Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot

Part 5

Chapter 53,746 wordsPublic domain

Tandis que je réfléchissais ainsi tout à mon aise, au milieu d'une odeur délicieuse s'exhalant au-dessus de ma tête et embaumant l'air, je m'efforçais de repasser dans ma mémoire quelles étaient les grandes divisions de notre famille.

On y admet d'abord deux tribus pour séparer les Dorylides des Formicides. Les Dorylides ont l'abdomen allongé et cylindrique; de plus, une toute petite tête, et paraissent établir le passage des Sphégiens à nous. On croit qu'ils vivent isolés. Cela n'y fait rien: on a des cousins partout!

Les Formicides, c'est moi, c'est tout le reste du grand peuple; c'est toutes ces admirables peuplades composées de mâles, de femelles et de neutres, ouvriers ou soldats.

La tribu des Formicides se divise elle-même en trois groupes: les Myrmicites, les Ponérites et les Formicites. Ici, pas moyen de se tromper. Tous les Myrmicites ont un aiguillon aux femelles, les Ponérites aussi; les vrais Formicites, non. Nous n'avons pas besoin de cela: nous avons notre gaz!

Ce qui est encore très aisé à distinguer, c'est que les premières seules ont deux nœuds au premier segment de l'abdomen. Justement, toutes les fourmis que je voyais circuler autour de moi--et Dieu sait s'il y en avait de toutes tailles et de toutes couleurs!--portaient les deux nœuds et, bien entendu, leur aiguillon.

Je vis surtout là des Écitons à palpes tout petits, mais à longues mandibules très étroites. Il y avait aussi des Acodermes, bien faciles à reconnaître parce que, au lieu d'avoir un corps lisse, délicat, bien tourné, comme le nôtre, elles présentent des bosses et des épines qui les rendent hideuses.

Mon Dieu, que je vous suis reconnaissant de ne m'avoir pas fait naître au milieu de gens si disgraciés!

Maintenant, ami lecteur, je puis vous avouer que les Polyergues appartiennent à la tribu des vraies fourmis, puisque... c'est-à-dire que nous ne nous distinguons des vraies fourmis que parce que, au lieu de porter des mandibules triangulaires et chargées d'une masse de dents, nous en avons de belles, étroites comme une épée, courbes comme un cimeterre et terminées en pointes crochues, dont la blessure est irrésistible et mortelle. Nous sommes, bien évidemment, les plus belles, puisque notre premier segment de l'abdomen ne forme qu'un seul nœud gracieux, et que nous sommes armées en gentilshommes et non, comme nos cousins, en menuisiers!

J'en étais là de mes réflexions, mollement bercé par la brise, quand un grand bruit se fit autour de nous. Des nègres couraient à toutes jambes vers la ville en criant:

--Tanoca! Tanoca!...

Qu'est-ce que cela voulait dire?

--Tant mieux, répondaient quelques promeneurs blancs, qu'elles soient les bienvenues!

--Tanoca, Tanoca arrivent! Pittaz avant...

En même temps j'aperçus quelques oiseaux voltiger par la campagne. Il n'y en avait pas tout à l'heure, et je m'aperçus vite que leur nombre croissait de minute en minute...

Cela devenait inquiétant.

Je me laissai tomber de mon ombellifère et, montant d'un seul trait au haut du plus grand arbre voisin, j'arrivai, non sans avoir échappé à plusieurs lézards, jusqu'à la dernière feuille et, de là, je vis une nuée d'oiseaux qui arrivait. Il y en avait beaucoup parmi eux qui brillaient des plus belles couleurs de l'arc-en-ciel; tous avaient la forme de nos grosses grives. Cela me fit réfléchir; je savais ce que j'avais à craindre des grives et de toute leur séquelle... Il fallait aviser.

Je descendis précipitamment et j'entendis quelques nouveaux cris:

--Voici les brèves! Vivent les fourmiliers!...

Horreur! Les fourmiliers sont des oiseaux qui vivent à nos dépens. Je suis perdu!...

Où fuir? où me cacher?... Ils sont une multitude; impossible de trouver un refuge contre tous ces affamés. O mon Dieu, sauvez-moi!

«Aide-toi, dit-on, le ciel t'aidera.»

Tandis que, en proie à la plus légitime frayeur, je désespérais de mon salut, je jetai les yeux sur la route auprès de laquelle je me trouvais. Que vois-je?... mon capitaine... mon brave capitaine, mon ami... qui m'avait si bien oublié dans son compotier!...

Ma foi! de deux maux il faut choisir le moindre. Le pis qui puisse m'arriver, c'est de retourner dans le compotier... Au petit bonheur!

Et, m'approchant au-dessus de lui, qui se promenait avec deux amis, je me laissai tout doucement tomber sur son épaule et descendis jusque sur sa main... Son premier mouvement fut de secouer sa main pour me jeter sur le chemin...

--Oh! la vilaine b...! Mais non, je ne me trompe pas, c'est une fourmi de France, une fourmi rouge de chez nous. Mais c'est bien ma fourmi de France... Oh! la pauvre bête... et moi qui l'ai oubliée...

J'avais l'air si calme, arrêtée entre son pouce et le premier doigt, qu'il prit de plus en plus confiance et dit en se tournant vers ses compagnons:

--En tout cas, je la garde.

--Mais jette donc cela, Urbain; tu nous ennuies avec tes insectes...

--Non pas, ami. Ceci est un souvenir de France, d'abord; et puis je crois que c'est une bête apprivoisée qui m'a reconnu.

--Tu vas te faire piquer.

--Les Polyergues n'ont pas d'aiguillon, mon très cher... Et d'ailleurs celle-ci semble plus confiante qu'agressive. Retournons, au contraire, je vais la réinstaller à bord... Ce doit être ma fourmi rouge... Mais comment a-t-elle fait pour s'échapper de mon compotier?

A ce moment, les brèves arrivent en masses, voltigeant partout. L'une d'elles, me voyant sur la main d'Urbain, plonge d'un coup d'aile et m'enlevait, si le brave capitaine ne l'eût repoussée d'un mouvement brusque.

--Ah! ah! dit-il à ses amis, voilà pourquoi la pauvrette m'a demandé protection, elle craignait les fourmiliers.

--Ce n'est pas possible.

--Et la preuve... Vous allez voir...

Il tira son étui à cigarettes, l'ouvrit et me le présenta. Je m'y précipitai; il le referma sur moi et le mit dans sa poche. Là, j'étais en sûreté.

--Hé bien, qui avait raison?

--Vous, j'en conviens. Mais qu'est-ce que ces brèves, dont nous voici entourés?

--Ce sont des mangeurs de fourmis par excellence.

--Hé bien, que viennent-ils faire ici aujourd'hui plutôt qu'hier?...

--Ils précèdent une bande de fourmis fourrageuses.

--Comment?

--N'avez-vous pas entendu, tout à l'heure, les nègres fuir en criant devant les fourmis voyageuses: «Tanoca! Tanoca!...»

--Si, pardieu; j'ai bien entendu, mais je n'ai pas compris.

--Nous ferons bien, mon cher ami, de faire comme les nègres et, quoique mieux habillés qu'eux, de fuir devant les nouveaux arrivants.

--Fuir devant des fourmis! Allons donc!

--Vous aimez mieux leur tenir tête! Soit! Au fait, nous en serons quittes pour quelques morsures... on n'en meurt pas, quoiqu'elles soient fort cuisantes...

--Va pour quelques morsures! Mais expliquez-nous en marchant ce que nous allons voir.

--Oui. Et pourquoi tout le monde a l'air content.

--C'est bien simple. C'est que les fourmis vont tout nettoyer.

--Bah!

--En dévorant tous les parasites qui nous rendent la vie si dure, mes pauvres amis.

--Oh! bénies soient-elles, en vérité.

--Vous savez aussi bien que moi que nous sommes ici sur la terre de multiplication. Partout où vous allez, vous trouvez ici des insectes qui mordent, des insectes qui tuent, des insectes qui égratignent, des insectes qui piquent. Quelques-uns vous laisseront peut-être tranquilles; en revanche, ils vous empesteront par l'horrible odeur qu'ils répandent dans l'air ou communiquent à tout ce qu'ils touchent. Les uns sont enfermés dans des carapaces aussi dures que la cuirasse du crabe et se moquent de toute espèce de violences; d'autres sont dodus, bombés, gros, enveloppés d'une peau fine, aussi juteux qu'une framboise trop mûre et s'écrasant au plus léger contact.

--Oh! les dégoûtantes bêtes!

--Sans parler des gros insectes volants, des blattes, des cancrelats de _primo cartello_, qui se jettent dans la bougie à l'éteindre, ou, à force de se rôtir au verre chaud d'une lampe, se brûlent les ailes et tombent sur la table, où ils tournent des heures entières, à la manière d'un tonton affolé...

--Sans parler de ces petites mouches qui ont la rage de passer et repasser sur mon papier et d'effacer de leurs pattes le dernier mot que je viens d'écrire...

--Sans parler des mille-pieds armés de crochets venimeux, dont le poison n'est guère moins dangereux que celui de la vipère...

--Et des blattes de toutes les dimensions et de toutes les couleurs, des lézards, des scorpions, des serpents et de tant d'autres bêtes hideuses et puantes.

--Eh bien, tout cela va disparaître.

--Marchons alors au-devant des libérateurs!

X

L'ASSAUT.--LE CARNAGE.

Et nous marchâmes, moi portée, au-devant des libérateurs!

--Urbain! disait en riant un des jeunes gens, la délivrance est proche!

--Et les morsures aussi! répondit le brave capitaine.

Bientôt nous arrivâmes à la crête d'une colline qui traversait la route, lorsque les compagnons du capitaine poussèrent un cri de surprise.

Curieux comme tout insecte qui veut s'instruire, je me glissai entre les deux tiroirs de l'étui à cigarettes et je gagnai la manche du capitaine pour aller me blottir en sûreté derrière un des boutons de sa veste.

Vraiment le spectacle en valait la peine.

A cent mètres de la route, sur une direction à peu près parallèle et passant sous un bois très clair, s'avançait lentement comme une longue pièce de drap noirâtre, de tapis foncé se déroulant de lui-même sans interruption... On en distinguait parfaitement la tête, mais à cent mètres en arrière on ne distinguait plus rien entre les feuilles et les broussailles. On eût dit que c'étaient ces feuilles et ces broussailles elles-mêmes qui tissaient cette mystérieuse toile.

Il y avait là des millions de fourmis, marchant en ordre sur quatre et cinq mètres de front!

Les trois jeunes hommes s'étaient arrêtés. En tête de la colonne marchaient quelques éclaireurs qui semblaient garder les autres avec vigilance. Sur les côtés, des officiers, continuellement occupés à courir en avant et en arrière pour s'assurer que personne ne s'écartait, que toute l'armée s'avançait en bon ordre.

On les reconnaissait à leur énorme tête blanche qui se balançait de haut en bas sans relâche, tandis qu'ils couraient en faisant leur métier de serre-files.

--Comment appelles-tu ces fourmis-là? demanda un des compagnons du capitaine.

--L'_Eciton drepanophora_ ou Fourmi fourrageuse.

--Je voudrais bien en voir une de près.

--Ah! ça, non! Rentrons maintenant, et vivement! Je t'en montrerai chez moi. Mais, pour aller en chercher aujourd'hui, non! Contente-toi de ne pas avoir rencontré leur avant-garde, et prenons sérieusement la fuite; il pourrait nous en arriver malheur. Ce qui le prouve, tu le vois, c'est que nous sommes seuls... tout le monde a fui!...

--Allons-nous-en!

Inutile de dire que j'en avais vu assez et que je me hâtai de quitter mon poste d'observation pour rentrer dans mon étui.

En arrivant chez lui, mon brave capitaine choisit un superbe compotier, absolument semblable à celui qui me servait de prison à bord, y mit une poignée de feuilles, quelques fruits délicieux de son jardin et m'y enferma.

Puis il disparut un moment et revint quelques instants après, tenant à la main une petite boîte de verre qu'il déposa sur son bureau.

--Vous avez devant vous, mes amis, dit-il, un des plus gros travailleurs, ouvriers, des Écitons...

--Mais c'est un insecte formidable!

--Oui. La différence de dimension entre les ouvriers, dans cette espèce, est très remarquable. L'exemplaire que vous voyez mesure près d'un centimètre et un quart de longueur, sans compter les pattes; tandis que je vais vous en montrer un à côté qui n'est pas moitié aussi long et ressemble beaucoup à la Fourmi noire (_Formica nigra_) de notre pays.

--Et d'où vient cela?

--On n'en sait rien. C'est peut-être une question d'âge. Voyez la tête du grand, comme elle est ronde, polie et grosse! Elle est armée d'une paire d'énormes mandibules, courbées presque aussi fortement que des cornes de chamois et très aiguës à leur pointe. Attendez! nous allons placer une de ces armes sous le microscope. Voyez-vous?

--Certainement. Quels cimeterres? Mais ils sont entourés de soies qui s'y implantent comme par anneaux!

--Ce qui me frappe, moi, dit l'autre, c'est combien, chez ces officiers, le thorax et l'abdomen sont grêles.

--L'animal est bien plus foncé que ceux que nous voyions courir tantôt.

--Évidemment; ici, tout paraît brun-jaune plus ou moins pâle. Vivant, la tête est presque blanche. Les yeux, dans ce genre, sont d'une incroyable petitesse. Vous les voyez, comme deux petits points ronds, de chaque côté de la tête.

--Je ne les vois point...

--Prenez la loupe.

--Ce sont là des yeux?...

--En voici un, sous le microscope.

--Tiens! ils sont ovales et convexes... enfoncés dans un petit creux en orbite très profond... Sont-ils projetables en avant?...

--Non.

--Alors, l'Éciton voit peu?

--C'est mon avis. D'autant plus que, si cela vous intéresse, nous chercherons ici, dans la campagne, une autre espèce parfaitement aveugle... et cela ne les empêche nullement de vivre et de bien vivre, car ils sont gros et gras...

En ce moment un petit nègre entra dans la maison, et, montant quatre à quatre l'escalier, fit irruption dans le cabinet d'Urbain.

--Massa! les tanoca!...

--Où?

--En bas... elles arrivent! Ouvrez tout! massa. Elles vont nettoyer la maison! quel bonheur!...

--Es-tu sûr qu'elles viennent ici?...

--Oh! massa, moi avoir vu la colonne au jardin... et... tenez!... reprit le jeune enfant en se baissant et montrant au capitaine un Éciton qu'il venait de cueillir sur son mollet, où il était piqué par ses mandibules...

--Diable! messieurs, il est temps de partir! Sauve qui peut!...

J'avais envie de crier:

--Et moi?... vous m'oubliez! ingrat!...

Mais ils étaient descendus au galop, ouvrant les armoires, les portes des buffets, des cabinets...

Je restais seule.

Un silence de mort régna pendant quelques minutes.

Puis il se fit un effroyable tapage dans la maison... un grondement formidable monta d'en bas, s'étendit partout. On aurait dit un bruissement de feuilles, un roulement d'eau qui glisse...

Alors firent irruption dans le cabinet d'Urbain toutes les bêtes de la création en déroute, courant, sautant, rampant, glissant, se mêlant, se poussant...

Comment! Il y avait tant d'animaux dans la maison!

C'étaient des mille-pieds, des scorpions, des serpents, des lézards, des rats, des souris éperdues, folles, tournant sur elles-mêmes, des blattes volant en nuage compact...

A ce moment, à la porte apparut l'armée noire qui montait à l'assaut. Ce fut d'un mouvement lent, continu, indescriptible, implacable, que cette lave montante enveloppa tout ce qui se tordait, sautait, s'ébattait sur le plancher... Quelques convulsions dernières, et tout s'apaisa... Ce fut comme une lutte de quelques minutes, lutte silencieuse, sans trêve ni merci... puis cela s'affaissa... et le _drap vivant_, noir et jaune, recouvrit le tout.

Nombre d'insectes étaient sautés sur le bureau d'Urbain et l'avaient inondé de leurs troupes désordonnées. Mais, le long de chaque pied, monta et déboucha une colonne de grosses têtes conduisant l'infanterie, et la boucherie recommença...

A cet instant, j'eus peur!...

Devant moi, derrière moi, par côté, partout, les terribles Écitons entouraient ma prison de verre...

Tout était mort autour d'eux: moi seule vivais encore, à l'abri du compotier; et les mandibules crochues s'ouvraient et se fermaient avec un bruit affreux de castagnettes en se tournant de mon côté...

Une phalange essaya d'escalader ma prison de verre, mais elle ne put y parvenir... je respirai! le bienheureux vase était une demi-boule montée sur un pied mince. Pas moyen de parvenir au bord... et d'ailleurs, mon couvercle me protégeait.

Quelques Écitons montèrent sur les objets saillants autour de ma bienheureuse prison; elles essayèrent d'y sauter... une seule réussit. Mais elles eussent été dix et vingt de ses semblables, qu'elles n'auraient pas pu soulever cette masse de cristal. J'étais sauvée!...

Alors je reportai mon attention sur ce qui se passait autour de moi. Je sentais que, dans quelques minutes, je serais le seul être vivant de la maison.

Effectivement, les Écitons se livraient à une visite domiciliaire qui n'oublia ni une crevasse, ni une fente. Les blattes, les insectes, tirés au dehors par cinq ou six fourmis, étaient impitoyablement mis à mort.

Enfin le carnage cessa, faute de victimes. Les Écitons harassés, rassasiés de sang, remirent enfin l'épée au fourreau en rentrant leur terrible aiguillon et procédèrent au butin. Tout ce qui pouvait être emporté par eux le fut. Je vis s'organiser sans bruit, devant moi, une marche triomphale digne des temps barbares. Tout le monde reprit sa place dans les rangs, chargé de butin, et le torrent noir, se repliant sur lui-même, disparut peu à peu dans l'escalier...

Quelques-uns, en se retirant, jetaient de mon côté un regard de convoitise et de regret. Il leur répugnait de laisser un être en vie derrière eux!

Puis le silence s'étendit sur toute la maison...

XI

DANS LE BOCAL.--LES ÉCITONS DIVERS.

Le lendemain matin, à la première lueur du soleil, un pas se fit entendre dans l'escalier, une tête s'avança doucement dans le cabinet. Urbain était là...

Ses yeux se portèrent de suite vers son bureau.

--Ma pauvre fourmi de France! dit-il, sauvée!...

Il vint à moi, me prit, me donna du sucre... et me renferma dans ma prison...

Ce fut un véritable bienfait que la chasse opérée par les Écitons voyageurs; la maison était parfaitement nettoyée, et, sauf l'odeur qu'ils avaient laissée, toute trace d'invasion avait disparu.

Bientôt arrivèrent les deux amis d'Urbain, qui s'extasièrent sur la chance que j'avais eue de ne pas devenir la proie des visiteurs.

--Est-ce que tu connais d'autres espèces de ces excellentes fourmis dans ce pays?

--Oui. Il y a encore, en fait de voyageuses, l'_Eciton prædator_. Celui-là ne sait pas former des colonnes longues et étroites comme le _Drepanophora_ d'hiver: il marche en phalanges épaisses et solides.

--A propos, Urbain, que veut dire drépanophore?

--Porteur de faux ou de faucilles, à cause des mandibules que tu as vues. Je reviens au _Prædator_, qui, lui, est une toute petite créature, pas plus grosse que la Fourmi rouge commune de France (_Myrmica rubra_). Il est, toutefois, d'une couleur rouge beaucoup plus brillante, et quand une phalange de ces Écitons escalade un arbre, ces multitudes énormes se répandent sur le tronc et sur les branches en telle quantité qu'on pourrait croire voir couler sur l'arbre un liquide couleur de sang.

--Pourquoi l'appelle-t-on _pillard_?

--Ah! mon ami, ceci est un caprice de nomenclateur! Cet Éciton n'est pas plus pillard que les autres. On en connaît une troisième espèce encore, un peu moins bien déterminée que les deux précédentes et que l'on a nommée l'Éciton légion (_Eciton legionis_). Celui-ci semble ne se montrer, jusqu'à présent du moins, que dans les grandes plaines de sable de Santarem.

--Qu'est-ce qu'il y vient faire?

--Il y vient, comme la plupart des Écitons, attaquer les nids des différentes espèces de fourmis mineuses et de guêpes. Heureusement! car, sans eux, le pays ne serait pas habitable! Quant à moi je ne connais pas un seul animal, quel qu'il soit, dont les Écitons ne viennent à bout. J'ai vu l'espèce qui nous a visité hier attaquer les énormes nids de la guêpe formidable qui vole très souvent autour de nous. Les mille aiguillons des guêpes qui les menacent, qui les frappent, ne pèsent pas un fétu pour eux; ils déchirent avec leurs puissantes mâchoires la substance si résistante de ces nids, pénètrent dans l'intérieur, abattent les cellules et jettent dehors toutes les jeunes larves. Si une guêpe, même adulte, veut résister, l'Éciton se jette sur elle et la coupe en deux avant que l'aiguillon de l'insecte volant ait pu servir.

--Quels gaillards!

--Je vous en réponds. Les petits _Legionis_ attaquent souvent aussi les nids des grosses fourmis mineuses. Généralement, ils se séparent en deux troupes qui marchent à l'assaut simultanément, l'une s'enfonçant dans le sol et chaque ouvrier en rapportant de grosses pelotes de terre, l'autre troupe recevant ces boules de leurs camarades, et les emportant au loin.

Nous ne faisons pas autrement, remarquez-le bien, mes amis, pour exécuter rapidement des travaux de déblais. Nous établissons un atelier de piocheurs emplissant les brouettes, et des relais d'hommes emmenant celles-ci au loin. Chez nous, comme chez elles, des chefs se tiennent de place en place pour diriger les efforts des travailleurs et maintenir ceux-ci en lignes régulières.

Mais il est temps de revenir à nos Fourmis-légions. Elles ont creusé vingt-cinq centimètres au-dessous du sol, et ont fait brèche à la forteresse. Voici l'assaut! Des millions d'Écitons se précipitent, se heurtent, se pressent et arrivent, comme un mur vivant, contre les assaillis qui défendent leur demeure. Aucune manière de combattre ne peut être plus simple que celle des terribles Écitons. Ils s'approchent des fourmis mineuses, ouvrent leurs pinces en faux... et emportent leurs ennemis tout vifs!...

A moins... qu'ils ne les coupent en deux!...

Et cela, marchant avec un tel entrain, que des files entières d'habitants disparaissent comme par enchantement, se débattant avec rage entre les pinces des ravisseurs, qui semblent opérer un véritable déménagement en se retirant avec leur fardeau de la brèche pour l'emporter sur les derrières de l'armée assaillante. Non seulement ils emportent ainsi les mineuses, mais encore des fragments arrachés aux matériaux de la fourmilière... Ces matériaux renferment-ils donc quelque matière nutritive de leur goût? sont-ils considérés comme des matériaux légers, résistants et très bien préparés qu'ils sont heureux d'utiliser? Ou le but est-il tout bonnement de ne pas laisser la brèche s'encombrer?

J'ai vu la bataille que je vous raconte. Dès que la fourmilière des mineuses fut dévastée de fond en comble, les envahisseurs se réunirent par petits groupes sur les ouvrages avancés et se hâtèrent de joindre la grande armée, s'y fondant à leur place. Chaque insecte, et ils sont des millions, connaît, à n'en pas douter, sa place propre dans chaque genre de travail que la troupe entreprend. Cette organisation est parfaite à ce point que, pendant l'été, la saison active par excellence, il arrive souvent qu'après une expédition fructueuse leur long cortège se divise, de lui-même, en deux colonnes distinctes, l'une allant à la recherche du butin, l'autre l'emportant en masse à la maison-mère.

Tout cela semble un conte fait à plaisir.

On rencontre encore dans ce pays l'Éciton ravisseur (_Eciton rapace_) qui, lui, marche en guerre, non plus contre les fourmis mineuses, mais bien contre les mêmes grosses guêpes que le Drépanophore et pour les magasins desquelles il a le même goût et la même convoitise. Seulement il est beaucoup plus dangereux que les premiers, parce que sa taille est beaucoup plus considérable. C'est le plus grand des Écitons, et, vraiment, lorsqu'on en rencontre une colonne assiégeante, il vous fait fuir instinctivement, tout comme vous fuyez devant le lion. En effet, à eux tous, ils nous dévoreraient en moins de temps que ne met le maître à la grosse crinière, et avec autant de certitude! Beaucoup de ces énormes fourmis ont jusqu'à un centimètre et demi de longueur.

N'ayons garde enfin d'oublier l'Éciton aveugle (_Eciton erratica_).

Cette privation de la vue ne provient-elle pas de ce que, comme le Protée aveugle, les Erratiques vivent dans des cavernes ou des grottes absolument obscures?

A ce compte, beaucoup de fourmis, absolument et exclusivement mineuses, devraient être aveugles comme l'Éciton erratique. Il n'en est rien cependant.

Enfin, est-on bien sûr que ces Écitons erratiques n'ont pas d'yeux?...