Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot
Part 13
Ma vie s'écoulait douce et facile dans le parc, lorsqu'un jour--jour néfaste!--je fus surpris par un danger mortel... dont sortit une de mes plus douces joies. Ainsi est faite la vie.
Je croyais le parc peuplé seulement d'animaux doux et débonnaires. Aussi, plein de confiance, je laissais endormir volontiers la circonspection qui ne doit jamais être abandonnée par un moineau sage. J'aimais à m'égarer dans les bosquets, j'aimais à voler sur les arbres isolés qui bordaient les pièces d'eau ou formaient point de vue au milieu des pelouses: la récolte des insectes et des vers y était abondante, et souvent je m'y trouvais seul. Un jour, posé sur la branche d'un tremble énorme avançant ses rameaux dénudés au-dessus de la rivière, je jouissais du silence alors complet de la nature. Midi avait sonné; tout était calme; les oiseaux chanteurs avaient cessé de faire entendre leur voix; quelques mouches seules bourdonnaient au bout des branches... A demi sommeillant, j'entr'ouvrais un œil alangui...
Tout à coup, un cri strident, sauvage, retentit et me fait lever la tête. Au-dessus de moi, dans le ciel, je vois briller deux yeux fixes, terrifiants, lançant des éclairs à vous donner la chair de poule... Entre ces yeux féroces s'élève un bec bleuâtre, crochu, menaçant, entr'ouvert par la soif du sang et surmonté de deux moustaches jaunes!...
Je frémis encore en y pensant, et mes plumes se hérissent comme elles le firent alors... Tout cela appartenait à un oiseau aux ailes immenses, immobiles dans l'air, découpées en rames puissantes... Jamais je n'avais vu, jusqu'alors, d'animal répandant autour de lui, comme celui-ci, l'idée du carnage et de la mort...
L'Émouchet qui, naguère, avait poursuivi ma chère Alouette, n'était qu'un mouton comparé à l'oiseau qui me menaçait. Que semblais-je, d'ailleurs, auprès de lui? Un atome. Son corps était plus gros que celui d'un pigeon, ses ailes beaucoup plus longues, sans compter qu'au lieu d'avoir des pattes comme les nôtres pour se percher sur les arbres ou marcher à terre, il tenait ouvertes, sous sa poitrine, de véritables mains _prenantes_; mains armées d'ongles crochus, coupants, acérés, terribles, armes affreuses qui devaient transpercer et déchirer vivante la pauvre victime qu'elles saisissaient...
Je compris, du reste, en cet instant fatal, que j'avais affaire, à mon tour, à un _oiseau de proie_, à l'un des destructeurs des petits oiseaux _du bon Dieu_... Horreur! J'étais sous la serre d'un Émerillon!...
J'ai su depuis que, pour être le plus petit des faucons de notre pays, il n'en est pas moins un des plus féroces, ou, comme disent les hommes, un des plus _courageux_! Beau courage, en vérité, que celui-ci, qui ne s'attaque jamais qu'à des animaux incapables de se défendre! L'émerillon ne vit que de perdrix, de cailles, d'alouettes et de petits oiseaux comme nous...
Ah! s'il s'adressait à ses pareils, ou seulement aux grands échassiers munis d'un bec solide, comme j'en ai connu plus tard! je comprendrais qu'on le dît courageux. Mais ainsi?... fi donc!!!
Enfin les hommes, m'a-t-on dit, trouvaient bien, il y a quelques centaines d'années, qu'il y avait du courage à s'en aller, bardé de fer des pieds à la tête, frapper d'estoc et de taille de pauvres diables de leur espèce qui n'avaient, pour se défendre, qu'un sarreau de toile sur le dos! Aussi, en voyant un oiseau déployer les mêmes instincts sanguinaires, ils l'ont nommé _courageux_ et ont fait de son espèce le symbole des grands du monde et de la loi du plus fort! Tapi contre ma branche, je ne pensais certes pas à faire ces réflexions plus ou moins profondes; elles étaient hors de lieu, il fallait agir; je croyais déjà sentir les terribles tenailles m'étreindre et me déchirer.
Ce fut l'affaire d'un moment, la durée d'un éclair; malgré ma terreur, mon effarement, je ne sais comment un trou se présenta à ma vue; il était creusé dans la tige du tremble qui me portait. Ce trou devait être l'ouvrage d'un pivert. Plus mort que vif, je m'y précipitai tête baissée, comme un tourbillon, heurtant les parois, et tombai sur une animal endormi.
C'était un écureuil, qui, effrayé de cette invasion subite, n'eut pas le temps de faire usage de ses dents contre moi, bondit comme un ressort, me renversant au passage, et, d'un élan rapide, courut jusqu'à l'extrémité de la branche que je quittais. Arrivé là, il fit un temps d'arrêt pour se reconnaître... Mal lui en prit. Les deux grandes ailes se fermèrent promptes comme l'éclair; les serres s'ouvrirent et se refermèrent sur le pauvre animal, qui, poussant un cri suprême, se sentit enlevé dans les airs...
J'étais sauvé!...
Je conservais la vie, grâce au trépas de l'un de mes ennemis naturels! Le rapace, pour le dépecer à son aise, l'emporta sur la plus haute branche d'un arbre mort et isolé; et de là je le vis s'enlever après son horrible repas et chercher un lieu de repos favorable à sa digestion.
Ces oiseaux sont aussi défiants que cruels. Il leur faut, pour percher, un endroit isolé, d'où ils puissent dominer la plaine, et--comme ils ne dorment jamais que d'un œil--s'envoler au premier objet suspect...
Avisant un poteau isolé au milieu des champs, notre bandit se dirige vers lui, décrivant de défiantes spirales avant de l'aborder; puis, enfin, pliant ses grandes ailes, il y pose les serres avec précaution... Paff!... un ressort se détend, et mon ennemi est pris par les pattes! Ce poteau si commode était un porte-piège destiné aux rapaces qui décimaient les perdrix et les faisans du parc voisin!...
IV
L'OISEAU DU BON DIEU
De mon trou, j'avais suivi cette scène, non sans un secret contentement de voir cette mésaventure fondre sur un persécuteur des petits oiseaux; mais ce premier mouvement de vengeance passé, je me pris à réfléchir et m'aperçus que mon raisonnement péchait par la base.--Suis-je donc coupable quand je mange une fourmi? Ma conscience m'affirme que non; j'obéis aux conditions de mon existence. L'émerillon est-il donc plus coupable quand il me dévore? Il obéit à la voix que la nature fait entendre en lui. Créé pour se repaître de chair vivante, il est soumis fatalement à son instinct: il lui obéit. Quelle chose peut, dans cet acte purement passif, constituer un bien ou un mal? J'y vois maintenant une fonction remplie, pas autre chose. Tant pis pour le pauvre oisillon qui en est la victime!
Cette nouvelle manière d'envisager la question me menait plus loin que je ne l'aurais voulu. Conséquent avec moi-même, je suivais maintenant la logique implacable de la vérité, mais en hésitant comme quelqu'un qui se sent entraîné malgré lui dans des sentiers où il répugne à marcher.--Alors, si dans l'acte de l'émerillon m'attaquant, il n'existe ni bien ni mal, je dois le plaindre au lieu de me réjouir de le voir tomber dans les pièges de l'homme, car celui-ci sera sans pitié pour lui. Mais, d'un autre côté, si je plains l'émerillon, il me faut plaindre aussi l'écureuil et la fourmi. Or, plaindre tout le monde, c'est n'avoir de commisération pour personne... Je retombais dans une autre perplexité. Que voulez-vous? un moineau ne devient pas, du premier coup, un philosophe.
Je me demandai alors si l'action de l'homme était juste, et, me plaçant à son point de vue, je trouvai qu'il avait raison de défendre son bien--représenté par les perdrix, les faisans et autres oiseaux comestibles qu'il élève--contre l'appétit des larrons, sous quelque forme qu'ils se présentent. C'est de bonne guerre, et la guerre--j'étais toujours fatalement ramené à cette conclusion--la destruction est, il faut l'avouer, du haut en bas de l'échelle des animaux, la loi de la vie!
Telles étaient mes réflexions dans mon trou de pivert. Elles n'étaient pas gaies, c'est vrai; mais je suis persuadé qu'il est bon, pour un moineau, de réfléchir de temps en temps aux choses sérieuses, et de retremper son esprit dans les grandes idées de philosophie générale qui élèvent l'âme en lui faisant pressentir la grandeur du Tout-Puissant. L'équilibre universel du monde est la plus haute et la plus satisfaisante manifestation de celui qui l'a créé.
Tandis que je philosophais, mon trouble s'était dissipé; je me décidai à sortir de ma cellule et m'enhardis bientôt jusqu'à descendre vermiller au pied d'un buisson voisin. J'avais faim; la peur n'emplit pas l'estomac; aussi, je travaillais de grand cœur à recueillir mon repas, quand j'entendis une gaie chanson partir comme une fusée à mes côtés et un nouveau compagnon descendit en sautillant près de moi.
--Holà! mon ami Pierrot!
J'ai l'abord froid, il faut que je le confesse, et, d'ailleurs, j'aime autant à questionner que je déteste qu'un étranger m'interpelle. Je toisai dédaigneusement le mirmidon qui me parlait, par-dessus mon épaule, et ne lui répondis point.
--Ah! vous êtes bien fier, mon ami Pierrot.
--(Motus).
--Pierrot! Pierrot! Que fais-tu si loin des maisons?
--Je voyage.
--Tu voyages, Pierrot, mon ami? Mais tes pareils sont sédentaires et ne quittent pas de vue la cheminée natale.
--Je ne suis pas semblable à mes pareils, dis-je en me rengorgeant. Je suis un moineau philosophe.
--Oh! oh! oh! mon ami Pierrot; la bonne histoire! Tu es philosophe? Et tu me dis cela sans rire?
--Monsieur, excusez-moi, mais je ne ris jamais!...
--C'est un grand tort. Ah! mon ami Pierrot, que tu as bien dû philosopher tout à ton aise sur la peur; car, du buisson où j'étais, je t'ai vu passer tout à l'heure un cruel moment et te trouver bien près de la serre du vautour. Je crois que ta philosophie ne t'avait laissé que très peu de sang-froid en cet instant-là, car tu t'es précipité comme un fou dans la maison de ce pauvre écureuil!
--Vous avez vu cela?
--J'étais aux premières places.
--Vous me permettrez de dire que ma frayeur était bien naturelle.
--Naturelle... et même surnaturelle, je n'en disconviens pas. Et, à présent, que vas-tu faire, mon ami Pierrot?
--Hélas! je n'ai point encore arrêté ma résolution.
--Arrête-la, arrête-la, Pierrot, mon ami! Cela fait toujours bien.
--Mon envie est de voyager. Tout m'y pousse: le désir de m'instruire, l'amour de l'inconnu, l'admiration des grands spectacles de la nature, en un mot une sorte de curiosité innée et inassouvie qui me pousse en avant...
--Et comment es-tu ici depuis si longtemps?
--Vous le savez?
--Ah! Pierrot, nous autres, nous sommes partout et nulle part! Au lieu de nous pavaner effrontément au milieu des cours, des jardins, des parterres, au lieu de piailler à tort et à travers, nous nous glissons de buisson en buisson; nous voyons tout, et quand le besoin de chanter nous tient, nous montons au haut d'un arbre touffu, et là nous répétons notre phrase rythmée pendant assez longtemps pour que l'homme la remarque, en tire son enseignement, et, nous en sachant gré, nous aime, nous respecte et nous défende.
--Comment? fis-je au comble de la surprise: l'homme, cet être insolent, consent à vous écouter?... Vous dites qu'il a besoin de vous? Je voudrais bien savoir à quoi vous lui servez.
--Ah! ah! mon ami Pierrot... il y a tant de choses que vous ne savez pas, qu'il est prudent de ne pas poser aux autres tant de questions à la fois... Apprenez que nous sommes les baromètres des pauvres gens.
--Vraiment! Vous prédisez le temps?
--Oui, Pierrot.
--Alors, Mathieu Laensberg n'a qu'à s'aller pendre?
--Ne plaisantez pas sottement, Pierrot, nous sommes très utiles: le paysan, qui le sait, nous connaît, nous consulte et nous aime.
--Et comment faites-vous, s'il vous plaît?
--Rien n'est plus simple. Nous montons dans un arbre, d'autant plus haut qu'il doit faire plus beau le lendemain et les jours suivants. Si le paysan ou le jardinier entend notre petite chanson, il lève les yeux:
«Ah! ah! voilà la _gadille_... Où est-elle?... Tiens! elle est au haut du poirier: il fera beau demain et d'ici la fin de la semaine... Ah! la coquine, elle est sur les branches basses!... C'est de l'eau pour tantôt ou pour la nuit...» Et il s'arrange en conséquence.
--Je vous en fais mon compliment. Et, dites-moi, s'il vous plaît, comment apprenez-vous ces belles choses?
--Nous n'en savons rien; pas plus que vous, au reste.
--Comment? Que nous?... Mais nous ne sommes les baromètres de personne...
--Pardonnez-moi! Vous aussi...
--Ah! par exemple.
--Laissez-moi parler; vous en conviendrez tout à l'heure. Qui est-ce qui vous pousse à piailler plus ou moins souvent que d'habitude?
--Mais...
--Vous le faites, cependant. Or, l'homme a remarqué que, quand vous vous agitez, quand vous criez beaucoup, c'est que la pluie est proche.
--Le fait est que l'humidité...
--Oui, agit sur vos rhumatismes!
--Vous êtes un mauvais plaisant, monsieur à la cravate rouge.
--Et vous, Pierrot, mon ami, un brave garçon qui ne voyez pas plus long que le bout de votre bec et avez grand besoin d'apprendre pour savoir quelque chose.
--Et c'est vous, maître, qui m'enseignerez?
--Je ne demande pas mieux.
--Alors, souvenez-vous de ce que je vous disais tout à l'heure; je voudrais voyager. Je désire voir le monde, étudier les coutumes et les mœurs des peuples les plus reculés; j'irai, s'il le faut, jusqu'au bout de la terre pour cela.
--Très bien.
--Tu dis, Rouge-Gorge, et bien d'autres avec toi, que nous, moineaux, nous sommes sédentaires. Cela est vrai, mais ne prouve rien.
--Ah! bah!
--J'ai lu, ce matin, sur un morceau de gazette qui enveloppa le déjeuner d'un chasseur, que les Français, chez lesquels nous vivons sont un peuple très sédentaire, et que cependant il s'élève, de temps en temps, au milieu d'eux, des individus dominés par la passion des voyages, du nouveau, de l'imprévu, qui alors parviennent aux confins du monde et vont aussi loin que les enfants perdus des peuplades les plus cosmopolites.
--Peste! Pierrot, mon ami: mais tu es très instruit. Moi, dont la vie s'écoule plutôt en compagnie des campagnards que des citadins, je n'en sais pas si long que toi. Cependant, permets-moi de te faire remarquer que, pour voyager, l'expérience des champs est au moins aussi nécessaire que la science acquise dans les villes.
--J'en suis persuadé. Vous avez l'une, j'ai l'autre. Pourquoi ne mettrions-nous pas en commun ce que nous avons acquis? Voyageons ensemble.
--Soit! Voici venir le temps où je commence ma course annuelle... D'ailleurs, le voyage à deux est un des beaux rêves de la jeunesse. Combien peu sont assez heureux pour le réaliser!
--Accepté!... Encore un coup de bec et partons!
Dix minutes après, nous passions par-dessus les murs de ce parc dans lequel j'avais déclaré vouloir passer ma vie, et nous entrions en rase campagne.
Ainsi commença mon amitié avec l'inestimable maître Jean Rouge-Gorge.
C'était bien le plus charmant garçon d'oiseau qu'il se puisse voir. Gai, sans souci, fin, valeureux, héroïque même, un peu querelleur, cependant bon, serviable, sensible, je lui reconnus peu à peu toutes les qualités qui rendent un oiseau supérieur. Pauvre ami!... Que le chagrin de ta fin malheureuse retombe--comme le crime qui la causa--sur la tête de son auteur!
Dès le point du jour, mon ami m'éveillait... car il est le plus matinal de tous les oiseaux. Le merle, lui-même, qui a la prétention de chanter le premier, était souvent réveillé par maître Jean, et cependant, le merle est bien matinal!... Mais les roulades argentines de maître Jean montaient déjà vers le ciel, alors que l'aube blanchissait à peine le côté du levant.
De ce moment, jusqu'à la nuit fermée, notre conversation ne tarissait pas. Ce fut avec cet ami que j'appris toutes choses de la campagne, ainsi que les travaux des champs. Il était très savant aussi sur les propriétés des plantes, et, si le ciel me l'eût conservé, j'aurais reçu de lui de bons conseils pour me défier des animaux sauvages. Nous nous entendions d'autant mieux ensemble, que son vol n'était ni plus rapide, ni de plus longue durée que le mien.
Nous cheminions tous deux le long des haies, sautillant d'un buisson à l'autre et pérorant pour abréger la longueur du chemin. Ce fut au long de ces jours qu'il me raconta pourquoi les habitants de la Bretagne lui donnaient le nom vénéré _d'Oiseau du bon Dieu, Eur Lapoucet Douë_.
«Le Rouge-Gorge, disent-ils, est le seul des oiseaux qui accompagna Jésus-Christ au Calvaire, le consolant avec sa mélancolique petite chanson, et lui redonnant du courage en lui rappelant les gloires du Très-Haut. Aussi, par une faveur singulière, il lui fut permis de détacher une épine de la sainte couronne du Rédempteur, et Dieu, en récompense de sa foi et de sa charité, l'anima de l'Esprit saint, lui donnant mission d'écarter des hommes le malin esprit, de conjurer ses entreprises et de déjouer ses philtres et ses enchantements.» C'est pourquoi, vénéré et aimé des populations de la vieille Armorique, le Rouge-Gorge y est regardé comme un oiseau de bonheur apportant la bénédiction dans la maison à laquelle il s'adresse. Quand, pendant les dures gelées de l'hiver, alors que le sol est couvert de neige, les jeunes filles ont soin d'émietter pour lui du pain sur leur fenêtre, Jean Rouge-Gorge arrive, sans façon, faire honneur au repas qui lui est servi. Souvent même, dès qu'il voit la porte d'une maison ouverte, il entre, vient auprès du foyer demander une place à la chaleur du genêt qui flambe et une bribe de la galette de sarrazin qui fume. Personne ne songe à lui faire mal; tout le monde le respecte et l'aime, car on voit en lui le messager des fées aimables et le courrier des génies bienfaisants. Si Jean ne trouve pas la porte ouverte, il frappe de son petit bec à la fenêtre, et chacun s'empresse de lui ouvrir et de le sauver de la froidure en se reculant pieusement devant ce petit oiseau sautillant, qui prend possession de la maison comme s'il était chez lui. Gris et brun est son manteau, mais resplendissante est sa tête et sa poitrine, d'autant plus qu'il montre son brillant plastron couleur de l'aurore aux moments les plus sombres de la saison mauvaise, comme un souvenir de l'été passé, comme une promesse du printemps à venir!
Nous fîmes ainsi beaucoup de chemin,--car un petit travail longtemps répété finit par faire une grosse affaire; et je jouissais de l'intarissable gaieté de mon compagnon de route. Plus je le connaissais, plus je l'aimais.
Tandis que les jours succédaient aux jours, sans amener pour nous l'ennui ni la satiété, l'été s'envolait; nous nous en apercevions parce que, le matin et le soir, nous nous sentions enveloppés des brouillards qui escortent l'automne. La canicule était depuis longtemps passée et avait mûri les fruits; les arbres jaunissaient ou se diapraient de nuances rouges, et les gelées matinales en secouaient les feuilles décolorées. Autour de nous, les chants cessaient peu à peu; nous voyions, un à un, ou par bandes, passer les oiseaux d'été se rendant à tire d'ailes du Nord au Midi, rejoignant le printemps, tandis que, chez nous, arrivait l'hiver.
Si, passant auprès des grands bois, nous levions les yeux vers la cime des arbres, nous apercevions déjà au grand jour les nids abandonnés.
Jean Rouge-Gorge ne craignait pas l'hiver; il savait bien que tout à l'heure il allait être le seul à chanter au milieu de la nature endormie... Pour ma part, je n'avais nulle envie de chansons et même--je l'avouerai, puisque je suis en veine de franchise--les arts d'agrément me semblent s'accorder mal avec le caractère grave que doit garder un voyageur et un observateur tel que je voulais l'être.
Je renfermai, bien entendu, ces réflexions dans mon for intérieur, ne jugeant pas à propos de déflorer les illusions du charmant artiste, mon compagnon de route. Le moineau est plus positif que cela, heureusement! Il s'enthousiasme peu. Cependant, pour être vrai, je dois avouer que le matin, alors que maître Jean Rouge-Gorge chantait sa chanson, fervente prière, je me sentais involontairement attendri... On a beau être philosophe, on n'est pas de bois!...
Nous cheminions donc depuis bien des jours; nous avions passé des ruisseaux, des rivières, rencontré de gras pâturages, des haies plantureuses, et aussi des plaines dénudées. Nous avions ensemble trouvé de grasses provendes et souffert quelquefois du froid et de la faim. Un matin, nous arrivâmes au pied de coteaux revêtus de plantes d'égale hauteur, aux larges feuilles jaunissantes ou rougies comme par le feu du soleil couchant.--Ce sont des vignes, me dit mon compagnon. Nous y trouverons bon gîte et aussi gras souper.--Vive Dieu! répondis-je, il n'est que temps. L'automne nous met décidément à la portion congrue!
La vendange des raisins était terminée; mais, grâce à notre vue perçante, nous découvrions encore bon nombre de grains oubliés ou échappés aux regards des _grapillards_, ces glaneurs des pays vignobles. Nous restâmes d'un commun accord sur ces coteaux où les rares rayons d'un soleil oblique venaient, de temps en temps, nous réchauffer. Nous nous y plaisions d'autant plus que ces vignes étaient abritées des vents du nord par un rideau de magnifiques forêts dominant les collines.
Un matin, maître Jean cherchait entre les ceps et à terre sa provende d'insectes et de vers; moi j'inspectais le dessous des dernières feuilles et recueillais quelques grains oubliés, quand un grand bruit d'hommes et de chiens me fit bondir et remplit mon cœur d'effroi. Ce bruit venait de la forêt voisine, dont l'aspect sombre, mystérieux, austère, ne m'inspirait aucun désir de promenade. J'avoue même que je n'avais pas encore osé y entrer.
--Qu'est-ce? fis-je à mon compagnon.
--Peu de chose, me dit-il; ne te tourmente pas ainsi, Pierrot. C'est le bruit d'une chasse, tu n'as pas à craindre. Il est probable que c'est un cerf que l'on courre en ce moment; nous n'avons rien à redouter, car, en tirant sur nous, les veneurs gâteraient leur chasse. Les chiens trompés, attirés par le coup de fusil, perdraient la piste en arrivant, et leurs maîtres trouveraient, avec raison, que ce serait un triste _hallali_ que celui d'un moineau ou d'un rouge-gorge!
Néanmoins, nous gagnâmes prudemment un épais buisson d'épines noires, et là il m'apprit que la chasse était ouverte, c'est-à-dire que tout individu qui peut acheter ce qu'on nomme un _permis de chasse_ avait droit de vie et de mort sur tous les habitants du ciel et des bois qui demeurent ou passent dans ses domaines.--Tout ceci bien entendu, ami Pierrot, il est bon que je te donne un dernier conseil. Si nous n'avons rien à craindre des chasseurs à grand train que tu vas voir à l'œuvre, il n'en est pas de même d'une foule de petits jeunes gens sortant du collège et qui, heureux de posséder un fusil pour la première fois, tirent sur tout ce qu'ils rencontrent. A ceux-là, tout être vivant est bon à viser. Ils sont contents, pourvu qu'ils rapportent à la maison un animal quelconque... Gagnons le bois!
Il n'avait pas achevé, que je vis passer le cerf. La pauvre bête commençait à être _sur ses fins_, elle ralentissait ses allures et les chiens la suivaient de près. C'était réellement un beau spectacle pour les gens avides de ces émotions cruelles, car la meute était considérable.
--Tu n'as jamais vu de grandes chasses; mais le hasard t'a merveilleusement placé, car c'est ici qu'aura lieu l'hallali.
--Hallali?... Qu'est-ce que cela, maître Jean?
--C'est le cri de victoire que poussent les piqueurs pour indiquer que la mort n'est pas loin et va bientôt frapper le cerf aux abois.
--_Aux abois?_ Qu'est-ce encore, mon ami Jean?
--A bout de forces, mon ami Pierrot.
--Quel est ce grand homme vêtu de vert, galonné sur toutes les coutures et qui tient à la main un instrument brillant?
--C'est un _piqueur_ à cheval; il suit les chiens, les dirige et sonne _le lancé_, _la vue_, etc., etc.
--Où est la cloche?...
--Quelle cloche, Pierrot, mon ami?
--Mais... la cloche qui sonne?...
--Ce n'est pas une cloche qui sonne, mon pauvre Pierrot, c'est le bel instrument de cuivre brillant dont tu parlais tout à l'heure et que l'on nomme un _cor_.