Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot

Part 19

Chapter 193,868 wordsPublic domain

Un des côtés du jardin est bordé par de hautes maisons, dont les fenêtres regardent au milieu des grands arbres. A l'une de ces fenêtres, je voyais, depuis mon arrivée, une cage suspendue contenant un Serin d'une couleur magnifique. Sa maîtresse devait aimer cet animal à la folie, car je la voyais, penchée vers lui, entretenir de longues conversations avec son oiseau de prédilection. Il est vrai que jamais je n'avais entendu ramage aussi velouté, trilles aussi éclatants que ceux du prisonnier, dont la grâce et la gentillesse m'avaient gagné le cœur.

Libre, je connaissais les angoisses de la captivité, et je me sentais porté vers ce charmant oiseau, autant par le sentiment de la compassion que par l'intuition qui nous porte à deviner un cœur prêt à nous répondre. Un jour, je m'approchai du Serin et, perché sur sa cage, je liai conversation avec lui.

--Bonjour, ami, lui dis-je, êtes-vous heureux?

Un peu effrayé de ma brusque apparition, l'oiseau se rejeta au fond de sa cage; mais, encouragé sans doute par la bienveillance de mon attitude, il me répondit:

--Oui, je le suis autant qu'on peut l'être en prison.

--Comment pouvez-vous juger cela, vous qui n'avez jamais joui de la liberté?

--Il est vrai: je suis né en cage; mes parents y avaient également passé leur vie, mais il y a au fond de nos cœurs une voix qui chante toujours la liberté.

--Pauvre, pauvre ami!

--Pourquoi me donnez-vous ce nom, je vous connais à peine? Il y a bien peu de temps que je vous vois dans les arbres d'alentour.

--C'est qu'il y a peu de temps que j'ai recouvré ma liberté chérie.

--Racontez-moi comment vous avez fait, je vous prie, me dit le prisonnier.

--Je le veux bien. Peut-être jugerez-vous sévèrement mon escapade, car je crois m'être montré ingrat... Mais, que voulez-vous? Nous sommes ainsi faits que l'immobilité nous est insupportable.

Je lui racontai ma vie, mes malheurs et mes voyages. De ce jour, une amitié solide nous unit.

--Vous avez l'air, lui dis-je, d'avoir une bonne maîtresse.

--Oh! certes.

--Elle vous aime?

--Beaucoup. Mais, vous l'avouerai-je, je suis las de la nourriture qu'elle me donne. Pauvre femme, si elle pouvait soupçonner cela, elle ferait tout au monde pour la changer. Mais, le pourrait-elle? Comment irait-elle me chercher les vers, les chenilles dont nous avons tant besoin pour contrebalancer l'influence funeste des graines sèches?... Vous le voyez, malgré les souffrances que j'endure, il me faut supporter mon mal et sourire aux efforts de son amitié. Je chante pour elle,... mais je pleure en dedans!

--Ce que votre maîtresse ne peut faire, d'autres l'essayeront peut-être...

--D'autres? Qui donc m'aimerait assez pour cela?

--Qui sait?... Au revoir!

--Vous me quittez?... Adieu! ne m'oubliez pas, vous dont le cœur s'est ému au récit du pauvre prisonnier.

Je partis et m'envolai vers la partie de la pépinière où les jardiniers établissent les couches sur lesquelles ils cultivent des fleurs. J'avais cru remarquer que là les vers étaient abondants, les larves et les chrysalides faciles à découvrir... Je ne me trompai point. Dix minutes après, je revenais à tire-d'ailes, apportant au prisonnier une pleine becquetée de vers frais et appétissants.

Je me posai sur sa cage, les laissai tomber à côté de lui et m'enfuis comme si j'avais commis une mauvaise action. Mais du haut d'un arbre voisin, je guettai mon ami... Son premier étonnement passé, il se jeta sur cette friandise, y fit honneur et, regardant de tous côtés, sembla me chercher pour me remercier.

--A demain! lui criai-je de loin en m'envolant.

J'avais le cœur content. Une bonne action rend toujours heureux!

Le lendemain, je recommençai ma chasse, mais cette fois je ne pus m'envoler assez tôt pour que le Serin, qui me guettait, ne me retînt par une bonne parole. Notre amitié devint, de la sorte, chaque jour plus intime, et mon ami me connaissait si bien qu'il saisissait sa nourriture, de mon bec même, à travers les barreaux de sa prison.

Tout entier à notre commerce charmant, nous ne prenions pas garde que nous étions épiés, non seulement par la maîtresse de mon ami, mais par plusieurs de ses voisines. Ma réputation se répandit ainsi, en peu de temps, dans tout le quartier. La bonne dame me connaissait, et quand j'arrivais avec ma provision, elle ouvrait sa fenêtre et me disait:

--Bonjour, Pierrot, bonjour, mon ami! Le bon Dieu te récompensera!

Un jour, je vis, près d'une fenêtre voisine, la cage d'un autre serin prisonnier. La pauvre bête s'agitait, elle appelait mon ami à son secours. Lorsque j'apportai des vers, j'entendis une voix suppliante qui me disait:

--Et moi, n'aurai-je donc rien? O vous, qui secourez les malheureux, pensez à un prisonnier!

--Ma foi, me dis-je, ce pauvre serin que voilà me fend le cœur, je vais faire une petite chasse à son intention. Et je partis, puis revins bientôt avec une bonne provende. Comme il fut heureux! Chaque fois que je lui apportais quelque chose, j'en réservais toujours un peu pour mon premier ami Citronnet: car c'est ainsi que sa bonne maîtresse l'avait nommé.

Mais, voilà que de tous côtés on pendait des cages, de tous côtés des voix suppliantes imploraient mon secours. Je ne demandais pas mieux que de multiplier mes efforts à mesure que des infortunés surgissaient autour de moi. J'avais autant de besogne que si une couvée eût réclamé mes soins. Mais, au milieu de ces nouveaux amis, l'homme me tendit des embûches, des mains traîtresses s'avancèrent pour me saisir... Heureusement, j'avais toujours l'œil au guet; j'échappai toujours. Une fois je ne pus résister à la tentation, et j'envoyai un tel coup de bec sur les doigts d'une méchante femme, qu'elle poussa un cri terrible et me jeta sa malédiction!...

Je n'en fis que rire, mais ne retournai plus à son prisonnier, et maintins tous mes soins pour Citronnet et sa bonne maîtresse, qui m'aimait, à présent, autant que lui.

L'hiver passa ainsi. Nous eûmes souvent faim tous les deux, car les vers étaient rares; mais je partageais toujours religieusement avec Citronnet, et ma bonne action fut récompensée. Voici comment.

Citronnet m'apprit que, sur un grand platane, à peu de distance, habitait une jeune et belle pierrette dont le mari avait été surpris et dévoré, l'année précédente, par un affreux matou du voisinage. Il me fit faire connaissance avec elle. Je reconnus chez elle les qualités qui font une bonne mère. Aussi, au premier printemps, nous mîmes-nous à faire un superbe nid dans un des arbres les plus touffus de la pépinière. Nous y trouvions un abri plus parfait que sur les grands arbres du jardin, et nous étions plus près des vers et des larves qui allaient devenir indispensables à la nourriture de nos enfants.

Tout allait à souhait: jamais on ne vit plus beau nid, plus charmants œufs, couple plus uni, printemps plus magnifique.

Au bas de notre arbre, cependant, un autre oiseau était venu commencer ses travaux, et son voisinage ne me laissait pas sans inquiétude... beaucoup plus gros que nous, l'œil inquiet, le bec robuste et pointu, les mouvements brusques, il me semblait un animal peu sociable et au moins incommode.

Combien je me trompais! C'était le modèle des époux, le meilleur des pères, et j'appris à l'apprécier à sa juste valeur.

Noir, le bec jaune, cet oiseau me faisait peur; je l'entendis un jour nommer par un jeune homme qui s'écria:

--Oh! le beau Merle!...

Se souciant peu des épouvantails que l'on mettait en place pour nous faire peur, il se perchait dessus, passait dessous, pour aller picorer où il avait envie.

Le Merle amena sa femelle au pied de notre _robinier_, lui montra l'emplacement qu'il avait choisi entre les branches flexibles du pied; puis, tous deux se mirent de bon cœur à la rude besogne, sans trêve ni repos, butinant et bâtissant de l'aube à la nuit.

Il ne leur fallut que huit jours pour remplir leur tâche, et nous, nous en avions employé plus de douze pour accomplir la nôtre.

La femelle y déposa alors cinq œufs bleu-verdâtre marqués de taches brunes, et les couva avec une assiduité dont mon aimable compagne lui donna l'exemple. Mon voisin, le Merle, lui apportait sa nourriture, absolument comme je le faisais pour la mère de mes petits. Quelquefois, l'un et l'autre, nous partagions les travaux de l'incubation pendant que les mères allaient boire ou délier un peu leurs membres engourdis. En temps ordinaire, j'avais remarqué que les merles sont comme les moineaux, ils aiment l'eau et se baignent fréquemment.

Quant à ses petits, il les nourrit absolument comme nous nourrissons les nôtres, de chenilles et de vers. Seulement les siens sont beaucoup plus gros, et ce qu'ils consomment de nourriture est vraiment incroyable. Avec quarante chenilles par heure, nous suffisions à l'appétit de nos enfants. Cela nous donnait cependant le travail très respectable de cinq cents chenilles à trouver, à nous deux, par journée, et de trois mille cinq cents par semaine. Il ne faut pas perdre de temps... Mais le malheureux père Merle n'en était pas quitte pour quatre fois cette quantité. Heureusement, il pouvait y joindre les limaçons et les limaces dont il détruisit un nombre énorme, au grand profit du jardin.

Aussitôt qu'ils sont capables de pourvoir seuls à leurs besoins, les petits merles se séparent, et cela arrive vite. Ils cherchent alors leur nourriture eux-mêmes et, outre les insectes et les vers, se jettent sur les baies et les fruits. Les cerises, les groseilles, les framboises, le lierre, le houx, l'aubépine, leur plaisent beaucoup, et c'est pour cela que l'homme leur fait la guerre, d'autant plus qu'on m'a affirmé que la chair de cet oiseau est fort bonne.

Sans être jamais très unis, nous conservions des relations de bon voisinage. Il n'en était pas de même entre mon voisin et un ménage de Grives qui était venu s'établir dans un arbre dont les branches touchaient au nôtre.

Ce couple n'offrait pas, je dois le dire, un modèle d'entente cordiale, et nous déplorions des mœurs si semblables à celles des hommes. Le mâle, un bel oiseau d'ailleurs, paré d'un plumage charmant, avait, au commencement des beaux jours, chanté à sa femelle ses élégies les plus tendres, et avait si bien capté son cœur qu'elle croyait à une affection éternelle. Aussi se mit-elle avec une ardeur sans pareille à commencer son nid. Le mâle, dès ce moment, me déplut. Monsieur demeurait flâneur et oisif, regardant sa femelle apporter les matériaux, construire, aller, venir, tandis que lui sifflotait des fleurettes aux grivelettes du voisinage, et, pendant ce temps, la pauvre esclave dévouée allait au loin chercher son faix.

Notre voisin, le Merle, qui, placé plus près que nous, voyait encore mieux ce manège, lui en exprimait son mécontentement en termes fort peu mesurés. Maître Grivelet prenait mal la chose; des gros mots on en venait aux coups, et le Merle le mettait pour quelque temps à la raison en lui administrant une bonne volée. Mais, bast! la paix n'était pas de longue durée dans le malheureux ménage. Monsieur n'était pas content de ceci, de cela, de la nourriture, du temps, du nid; il grognait, il battait sa femelle, puis faisait des absences qui me semblaient louches.

A son retour, il était souvent de plus mauvaise humeur qu'à son départ, et cherchait encore querelle à sa grive. Celle-ci, forte de sa bonne volonté, défendait son ouvrage, le bec entr'ouvert, le cou en avant, les plumes hérissées. Ils se lançaient des mots de défiance et de colère. Des injures on en venait à se battre, et la pauvre grive, plus faible, était fort maltraitée. Les plumes volaient, les cris de douleur fendaient l'air: c'était pitié. Mais le Merle arrivait comme un trait, fondait sur monsieur le Grivelet et le mettait en fuite souvent par sa seule présence, car ce mauvais mari qui battait sa femelle était un lâche.

La femelle, au milieu de cet enfer, avait pondu quatre jolis œufs bleu-ciel marqués de brun foncé; mais à peine les petits étaient-ils éclos, à peine commençaient-ils à pousser leur premier duvet, qu'ils disparurent les uns après les autres. Les cris, le désespoir de la pauvre mère attirèrent mon attention et la commisération de ma chère Pierrette. Il ne restait plus qu'un petit dans le nid, les trois autres avaient disparu; la mère n'osait plus quitter son dernier enfant qui demandait à grands cris de la nourriture.

Que faire? Quelle terrible alternative, et qui dira jamais les combats que livrèrent la crainte et l'amour dans le cœur de la malheureuse Grivelette?...

Enfin, n'y tenant plus, elle se lève, jette au ciel un regard désolé et part, comme un trait, dans la direction des bâches à fleurs...

J'étais bien caché, parmi les feuilles, au-dessus de mon nid et guettais attentivement ce qui allait arriver; quand je vis... J'en frissonne encore d'indignation et d'horreur!... Le père... oui, le père, lui-même, déchirait son dernier enfant de son bec acéré!... Le père mettant en pièces le fils de ses entrailles!!!...

Horrible!...

XI

INGRAT ET LACHE

Le Merle, usant de sa force, à mon instigation, chassa de notre quartier ce père dénaturé: nous fûmes délivrés de ce triste ménage et la paix régna de nouveau autour de nous.

Nos enfants poussaient à vue d'œil; leur gentillesse était extrême; déjà ils voletaient au bord du nid, nous nous faisions une fête, Pierrette et moi, de les promener bientôt dans le jardin, quand tout ce bonheur présent et à venir fut encore une fois anéanti...

Depuis quelques jours des groupes nombreux de gens se formaient dans les allées du jardin. On parlait beaucoup; les figures étaient menaçantes.

Inquiets de ce qui pouvait arriver, Pierrette et moi nous nous efforcions de suivre les groupes pour nous informer de ce qui allait se passer. Mais en vain nous prêtions une oreille attentive à tout ce qui se disait autour de nous, il nous était impossible d'y comprendre un seul mot. Il s'agissait des droits de l'homme... nous y étions complètement étrangers. Aussi notre inquiétude était-elle extrême. Chaque jour la foule se montrait plus nombreuse, chaque jour il devenait plus difficile de trouver la nourriture que réclamaient à grands cris nos chers enfants...

Un matin, les portes du jardin furent fermées, des soldats envahirent notre asile, les tambours vinrent nous effrayer de leurs roulements prolongés... Tout à coup, une effroyable détonation retentit, le canon gronde, la fusillade pétille, les cris se mêlent à ce bruit épouvantable. Éperdus, nous regagnons notre nid, nous cachons nos petits sous nos ailes, décidés à leur faire un bouclier de nos corps... Le bruit continue; la bataille est engagée: l'air, rempli de fumée, nous cache les arbres d'alentour.

Au moment où nous rassurions nos petits effrayés, une commotion épouvantable frappa la branche sur laquelle notre nid était appuyé; les balles sifflent avec un bruit sinistre autour de nos têtes; la branche vacille, se penche... et nous sommes précipités...

Fou de terreur, mes ailes me portent au faîte d'un platane voisin... J'aperçois ma Pierrette fuyant à travers les buissons, et nos petits, tombés sur le toit de paille d'un rucher voisin, se cachant de leur mieux entre les javelles.

Que se passa-t-il alors? Je ne le sais plus...

La fusillade redoublait d'intensité, les branches ployaient, craquaient et tombaient autour de moi. Affolé, je partis, volant au hasard, ignorant quelle route je pouvais ou je devais prendre...

En ce moment, je me rappelai la cour si paisible du lycée où j'avais demeuré. Je voulais m'y réfugier et remontai du côté du Panthéon, mais là régnait la terreur et la mort. D'un coup d'aile, je m'enlevai aussi haut que mes forces me le permirent, et fus me blottir sur le dôme du Panthéon. Hélas! autour de moi ce n'était que désolation, mes semblables fuyaient par bandes, se heurtant aux tuiles et aux cheminées... Je les suivis, descendant dans la vallée vers la Seine, là où j'apercevais de grands arbres et où j'espérais me cacher facilement.

Ce fut ainsi que j'atteignis le jardin des Plantes. Toutes les allées étaient désertes, pas un homme ne s'y montrait, la bataille attirait les gens au haut de la montagne. Quelques moineaux inquiets m'entourèrent. Je dus leur donner des nouvelles de leurs frères que je quittais.

Heureusement, ce jardin contient une immense quantité de provisions de toute espèce. Imitant mes camarades, je me glissai à travers les larges mailles d'une clôture en fil de fer et voulus partager le repas d'une cigogne. Un vigoureux coup de bec qui m'arriva et qui m'eût cloué par terre s'il m'eût atteint, me fit prendre une autre direction, et je fus demander à de paisibles canards une hospitalité qu'ils s'empressèrent de m'accorder.

Pendant plusieurs jours, nous entendîmes de loin le bruit de la fusillade; pendant plusieurs jours, nous vécûmes dans les angoisses de la terreur; puis, peu à peu, le tumulte s'apaisa, la paix revint, et avec elle un peu de sécurité.

Qu'était devenue ma chère Pierrette? Et mes pauvres enfants! quel sort avait été le leur?...

Dès le lendemain, je résolus de tout faire pour avoir des nouvelles et calmer mon anxiété; je ne croyais pas cependant au malheur complet qui allait me frapper... Hélas! j'eus beau chercher, m'informer auprès de mes amis, jamais je ne pus retrouver les traces de ma pauvre Pierrette... Est-elle morte égarée? A-t-elle été dévorée par les ennemis qui ont envahi le jardin?... La plus complète obscurité a toujours régné sur cette catastrophe... Citronnet lui-même n'était plus à sa place accoutumée; sa maîtresse avait été tuée derrière sa fenêtre, et le pauvre ami était mort, oublié dans sa cage abandonnée!..... O malheur! quand tu nous frappes, tu ne t'arrêtes jamais!

Je cherchai mes enfants. Je les trouvai bientôt aux environs de la maisonnette qui, en leur servant d'abri, leur avait sauvé la vie. C'est à peine s'ils me reconnurent; ils se suffisaient à eux-mêmes, faisaient les grands garçons et, un peu plus, m'auraient envoyé promener.... Mon cœur se serra une dernière fois... Je baissai la tête, leur souhaitai, du fond du cœur, une vie plus heureuse que celle de leur père... et les quittai pour toujours.

Je vécus ainsi trois mois environ seul, encore seul,... insensible à toutes les avances que me faisaient les autres moineaux, mes camarades. Renfermé dans ma douleur, je laissais couler les jours sans penser au lendemain, passant d'un buisson à l'autre, d'un parc dans le voisin, sans avoir conscience de ce qui se faisait autour de moi, picotant une bribe de pain par ci, un grain de millet ou de chènevis par là, mais incapable de pourvoir à ma nourriture si j'avais été en rase campagne. Le dégoût de la vie sauvage m'avait pris. Je n'éprouvais qu'une satisfaction, celle de me voir près de l'homme, dans un lieu où sa fréquentation était si complète, que, pour moi, ce jardin était comme une grande volière.

Hélas! mes enfants! il était écrit que je ne pourrais jamais être heureux!

Un jour, au moment où nous y pensions le moins, le peuple descend en armes dans les rues; la bataille reprend sa fureur, le canon gronde, les balles sifflent dans notre asile, jusque-là si tranquille. Ce n'est autour de nous que mugissements, que cris désordonnés des animaux effrayés. La mort semble planer sur nos têtes. Il faut encore partir!...

Cette fois, je pris le chemin de la frontière;... là, peut-être, est le vrai bonheur.

Je volai donc, en suivant la Seine, tant que mes ailes purent me soutenir, et, vers le soir, j'étais loin de Paris, au milieu d'un petit bois, en pleine campagne.

J'y passai la nuit, le ventre creux, livré à de bien tristes réflexions.

Que faire? Quel parti prendre?

Je résolus de rentrer parmi les hommes, de me donner à eux, et là, du moins, à l'abri derrière les barreaux de ma cage, je trouverais l'aisance, la tranquillité et le repos qui m'étaient devenus nécessaires. Restait à choisir la maison à laquelle j'allais me confier, car de ce choix dépendait peut-être le bonheur de ma vieillesse; on ne trouve pas tous les jours le moyen de s'échapper comme je l'avais déjà fait!

Je cherchai longtemps.

Un jour, je m'arrêtai sous les ombrages touffus d'un arbre magnifique: deux personnes suivaient lentement une allée en se donnant le bras.

--Blanche, mon amie, disait la voix d'homme, n'est-il pas bientôt temps de rejoindre ta mère à Fontainebleau?

--J'y pensais, Émile... Le bonheur rend égoïste.

--Et nous sommes si heureux!

--Savez-vous, monsieur, qu'il y a six mois...

Plus de doute! C'était ma charmante petite maîtresse, c'était Blanche! mais grandie, mais embellie depuis deux années que je ne l'avais vue. Et M. Émile, auquel elle donnait le bras, c'était M. Sceller, son cousin!

Je compris, en voyant au loin venir deux jeunes filles en deuil, en apercevant le crêpe que portait le jeune homme, que son vieux père était mort, et que le cadeau que voulait faire Mme Sauval au jeune lauréat était cette belle propriété, comme dot de l'heureuse Blanche!

Honteux, je voulus fuir... Le mouvement de mes ailes fit lever les yeux à mon ancienne amie.

--Émile, vous souvenez-vous de mon pauvre Pierrot?

--Je vous conseille d'en parler, Blanche, un ingrat!

--Ingrat? Mais non.

--Mais si, mon amie; quand on a le bonheur d'être aimé de vous, il faut être un monstre pour vous quitter!

--Flatteur, va! Mais, voyez donc comme ce pierrot nous regarde!

--C'est vrai.

--On dirait Pierrot.....

--Quelle folie!

--Pierrot! Pierrot! mon pauvre Pierrot.

J'hésitais...

--C'est lui, je n'en doute pas.

Une mauvaise honte invincible me clouait à ma branche. Le mot d'ingrat bruissait à mes oreilles.

Au lieu de me jeter dans les bras qu'on me tendait, je fis taire mon cœur et..., je m'envolai!

--Non! non! ce n'est pas Pierrot, murmura Blanche, en regagnant tristement sa maison, il fût venu à moi...

Hélas! c'était bien lui. Ingrat et lâche à la fois!

Ce fut un vilain jour dans ma vie, et cette confession, ma bonne Claire, n'est pas sans me coûter beaucoup; mais j'ai promis d'être sincère.

Donnez-moi l'absolution d'une caresse: auprès de vous je ne recommencerai jamais!

L'été, dans sa splendeur me fournissait une vie facile, et je me pressais d'autant moins de choisir un gîte que la saison mauvaise était éloignée de moi. Parcourant les maisons de campagne de cette admirable vallée, j'étudiais les mœurs des habitants, hésitant souvent et remettant au lendemain, dans l'espoir de trouver mieux, et, plus d'une fois, je revins dans le parc de ma Blanche aimée. Mais elle et son mari étaient partis!

Je m'éloignai, et, après une longue route, je parvins en ce pays et près de la maison où vous me voyez aujourd'hui.

La beauté, la bonté de Claire me charmèrent quand je la vis jouer dans le parc avec son mouton apprivoisé. Je résolus de me donner à elle.

Un matin qu'elle était sur la pelouse devant le château, je volai devant elle et vins presque à ses pieds.

--Oh! le joli moineau! dit-elle.

Puis, émiettant le gâteau de son déjeuner, elle me le jeta. Je m'approchai, becquetant gracieusement et jetant de petits cris pour lui prouver que je n'avais pas peur d'elle.

Enhardie par ma confiance, elle m'appelait, me tendant son doigt; j'y sautai, gazouillant toujours.

Je renonce à vous peindre les transports de joie de mon amie d'adoption. Toujours courant, elle m'apporta au château, après m'avoir donné mille baisers que je lui rendais de bon cœur, et m'installa dans sa chambre. J'y suis encore!...

Deux fois déjà les feuilles ont jauni et repoussé sur les arbres depuis que j'habite avec ma bienfaitrice, et pendant tout ce temps je n'ai ressenti qu'un seul chagrin; encore ne vint-il pas d'elle, mais de mon mauvais caractère.

XII

LA DERNIÈRE AMIE