Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot
Part 2
Oh! bonnes nourrices! quelle inépuisable complaisance vous m'avez montrée! quelle patience vous avez prodiguée autour de mon enfance souvent maussade et grincheuse! Combien je sens aujourd'hui ce que vous avez fait pour votre jeune frère!
C'est maintenant que je sais ce que coûte de soins une fourmi naissante! Et bientôt mon tour va venir de montrer aux larves nées d'hier le même dévouement dont on a accompagné mes premiers pas. Tel est le seul moyen que j'aie d'en témoigner ma reconnaissance.
Les soins que les ouvrières donnent aux larves ne consistent pas seulement à leur procurer une température convenable et une nourriture appropriée, mais différente, selon la classe à laquelle elles appartiennent; bien d'autres soucis nous incombent. D'abord, il nous faut les entretenir dans la plus extrême propreté. Les enfants sont partout les mêmes!... Avec nos palpes, nous savons les nettoyer parfaitement, et nos larves n'ont jamais le plus petit grain de poussière sur le corps!
Lorsque les larves naissent, il y a déjà un long travail de fait, car les soins commencent à la naissance des œufs. Dès que la femelle a pondu, nous autres ouvrières prenons ces œufs un à un et nous les emportons dans des salles spacieuses qui leur sont réservées. Nous n'avons pas à les couver, loin de là; mais nous avons à les maintenir dans un état constant de chaleur et d'humidité; c'est bien plus difficile: car nous devons tenir compte à chaque instant des variations que le jour, la nuit, le soleil, la pluie, le vent produisent autour de nous. On pourrait dire que nous leur faisons subir une véritable incubation à l'air libre. Nous les transportons souvent, plusieurs fois dans un même jour, d'un étage à l'autre de l'habitation.
Tandis que nous leur prodiguons nos soins, les œufs augmentent de volume d'une manière notable, nous les faisons passer de temps à autre entre nos mandibules et nous les enduisons ainsi d'un liquide sucré que nous dégorgeons et qui, absorbé par l'œuf, profite à l'embryon que celui-ci renferme. Ces soins durent au moins quinze jours: les œufs sont nombreux et nous avons beaucoup de mal! Mais la récompense ne se fait pas attendre. La larve brise la coquille de son œuf et sort, transparente comme un verre, mais incapable de se mouvoir. Elle ressemble aux maillots que les hommes font avec leurs enfants et pour lesquels ils ont certainement pris modèle sur les fourmis. Chez les uns comme chez les autres, on distingue une tête et les segments du corps, mais aucun vestige de pattes, de membres ou d'appendices articulés.
Mais le soleil vient de se lever sur notre vallée... Bonne chance pour les fourmis!...
Les coteaux qui forment l'enceinte de cette vallée, dorés par la lumière, resplendissent, montrant chaque détail des maisonnettes disséminées à leur base, découpant chaque arbre, chaque haie qui en couvre les hauteurs. Au fond s'étend, calme et profonde, une mer de brume blanche et épaisse de laquelle surgit, de place en place, comme un écueil isolé, la tête d'un grand arbre.
Brrr!... qu'il fait froid!... Mais, bien lentement, à mesure qu'augmente la chaleur, la brume oscille et roule en longues vagues moutonneuses; elle ressemble à une mer de laine blanche... peu à peu, insensiblement, sans qu'on en ait conscience, elle s'évanouit, devient transparente et disparaît, enlevée, invisible désormais, au plus haut de l'air.
Ah! la belle chose qu'un matin! espérance et joie.
Peu à peu, le soleil monte dans le ciel, la chaleur croît, le sang circule dans nos membres.
Allez, nuages sombres qui passez sur le soleil!... Remontez, ô brouillard blanchâtre qui paralysez les fourmis!... Soyez maudits!... Ne pourriez-vous arroser la terre sans suspendre partout ces énormes gouttes, vraies embûches tendues devant chacun de nos pas?... Arrivez, beau soleil, notre vie à tous; resplendissez et apportez-nous la vigueur, la force et la gaieté!...
Toute frileuse, je m'étais posée sur une roche voisine de notre fourmilière, et je me trouvais là bien en vue du soleil, qui me séchait de ses rayons bienfaisants, lorsque les voix de la nature, comme disent les poètes, se réveillèrent autour de moi... Oh! je les hais et je les crains, ces voix de la nature!... Elles se présentent à nous sous la forme d'oiseaux qui nous poursuivent presque tous et nous dévorent en toute circonstance! Or, j'ai beaucoup réfléchi à cela, et je suis convaincue que Dieu n'a certainement donné à ces oiseaux leur voix perçante que pour nous avertir. Par exemple, le plus terrible ennemi de notre race, le pic-vert, ne quitte jamais un arbre sans glapir d'une voix qui s'entend à travers toute la campagne. C'est le signal!... Pour nous cela signifie:
--Cachez-vous! C'est le pic-vert qui part en guerre! Il quitte un arbre pour voler sur un autre!...
De même la mésange, aussi dangereuse, quoique plus petite. Voyez-la avec ses compagnes dans un arbre, parmi les buissons, elle _pipite_ sans cesse, et comme elle ne marche jamais seule, nous sommes averties à temps par le bon Dieu, qui veut que toutes ses créatures vivent et prospèrent en ce monde! Ah! j'ai bien remarqué tout cela; et quand j'entends les hommes dire que les oiseaux sont créés pour animer les campagnes, je hausse les épaules. On n'est pas plus naïf que cela!... Tout prouve que les oiseaux n'ont été créés que pour faire la guerre aux fourmis!
Mon Dieu! que d'ennemis vous nous avez suscités!
Mais le temps a marché et, sur l'appel des surveillants en chefs, je descends précipitamment de mon rocher et vais rejoindre mes camarades sur la fourmilière.
En peu d'instants, toutes les issues sont encombrées de fourmis qui se pressent vers le dehors; les larves sont apportées en même temps par des ouvrières pour être placées au sommet de la fourmilière et y ressentir la chaleur du soleil. Les larves des femelles, plus grosses que celles des mâles et des neutres, sont transportées avec plus de difficulté à travers les passages étroits de l'habitation. Mais on redouble d'efforts, on s'y met à plusieurs, on parvient toujours à les faire passer et à les déposer auprès des autres à l'endroit convenable.
Cette besogne faite, il ne nous est point interdit de demeurer quelques instants réunies en groupe à la surface de la fourmilière, soit pour causer avec les invalides et nous réchauffer comme eux au soleil, avant qu'ils rentrent à l'infirmerie, soit pour nous reposer du rude labeur que nous venons d'accomplir. Mais notre tâche n'est pas finie: nous ne pouvons laisser longtemps les larves exposées à une chaleur directe aussi forte. Il faut les retirer pour les rapporter dans des loges peu profondes, où arrive jusqu'à elles une chaleur suffisante. On les descend ainsi à mesure que le soleil monte. Si la pluie vient, on les emporte au fin fond de la maison, dans des caves bien sèches, où la température est constante.
Lorsque le moment de nourrir les larves écloses est venu, chaque fourmi adulte s'approche de l'une des nouvelles et lui donne la nourriture qui lui convient. Il ne m'est malheureusement pas permis de dévoiler ici si chaque nourrice prépare une substance particulière, comme savent le faire les guêpes et les abeilles; tout ce que je puis dire, c'est que ces nourrices dégorgent des fluides qu'elles préparent dans leur estomac et qu'elles déposent dans la bouche même des jeunes, en écartant les mandibules de ceux-ci avec les leurs.
--Quels sont ces fluides? me demandera-t-on. Et encore: où les ouvrières puisent-elles la matière de cette sécrétion?... et puis?...
Franchement, nous n'en savons rien nous-mêmes. Nous préparons, d'une certaine façon, la nourriture pour chaque caste de larves, selon une habitude tellement naturelle à notre organisation, que tout le monde, chez nous, sait l'employer. Il me semble que les matériaux en sont fournis à nos organes par les objets qui nous servent de nourriture. Or, il y a peu d'animaux, à ce que je crois, plus franchement omnivores que la fourmi.
Cette qualité rend impossible d'expliquer ce que mangent et ne mangent pas mes pareilles, mais elle ne nous défend pas de dévoiler notre préférence. Nous aimons le sucre et tout ce qui est sucré.
Pauvres fourmis que nous sommes! Ce goût si innocent est souvent cause de notre perte! C'est un grand malheur que l'homme ait le même goût; lui, prépare du sucre pour satisfaire sa passion; nous, nous sommes attirées... invinciblement! et nous mourons sans murmurer, mais non sans nous défendre.
IV
LES VACHES DE LA MÈRE ANILLE.
Nous aimons donc le sucre, l'aveu est fait! mais nos jeunes élèves l'aiment autant et plus que nous! Il faut y pourvoir!
A défaut de sucre, ils ont besoin--ceci est plus respectable--d'une nourriture douce et sucrée. Il faut y pourvoir!
Tel est le but atteint par nos troupeaux.
Telle est l'origine des _expéditions de vaches_.
En ce moment, l'automne, qui s'avance à grands pas, nous invite à nous pourvoir pour l'hiver des bestiaux nécessaires: nous allons partir en expédition, je le sens; mais, auparavant, il faut que je décrive le pays où nous pouvions les trouver et celui où nous avions notre demeure.
La lande est là, devant cette demeure, étendant au loin son manteau de fougères brûlées et de bruyères dont les fleurs violettes et rosées sont en partie passées. Maigre et inhospitalier tapis s'il en fut jamais, car la trame en est faite d'ajoncs nains dont les tiges, drues et couchées, tressent de rudes épines que ne leur font point pardonner quelques bouquets épars de fleurettes d'or. Pour nous, ces épines sont inoffensives; nous sommes si adroites et si sveltes, que nous passons entre elles sans jamais nous heurter à leur pointe aiguë. Mais que de malédictions j'ai entendues des hommes et des animaux qui passaient parmi elles!
Au lieu de maudire nos ajoncs, nous les regardions comme une admirable défense naturelle, véritables chevaux de frise gardant, au couchant, notre fourmilière. Jamais je n'ai trouvé, d'ailleurs, dans mes courses lointaines, logis mieux placé et mieux entendu!
Cette construction était le chef-d'œuvre d'une de nos grand'mères, reine du plus haut mérite.
Assise sur la lisière extrême d'un taillis, en pente au soleil couchant, notre fourmilière était défendue de ce côté par la lande épineuse, à perte de vue, et derrière, au levant et au nord, par le taillis aux épais fourrés d'épines et de ronces qui nous garantissaient de la brise d'automne et des frimas d'hiver lorsque les feuilles étaient tombées. Vrai paradis; pas un rayon de soleil n'adoucissait la température sans venir caresser notre toit de chaume et de brindilles hachées.
Non loin de la fourmilière s'étendait un champ de fèves et dans la haie poussaient des rosiers sauvages aux longues branches courbées et traînantes. Toutes ces plantes, rosiers ou fèves, étaient couvertes de pucerons: les uns noirs, les autres verts, les autres jaunes. Oh la bonne aubaine!
Et voilà nos fourmis qui montent et qui descendent le long des tiges, elles harcèlent les pucerons attablés à sucer, avec leur trompe recourbée, la sève de ces plantes; elles les excitent de leurs antennes et de leurs palpes pour les forcer à dégorger, par les cornicules qui terminent leur abdomen, les gouttelettes de liquide sucré. Peu à peu, les gouttelettes apparaissent, les fourmis les boivent et passent à la traite d'une autre vache.
Pas de crainte à avoir que le troupeau s'égare. Le puceron est immeuble par état. Une fois né, il cherche le dessous des feuilles ou des branches pour être à l'abri du soleil ou de la pluie, puis il enfonce dans l'écorce, ou parenchyme, sa trompe longue et recourbée le long de son corps; alors il reste immobile, pompant la sève. Ces sucs s'assimilent très aisément, paraît-il, en passant dans un intestin de la plus grande simplicité, si simple même qu'il offre cette anomalie, chez ce seul insecte, de n'avoir aucun appareil biliaire. C'est peut-être pour cela que le puceron rend une sécrétion sucrée par les deux tubes qui se voient sur son abdomen.
Quoi qu'il en soit, ces troupeaux ne fuient jamais; on voit, de temps à autre, un puceron lever une jambe, puis celle d'à côté, puis les autres; il remue de temps en temps une antenne, mais c'est tout. Il est cloué par sa trompe!...
On parlait vaguement, dans la république polyergique, d'une grande expédition à diriger, avant l'hiver, contre des fourmis voisines qui savent emporter, élever et nourrir d'admirables insectes, vaches excellentes, qu'elles conservent dans leur fourmilière, sans jamais leur permettre d'en franchir le seuil. On disait qu'il y avait non seulement des pucerons de race, mais d'autres insectes, tels que des Coléoptères, des Hémiptères, que sais-je? Mais--il y a toujours un mais entre nos désirs et le bien du voisin!--mais certaines de nos compagnes, plus âgées et plus expérimentées, ne nous cachent pas que l'expédition est lointaine, dangereuse et meurtrière, parce que ces populations-là ont bec et ongles, même aiguillon empoisonné, et savent s'en servir avec acharnement pour défendre leurs précieux troupeaux.
Il faudra livrer de terribles combats, et beaucoup déjà, dans semblables rencontres, sont restés sur le champ de bataille. Hum!... mes récents exploits à la conquête des esclaves me désignent certainement à faire partie de cette expédition. Ne vaudrait-il pas mieux devancer l'appel?
Si nous essayions de nous renseigner?... Personne ne peut trouver mauvais que je m'informe où il faut aller pour le bien général de la chose publique.
Je me dirigeai immédiatement vers les gardiennes de la mère pondeuse, les plus vieilles fourmis de la fourmilière et les plus expérimentées.
--Mère Anille, dites-moi? on veut donc aller _chasser aux vaches_?
--Oui, mon enfant.
--Ah!... eh bien!... vieille mère, qu'est-ce que c'est que cela? Est-ce qu'il y en a beaucoup?
--Jour de Dieu, mon enfant! s'il y en a... Les hommes prétendent qu'ils connaissent plus de trois cents espèces, rien que de Coléoptères qui vivent chez nous ou chez nos cousins!... On en connaît aussi parmi les Orthoptères, parmi les Homoptères...
--Tu peux te taire, ça m'est égal! On m'a dit que les staphylins formaient un excellent bétail, donnant un sucre exquis par une saillie à poils soyeux qu'ils ont sur l'abdomen.
--On a eu raison de te dire cela, mon fils. On appelle ces insectes-là des Myrmédonies, et ils ont des cousins appelés Loméchuses, qui fournissent une délicieuse liqueur. Ce sont les Myrmiques à aiguillons qui conservent ces précieux bestiaux qu'elles savent capturer. Aussi vivent-elles dans l'abondance et les festins continuels. Mais il y aura un rude combat à livrer!
--Ah!...
--Certes, mon fils. Il vaut mieux nous procurer des Loméchuses, ce sont là de vrais animaux domestiques, à la bonne heure!
--Et pourquoi cela, mère Anille?
--Mon enfant, c'est que ces animaux-là ne savent pas manger seuls; par conséquent, ne se sauveront guère de chez nous. Si cette fantaisie leur prenait un jour, grâce à leurs ailes, eh bien, nous les laisserions aller. L'impossibilité où ils sont de manger nous les ramènerait forcément...
--Bravo!... et comment sont-elles?
--Noires, larges, épaisses; un peu plus longues que nous. Elles ont de gros yeux saillants, l'abdomen grand et lourd, cependant très mobile, qu'elles portent dressé en marchant. Lorsque vous en aurez récolté, elles viendront vous palper la tête avec leurs antennes et la frapper de petits coups. Cela voudra dire qu'elles ont faim. Vous leur dégorgerez de la nourriture comme vous le faites pour nos jeunes. Alors, vous les verrez étendre leur large abdomen qu'elles portent habituellement, même à l'intérieur de la fourmilière, relevé sur leur dos, et vous pourrez lécher et presser entre vos mandibules leurs poils mis ainsi à découvert. Vous y trouverez une succulente sécrétion.
--Et comment, mère Anille, prend-on ces bonnes bêtes-là?
--Mon ami, on les pousse, on les porte à cinq ou six, on les fait entrer ainsi dans la fourmilière, sans leur faire de mal.
--Convenu!... Et où les trouve-t-on?
--Ah! c'est le plus difficile. Cependant, cherchez bien, j'en ai entendu voler ces jours-ci, vers le soir, aux environs de notre maison. Elles aiment, d'ailleurs, notre nation et aussi celle des Fourmis Rouge et Jaune (_Formica rubra_ et _Formica rufa_). Vous en trouverez peut-être dans le taillis, aux environs des champignons en décomposition, près des vieux bois pourris, sous les mousses: c'est là qu'elles se métamorphosent et arrivent à l'état parfait. Cherchez!
--Mère Anille! vous m'ouvrez les yeux!
--Pourquoi, mon ami?
--C'était donc cela!... maladroit que je suis! voici ce que j'ai vu... à notre dernière expédition chez les Noires cendrées pour l'enlèvement des esclaves: j'ai aperçu des ouvrières qui, averties de notre approche par leurs sentinelles, fuyaient, emportant des paquets noirs dans leurs mandibules...
--C'étaient leurs Clavigères qu'elles mettaient en lieu sûr, mon enfant! Ce sont les meilleurs bestiaux que puisse trouver une fourmi. Ah! lorsque vous en aurez récolté une quantité suffisante, notre dessert sera assuré pour tout l'hiver.
--Ainsi, j'ai bien pu manquer une telle occasion! Malheur, trois fois malheur!... Mais nous recommencerons!
--Recommencez, mes enfants, je ne demande pas mieux. Vous trouverez les Clavigères chez la fourmi Noire, la Jaune, la Rouge et chez les Myrmiques des souches (_Myrmica cespitum_). Dame! ils ne sont pas gros! à peu près, vis-à-vis des fourmis, ce que sont les moutons vis-à-vis des hommes. Ils sont roux-bruns ou noirs, marchent lentement et font le mort si on les tourmente, ce qui vous permettra de les saisir et de les enlever facilement. Quoique dépourvus d'yeux...
--Ils sont aveugles?...
--Je n'ose l'affirmer, car ils savent fort bien se diriger et éviter les obstacles, à la façon des chauves-souris, volant sans jamais se heurter, dans les grottes les plus obscures, soit par un tact exquis, soit par une impression lumineuse perçue à travers un mince tégument. La petite bouche des Clavigères ne peut prendre qu'une nourriture liquide: ils ne savent pas manger seuls et se promènent dans la fourmilière sans pouvoir goûter aux provisions. Ils te rencontreront, toi et tes camarades, lorsque tu seras repu, et ils sauront se servir, aussi bien que toi, de leurs antennes en massue pour te demander à manger. Tu n'auras qu'à ouvrir la bouche et le Clavigère humera une goutte liquide que tu lui amèneras entre tes mandibules.
--Et puis?...
--Service pour service, mon enfant. Tu lècheras aussitôt les poils des élytres du Clavigère, tu les presseras légèrement entre tes grandes mandibules, et tu aspireras une liqueur délicieuse.
--Tous sont bons à prendre?
--Tous! Tu trouveras le Longicorne chez la fourmi Noire, et le _Faveolatus_ chez la Rouge. Tous deux s'apprivoisent également bien chez nous.
--En voilà assez, mère Anille; j'ai mon projet! merci.
Je retournai en toute hâte vers mes compagnons et leur expliquai ce que nous devions faire. Il nous fallait, à tout prix, des Clavigères, des Myrmédonies et des Loméchuses.
--Sus!... aux autres fourmis!... Sus!... avant tout, aux Noires cendrées, qui nous ont volé nos Clavigères!
Ce fut une fête dans la république que l'annonce d'une expédition semblable. On allait donc posséder un troupeau de friandises pour passer gaiement l'hiver, car nul ne doutait du succès.
Je réunis mes compagnons en un conciliabule secret:
--Que personne ne sorte! qu'aucune démonstration intempestive ne donne l'éveil aux espions que les Noires cendrées et les Rougeâtres peuvent avoir envoyé rôder aux environs! Nous n'avons qu'une très médiocre réputation comme bons voisins; montrons que, malgré leur lâche espionnage, nous savons nous dérober à leurs yeux lorsqu'il le faut. A la dernière razzia des esclaves, nous avons été vendus: les Noires-cendrées ont emporté les Clavigères qui nous appartenaient!... Cela crie vengeance!...
--Oui! oui! à mort les Noires cendrées!
--Bien, mes amis! j'aime à vous voir animés de ces sentiments de justice... Un procédé semblable au leur ne mérite point de ménagements.
--Marchons! marchons!
--Un instant! marchons... En colonne, c'est le moyen d'être découverts, vendus, trahis encore! et de ne point avoir de Clavigères. Voici mon plan d'attaque. Nous allons sortir un à un, nous séparer immédiatement. Chacun décrira un circuit aussi long qu'il sera nécessaire pour arriver, avec un compagnon tout au plus, près des éclaireurs ou des sentinelles. Chacun de ceux-là sera mis à mort, silencieusement et sans merci! Cela est nécessaire, songez-y bien! Si un seul échappe, adieu les bonnes vaches à sucre! Et maintenant, prudence et décision!... La colonne vous suivra, lentement, à deux heures de distance.
Nous partîmes en silence, un à un.
Toutes les sentinelles furent tuées! Une heure après, la cité des Noires cendrées était en notre pouvoir. Tout fut pillé, tout fut enlevé: quarante Clavigères tombèrent entre nos mains, j'en rapportai deux pour ma part! Plus de deux cents esclaves vinrent remplir nos magasins.
Ce fut une magnifique razzia: nous rachetâmes cependant par cinquante-deux camarades morts et autant de blessés. Mais qu'y faire? on ne peut pas faire d'omelette sans casser des œufs!
La mère Anille fut enchantée. Désormais elle avait, comme autrefois, au bon temps, des vaches à soigner.
V
MORT DE MON FRÈRE.--JE ME SAUVE.
Depuis quelques jours nos esclaves, en creusant au fond des caves de notre fourmilière pour les agrandir, avaient rencontré un amas de matières bizarres. C'était comme un amas de tissus épais; s'il eût été fait en soie, en laine ou en lin, nous en eussions tiré parti en le déchiquetant et en le mangeant; mais il était composé évidemment d'une fibre étrangère à nos pays, fort dure, et présentant un goût diabolique.
En présence de cet amas, toutes les esclaves tinrent conseil. Personne ne savait ce que ce pouvait être. Il est vrai que toutes étaient fort jeunes et manquaient d'expérience; aussi, quand une des plus fortes têtes des Polyergues demanda si cette couche particulière de matière ne se trouvait pas dans toutes les fourmilières, personne ne put lui répondre avec certitude, et il fut décidé, séance tenante, qu'on détacherait une fourmi sûre et de grande intelligence pour aller s'informer de cela.
Je fus choisie, et je crois que l'on ne pouvait mieux choisir. On m'adjoignit un de mes frères comme aide de camp, et voilà comment, à peine rentrée d'une expédition, il me fallut en recommencer une autre. En attendant, il fut décidé que les morceaux de tissus gênant les travaux souterrains seraient découpés, portés au dehors et jetés aux résidus sans emploi.
Ainsi fut fait, malgré la répugnance que les esclaves éprouvaient à couper cette matière qui possédait un goût horrible. Mais que ne peuvent le courage, la patience et l'abnégation des bons citoyens!
Nous cheminions donc de compagnie, mon frère et moi, passant avec précaution, aussi près que possible, des fourmilières du canton; mais pas assez près cependant pour motiver des attaques et des assauts des colonies, qui ne sont pas toujours de bonne humeur.
Tout en causant, nous traversions une grande plaine sablonneuse, absolument nue. Au-dessus de nos têtes, à d'énormes hauteurs, s'étendaient les branches épaisses de plusieurs arbres qui empêchaient depuis bien des années l'eau du ciel de tomber sur le sol et de le raffermir. Aussi, enfoncions-nous jusqu'au genou dans cette terre semblable à de la cendre, et étions-nous exténués de fatigue.
Nous avancions cependant avec courage, car il fallait sortir de ce mauvais pas, et nous nous dirigions vers un endroit qui semblait libre et dont les alentours étaient comme barrés par des collines abruptes, des racines colossales et des herbes entrelacées.
--Vois, dis-je à mon frère, cela ressemble à un défilé dans les montagnes Noires!