Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot

Part 6

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Certains naturalistes ont pensé que cette fourmi, soi-disant aveugle, pouvait bien posséder des organes de vision, et que le chapeau corné de sa tête était assez transparent pour laisser passer la lumière, non très vivement, mais de manière à ce que ces insectes puissent distinguer au moins le jour de la nuit, la lumière de l'obscurité.

Cette hypothèse peut être exacte, mais nous n'en savons rien au vrai. Quoi qu'il en soit, j'estime que le sens du toucher leur est d'un secours beaucoup plus appréciable que celui de la vue pour se guider dans les méandres de leurs habitations.

Rien n'est plus aisé que de s'emparer, chez l'espèce qui nous occupe, des officiers à grosses têtes. Il suffit de briser la galerie en quelque endroit. Aussitôt qu'un rayon inattendu de lumière se glisse dans l'intérieur, on voit arriver lentement les officiers et soldats, balançant à droite et à gauche leur grosse tête, et ouvrant leurs puissantes mâchoires d'un air de menace silencieuse. Si on ne les tracasse pas davantage, une fois les dégâts constatés--je ne dis pas vus--ils rentrent dans leur galerie, les ouvriers arrivent et, en un moment, une pièce est mise et le dégât réparé.

--Dans tout cela, mon ami, une conclusion me frappe. Il y a déjà longtemps que nous étudions ensemble les fourmis; eh bien! toutes, même les plus habiles, décèlent une grande infériorité vis-à-vis des abeilles, et je dirai plus, vis-à-vis de la presque totalité des mouches bâtisseuses.

--Et laquelle, s'il te plaît?

--Laquelle! Le manque de grandiose et de simplicité. La fourmi est compliquée dans sa bâtisse; elle manque d'architecture. Jamais elle n'atteindra à la sublime hauteur de l'adoption de l'hexagone régulier pour les alvéoles des ruches! Tous ses travaux, souterrains ou extérieurs, sont répartis sans ordre; avec expédient, j'en conviens, mais sans art!...

--Il y a certainement du vrai dans ce que tu dis; mais es-tu certain d'avoir le droit de dire: sans art?... N'est-ce point: avec un autre art, qu'il faudrait dire?...

--Tais-toi! Tes fourmis ne sont que des replâtreuses et non des créatrices!

J'écoutais attentivement tout ce que disaient les jeunes gens, Urbain m'apporta une abondante provende... Mais j'étais prisonnière!...

XII

LA FUITE.--DOUBLE-ÉPINE.

Amour sacré de la liberté, inspire-moi!...

Fuir était devenu un vrai cauchemar la nuit, une idée fixe le jour. Fuir... mais comment?

Je tournais dans ma prison de cristal comme pour y chercher une issue, alors que je savais mieux que personne qu'elle était hermétiquement close.

La réflexion vint avec la fatigue des jambes. Que faut-il pour fuir? Sortir. Pour sortir? Être à portée d'enjamber le bord du compotier. Pour être à portée du bord? Il faut y monter. Pour y monter? Il faut se construire une échelle ou un chemin... Je le construirai!

Une fois ma résolution prise, je travaillai avec cette ardeur patiente, cette ténacité contenue qui fait la force du prisonnier. Je ne pouvais plus, raisonnablement, compter sur un oubli, sur une inadvertance semblable à celle qui m'avait permis, sur le vaisseau, de ne pas mourir de faim. On n'a pas deux fois une pareille chance! Et d'ailleurs, le capitaine, qui avait été à bord, avait examiné son compotier pour s'assurer de mon identité et, ayant trouvé le couvercle mal fermé, avait tout deviné: ma fuite devant la mort, mes craintes dans la campagne et mon retour... un peu forcé... à lui.

Pour éviter une seconde escapade, toutes les fois qu'il ouvrait la porte pour me donner des provisions, il prenait bien soin de remettre le couvercle dans sa rainure.

Comment donc faire?

Je ne pouvais lui échapper que par surprise, au moment où il enlèverait le couvercle. Mais, évidemment, il fallait lui donner confiance.

A partir de ce moment, je fus résolu. Tout ce que je pus rassembler de débris de fruits, de sable que j'apportais, fut par moi soigneusement cimenté, attaché l'un à l'autre. J'eus bien du mal. Je n'étais pas fait pour cette besogne d'esclave, moi, un soldat! Mais la nécessité a courbé d'aussi grands cœurs que le mien sous son joug! Cette pensée me soutenait; aussi, je travaillais avec courage. Urbain semblait marcher au-devant de mes désirs, en m'apportant certaines noix du pays dont les fruits me causaient un grand plaisir. Les coquilles s'accumulaient dans ma prison: le capitaine, un jour, voulut en retirer une partie. Je m'y attendais. Il vit qu'elles étaient cimentées entre elles, cela l'intrigua longtemps; il chercha à comprendre quel était mon but, puis, curieux de voir ce que je ferais, il referma le bocal d'un air satisfait.

Je respirai allégrement... De ce jour j'entrevis la délivrance!...

Peu à peu mon échelle s'élevait sous la forme d'une sorte de talus très abrupt et rempli de cavités ménagées avec beaucoup de soin par moi, pour former des marches ou échelons. J'atteignis bientôt les bords du vase, et déjà j'avais monté et descendu plusieurs fois mon escalier par la courbe choisie... J'étais sûr de ne pas me tromper.

Ce n'était pas tout encore. Il fallait inspirer au bon Urbain la sécurité la plus absolue. Pour cela, toutes les fois qu'il approchait de ma table, je sortais ostensiblement de ma fortification et venais au-devant de lui sur un endroit saillant, où je demeurais absolument immobile. L'excellent homme crut bientôt que je venais ainsi au-devant de lui par amitié, il me comblait de friandises. Je mangeais le moins possible pour ne pas m'alourdir. Moi, j'avais besoin de toute mon énergie.

Un matin je me crus assez sûr de moi-même pour tenter une dernière et suprême épreuve: voir la porte ouverte et ne pas fuir!

Il me fallait rendre mon maître absolument confiant. Il enleva le couvercle et fut un peu étonné de me trouver immobile tout en haut de ma construction, au bord du verre. Un moment il fut sur le point de replacer précipitamment le couvercle, mais je ne bougeai point... il reprit confiance. Il posa le couvercle sur la table, m'examina beaucoup de tout près en silence: une larme même--je le crois--roula dans ses yeux au souvenir de la patrie absente et tomba sur ses moustaches.

Et moi, je ne voyais que la liberté, que je touchais du doigt.

Mais j'affrontais le supplice: désormais j'étais fort! A bientôt!

Urbain me donna du sucre, un peu de miel dans une coquille de noix, quelques fibres de viande, referma le couvercle, soupira en se détournant et, perdu dans ses souvenirs, se promena longtemps silencieux autour de mon bocal et de son bureau.

Pendant ce temps, jouant toujours mon rôle, je ne me hâtai point de quitter mon poste au bord du verre, pour bien montrer à mon geôlier que tout endroit m'était indifférent et que l'amitié seule me retiendrait bien près de lui. Il le crut... Deux fois, trois fois, il me trouva au faîte de mon rocher factice et laissa longtemps le couvercle sur la table, tandis qu'il me contemplait et s'efforçait de comprendre quel pouvait avoir été le but de ces travaux gigantesques.

A travers les parois transparentes de ma prison, j'avais soigneusement étudié la topographie des alentours, car désormais elle était d'une haute importance pour la réussite de mon projet. Au moment où je tomberais en m'élançant du haut de la tour, Urbain porterait précipitamment la main vers moi pour me reprendre, c'est évident... Si je ne suis mort ou blessé, il faut déjouer ce premier danger. Je ne puis le faire qu'en me jetant brusquement derrière le pied du compotier. Urbain ne me poursuivra pas de la main gauche, il ne sait pas s'en servir... On dirait que c'est la mode, chez les hommes, de sacrifier une main et presque tout un côté du corps par immobilisation!... Ah! si mon geôlier venait toujours m'ouvrir en se plaçant du même côté de la table, j'aurais construit mon promontoire à sa gauche; mais il vient tantôt--comme il le dit--à tribord, tantôt à bâbord. Enfin, s'il vient par tribord, je suis à sa gauche, le bocal le gêne pour me saisir... j'ai des chances.

Une fois manqué, je me cache.

Où?... je n'en sais rien, mais quelque part, n'importe où... Il faut que je disparaisse, ne fût-ce que cinq minutes... Il faut qu'Urbain me perde de vue; puis, tout à coup, je repartirai au grand galop dans la direction de la fenêtre, à ma droite, gagnant la porte, qu'il laisse ordinairement ouverte. De là, l'escalier; de là... O bonheur! je suis sauvé!

Tout se passa comme je l'avais prévu.

Mon cher capitaine y aida de tout son pouvoir en m'abordant à tribord. Je lui glissai comme un éclair entre les doigts, qu'il avança beaucoup trop tard. J'avais eu le temps de reprendre mes sens après une terrible chute... Pas de membres cassés, des contusions douloureuses seulement. Sans perdre un instant, je me traînai sous des bibelots qui formaient un fouillis sur son bureau. Là je compris immédiatement que j'étais presque en sûreté.

Tandis qu'il déplaçait tous ces objets avec précaution, l'un après l'autre, craignant de me blesser, je me reposai, je repris des forces et, m'esquivant derrière ces objets, j'arrivai au bord de la table sans qu'il m'eût aperçu... Il regardait ailleurs... et moi, je ne faisais aucun bruit. Je descendis par un pied.

J'étais dans l'escalier qu'il cherchait encore sous son bureau. O bonheur ineffable, j'étais libre!

J'avais une telle peur d'être repris que, d'une traite, je sortis même du jardin, me jetant dans la campagne, et entrai dans un bois voisin.

Ce bois, je l'ai appris depuis, n'était que l'entrée d'une véritable forêt vierge s'étendant à des distances énormes dans l'intérieur du pays. J'aurais pu y marcher des années sans jamais en voir la fin. J'ai bien vu des pays, mais jamais, depuis ce jour, je ne me suis trouvé au milieu d'une telle quantité d'espèces de mes semblables! Il en grouillait de tous côtés et toutes n'étaient point d'une rencontre agréable. Comme je ne suis pas moi-même très patient, je me rappelai mon surnom d'Hercule, et distribuai à droite et à gauche quelques coups de dent bien appliqués qui me valurent un repos relatif.

Ce qui me surprenait au plus haut point, c'était la grosseur de fruits singuliers que semblaient produire certains buissons évidemment trop faibles pour les supporter sur une de leurs branches. De deux choses l'une: ou il fallait que ce fruit globulaire fût d'une excessive légèreté, ou il devait être supporté par plusieurs branches à la fois. J'étais arrêté, le nez en l'air, cherchant à me rendre compte de cette bizarrerie, quand une voix retentit à côté de moi et me dit:

--Camarade, vous bayez aux corneilles? Faites attention, ce n'est pas sain dans ce pays-ci.

Je tournai les yeux vers mon avertisseur charitable: c'était une fourmi comme moi, mais armée de deux épines pointues, relevées, qui lui donnaient une singulière figure.

--Merci, camarade, lui dis-je.

--Que regardez-vous aussi attentivement là-haut?

--Ces fruits singuliers qui pendent.

--Ça, des fruits?... Vous êtes donc étranger à ce pays, que vous ne connaissez pas les nids de plusieurs de nos pareilles?

--Oui, je vous l'avoue. Je suis né bien loin d'ici.

--Bah!... Vous avez l'air d'une bonne créature... Venez avec moi, je vous présenterai à mes amis et, du moins, pour cette nuit, vous ne manquerez pas de gîte, ce qui est dangereux, croyez-moi, dans les forêts vierges.

--Merci, cousine... Par où passe-t-on?

--Suivez-moi, et faites attention de ne pas vous casser le cou!

Elle marcha devant moi dans un sentier à peine frayé et se dirigea vers un buisson sous lequel elle passa; puis, trouvant un pied de liane inclinée et à écorce rugueuse, elle s'avança là-dessus avec autant de confiance que si elle eût marché sur un pont solide, tandis que la liane se balançait sous nos pieds comme une escarpolette. Je la suivais de mon mieux, mais à distance, car j'avais toujours peur, quand elle se retournait brusquement pour me parler ou voir si je venais, de recevoir ses épines dans les flancs.

Nous montâmes ainsi à une hauteur effrayante: au moins à cinq mètres du sol. Ce beau chemin nous amena à la porte d'un de ces nids que, d'en bas, je prenais pour des fruits, et qui étaient des globes composés avec des filaments soyeux enveloppant le péricarpe des fruits du cotonnier, un bel arbre que les savants ont nommé le _Bombax ceiba_. A première vue, le nid de mon amie ressemblait à de l'amadou de mon pays: c'était aussi doux et aussi moelleux que la chair du champignon lorsqu'elle est préparée par les hommes.

Je fus parfaitement reçu par les compagnons de ma Double-Épine; malheureusement la place n'était pas abondante dans leur nid, et à chaque instant je recevais des atteintes de leurs piquants, lesquelles ne me faisaient pas toujours rire et menaçaient de me rendre semblable à une écumoire dans un avenir très prochain. Enfin, je réussis à me blottir dans un coin et j'y passai la nuit dans une grande tranquillité.

Dès le jour, mon amie m'éveilla et m'emmena avec elle à la découverte. Le premier objet que j'aperçus fut, sur un grand arbre en face de nous, un énorme tonneau placé entre les grosses branches, mais beaucoup plus haut que nous.

--Qu'est-ce encore que cela? demandai-je à ma compagne.

--C'est le nid d'une espèce de notre grande famille, dont les individus sont aussi nombreux que les étoiles du ciel.

--Comme chez nous!

--Regardez encore autour de nous, vous allez apercevoir d'autres nids aussi bien faits que les nôtres. Tenez, là-bas, vers le milieu de ce palmier, sur les épines, voici deux espèces différentes. Les hommes ont appelé l'une la fourmi de Kibry (_Myrmica Kibrii_), du nom de celui qui l'a distinguée le premier, et la seconde, _Formica merdicola_, en français fourmi bâtissant d'excréments.

--Oh!...

--Ma bonne, c'est la vérité. Toutes deux, entendez-vous bien, construisent, avec des excréments d'herbivores, ces boules que vous voyez accrochées aux arbres. Elles choisissent ces matières parce que ce sont, en quelque sorte, de véritables hachis de tiges d'herbes, amollies par la digestion, et parce qu'elles ont les mâchoires trop faibles pour couper les matériaux qui leur seraient nécessaires. Et puis...

--Quoi... vous vous arrêtez?

--Oui. Il n'est pas bien de dire du mal de son voisin.

--Oh! entre nous.

--C'est vrai, cela ne tire pas à conséquence. Allons, je vous avouerai que je les crois trop peu intelligentes pour savoir construire comme nous.

--C'est bien possible.

--Vous voyez, elles emploient le crottin de cheval; leur nid est tout près du sol. Vous en verrez d'autres qu'elles bâtissent sur les tiges des roseaux avec la même matière. C'est leur goût, soit!

Nous étions arrivés au sol sur ces entrefaites, et mon amie me conduisit à certains fruits très succulents tombés sous l'arbre qui les produisait. En passant je vis, dans le voisinage, des espèces de champignons sans queue, des sortes d'éponges, de... je ne sais quoi, posé sur le sol, au milieu des feuilles sèches.

--Qu'est-ce que cela? demandai-je à ma compagne.

--C'est encore le nid de nos cousines, et, qui plus est, d'une espèce qui, comme moi, porte deux épines aiguës.

--Merci, fis-je en moi-même, voilà un voisinage bien agréable... Je crois que je tombe ici de fièvre en chaud mal. Vraiment, dis-je tout haut pour la faire causer.

--Oui. Celle-ci se nomme la _Polyrachis hispinosa_, et certainement rien ne ressemble moins à une fourmilière que le nid qu'elle fait.

--C'est vrai! si les éponges poussaient dans les bois, j'affirmerais que nous en avons là deux ou trois spécimens de différentes grosseurs sous les yeux! Cependant, d'après mes souvenirs, à moi qui viens d'outre-mer, cela ressemble davantage à une sorte de champignon sans pied appelée la vesse-de-loup (_Lycoperdon utriformis_). Celui-ci paraîtrait, il est vrai, énorme, mais à moitié délabré.

--Remarquez que leur nid est construit avec la même matière que le nôtre et ressemble à ce que vous appelez de l'amadou, parce qu'il est bâti avec des filaments du bombax.

--Mais j'ai entendu dire à mon capitaine de vaisseau que les fils du bombax ou cotonnier sont si courts, que les hommes ne peuvent les filer seuls, et c'est dommage, parce que ces fils sont très bons. Il assurait qu'on les employait beaucoup dans les manufactures de papier, et je ne m'en étonne plus, en voyant vos nids qui sont faits en réduisant ces fils en une sorte de carton mou.

--C'est très doux et très soyeux.

--Où est cette fourmi _Polyrachis_?

--Tenez! la voilà qui passe! Voyez-vous comme elle est noire, et comme tout son corps est bosselé de protubérances? comme de chaque côté du thorax sortent des épines longues et aiguës? C'est un bien joli animal...

--Pas si joli que vous voulez bien le dire!

--Mais si, vraiment!

--Soit! vous êtes un peu là-dessus comme le renard qui a la queue coupée...

--Hein?

--Ne faites pas attention; c'est une réminiscence d'un bonhomme de chez nous.

--A la bonne heure!

--Qu'est-ce encore que cette boule? On dirait des cheveux?...

--C'est encore le nid d'une fourmi. Celle-ci a été nommée _Formica molestans_, parce que sa morsure est très pénible pour les grands animaux comme l'homme. Elle construit les nids que vous voyez avec des sortes de crins, des fils végétaux extrêmement fins qu'elle sait cueillir sur une foule de plantes que je ne connais pas.

XIII

LES FEUILLES QUI MARCHENT.--TÊTES DOUCES ET TÊTES RUDES.

--Vous m'intéressez vivement, dis-je à mon ami Double-Épine; plus je vais, plus je comprends et j'apprécie ce que j'ai entendu dire à une vieille reine de chez nous: Le monde appartient aux fourmis!...

--Votre vieille reine avait raison, reprit ma voisine en se rengorgeant, et nous sommes, sans contredit, le premier peuple de la terre, non seulement par le nombre, mais par l'intelligence et les mœurs. Combien connaissez-vous de nations, même parmi les animaux plus grands que nous, qui possèdent un gouvernement plus simple, mieux défini, agissant avec autant d'ensemble et avec si peu de rouages?

--Les abeilles, peut-être...

--Ah! oui, toujours les abeilles! Mais elles ne sont qu'un peuple asservi à la glèbe. Nous, nous vivons libres en travaillant, et, sans nos inspecteurs...

--Vous ne les avez donc pas vus remplissant leurs fonctions en serre-files, dans la grande armée des Écitons?...

--Pardieu si, je les ai fort bien remarqués. Vous en connaissez donc d'autres, dans des espèces différentes des Écitons?

--Certainement, j'en connais... et il ne nous faudra pas aller bien loin pour les voir. Puisque vous vous intéressez aux mœurs de nos pareilles, mon cher, je vous propose d'aller, à quelque distance d'ici, visiter les travaux admirables des Saüba.

--J'accepte, à condition qu'il n'y aura aucun danger de se montrer trop curieux.

--Aucun, je vous l'affirme; ces fourmis s'occupent de leurs affaires exclusivement et ne cherchent querelle à personne... Peut-être parce qu'elles sont de force à se faire respecter par tous! Ah! c'est un grand peuple! probablement le plus grand du monde, pour nous... et pour bien d'autres!

--Allons, je suis prêt!

--Non, voisin, pas aujourd'hui. Nous n'aurions pas le temps de visiter leurs travaux, qui sont immenses. Nous n'aurons pas trop, demain, de toute notre journée pour cela.

--A demain donc!

Je me cachai dans un coin sombre, sous des racines, afin de passer une nuit sans accident. Hélas! je ne dormis guère. Ce fut, dès que l'obscurité eut envahi la forêt vierge, un concert, ou plutôt un charivari de cris, de bruits à faire trembler les plus braves. Certes, je ne suis pas poltron, et cependant les cris vinrent quelquefois si près de ma retraite, j'entendais fouiller les feuilles si près de moi, que la frayeur me tint éveillé. Au matin, le tapage cessa peu à peu; puis, tout à coup, sans transition aucune, comme dans notre belle France, le jour se fit et le soleil inonda la terre de ses rayons.

Double-Épine parut, me cherchant du regard.

--D'où venez-vous? lui demandai-je.

--De mon nid. Pourquoi me faites-vous cette question?

Je lui racontai mon aventure.

--Enfin, dit-il en riant, vous en avez été quitte pour une belle peur! Tout est bien qui finit bien. Cependant je ne vous conseille pas de vous exposer ainsi une seconde fois, car le nombre des êtres qui nous attaquent est énorme... Vous ne vous en doutez pas, et c'est un vrai miracle qu'ils ne vous aient pas trouvé. Il faut croire que votre odeur leur est inconnue et, par suite, étrangère... Elle vous a servi de sauvegarde. Cependant, il ne faudrait pas trop vous y fier!

--Soyez tranquille, cher ami, je ne m'y fierai plus. Brrrou!... j'en ai froid dans le dos!

--Faisons notre déjeuner et partons, si vous le voulez bien.

--Je ne demande pas mieux.

Nous nous régalâmes des délicieux fruits qui gisaient autour de nous, et nous nous mîmes en route.

Double-Épine marchait comme un Basque, j'avais beaucoup de peine à le suivre au milieu des obstacles qui me barraient le chemin à chaque pas. Ses épines lui servaient beaucoup en écartant les herbes et brindilles sur son passage. J'en compris alors la haute utilité, dans ces fourrés dont les bois les plus épais de notre Europe ne peuvent donner une idée.

Enfin, après avoir longtemps marché, nous arrivons à une clairière immense au milieu de laquelle s'élève une sorte de colline ou de dôme de soixante centimètres de hauteur, allant en mourant de tous les côtés... Plus de cent cinquante hauteurs de fourmi d'élévation! Quel édifice!... Et quel peuple en construit de semblables! A mesure que nous approchions, le sol se couvrait de fourmis, et c'était, autour de nous, un mouvement admirable. Il y avait là des milliers et des milliers de créatures grouillant comme dans nos fourmilières.

--Attention! me dit Double-Épine, nous avons la chance d'assister au retour d'une expédition qui, très probablement, a couché sur le lieu de ses exploits. D'après la direction de la colonne, je pense qu'elle arrive de l'un des jardins de la banlieue, car nous ne sommes pas, ici, très avant dans la forêt.

Alors, je montai avec lui sur un tronc d'arbre et je vis un spectacle aussi extraordinaire qu'inexplicable pour moi. Chaque fourmi--et elles étaient une myriade!--marchait bravement, tenant dans ses mandibules, par la queue, une feuille verte de trois ou quatre centimètres de diamètre!

Ces milliers de feuilles animées, marchant doucement et d'un mouvement continu, égal, et cachant les fourmis qui étaient dessous et les tenaient au-dessus de leurs têtes comme un parasol, présentaient l'aspect le plus singulier que l'on puisse imaginer. On aurait dit un immense tapis vert luisant. Je me retournais vers Double-Épine pour l'interroger, lorsqu'il me prévint.

--Telles que vous voyez ces fourmis, elles sont si nombreuses que, en certaines contrées de ce pays, elles chassent les habitants. Aucun moyen n'est capable de les chasser ou de les détourner; vous le comprendrez tout à l'heure, quand vous aurez visité leur forteresse. En ce moment, il me semble évident qu'elles ont dû dévaster une plantation d'orangers dont elles rapportent chacune une feuille. Demain, elles attaqueront de même une plantation de caféiers, et il n'en restera rien; les arbres, ainsi dénudés, voient leur végétation nécessairement arrêtée brusquement et, quelque fertile que soit le pays, le plus souvent ils meurent.

--Et qu'est-ce qu'elles font de ces feuilles?

--Mon cher ami, elles s'en servent pour couvrir le dôme de leurs bâtisses et empêcher que des parcelles de terre ne tombent à l'intérieur. Ce que vous voyez, ce sont des plafonds admirables qu'elles emportent, par parties, pour les rassembler ensuite comme des écailles en les taillant de grandeur convenable.

--Il en faut donc beaucoup?

--Vous allez en juger. D'après mes évaluations, je crois que la colline ou le dôme qui occupe le milieu de la clairière a bien douze à treize mètres de diamètre.

--Vous dites?...