Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot

Part 14

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--Bien, bien, Jean, mon ami. Le _lancé_, c'est quand l'animal part; la _vue_, quand on le voit... Très bien! me voilà chasseur...

--Au son du cor, les veneurs se rallient, retrouvent la chasse qu'ils ont quelquefois perdue, et... tiens, voici la bande qui arrive. Attention! Le cerf est forcé, les chiens l'entourent! Le pauvre animal essaye encore de leur faire tête, mais, hélas! c'en est fini, il est perdu... Une larme coule de sa paupière, mais nul des assistants n'est attendri, pas même cette jeune femme, qui, sous son costume d'amazone, paraît plus animée, plus étourdie que pas un des veneurs.

--Ah! mon pauvre Rouge-Gorge!

--Tu me demandais ce que c'était que l'hallali? L'entends-tu sonner? Quelle peine se donnent ces valets pour contenir les chiens! Maintenant, on va faire la curée. Pour récompenser les chiens, et pour les animer à une autre poursuite, on va couper certaines parties de la bête et les leur distribuer...

Je vis à l'instant s'exécuter ce que mon ami m'annonçait et crus, en vérité, assister au repas d'un troupeau de bêtes féroces. Ces animaux se ruant sur les lambeaux de chair encore palpitante, ces hommes et ces femmes assistant à ce spectacle avec des exclamations de joie, ces trompes sonnant la fanfare du cerf _dix-cors_, ce spectacle inouï me donnait le vertige... Moi, pauvre petit oiseau, j'avais peur; vraiment, j'avoue qu'alors j'avais entièrement perdu l'assurance que possède tout moineau franc bien élevé. Je me trouvais si petit, si petit, en présence de ces manifestations grandioses de la vie humaine, que j'avais besoin de me répéter à moi-même que, grands et petits, tous ont leur place utile dans la création et concourent à en former la magnifique harmonie!...

Le calme se rétablit peu à peu. Les veneurs se séparèrent et l'on se donna rendez-vous au lendemain pour attaquer un sanglier. Nous résolûmes, mon compagnon et moi, d'y assister et, pour ne pas nous trouver en retard, nous nous établîmes aussi commodément que possible sur le grand chêne choisi pour le lieu de réunion. Quelle nuit! Jamais son souvenir ne s'effacera de ma mémoire! Des bruits sinistres, des hurlements s'étaient fait entendre, dès le coucher du soleil, dans les grands arbres auprès de nous. J'avais vu, à plusieurs reprises, comme des charbons ardents briller entre les branches; j'avais aperçu des masses brunes passant silencieuses au-dessus des allées qui se croisaient au pied de notre gros chêne.

Cette forêt était peuplée de bêtes féroces, non seulement de sangliers, mais de loups, qui sont pour les autres quadrupèdes ce que les émouchets sont pour nous, pauvres petits oiseaux. Chose remarquable! L'homme ne se nourrit pas plus de la chair de ceux-ci que de celle des autres: tous ne valent rien.

Malgré que nous fussions en automne, la journée avait été, comme il arrive quelquefois, magnifique et la chaleur très grande, aussi la soif des loups était-elle excessive.

Près de l'arbre où nous avions établi notre gîte se trouvait une mare, bien pauvre d'eau sans doute, car tout était à sec, mais qui en gardait assez cependant pour soulager la soif des animaux de la forêt. Les loups l'avaient choisie pour leur abreuvoir et faisaient entendre des hurlements plaintifs qui ressemblaient à ceux des chiens. Je ne trouvais même de différence bien sensible entre les loups et ceux-ci, que parce que les premiers avaient les oreilles pointues et dirigées en avant et portaient une grosse queue touffue et tombante.

Outre sa force remarquable, le loup a l'oreille très fine, ainsi que l'odorat; sa vue est parfaite, et toutes ces qualités lui servent à se soustraire à la guerre continuelle que lui font les hommes. Poussé par la faim, le loup, qui n'est pas dangereux le jour, devient terrible la nuit: il attaque bêtes et gens; mais, en temps ordinaire, il ne dévaste que les troupeaux. C'est ainsi qu'une louve de grande taille passa près de notre arbre, emportant dans sa terrible gueule un petit agneau dont les bêlements faisaient mal à entendre.

Enfin la lune parut, voilée par moments sous de gros nuages blancs que le vent chassait lentement. En face de moi, un hêtre aux feuilles rougies étendait ses longues branches, et à chaque instant un petit bruit sourd retentissait... C'était un de ses fruits mûrs qui tombait à terre. Au milieu de son feuillage, j'avais vu se mouvoir deux lueurs brillantes qui me faisaient frissonner d'effroi... Tout à coup, parmi les _faînes_ tombées à terre, un léger froissement révèle de petits animaux qui passent et repassent... Les deux lueurs disparaissent: un oiseau énorme, aux ailes immenses et silencieuses, plonge vers le sol; un cri aigu retentit... tout rentre dans le silence! L'oiseau remonte d'un élan et passe si près de ma branche, que je vois distinctement un mulot dans son bec.

Peu rassuré d'un semblable voisinage, je pris sur moi de pousser du coude maître Jean.

--Vois!...

--Hum!... Qu'est-ce?

--Regarde qui passe au-dessous de nous.

--Damnation! s'écrie maître Jean en trépignant sur place, c'est un hideux hibou!... Oh! que ne fait-il jour, que je lui montre ce que sait faire Jean Rouge-Gorge!

--Veux-tu bien te tenir tranquille, malheureux! S'il nous voit, il ne fera qu'une bouchée de nous deux.

--Ne crains rien: il ne peut songer à nous attaquer au milieu des branches où nous sommes blottis; mais demain il fera jour... et nous verrons beau jeu!

--Merci de moi! maître Jean, calme-toi. Puisque ce vampire ne peut nous attaquer, dormons! Il sera temps de voir demain...

Enfin le jour arriva, et avec lui, le réveil de mon ami Jean Rouge-Gorge. Après avoir attentivement regardé de tous côtés, il entonna sa petite chanson matinale. A moitié endormi, je me secouai sur ma branche et je vis que, comme d'habitude, il était le premier levé, et avait réveillé les habitants paisibles des arbres voisins. Les rares oiseaux habitant la forêt à cette époque tardive de l'année, mêlaient leur ramage au bourdonnement des insectes de tout genre qui s'éveillaient aussi les uns après les autres et dont la sortie annonçait une belle journée. Les écureuils sautaient d'arbre en arbre et profitaient de ces dernières heures des beaux jours pour terminer leurs provisions. L'un y ajoutait une faîne, l'autre une châtaigne, celui-ci une noix et celui-là une pomme de pin. Tous, à l'envi, se hâtaient, avertis par cet instinct merveilleux qui ne les trompe jamais, que l'hiver est proche et que la disette va venir.

Maître Jean, lui, n'était rien moins que tranquille; il se démenait sur sa branche comme un beau diable, et, murmurant des paroles entrecoupées, hérissant ses plumes, il semblait en proie à une violente colère.

Tout à coup, une ombre passe s'élevant lentement au-dessus du grand hêtre... Mon ami pousse un cri perçant et prend sa volée d'un bond formidable. O surprise! de tous les points de la forêt des cris furieux répondent à son cri d'appel: dix, quinze, vingt petits oiseaux comme nous se précipitent... Ma foi! j'en fais autant! je m'élance, et qu'est-ce que je vois au-dessus de notre tête? L'horrible bête de la nuit s'enlevant péniblement sur ses ailes!...

Autour d'elle, dessous, dessus, tous les petits oiseaux poussent des cris discordants et la harcèlent du bec et des ailes, frappant du premier à travers le corps, des secondes sur ses gros yeux hébétés! Au premier rang, maître Jean se multipliait et frappait comme un furieux d'estoc et de taille. Ils semblaient tous un essaim de mouches attaquant un bœuf, et ils y allaient à cœur joie. Au moindre retour offensif de la grosse bête, tous faisaient retraite sur leurs ailes rapides, pour revenir plus acharnés une seconde après...

Enfin, l'oiseau nocturne activa sa fuite et disparut au loin. Quant à moi, très fatigué, quoique n'ayant suivi le combat que de loin, je rejoignis mon hêtre, et quelques instants après, maître Jean, haletant, y descendait à mes côtés.

Il était temps!

Le réveil de la forêt, les chants multiples, les murmures gracieux et doux qui remplissent les bois au soleil levant, faisaient déjà place au bruit des fanfares, à la voix des chiens, aux cris des piqueurs appuyant la meute, aux hennissements des chevaux portant chasseurs et chasseresses. La bête venait d'être lancée. Le sanglier, qui semble un animal lourd et pesant, court néanmoins très vite et fait parcourir un long trajet à ceux qui le poursuivent. Presque toujours, après s'être fait chasser au loin, il revient au _lancé_, c'est-à-dire aux environs de l'endroit d'où on l'a fait partir.--Restons ici, me dit Rouge-Gorge, qui savait cela; le sanglier reviendra, et nous serons aux premières places.

Nous demeurâmes donc sur notre hêtre en compagnie d'un jeune homme qui avait été placé à son pied, après le tirage des postes entre les chasseurs. Nous étions là depuis trois heures au moins, inattentifs et indifférents, causant tout bas ensemble, quand nous fûmes surpris par un craquement de branches brisées dans le fourré. C'était le sanglier qui revenait au milieu des jeunes sous-bois, les froissant sur son passage, aussi facilement qu'un chien couche les tiges du chaume dans lequel il chasse. On entendait la meute, faiblement, au loin...

Notre jeune homme saisit son fusil et prête l'oreille...

En moins d'une seconde le coup part, le sanglier se retourne brusquement et se précipite, tête baissée, sur celui qui vient de le frapper...

En cette extrémité, le sang-froid n'abandonne pas notre jeune voisin. S'affermissant sur ses jambes, le fusil à l'épaule, immobile, le doigt à la détente, il vise le monstre et l'attend à trois pas de distance! Il ne doit pas le manquer, sa vie en dépend peut-être! En un clin d'œil, le sanglier touche presque le canon de l'arme... Le chien s'abat, j'entends un bruit sec,... le coup a raté! Jetant de côté son arme inutile, le chasseur culbuté roule avec son ennemi, qu'il étreint dans ses bras et dont il cherche à éviter les atteintes. L'œil sanglant, l'écume aux lèvres, les défenses luisantes retroussant les plis d'un groin monstrueux, le sanglier cherche à porter des coups mortels à son adversaire, qu'il inonde de son propre sang. C'en est fait du jeune homme si le monstre l'atteint dans la poitrine!...

Ce spectacle était émouvant, terrible, et le jeune homme vraiment beau à voir. On eût dit Hercule sur les bords de l'Érymanthe, cherchant à s'emparer du sanglier vivant qu'il destinait à Eurysthée.

Cependant la lutte se prolongeait; le sanglier ne faiblissait pas, mais le chasseur sentait ses forces l'abandonner... Il allait être vaincu! Tout à coup le bruit d'un galop précipité annonce qu'un autre acteur va prendre part au drame. Le nouvel arrivant juge d'un coup d'œil combien la partie est inégale, mais il voit en même temps l'effrayant danger, pour son compagnon, du coup qu'il faut tirer. L'homme et l'animal ne présentaient qu'une masse informe roulant sur elle-même!... Il descendit de cheval, laissant à celui-ci la bride sur le cou, s'approcha, avec un sang-froid admirable et, profitant d'un moment où le sanglier venait de terrasser sous lui le pauvre jeune homme et allait lui fendre la poitrine, il logea dans l'oreille du monstre une balle qui le foudroya.

Accablé sous le poids de la terrible bête, le jeune chasseur était évanoui.--Son camarade le débarrassa, et il l'appuyait contre le pied de notre hêtre, quand la meute arriva, poussant des abois furieux... La chasse suivait de près et l'on sonna l'_hallali_.

On complimenta les deux vaillants chasseurs, le sauveur et le sauvé qui, tout couvert de sang, était revenu à lui et s'en trouvait quitte à bon marché, pour quelques rudes contusions; puis, la curée se fit pendant que chacun demandait des détails sur cet évènement que j'aurais si bien pu raconter.

Hélas! cette journée devait se terminer par un malheur que je déplore encore et qui me priva d'un des amis les plus chers à mon cœur. Dans la voiture des dames qui suivaient la chasse, se trouvait un collégien en vacances. Je vous avoue que, jusque-là, je n'avais jamais aimé les collégiens, mais depuis ce jour fatal, je les déteste plus encore... _Cette race est sans pitié_...

Porter un fusil avait été son désir, s'en servir son ambition. Mais, comme son âge ne lui permettait pas encore de se mesurer avec les sangliers, on s'était contenté de charger de petit plomb le léger fusil à un coup qu'on lui avait confié. Impatient, lui aussi, de faire du bruit dans le monde, il cherchait un but pour prouver son adresse. En ce moment, mon pauvre Jean Rouge-Gorge se trouvait un peu à découvert entre deux branches... Le coup partit! Hélas! l'enfant n'avait que trop bien visé! Jean du bon Dieu reçut le plomb sous l'aile!... Il tombe, en me criant: Adieu!!!

Et je vis le jeune chasseur emporter le cadavre encore palpitant de mon ami, comme un trophée de sa trop fatale adresse!

V

LES GRANDES LANDES.

Chacun se dit ami; mais fou qui s'y repose. Rien n'est plus commun que ce nom, Rien n'est plus rare que la chose.

(LA FONTAINE.)

Décidément le malheur présidait à ma destinée.

Il était écrit que je devais vivre seul, sans conseils, sans amis.

Jamais je ne fus plus découragé, plus navré qu'après cette séparation cruelle. Toutes les qualités de Jean me revenaient à l'esprit. Involontairement je comparais sa franche allure aux airs gauches des pierrots et des autres oiseaux que je rencontrais. Je mettais en parallèle sa loyauté avec la malice du merle et du sansonnet. Je préférais son gazouillement intime et perlé aux roulades à grands effets du rossignol.

L'un me faisait souvenir des causeries intimes du coin du feu, où la main dans la main, l'oreille près de l'oreille, on effleure les mille sujets, gais ou douloureux, dont l'enveloppe de la vie est faite. Le chant du rossignol, au contraire, me faisait penser aux allures théâtrales. Il est fort, il est grand, il est dramatique, il est beau, sans aucun doute; mais on sent l'apprêt et la pose, jusque dans l'heure solitaire choisie par l'artiste pour s'isoler sur le piédestal d'un silence absolu.

Plus d'ami, Jean Rouge-Gorge est mort!

Je sens encore, aujourd'hui que je suis vieux et endurci, une larme monter de mon cœur à mes paupières.

Et cependant, qui n'a pas des amis à la douzaine? ou du moins des gens, parés effrontément de ce titre sacré, pour usurper une place dans votre intimité dans vos affections ou même dans vos intérêts. Le monde est plein de ceux-là, mes enfants. Aussi je vous le dis, heureux celui d'entre nous qui peut s'assurer, pour le reste de la vie, le concours vrai et l'affection désintéressée de deux ou trois amis! Celui-là doit marquer d'un caillou blanc le jour de sa naissance; il s'est trouvé sous l'influence d'une bonne étoile, comme on disait au moyen âge, et l'on avait un peu raison de signaler par une destination mystérieuse la singulière chance, qu'ont certains individus, de voir tourner à leur profit les événements en apparence les plus indifférents qui leur arrivent.

Quant à moi, je n'étais point né ainsi. L'oiseau dont j'ai reçu le jour appartenait sans doute à une phase de faveur décroissante, et j'ai rencontré toute ma vie, des amis faux à chaque pas, mais des amis vrais,... hélas! Méfiez-vous des gens qui, dans le monde, ne vous poursuivent de leur affection sans égale que pour vous exploiter à un titre quelconque et vous faire servir à leurs intérêts plus ou moins élevés!

Jean Rouge-Gorge--pauvre Jean!--était franc de cœur et m'aimait, parce que je l'aimais aussi. Nous éprouvions un plaisir tranquille à nous trouver ensemble, et ce plaisir prenait naissance, à n'en pas douter, dans la dissemblance de nos caractères qui se complétaient l'un par l'autre.

L'amitié vient non seulement de ces contrastes, mais encore du besoin que l'on peut avoir l'un de l'autre, et précisément nous étions dans ce cas. Mince, chétif, délicat, mon pauvre ami n'avait guère pour se défendre que sa bravoure irréfléchie tenant de la témérité, et une auréole mystique et légendaire. Moi, j'étais à cette époque fort, trapu et muni d'un bec robuste dont chaque coup avait la puissance d'une cognée. En revanche, Jean Rouge-Gorge, plus âgé que moi et depuis plus longtemps habitué à la vie errante et voyageuse qui est dans l'essence de sa race, possédait une connaissance des hommes et des choses dont mon ignorance appréciait toute la valeur. Enfin que dirais-je? Sa douce mélancolie se fondait aux rayons de ma pétulante et intarissable gaîté, et sur un point capital nous sympathisions complètement: c'était sur notre amour des aventures et des voyages.

En faut-il donc davantage pour devenir amis?

Aussi n'échappâmes-nous point à la loi de la fatalité humaine! Nous nous aimions et nous fûmes séparés! La vie est ainsi faite... non seulement parmi les oiseaux, mais parmi les hommes: on cherche longtemps et laborieusement le bonheur... on le tient... il vous échappe!

Et l'on va, recommençant sa recherche sur nouveaux frais. Semblable au vieux Sisyphe, on roule sans relâche et l'on remonte au sommet de la colline ce rocher de l'espérance, qui retombe sans cesse, écrasant nos illusions les plus chères; rocher que nous ne laissons pas encore sans regrets alors que nos mains affaiblies par l'âge s'en détachent et que nous nous éteignons dans le sein du Créateur.

Je demeurai plusieurs jours aux environs du grand chêne témoin de la mort de Jean Rouge-Gorge. J'avais peine à me séparer des lieux qui me rappelaient mon ami, et d'autre part--pourquoi ne l'avouerais-je pas?--j'étais assez embarrassé de ce que je voulais faire. Seul, loin de mon pays, dans une contrée absolument inconnue, de quel côté devrais-je porter mes pas?

J'avais marché insoucieusement sans reconnaître de jalons sur ma route et confiant dans l'habileté de mon cher compagnon. Il me fallut les leçons de l'isolement pour me faire comprendre que la science doit compléter ce que les sens et l'instinct enseignent naturellement aux moineaux francs. Nous ne sommes point doués malheureusement du sens merveilleux qui fait retrouver à l'hirondelle le chemin du nid qu'elle a bâti l'an dernier, nous n'avons pas non plus un vol assez puissant pour nous élever à de grandes hauteurs, et de là, comme d'un observatoire immense, plonger un regard aigu, portant à des distances inconcevables. Nos sens sont beaucoup plus bornés, et nous brillons bien plus par la force de notre intelligence, par notre aptitude au raisonnement et à l'éducation, que par ces tours de force de spécialistes.

C'est par cette aptitude universelle que nous nous rapprochons de l'homme et nous nous éloignons des autres animaux, du chien, par exemple, qui n'est qu'un nez organisé; de l'aigle, qui représente un télescope ambulant, et de beaucoup d'autres animaux. Il en existe même qui sont doués de sens autres que les nôtres, et par conséquent des sens que nous ne comprenons pas, que nous ne comprendrons jamais, et qui leur donnent ces aptitudes qui nous semblent tenir du merveilleux.

J'avais donc négligé de choisir mes points de repère et de semer des pierres blanches sur mon chemin, comme fit le Petit Poucet; il me fallait subir la peine de mon inconséquence.

--Au petit bonheur! m'écriai-je!... Et vous, enfants, n'en dites jamais autant, c'est la maxime des étourdis! Mais j'étais bien jeune alors!

Et je volai, continuant mon voyage d'arbre en arbre, prudemment, car, surtout en forêt, un pauvre oiseau a bien des ennemis et peut rencontrer à chaque pas des embûches mortelles!

Enfin, grâce à mon bonheur, à ma prudence peut-être, je finis par sortir du bois sans encombre. Mais, soit que je me fusse perdu dans mon chemin, soit que la route fût longue, le soir arrivait, et avec le soir venait la faim; je descendis à terre, entre deux mottes énormes de bruyères, et, à ma grande surprise, je m'aperçus de l'extrême abondance des insectes et des petites graines que l'on trouvait sans grande peine dans la terre noire et friable qui formait le sol.

--Allons! m'écriai-je, en avant! Dieu n'abandonne jamais un moineau courageux!

Avant de descendre, et en étudiant cette plaine à perte de vue, j'avais entrevu vers l'horizon de grandes herbes ondulant et formant comme une île de verdure au milieu des bruyères roses et brunes; je me dirigeai de ce côté. Plus j'approchais, plus les herbes prenaient des proportions gigantesques. C'étaient, des joncs et des roseaux que je confondais sous le nom d'herbes; et quand je fus arrivé auprès d'eux, je me hasardai à me percher sur une espèce de quenouille qui se dressait parmi les grandes feuilles flexibles. Or, jugez de mon étonnement: ce rideau de roseaux avait caché à ma vue une immense étendue d'eau sur le bord de laquelle je me trouvais. Je puis même confesser, mes chers enfants que je n'étais nullement rassuré, car ma quenouille ployait et me balançait au-dessus de l'abîme d'une manière fort inquiétante.

Heureusement, la nature a favorisé les oiseaux perchants d'une disposition du pied particulière qui fait que, quand nous sommes posés sur une branche, nous la serrons malgré nous, sans effort aucun, avec d'autant plus de force qu'elle est plus agitée. C'est le poids lui-même de notre corps qui agit au bout d'un levier spécial et fait serrer nos doigts autour de la branche qui nous porte pendant notre sommeil ou qui nous soutient pendant la tempête. Évidemment cette faculté ne s'exerce pleinement que quand nos doigts peuvent embrasser la majeure partie du tour de la branche; c'est pourquoi les petits oiseaux recherchent les petites branches et pourquoi, les voyant balancés par le vent, on aurait tort de leur conseiller de se réfugier sur les grosses.

Voilà comment fonctionne ce mécanisme. Les muscles fléchisseurs des doigts, c'est-à-dire ceux qui font fermer notre pied, s'attachent au fémur ou os de la cuisse. Ce sont des espèces de cordes minces et élastiques qui passent derrière et sur les articulations du genou et du talon comme sur deux poulies. Or, quand ces deux articulations s'affaissent sous le poids de notre corps, elles tirent sur les tendons avec d'autant plus de force qu'elles fléchissent davantage, et nous font serrer naturellement et sans effort la branche sur laquelle nous sommes posés.

Je dominais donc un étang immense: jamais je n'avais vu tant d'eau, et je ne croyais pas qu'il en existât une telle quantité à la surface de la terre; aussi je m'aperçus bientôt que j'étais entré dans un monde nouveau. Autour de moi passaient, rapides comme des flèches, de grands insectes dont les ailes raides et longues bruissaient comme du papier que l'on froisse. Je cherchai aussitôt à me rendre compte de leurs mouvements précipités et m'aperçus bientôt qu'ils faisaient la chasse et dévoraient, les insectes plus faibles qu'ils attrapaient au vol. C'est l'œuvre de destruction continuant sa voie fatale, nécessaire.

Et cependant les _Libellules_ ou _Demoiselles_ sont de jolis animaux. Il y en a de bleues, de vertes, parées de couleurs métalliques d'une richesse remarquable. Je ne pouvais me lasser de les regarder, tantôt posées sur la pointe d'une herbe ou d'un roseau, plus loin sur la large feuille des nénuphars. J'étais, de plus, presque ahuri par la quantité immense de mouches et d'insectes qui bourdonnaient à mes oreilles; j'en happai quelques-unes qui vinrent se poser à ma portée et ce premier souper réconforta un peu mes esprits.