, un double mouvement s'exécute à la fois; avec une rapidité que j'aurais été loin de soupçonner chez l'indolent fourmilier, d'un coup de patte la mère saisit le petit et le ramène à elle; en un clin d'œil, il est à cheval sous sa grande queue retroussée qui le cache à tous les regards... En même temps, le puma bondissait et tombait à la place que le jeune tamanoir venait de quitter.

Un peu déconvenu de cette aventure, le félin resta une seconde immobile, indécis, s'apprêtant à prendre son élan vers la mère. Ce moment avait suffi pour que celle-ci se dressât debout et s'acculât contre un arbre... Alors nous vîmes ses ongles énormes se détendre, se séparer et, semblables à des couteaux menaçants, se diriger vers son adversaire.

Évidemment le puma avait faim. Il s'élança...

Rapide comme l'éclair, la patte du tamanoir se referma sur lui, par une _calotte_ gigantesque, et le renversa roulant à quatre pattes, le flanc ouvert et baignant dans son sang... Alors, avant que le chat eût pu se relever, la mère arriva sur lui, de ses deux mains lui étreignit la gorge qu'elle traversa de ses ongles entrelacés... Malgré les coups de griffes que le puma distribuait à droite et à gauche, mais qui portaient dans la longue toison rude; malgré quelques morsures, elle tint bon et, en cinq minutes, le félin était mort...

Nous prêtions la plus grande attention à ce drame sauvage, et nous étions bien loin de penser que nous allions courir, de son fait, un péril extrême...

Voici ce qui arriva:

Au moment où la mère tamanoir sentit entre ses pattes le puma qui mourait, elle entr'ouvrit ses griffes, les sortant des chairs avec beaucoup de peine, et, repoussant d'un coup violent son ennemi mourant, elle l'envoya rouler à l'extrémité opposé de la clairière. Hélas! ce fut justement de notre côté! Arrivant, comme une masse irrésistible, sur nos herbes qu'il choque, nous tombons d'une grande hauteur et, au même instant, la vilaine bête roule sur nous...

Ce fut une terrible souffrance! A chaque tressaillement que l'agonie imprimait au puma, nous sentions aussi la vie nous quitter; son poids énorme nous brisait les membres... Quant à moi, je sentais craquer mes os, et, sans le hasard providentiel qui me fit tomber entre deux tiges de paille dure, comme en produit ce pays-là, j'étais arrivé à la fin de ma vie et de mes aventures.

Hélas! comment nous tirer de cette affreuse position? Que faire? Comment sortir de là?...

Je me sentais mourir: adieu, France! adieu, ma patrie!...

O bonheur! dans une dernière convulsion, le puma roula quelques centimètres plus bas...

Un rayon de lumière vint nous caresser!

Cependant, incapable de remuer, je demeurai là toute la nuit, sans forces et sans courage... Au matin, je me relève un peu, et, qu'est-ce que je vois, arrivant comme des nuées?... des insectes de toutes couleurs, tous avides à la curée!... Il y avait là des nécrophores qui tondaient déjà les poils du puma et en faisaient des boules pour enfermer leurs œufs; il y avait des fourmis en quantité et d'espèces les plus différentes, des mouches énormes venant pondre sur les lèvres et les narines... Que sais-je?...

Effrayé par tout ce brouhaha, je me relevai tant bien que mal et, tout gémissant de mes contusions, j'essayai de me retirer un peu à l'écart.

--Double-Épine!...

Rien ne répondit!...

--Double-Épine où es-tu?... pauvre compagnon!...

Un faible gémissement se fait entendre à dix pas de moi... On dirait un écho lointain...

J'y cours, autant que mes douleurs le permettent, et quel triste spectacle se présente à mes yeux!... Saisie entre la masse du puma et une poutre sur laquelle elle est tombée, ma pauvre Double-Épine a les reins brisés...

Je m'approchai, lui apportant mes consolations et lui offrant mes soins; elle ouvre péniblement les yeux et me dit:

--Étranger... merci de tes soins... ma vie est terminée... va!... je me sens mourir... Je retourne au centre du grand tout, vers celui qui a créé tous les êtres. Sois heureux... et si tu veux m'en croire, fuis ce pays maudit où la vie n'est qu'un combat sous toutes les formes, de nuit comme de jour. Fuis...

Elle laissa tomber sa tête et mourut...

Je restai abattu à côté d'elle, me répétant ses dernières paroles:

--Fuir, dit-elle. Fuir!... Mais par où?... et comment?...

Je cherchai à retrouver et, par suite, à recommencer à l'envers le chemin que nous avions fait ensemble pour arriver aux Saübas; et j'y parvins assez bien pour retrouver les jardins de la ville. Ce fut pour moi, je l'avoue, une véritable satisfaction que de sortir du _mato virgem_, de la forêt vierge. Il y a trop d'animaux là dedans, grouillant, dévorant, sautant, gisant, piaillant, beuglant... que sais-je? C'est un enfer tout simplement pour une pauvre fourmi amie du confort et de la vie de _far-niente_.

XV

LE RAPIDE.--LES MOISSONNEUSES.

--Assez de Brésil! nous y laisserions notre peau... Allons nous-en!!!...

Telle fut la résolution que je pris un beau matin, lorsque les forces me furent revenues. J'avais encore, je l'avoue, une jambe qui ne fonctionnait qu'avec un peu de peine; je pensais que le repos de la traversée me serait salutaire, joint à une bonne nourriture qui ne manque pas pour nous sur les bateaux.

Je m'acheminai donc vers le port.

Il y avait loin, bien loin... La distance, jointe à la souffrance, me faisait voir tout en noir; j'étais bien triste et bien découragé; le chemin me semblait interminable... Heureusement, j'avisai à la porte d'une _vanda_ ou auberge, sur la route, une charrette grossière chargée de sacs de sucre et arrêtée là tandis que l'attelage mangeait... L'occasion était tentante. Mais, si la charrette n'allait pas au port?... comment en sortir et me retrouver?...

--Au petit bonheur! me dis-je. Où voulez-vous qu'on mène du sucre, en ce pays, sinon à un magasin pour l'embarquer?...

Et sur cette belle conclusion je me hissai à grand'peine sur les roues pleines de la voiture et, de là, m'introduisis entre les sacs au moyen d'une courroie qui, par bonheur, pendait près de l'essieu. A peine en sûreté, je m'endormis...

Le bonheur me conduisait. Lorsque je m'éveillai, le lendemain matin, des hommes déchargeaient le sucre sur le port. Je n'eus que le temps de descendre à terre et de me cacher dans un énorme tas de cornes de bœuf qui attendait son embarquement pour Paris.

--Quel bonheur! Je reverrai la France. Je la traverserai en partie pour revoir ma lande chérie... O mon Dieu! je vous remercie!...

Ainsi tout était décidé: je partais pour la France; j'avais lu sur une belle pancarte en haut du tas:

LE RAPIDE _en partance pour Paris_

Mais j'avais négligé une ligne imprimée en petits caractères qui portait ceci:

_en touchant à la Havane et au Texas_.

C'était un service nouveau de petits bateaux qui avaient résolu le problème de tenir bien la mer et de remonter la Seine pour arriver ainsi à Paris sans transbordement. Nous partions donc pour une course qu'on pourrait appeler «le grand cabotage du Para au fond du golfe du Mexique».

Tout cela, je ne l'appris que lorsque nous fûmes partis et en pleine mer. Je n'avais aucun moyen d'échapper à ma destinée, je me résignai. Cela me fut d'autant plus facile que je n'avais pas quitté mon tas de cornes, dans lequel je trouvais le vivre et le couvert. J'y étais d'autant mieux que, la nourriture y étant d'une abondance exceptionnelle, les blattes elles-mêmes--il y en avait quelques milliers!--ne se donnaient pas la peine de chasser aux fourmis. Ventre plein est bon enfant!

Quant aux rats, je n'avais rien à craindre d'eux, et Dieu sait si nous en avions une république!

Un mois après nous étions à quai à San-Felipe, au grand ébahissement des habitants, qui ne se lassaient point de visiter le petit navire parisien. Cela me gênait beaucoup, parce que je craignais, en m'aventurant sur la passerelle, d'être écrasé. Une nuit, cependant, je pris mon courage à deux pattes et passai le pont aussi rapidement que possible. Tout resta calme autour de moi.

Je me dirigeai alors par la première rue qui se présenta à moi. Elle était droite comme un I, et cependant, il me fallut près de deux jours de marche continue pour sortir de la ville. Dans cet espace de temps, la nourriture ne me manqua pas: elle abonde dans ce pays, où tous les détritus des maisons sont jetés dans les rues. Celles-ci sont malheureusement hantées par trop d'oiseaux!...

Une fois dans la campagne, je respirai un peu plus librement; l'espace était devant moi et je craignais beaucoup moins d'y rencontrer un bec ouvert pour me servir de tombeau.

Ici, le pays, à perte de vue, était couvert de forêts immenses, composées de pins, de cyprès et de chênes: c'est plat comme la main, et entrecoupé de ruisseaux, de rivières, de bayoux qui gênent extrêmement la marche des fourmis et devraient bien être modifiés. Autour de la ville, de belles plantations de coton, de tabac, de canne à sucre et de maïs. J'avoue que les larmes me sont venues aux yeux en retrouvant çà et là quelques champs de blé qui me rappelaient la patrie.

J'errais au hasard lorsque je tombai sur les travaux d'une fourmi qui me rappela immédiatement la Saüba et qui doit être sa cousine. Jamais je n'ai vu travaux plus extraordinaires, mieux entendus et plus solides. Ce sont de véritables constructions à demeure, ce sont des villes qui durent, sans interruption, plus de vingt ans. Il ne faut donc pas trop s'étonner si les constructeurs y mettent les soins nécessaires.

Ce sont de grosses fourmis brunâtres, d'aspect assez rébarbatif, aux mouvements brusques et peu polis; de vraies campagnardes. Celles que je trouvai habitaient déjà depuis bien des années dans un des nombreux vergers qui sont établis assez loin des maisons pour la culture de la pêche. Il y avait là une butte assez élevée, formée en partie par un large banc de roches. J'étais monté là-haut par curiosité pour voir d'un peu plus loin en ce pays plat, sans me douter que j'allais y découvrir un des plus beaux spectacles qu'on puisse désirer: des fourmis cultivant la terre!