Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot
Part 12
--Je n'ai pas perdu cependant tout espoir de les délivrer... C'est peut-être le ciel qui vous envoie vers moi, et si vous vouliez me venir en aide, nous parviendrions, peut-être, à les rendre à la liberté et à mon amour.
--Comment faire?
--J'ai reconnu, par de légers duvets épars sur le lieu du sinistre, qu'ils ont essayé de se sauver. Hélas! que n'étais-je là pour les secourir ou mourir avec eux!
--Oui, vraiment, dis-je à ma nouvelle amie, je ferai tout mon possible pour vous venir en aide. Comptez sur un ami!
--S'il en est ainsi, suivez-moi. Les moissonneurs vont dormir une heure: la chaleur excessive et le travail auquel ils se livrent les obligent à prendre quelque repos. Cherchons à reconnaître, parmi eux, quel est le maître. C'est lui qui doit posséder ma nichée. Nous le suivrons vers sa maison et j'aurai bientôt découvert où sont mes enfants... Le cœur de leur mère le saura deviner!
--Partons, répondis-je enflammé d'un beau zèle.
--Pas avant que je vous aie remercié, jeune étranger, de l'aide désintéressée que vous me fournissez. Fasse Dieu que vous ignoriez toujours des douleurs semblables à la mienne!
D'un coup d'aile nous volions autour des travailleurs, et il nous fut aisé de distinguer qui marchait en tête de l'escouade et qui donnait les ordres.
--Hélas! mon ami Pierrot, nous serons obligés d'attendre jusqu'au soir!
--Le croyez-vous?
--Sans doute. Le maître commence chaque sillon, les moissonneurs sont en plein travail... Ah! que le temps me semble long loin des miens!... Pauvres petits!
Tandis que la mère inconsolable se lamentait, une femme apparut dans son rustique costume, apportant les vivres du goûter, et moi, perché sur une javelle voisine, je me laissai aller au plaisir de contempler cette scène d'une naïveté biblique.
Il existe une véritable poésie dans l'accomplissement des travaux des champs. Ces hommes basanés sous les rayons ardents du soleil, ces rudes figures, ces bras hâlés armés de la faux ou de la faucille, ces costumes simples; au loin, le tintement du marteau sur la faux qu'il aiguise, tout cela emprunte au cadre de la nature une certaine majesté austère, qui frappe vivement l'esprit. Je n'avais pas encore assisté à semblables spectacles; j'admirais autant l'encadrement de la scène que le jeu des acteurs. Ils y allaient, d'ailleurs, de tout cœur. Sous leurs dents avides disparaissaient les robustes provisions; le grand pichet au cidre faisait le tour de la compagnie et recevait de rudes accolades: chacun, à part quelques quolibets joyeux, accomplissait aussi rondement cette tâche que la précédente, et l'on sentait que tout à l'heure la faucille manœuvrerait aussi facilement que maintenant la cuillère. Braves gens! Comme ils se hâtent lentement! Il y a dans tous leurs mouvements je ne sais quoi de la tenace langueur du bœuf dans le sillon; leur manière de manger, consciencieuse et lente, n'est pas exempte d'analogie avec le ruminage de ces mêmes bœufs qui accompagnent leurs travaux.
Le maître se hâtait, lui: il savait que demain le mauvais temps pouvait venir, qu'il fallait abattre le plus de besogne possible, alors que rien ne menaçait.
--A l'œuvre, mes gars! dit-il, quand le pichet eut accompli sa dernière tournée.
--Merci, la mère! fit-il en se tournant vers la femme.
Chacun se releva, un peu péniblement d'abord, puis regagna le sillon commencé. Au bout de cinq minutes les faucilles allaient toutes seules...
Je contemplais tout cela sans me lasser, tandis que ma compagne ne tenait point en place, tant l'impatience la dévorait.
--Elle ne s'en retournera donc pas? soupirait-elle.
--Qui donc?
--La fermière! sans doute...
Je regardai l'Alouette avec de grands yeux étonnés; elle reprit:
--Nous la suivrons.
--Je le veux bien; mais pourquoi faire?
--Mes enfants sont chez elle...
--Ah!
En effet, nous fûmes bientôt arrivés, derrière la bonne femme, à une maison assez coquette, abritée de grands arbres et devant la porte de laquelle deux jeunes enfants jouaient gaiement.
Nous nous arrêtâmes sur un des pignons de la grange, et, de là, je fus surpris de l'aspect propre, décent, coquet de cette demeure. Point de tas de fumier devant la porte, point de ces résidus malsains pour la famille et si désagréables pour la vue et l'odorat. Au lieu de ce spectacle habituel dans nos fermes, un grand emplacement sablé permettait aux voitures d'approcher et de manœuvrer avec sécurité et propreté. Cela n'empêchait pas la vie de circuler de toutes parts et l'aisance d'apparaître partout. Déjà des toits voisins, couverts de pigeons magnifiques, deux ou trois s'étaient détachés pour venir nous regarder sous le nez. Mon amie avait pris son vol et furetait partout; moi, je m'étais reculé, ainsi qu'il m'avait semblé prudent de le faire; puis, gagnant un des arbres touffus à ma portée, j'y rencontrai une troupe de mes pareils au milieu desquels je trouvai une réception... charmante et cordiale au plus haut point... des coups de bec à loisir. N'étant pas le plus fort, je m'esquivai et, caché sous le toit de la maison, je cherchai des yeux ma compagne.
--Ne voyez-vous rien, mon ami Pierrot?
Cette voix désolée me ramena au sentiment de ma position et au souvenir de ma promesse; je me reprochai de flâner ainsi, tandis que cette mère souffrait; je résolus d'agir.
--Je ne vois rien, amie; mais je vais chercher.
Et, par un trou, je m'introduisis dans le grenier. Le plus difficile n'était pas d'y entrer, mais d'en sortir: je me le rappelai alors qu'il n'en était plus temps, quand une forte odeur de chat me fit souvenir que je risquais tout bonnement ma peau dans un endroit si mal hanté! Heureusement on est jeune! on ne doute de rien et l'on se dit: au petit bonheur!
Je continuai ma recherche, redoublant de prudence... et il en était besoin. Tout le monde connaît les immenses greniers des constructions campagnardes; de hautes charpentes soutiennent les toits et forment, dans leur longueur, comme les échelons d'une gigantesque cage. Je me réfugiai sur l'une de ces charpentes pour inspecter de là les profondeurs d'un escalier dans lequel il me semblait entendre comme un léger ramage de jeunes oiseaux. Ce n'était rien...
Au moment où je me retournais plein de confiance, apparut en face de moi, sur ma poutre... une oreille, puis deux, pointées vers moi, puis un œil, deux yeux flamboyants!... Sans que je puisse me rendre compte comment cela se passa, un corps bondit, énorme, blanc, ébouriffé... je le vois encore en l'air! O mes enfants! L'amour de la vie est instinctif! Prêt à perdre connaissance de frayeur, je me laissai tomber; j'ignore comment, ni par quel miracle je me trouvai sur mes ailes, voltigeant au travers du grenier.
Hélas! tout danger n'était pas écarté, au contraire: mon ennemi--un énorme chat, je le vois à cette heure--commença une poursuite acharnée. Pourchassé de poutre en poutre, je volai au plus haut du toit; mais là plus de barreaux, un pieu tout droit!... Que devenir? Une fois, deux fois, je me crus perdu, l'anxiété me fit battre le cœur à briser ma poitrine... et le chat montait toujours!...
Le hasard--non! soyons juste--la Providence me fit apercevoir une petite cheville qui dépassait la paroi du poteau: en un clin d'œil j'y fus cramponné; à peine si la place suffisait à me soutenir, et de là je pus voir pendant deux minutes--deux siècles!--mon ennemi aiguisant ses griffes contre le pieu, essayant de s'y cramponner, sans toutefois oser quitter la partie transversale. L'affreuse bête! comme elle passait sa langue rouge sur ses longues dents blanches! comme elle me dévorait de ses yeux sanglants!...
Enfin, n'y tenant plus, le chat se recula; puis, mesurant longuement son élan, il s'élança... Mais sa force trahit sa méchanceté: il ne m'atteignit point et, tombant du haut en bas du grenier, jura d'une formidable manière et déguerpit par l'escalier en faisant le gros dos. Je poussai un soupir d'allégement, et rendant grâce au ciel de ma délivrance, me hâtai de repasser par mon trou et de sortir. Comme le ciel me sembla beau!
J'appelai l'Alouette de toutes mes forces. Personne ne me répondit. La faim venait. Je me hasardai à descendre dans la cour auprès des volailles; après tant d'émotions et de si terribles, j'éprouvais un vif besoin de reprendre des forces.
Impossible! un horrible coq m'allongea un coup de bec qui, s'il m'eût atteint, eût brisé à jamais la chaîne de mes aventures. Il ne me restait qu'à m'esquiver, ce que je fis le ventre vide et le cœur anxieux. Je regagnai mon encoignure et, de là, jetai un triste regard sur les jattes pleines de graines et de soupe que défendait si bien le coq. Tout à coup un cri retentit près de nous:
--Au feu! au feu!
Heureusement, les moissonneurs rentraient en ce moment, et chacun de se précipiter du côté du sinistre. On s'aperçoit alors qu'un ouvrier s'est endormi la pipe à la bouche, que le feu a pris à la paille sur laquelle il était couché et de là s'est communiqué à la grange. Tout le monde fut digne d'éloges; quant à moi, je ne rougis pas de le dire, je tremblais comme la feuille: en vérité, ce n'est point mon métier de marcher au feu! Le maître fermier était d'ailleurs très aimé; aussi tous ses employés rivalisèrent-ils de zèle et de dévouement. Comme cette ferme était isolée et présentait une importance considérable, le fermier avait fait l'acquisition d'une pompe à incendie, qui aussitôt fut mise en activité.--La grange fut sacrifiée; on fit ce qu'on appelle _la part du feu_; puis, comme les récoltes étaient encore aux champs, la perte fut aussi réduite que possible.
Au milieu du brouhaha causé par cet événement, je m'étais caché entre les branches d'un arbre, loin des tourbillons de fumée, observant de mon mieux ce qui se passait autour de moi. Quand tout danger fut écarté, on mesura l'étendue des pertes subies par le maître de la ferme et ce fut presque de la joie qui régna chez ces braves gens! Ils regrettaient moins ce qu'ils avaient perdu qu'ils ne se réjouissaient d'avoir conservé ce qu'ils auraient pu perdre. Le malheureux qui avait été cause du sinistre avait succombé, étouffé par la fumée. Il fut religieusement porté dans un bâtiment un peu éloigné de l'habitation, et là, tour à tour, chacun vint remplir un pieux devoir. Le maître fit distribuer aux travailleurs du vin et du cidre, et il remerciait avec de bonnes paroles tous ces ouvriers qui, par leur courage, lui avaient conservé la plus grande partie de sa fortune. Pas un des bestiaux n'avait péri, grâce au soin du bouvier, qui les avait fait sortir avant qu'ils s'aperçussent du feu, et l'on avait eu grand'peine, car l'écurie tenait à la grange, et quand ils sont épouvantés par les flammes, les animaux ne veulent plus sortir et se laissent brûler, affolés par la vue du danger. On vint cependant à bout de les pousser dehors, en leur bandant les yeux et en les excitant par de bonnes paroles.
Sur ces entrefaites, la nuit arriva, tranquille et sereine. Mon amie avait cherché une retraite dans un champ près de l'habitation, après avoir chanté sa chanson dans les airs. Quelques hommes veillaient auprès du brasier, et je voyais entre les feuilles leurs silhouettes passer devant la réverbération des dernières planches qui brûlaient.
Au point du jour, ma compagne me supplia encore de continuer nos recherches. J'eus l'idée de passer derrière la grange incendiée, et je n'eus pas plutôt tourné autour de ce feu à peine éteint que je vis une petite cage suspendue à un pan de mur encore debout. Cette cage était intacte... je volai dessus... Elle contenait la famille de la pauvre Alouette, mais hélas! pendant le désastre, les petits oiseaux avaient été asphyxiés par la chaleur. Je m'éloignai le cœur navré et dus appeler tout mon courage à mon aide pour apprendre ce triste événement à la mère inconsolable; son désespoir me fendait le cœur, et, malgré tout ce que je pus lui dire, elle voulut demeurer aux environs de ce lieu qui lui rappelait de si tristes souvenirs.
--Mon bonheur est détruit, me dit-elle. Je veillerai près de ces restes chéris. J'y attendrai les troupes nombreuses de mes compagnes qui, à l'automne, descendront dans les plaines. Au milieu d'elles, je retrouverai, sinon l'oubli, du moins le calme et l'amitié.
--Vous émigrez donc chaque année?
--Non, me dit-elle, nous changeons de canton; les unes se rapprochent des bords de la mer, les autres recherchent les endroits où les blés d'hiver leur permettent de fourrager pendant la froide saison.
--Du courage! ma chère amie; quittez, au contraire, ce pays de malheur; partons ensemble pour voir le monde, le temps amène un adoucissement aux plus grands maux.
--Non, mon ami, je demeure: parmi les miens, je serai peut-être moins malheureuse.
Tout ce que je pus ajouter pour la convaincre fut inutile. Je restai quelques jours avec elle pour lui prodiguer mes consolations, mais la nature des moineaux francs ne leur permet pas une constance perpétuelle: il leur faut la vie insouciante et libre. Je fis donc mes adieux à cette mère désolée; elle me remercia du peu que j'avais fait pour elle, et je repris mon vol à travers champs.
Mon premier projet, en me retrouvant seul, fut de retourner au bois de Boulogne. Pourquoi? Je n'en savais rien, je n'y avais été que malheureux! Il faut croire que le pays natal a de secrets attraits auxquels, pas plus que les hommes, nous ne savons nous soustraire!
Mais le destin en avait décidé autrement. Le pierrot va, en ce bas monde, où les circonstances le mènent; heureux si le ciel lui accorde un ami.
III
L'ÉLECTION DU ROI DES OISEAUX
Nul animal, nul être et nulle créature Qui n'ait son opposé: c'est la loi de nature. D'en chercher la raison ce sont soins superflus. Dieu fit bien ce qu'il fit, et je n'en sais pas plus.
(LA FONTAINE.)
A force de voler d'arbre en arbre, tout doucement et sans me presser, picorant à droite et à gauche un fruit, une graine, un insecte, j'arrivai quelques jours après aux confins de la vaste plaine où m'avaient amené tant d'événements imprévus. En cet endroit, l'aspect du pays changeait. Des arbres énormes s'élevaient autour de pelouses vertes et rases comme des tapis de velours, des ruisseaux y serpentaient avec grâce et de larges allées sablées en suivaient les contours.
Tout surpris de rencontrer une nature d'un aspect si enchanteur, je décidai que je m'établirais en ces lieux; mais, avant tout, je voulus me rendre compte de ce qui pouvait faire une si grande différence entre ce que je voyais et la plaine. Je me rendis bientôt compte qu'un long mur les séparait l'un de l'autre et que j'étais entré dans un parc immense attenant au château d'un des plus riches propriétaires de la contrée.
--Je planterai mes pénates ici! m'écriai-je. Où peut-on être plus heureux? Tout s'y montre à discrétion. Allons faire un tour du côté des cuisines!...
J'y allai et jamais je ne vis une telle abondance, une telle profusion de mets de toute espèce. Je rencontrai là des centaines de moineaux comme moi, qui avaient élu domicile dans le château ou dans ses environs, et qui prouvaient par leur embonpoint et leur prestance que la vie de parasite a ses charmes et son bon côté. La connaissance entre le nouveau venu et les hôtes habituels des cours fut bientôt faite: après quelques horions donnés et reçus, quelques compliments à droite et à gauche, je devins l'un des membres de la grande famille.
Cependant, moins paresseux que mes nouveaux compagnons, peut-être tourmenté par ma passion toujours inassouvie des voyages, je poussai vers le parc des reconnaissances dans lesquelles aucun d'eux ne voulut m'accompagner.
C'est pendant l'une d'elles que j'appris de la bouche du seigneur châtelain pourquoi l'Aigle était le roi des oiseaux, proposition qui me choqua extrêmement; car enfin, l'aigle est le plus fort, le plus hardi, le plus vorace de nos ennemis. Comment et pourquoi aurions-nous voulu en faire un roi? La coutume d'un roi est-elle donc de vivre de ses sujets? Qu'on en ait fait le roi des rapaces, soit; mais le roi des moineaux et des petits oiseaux chanteurs, de la tourterelle, du pigeon et des perdrix, cela me semblait absurde. Enfin, le seigneur l'avait dit!
Ce jour-là, j'étais en train de dévaliser un magnifique cerisier, à quelques mètres d'un banc de gazon entouré d'héliotropes et de réséda aux effluves odorants. Tout à coup, le propriétaire s'avance accompagné de sa fille, une adorable enfant blonde aux cheveux bouclés, aux yeux d'azur, une véritable figure de chérubin. Ils parlaient oiseaux.
--Père, disait l'enfant, ces vilains moineaux viennent, comme des souris, chercher les miettes de pain jusque dans la salle à manger; pourquoi donc le petit oiseau que nous venons de voir n'y vient-il pas aussi? Il est cependant bien plus joli qu'eux!
Entre parenthèse, je dois avouer que le goût du chérubin me semblait très contestable, car tout le monde est d'accord sur ce fait que la robe du moineau est plus gracieuse, plus élégante, mieux assortie que celle de tous les autres oiseaux. Hélas! Il faut en prendre son parti, le métier d'écouteur aux portes a quelques inconvénients.
--Parce que, ma bien-aimée, répondit le père, le Roitelet que tu voyais tout à l'heure voltiger d'arbre en arbre et de branche en branche, se suspendre aux rameaux, passe sa vie à chercher et surprendre des insectes. Or, je ne sache pas qu'il tombe, de notre nappe, des insectes sur les marches de la salle à manger!...
--Je le crois bien!
--Mais tu le verras, cet hiver, faire sa chasse jusque dans les massifs d'hortensias qui bordent le perron, et de là te regarder de ses grands yeux naïfs, sans avoir peur de toi; puis se remettre au travail en répétant sa petite chanson.
--Père, d'où vient ce nom de Roitelet? Veut-il dire petit roi?
--Oui, ma fille. N'as-tu pas vu sa couronne?
--Ah! oui. Une huppe d'or sur la tête?
--Précisément.
--C'est très gentil, ce nom-là!
--Tu trouves? Hé bien! d'autres auteurs prétendent que le nom de Roitelet ne vient point de la couronne, mais d'une légende...
--Oh! père, fit l'enfant, une légende! Conte-la-moi?
--Volontiers, chère mignonne. Asseyons-nous sur ce banc et écoute-moi quelques instants.
--J'écoute.
--Il y avait une fois...
--Mais c'est un conte, père, que tu me dis là!
--Une légende ou un conte, enfant, c'est souvent la même chose.
--Ah!...
--Il y avait une fois, dans un pays bien éloigné d'ici et dans le temps où les animaux parlaient, une assemblée générale de tous les oiseaux. Ils s'étaient donné rendez-vous afin de se choisir un roi. Naturellement, beaucoup d'opinions furent agitées, nombre de propositions sages et folles furent mises en avant. Les uns voulaient que l'on choisît le plus fort, mais les faibles n'étaient pas contents; d'autres le plus grand, mais les petits réclamaient; on proposa le plus haut, puis le plus bas, puis le plus gras et le plus maigre, puis le plus blanc et le plus noir...
--Père, tu te moques de ta fille!
--Non, chère mignonne; quand il s'agit de briguer les honneurs, tous les prétextes sont bons. Tandis que les avis se croisaient, que les cris augmentaient, quelques bonnes têtes réfléchissaient... Enfin, un certain perroquet qui avait vécu parmi les hommes, demanda et finit par obtenir le silence; il s'élança sur le bâton du président et parla à peu près en ces termes:
--Chers concitoyens, il est temps de prendre un parti et de cesser des criailleries inutiles. Tous vous avez les mêmes droits à la royauté, tous vous êtes également dignes d'occuper le trône. Qui est-ce qui fait l'oiseau? Ne sont-ce pas les ailes?... Hé bien! tous vous avez des ailes; donc, tous vous avez le même droit de vous asseoir sur le trône de notre auguste nation!...
--Bravo! bravo! cria d'une voix la troupe des compétiteurs. Vive Coco! Il a raison!
Puis le silence se rétablit.
--L'aile, c'est l'oiseau; donc la première aile sera le premier oiseau, c'est-à-dire sera notre roi. Essayons donc qui de nous aura la meilleure aile. La souveraineté appartiendra à celui qui s'élèvera le plus haut dans les airs; d'autant mieux, mes chers concitoyens, que s'approchant ainsi, plus que tout autre, du soleil, père de la nature, il sera plus à même que quiconque d'en rapporter les plus pures aspirations. J'ai dit!...
L'assemblée frémit de joie en entendant ce programme, et chacun, en secret, se mit à aiguiser ses ailes. On vota; l'épreuve fut décidée à l'unanimité. Maître Coco donna le signal et tous les concurrents partirent. Tu comprends, ma bonne petite, que l'Aigle ne fut pas le dernier à étendre ses ailes immenses: il s'élança majestueusement et monta à perte de vue, aux confins de l'atmosphère, y plana pendant une heure, se jouant des efforts de ses concurrents, et n'apparaissant plus que comme un point imperceptible aux yeux des millions d'oiseaux rassemblés. Lorsque tous ses compétiteurs fatigués eurent regagné le sol, l'Aigle plia ses voiles puissantes, se laissa descendre lentement, ainsi qu'il convient à un vainqueur, et s'adressant à ses électeurs stupéfaits:
--Suis-je bien votre roi?
--Oui! Oui! Vive l'Aigle! Vive notre roi!
--Un instant!... Pas si vite!... cria une petite voix frêle et aiguë. Modérez vos transports!... N'avez-vous pas juré de décerner la couronne à celui d'entre nous qui monterait le plus haut dans les airs?
--C'est vrai! dirent un grand nombre de voix.
--Hé bien! je me suis élevé plus haut que l'Aigle; car, blotti sous les plumes de son dos, où vous me voyez encore, il m'a, sans s'en apercevoir, enlevé avec lui, et je l'ai toujours dominé... Qui le nie?
--Il a raison!
--Il a tort!
Le tumulte est à son comble. La lettre même du serment donnait raison au petit oiseau.
Les électeurs se trouvaient dans un grand embarras.
Certes, le petit oiseau était dans son droit strict; mais comment songer à prendre pour souverain un pygmée semblable, aussi frêle qu'étourdi?... Comment pourrait-il représenter la puissante corporation des oiseaux?
A la fin, un vieux Hibou--c'est l'oiseau de Minerve--qui jouissait d'une grande réputation de sagesse, ouvrit ses yeux tout grands et fit signe qu'il voulait parler:
--Mes enfants, dit-il en grattant sa vénérable tête grise, mes enfants, le cas est grave, mais non insoluble. A mon humble avis, voici comment il faut dénouer cette difficulté. L'Aigle sera le roi, parce que seul et par ses propres forces, il est parvenu là où nul d'entre nous n'a pu arriver. Cela est incontestable.
--Oui, oui, c'est vrai!
--Bien! Proclamons-le donc roi.
--C'est cela! Vive le roi! Vive le roi!
--Très bien. Mais le texte du serment est contre nous. Quant à l'oiseau qui, sans l'Aigle, n'aurait pu atteindre les hauteurs de l'Empyrée, proclamons-le roi aussi! mais _Roitelet_, petit roi.
--Bravo! très bien! Vive le Roitelet! Vive le Hibou!
--Je demande la parole, fit la petite voix flûtée du Roitelet.
--Parlez, sire; nous vous écoutons.
--Vous avez tort, mes très chers amis; vous préférez l'Aigle pour vous gouverner: ma vengeance sera de vous laisser le beau roi que vous vous êtes donné. Il est certainement plus robuste que moi et que la plupart d'entre vous; vous en sentirez les effets! Mais je suis plus malin que lui, puisque je l'ai dupé sans qu'il le soupçonnât. Pauvre roi!... En vérité, je vous le dis et vous vous en souviendrez: l'intelligence vaut mieux que la force pour gouverner un État!
Cela dit, il s'envola, et on l'entendit murmurer dans les arbres voisins:
--J'aime mieux ma liberté, ô gué! Foin des ennuis du pouvoir! J'aime mieux ma vie, ô gué! mais je garde la couronne, ô gué!!!
--Et il disparut...
C'est ainsi que j'appris une légende qui concernait toute notre race. Le père et la fille s'éloignèrent, se tenant par la main, et je me perdis dans un océan de réflexions, toutes plus graves les unes que les autres.