Les aventures d'une fourmi rouge et les mémoires d'un pierrot
Part 11
A midi, nous étions en bateau: les malles avaient été envoyées la veille. Je m'établis dans la cabine qu'il avait fait arranger à sa fantaisie, car l'administration les fournit nues.
Bientôt l'Australie disparut à l'horizon. J'allais donc rentrer au logis! Le bateau, le _Marlborough_, touchait à Rochefort! Ce _Marlborough_ était un magnifique vaisseau frégate de 1200 tonneaux; jamais je n'avais vu un pareil luxe; je vivais inconnue chez mon protecteur comme dans un palais enchanté; d'autant plus qu'en aménageant _notre cabine_, il avait adopté une fermeture spéciale qui empêchait l'entrée de toute espèce d'insectes.
Le soixante-dix neuvième jour de notre traversée, nous étions à quai à Rochefort: nous descendîmes ensemble, mon compagnon et moi, et je sautai précipitamment sur le quai. Dire quels sentiments agitaient mon cœur est impossible: j'étais si heureux de reconnaître chacune des maisons de ce quai que j'avais habité dans le temps, qu'il me sembla reconnaître en même temps jusqu'aux paniers contre lesquels j'avais ramassé du sucre... et à tout cela se mêlait comme le sentiment d'avoir échappé à un grand danger... celui de ne plus revoir mon pays!
Le _Marlborough_ ne faisait à Rochefort qu'une escale de quelques heures pour déposer au consulat français des papiers intéressants qu'on ramenait en France, et bientôt je revis la vapeur s'élancer sifflante et emmener mon protecteur auquel j'envoyai, du fond du cœur, avec ma reconnaissance pour les services inconscients qu'il m'avait rendus, tous les souhaits de bonheur possibles.
Mon premier soin fut de gagner la campagne, avec autant d'empressement aujourd'hui que j'en avais mis, dans ma jeunesse, à la quitter en me laissant emporter dans la nappe de Tabis et en fuyant de la préfecture pour venir au port.
Il est vrai que mes voyages et mes aventures m'avaient donné une expérience précieuse. Je savais maintenant m'orienter et cheminer le long des chemins et des sentiers, en me tenant à l'abri des ennemis de notre race. Et puis, l'avouerai-je, je me sentais pleinement rassuré dans mon pays: il me semblait si pauvre en insectes courants, grouillants de toutes parts, comparé aux solitudes tropicales, que je l'aurais volontiers déclaré un désert inhabité, si le cri du pivert dans le lointain et la vue de certains entonnoirs dont je me tenais prudemment éloigné, ne m'eussent rappelé que la sagesse enseigne à se tenir, partout et toujours, sur ses gardes. C'est ce que je fis pendant la longue route qu'il me fallut entreprendre, car cette distance, parcourue jadis en quelques heures par la voiture qui m'emporta, me demanda cinq mortelles journées de marche.
J'arrivais, à l'automne, aux environs du bois natal. Je voyais, près de moi, le troglodyte à la queue relevée qui suivait les haies dans le fond du fossé. Le rouge-gorge, au-dessus de ma tête, chantait sa chanson d'hiver sur les plus hautes branches d'un maigre pommier déjà dénudé de ses feuilles. Cet arbre est le premier nu, le dernier habillé!
Ah! je reconnais des voix amies! Là-bas, vers la lande, causent des pies qui jacassent leur chanson criarde avant de se répandre dans les champs à la chasse des vers de terre. Au haut de quelques sapins qui marquent la lisière du bois, j'entends deux merles susurrant joyeusement en se poursuivant de branche en branche: puis, caquetant comme des petites poules, voilà que j'entends venir une compagnie de perdrix! Cachons-nous! Je les vois picoter dans le sentier poudreux, à la recherche de mes pareilles! Elles font voler la poussière de leur bec impatient qu'elles frappent sans relâche contre la terre, plutôt par habitude que pour y ramasser une nourriture quelconque. La poule fait ainsi.
Dans l'arbre sous une écorce duquel je m'étais caché, j'entendais une compagnie de petites mésanges à tête noire monter, descendre et piper à qui mieux mieux. Alertes, turbulentes, elles vont échenillant, nettoyant... Cachons-nous vite ailleurs! Le danger est là!...
Je dus fuir une seconde fois précipitamment devant ces petits becs dangereux dans leur fouille minutieuse des écorces.
Que disais-je donc que mon pays était inhabité, désert? que le danger ne s'y présentait sous aucune forme? Hélas! le danger y existe comme partout. La vie, dans notre monde sublunaire, n'est qu'un combat; _vœ victis_ est la loi générale!
Et j'arrivai cependant peu à peu à la lande de Pora... ô ma belle patrie!
Voilà donc le carrefour des chemins avec la croix obligée: bâtie en bois, elle porte sur sa tige principale une petite niche, grillée de fer, dans laquelle la piété du paysan a placé une bonne Vierge de plâtre. A droite et à gauche de la croix, un tilleul énorme, mais bientôt sans feuilles, étend ses branches bienfaisantes et offre une ombre épaisse, en été, au voyageur fatigué.
La barrière du champ voisin est renversée; la porte est ouverte, et je vois le laboureur passer en chantant sa chanson et guidant sa charrue, dont l'essieu crie lamentablement. Il suit le large chemin de la lande; ce chemin des pays pauvres avec sa physionomie toute particulière. Quel bonheur pour moi de revoir la terre rouge apparaissant le long des grandes ornières qui se croisent en cet endroit où le chemin semble s'étaler sur la campagne, tandis que plus loin, en meilleur endroit, nous le verrons étroit et encaissé!!...
Une heure après, j'avais passé sur les pierres blanches et j'arrivais au milieu des miens. La fourmilière avait été réparée, reconstruite après la catastrophe de la découverte du trésor.
Je trouvai là de nombreux enfants qui ne me connaissaient point; mais quelques vieilles fourmis de mon âge existaient encore et hantaient l'infirmerie, qui, en me regardant fixement dans les yeux un moment, me reconnurent... Bientôt nous avons croisé les antennes et parlé des souvenirs d'autrefois!
Ce fut une ovation véritable lorsqu'on sut qu'Hercule était revenu! Je suis le héros légendaire de toutes les fourmilières de la contrée. Maintes fois j'ai dû conter aux enfants mon odyssée, et, certes, je n'ai pas fini!
Puissé-je leur inculquer ainsi la prudence et la vertu!
LES MÉMOIRES D'UN PIERROT
I
L'HOSPITALITÉ D'UN MARABOUT
Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire, Je n'en veux pour témoin qu'Hercule et ses travaux.
(LA FONTAINE.)
Le premier événement dont j'ai gardé le souvenir fut un terrible cataclysme qui me priva, d'un seul coup, de toute ma famille et fit de moi un pauvre orphelin.
Je suis né dans le Jardin d'acclimatation du bois de Boulogne. Ma mère avait fait choix, pour établir son nid, du toit en chaume recouvrant la maison d'un énorme, mais affreux oiseau que l'on nomme Marabout. C'est celui auquel les femmes des hommes arrachent ces charmantes plumes blanches semblables à une neige légère qu'elles se plantent sur la tête. Ce n'est pas moi, chère maîtresse, qui vous engagerai jamais à vous affubler de cet étrange ornement! Ah! si vous saviez où on les recueille, ces plumes si légères!!!
Tapis sous le chaume croisé, nous vivions dans la plus grande abondance; la pâtée des oiseaux étrangers assemblés dans ce jardin fournissait à mon père et à ma tendre mère une mine inépuisable pour nous nourrir, et la prévoyante Pierrette avait choisi la maison du Marabout à cause de la proximité de l'eau, qui lui permettait de trouver facilement au bord les vers dont nous avons impérieusement besoin pendant notre jeune âge, surtout au moment de la croissance de nos plumes. J'avais pour compagnons de nid deux frères et deux sœurs, et nos parents n'attendaient plus que quelques jours pour nous montrer l'usage de nos ailes. Hélas! qu'il y a loin de la coupe aux lèvres!
Une nuit, le vent s'éleva sous la pression de l'orage. Tapis au fond de notre nid, sous les ailes de nos parents, nous tremblions aux lueurs répétées des éclairs et sous les chaudes rafales qui ébranlaient la maisonnette sur ses fondements. Transis de peur, mouillés par des torrents d'eau qui se faisaient jour à travers les pailles et ruisselaient sur notre nid, nous nous serrions les uns contre les autres sans oser même pousser un cri.
Enfin le soleil paraît, mais faible, mais voilé; le vent redouble de force et, tout à coup, un grand mouvement se fait dans notre demeure; la tempête précipite la toiture en bas, et nous nous voyons tous éparpillés sur le sol aux pieds du Marabout.
Mon père gisait écrasé sous la pression d'une poutre, ma pauvre mère ne battait plus que d'une aile: son dévouement nous avait préservés, et tous cinq, pantelants, grelottants, mouillés, nous gisions sur le sol boueux, poussant de faibles cris de terreur. En moins de temps que je n'en mets à l'écrire, horreur!!! le hideux Marabout eut avalé mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs!... Affreux trépas!
Un peu plus loin du monstre, j'étais tombé contre la séparation en fil de fer qui limitait ce préau du voisin où habitaient des outardes. Au moment où, de ce pas grave que prendrait un bourreau mû par la fatalité, le Marabout avançait vers moi, ouvrant son bec immense, j'avisai un trou dans la terre auprès de moi. M'y précipiter fut l'affaire d'un clin d'œil, et le coup de bec qui m'était destiné ne rencontra que le vide. Furieux, l'immonde animal redoubla, d'un coup terrible, sur le trou dans lequel je m'étais réfugié. Mais j'avançais doucement le long de mon souterrain, et le coup de pioche du Marabout n'eut pour effet que de me fermer tout passage par là, en éboulant les terres derrière moi.
Où étais-je?... Je recueillis un instant mes idées, puis je me décidai à pousser en avant. Bientôt une légère lueur apparut devant moi et je sortis de terre en face du père Outarde, qui me regardait d'un air fort intrigué. J'étais sauvé! Ce souterrain était une galerie de passage creusée par les rats pour passer d'un préau dans l'autre.
Je frémis encore quand je pense au danger que je courus ce jour-là, tant au-dessus qu'au-dessous de terre.
Le digne oiseau chez lequel le hasard m'avait fait entrer voulut bien ne me point faire de mal; il me regarda dédaigneusement, tourna les talons et ne s'occupa plus de moi. J'en profitai pour me réfugier au milieu d'une touffe d'herbe, et là je m'efforçai de me sécher un peu et de réchauffer mes membres engourdis.
Bientôt la faim, la cruelle faim se fit sentir. J'appelai; mais qui appeler? J'étais seul au monde. Ah! mes chères lectrices, plaignez de tout votre bon petit cœur le sort de l'enfant orphelin!--J'appelais de temps à autre... par habitude, car je sentais mes forces s'en aller... je compris que j'allais mourir.
Heureusement, les moineaux donnent quelquefois aux hommes un spectacle dont plus d'un de ces derniers pourrait faire son profit. Tandis que je me sentais périr, un conciliabule se tenait au-dessus de ma tête, entre les branches des petits chênes, puis tous les moineaux présents, jeunes comme vieux, descendirent auprès de moi et vinrent m'apporter la becquée. Merci à leur charité! Merci pour les bonnes paroles qu'ils vinrent me dire et par lesquelles ils relevèrent mon courage. Les plus jeunes étaient tellement empressés à leur œuvre de bienfaisance, qu'ils venaient à mon secours même en présence d'un nombreux groupe de promeneurs amassés contre la barrière. Les vieux, plus rusés, plus expérimentés, attendaient que nous fussions seuls pour descendre m'apporter leur aide et leurs conseils. Cela dura trois jours et trois nuits pendant lesquels, hissé sur une sorte de boîte qui se trouvait dans le préau, je dormis bien paisible, ayant à mes côtés deux solides pierrots qui me réchauffaient et me servaient de gardes du corps. Le quatrième jour, je ne ressentais plus aucune douleur de mes contusions; je n'avais plus que le chagrin immense de la perte de tous les miens, et sur le midi, aux rayons d'un beau soleil, je pus prendre ma volée et aller, sur les arbres voisins, remercier mes sauveurs.
Je poussai même l'amour de la vengeance jusqu'à voler au-dessus du Marabout avec l'intention de m'asseoir sur sa tête chauve pour la larder de coups de bec; mais son bec formidable m'inspira une terreur si salutaire que je renonçai à mon projet et me contentai d'y laisser tomber quelque chose dont il ne s'aperçut seulement pas!
Que faire? Que devenir?
J'aurais pu demeurer au milieu de la nombreuse tribu de mes semblables qui habitent le jardin; mais le souvenir trop récent de la catastrophe à laquelle j'avais échappé me poursuivait, et me faisait prendre en haine un endroit où un pauvre moineau ne pouvait pas même en sûreté faire son nid et élever sa famille.
Peut-être aussi ne peut-on pas fuir sa destinée. Sans doute se développait déjà en moi ce goût des voyages qui a rempli toute ma vie et a fini par m'amener au bonheur, au repos, près de mon amie.
Je me résolus à partir. Aussitôt dit, aussitôt fait! Le lendemain matin, le soleil levant me trouva déjà en plein bois, suivant une allée vers la cascade. De là, je gagnai le champ de course, je passai par-dessus la Seine et arrivai à Saint-Cloud. A partir de cette étape, je ne connais plus, de nom, aucun des endroits où les événements m'ont poussé; je n'ai plus dans la tête et dans le cœur qu'un mot: celui de _Bon-Repos_. Ainsi s'appelle le château du père de Claire, château qui serait parfait, s'il y avait un peu moins de hiboux dans le parc;--_Bon-Repos_, l'endroit béni où je veux mourir sur les genoux de mon amie!
II
MA PREMIÈRE AMIE
Les blés d'alentour mûrs avant que la nitée Se trouvât assez forte encor Pour voler et prendre l'essor, De mille soins divers l'alouette agitée S'en va chercher pâture, avertit ses enfants D'être toujours au guet et faire sentinelle...
(LA FONTAINE.)
Au loin s'étendait la plaine, couverte en partie de moissons dorées étendues par endroits, tandis qu'en d'autres parties les épis, couchés à terre en longues traînées, laissaient le sol à découvert. De place en place, de grands espaces verts m'indiquaient des pâturages; quelques haies, quelques arbres le long des chemins rompaient seuls l'uniformité de ce magnifique spectacle. Au-dessus, un ciel bleu, limpide, sans nuages, et partout les brûlants rayons du soleil de juillet.
Nous autres oiseaux, nous digérons vite et il nous faut manger sans cesse. La faim se faisait sentir.
Je m'élançai vers l'un des champs moissonnés, pensant que les épis en tombant avaient répandu quelques grains mûrs dont je ferais mon profit. Au moment où je m'abattais dans les herbes, je vis aller et venir anxieusement un oiseau à peu près de ma taille, mais dont la démarche était beaucoup plus rapide que la mienne. Il cherchait à terre quelque chose, et j'avoue que je n'y voyais rien qui valût la peine de ce soin. Je marchai à sa rencontre, et voyant qu'il ne prenait aucun souci de moi:
--Holà! Qui êtes-vous?... demandai-je.
Point de réponse.
--Êtes-vous sourd?
Pas de réponse.
Très intrigué de cette quête affairée, à laquelle je ne comprenais rien, en même temps piqué qu'il ne répondît pas mieux à mes avances, je marchai encore quelques pas vers lui et, le touchant de mon aile:
--Je ne vous veux point de mal, voisin, pourquoi ne me répondez-vous pas?
--Je n'en ai pas le loisir.
--Veuillez au moins me dire comment vous vous appelez?
L'oiseau s'arrêta un moment, me regarda de ses grands yeux intelligents et me répondit:
--Vous ne me connaissez donc pas?
--Non, en vérité.
--Pauvre enfant! vous êtes jeune, je le vois bien. Apprenez donc que je me nomme l'_Alouette_: c'est moi qui chante l'_Angélus_ des oiseaux, le matin, à midi et le soir.
--Merci, madame l'Alouette; moi, je m'appelle Pierrot.
--Je le sais bien, fit-elle. Vos pareils ordinairement ne valent pas grand'chose, mais...
--Il y a des exceptions, Madame, je vous l'assure.
--Je veux bien vous croire.
Tandis qu'elle parlait dans son gentil langage, je la regardais attentivement. Sur sa tête gracieuse se dressait une huppe formée de plumes élégantes; sa robe était grise; grivelée de deux ou trois tons tirant un peu sur le jaune et donnant à sa parure une couleur tellement semblable à celle de la terre, que si je m'éloignais d'elle de quelques pas, sa voix seule m'indiquait sa présence. Gracieuse dans toute sa personne, un seul détail me choquait par sa singularité: c'était la longueur démesurée de son pouce, plat et armé d'un ongle sans courbure plus long que son doigt. Je lui en fis l'observation, et elle m'expliqua que, grâce à cette conformation spéciale, les doigts de l'alouette ne peuvent se fermer comme les nôtres et former une _pince_ par leur opposition avec le pouce. Aussi l'alouette ne peut-elle pas embrasser une branche sous sa patte et est-elle obligée de ne jamais percher.
--Vous passez donc votre vie à terre? lui demandai-je.
--Mais oui.
--Ce doit être bien fatigant, marcher sans cesse dans les terres labourées?...
--Non, parce que notre pouce, qui vous semble un embarras, je le vois bien, nous soutient sans effort sur les terrains mous et sableux.
Tout en devisant ainsi, nous quittions le champ et descendions sur la route, auprès d'un cantonnier qui cassait des pierres et dont l'Alouette n'avait pas peur. Elle le connaissait depuis longtemps, et souvent, pendant son dîner, le bonhomme lui donnait des miettes de pain noir qu'elle s'empressait, me dit-elle, de distribuer à ses petits. Une voiture vint à passer; nous nous envolâmes, moi sur un buisson de la haie voisine, elle dans les airs, me disant, en partant, de sa douce voix flûtée:
Attends-moi, mon ami... Attends, attends-moi... Je vais chanter au ciel Et je reviens à toi! A toi! à toi!
Et elle ouvrit ses ailes longues, vigoureuses, infatigables. Je la regardais ébahi monter, monter, monter toujours, et me sentais envahi, je ne sais pourquoi, par une poignante inquiétude. Comment la tête ne lui tourne-t-elle point?... Pendant ce temps, elle montait toujours, décrivant des cercles gracieux dont chaque tour l'élevait davantage et faisant entendre sa voix qui, malgré l'éloignement, m'arrivait toujours aussi nette, aussi distincte, aussi forte! Ce fait me remplissait d'étonnement; mais depuis j'ai, un jour, entendu un homme très savant me dire que ce fait était inexplicable pour lui,--ce qui ne m'étonne pas, puisqu'il l'est bien pour moi! Aujourd'hui, je regrette vivement de n'avoir pas songé à demander à ma chère Alouette comment elle accomplissait ce tour de force.
Elle monta ainsi à plus de mille mètres de hauteur. Un quart de lieue en l'air! Je ne la voyais plus, mais je l'entendais toujours, et pendant une demi-heure elle chanta, sans effort, sans fatigue apparente. Ses thèmes étaient toujours variés, mélodieux, tendres et limpides, quoique tristes. Bientôt j'entendis aussi les autres alouettes de la plaine qui, comme elle, chantaient en montant vers les nuages et comme elle obéissaient sans doute au besoin inné et instinctif qu'elles ont de se balancer de temps en temps dans un air plus pur que le nôtre. Je l'appelai de ma voix la plus forte:
--Reviens, amie! descends!
Quel enfantillage! Je ne réfléchissais pas qu'elle ne pouvait m'entendre, puisque j'ignorais l'art de faire porter ma voix aussi loin que la sienne. Tout à coup j'entends au-dessus de ma tête un cri d'effroi, un _qui-vive_ strident poussé par une hirondelle qui effleurait mon buisson... A côté de moi, une bergeronnette, se balançant sur un tas de pierres, répond par un appel perçant et s'envole... Que veut dire tout cela?
Blotti parmi les épines de mon buisson, je suivais de l'œil ma nouvelle amie, qui apparaissait comme un point noir dans le bleu du ciel; je l'apercevais prête à redescendre, quand soudain un oiseau beaucoup plus gros que nous, doué de grandes ailes pointues et armé d'un bec crochu et formidable, passa, rasant la haie dans laquelle je me cachais...
L'effroi paralysa mes sens, quand j'entendis le bonhomme de cantonnier, auprès duquel l'oiseau volait, marmotter entre ses dents:
--Gredin d'émouchet! va!... N'attaque pas mon Alouette, au moins, car tu aurais affaire à moi!
De ses yeux perçants, l'émouchet avait vu mon amie. Il bondit et s'élança dans la nue, obliquement, sans cependant perdre de vue la pauvrette, qui, d'un coup d'aile rapide, monta au plus haut du ciel. L'émouchet courut alors une bordée qui le rapprochait d'elle; mais, tout à coup, l'Alouette plia ses voiles, et, comme une pierre qui tombe, d'un coup elle arriva au pied de la haie. Ouvrant alors ses ailes à quelques pas de terre, elle amortit sa chute et, d'un revers, se blottit dans les hautes herbes. Elle y arrivait à peine que l'émouchet tombait à son tour, mais trop tard! Malgré ses yeux jaunes, féroces et inquisiteurs, qui luisaient comme des escarboucles, il n'aperçut pas l'Alouette, blottie et immobile.
Il s'éloigna, battant de l'aile d'un air mécontent...
Combien j'étais heureux! autant de la savoir sauvée que de voir le brave cantonnier qui, armé de son marteau à long manche, arrivait à son secours.
Je m'approchai d'elle et nous nous mîmes à causer comme des bons amis qui se retrouvent; malheureusement, elle se montrait un peu plus réservée que je ne l'eusse désiré: comme tous les habitants des campagnes, elle était défiante et ne se livrait pas au premier venu.
Cependant, je lui parus un bon enfant de Moineau; elle fut convaincue que j'avais le cœur sensible, peut-être se souvint-elle de l'amitié séculaire qui lie nos deux races; toujours est-il que sa raideur se détendit, qu'elle me raconta ses malheurs et m'initia aux dangers que mon espèce redoute; car, hélas! ici-bas, chacun de nous a ses ennemis.--Heureux ceux qui n'en ont qu'un!
--Je ne suis plus jeune, me dit-elle; j'avais échappé jusqu'à présent à tous les pièges qui nous ont été tendus par les enfants des hommes; j'en étais fière et m'en glorifiais.
Hélas! combien je suis punie aujourd'hui de ma présomption!
Nous construisons ordinairement notre premier nid de bonne heure, vers la fin d'avril, afin que nos petits soient assez forts pour s'envoler avant que l'homme récolte ses grains. Dans les champs ensemencés, nous profitons d'une petite cavité naturelle au fond d'un sillon, pour y amasser quelques feuilles, un peu d'herbes fines, du crin bien choisi, et là-dessus nous pondons quatre à cinq œufs, les plus charmants qui existent, à nos yeux du moins. Nul ne peut fuir sa destinée, et le malheur poursuit certains êtres sans relâche. Ma première couvée fut détruite par un orage: moi-même, je ne dus mon salut qu'à la présence d'esprit de mon mari, qui me sauva d'un torrent d'eau emportant au loin notre nid et nos œufs déjà brisés.
Nous nous remîmes avec ardeur à préparer une seconde couvée: mais je voyais avec douleur que les blés mûrissaient trop vite et que nos petits ne seraient jamais assez forts à la moisson prochaine. Les chers enfants, cependant, se montraient pleins de courage. Tout jeunes, ils avaient quitté le nid et s'efforçaient de nous suivre; mais leurs petites jambes leur refusaient bientôt service et leurs ailes ne les retenaient pas encore assez dans les airs pour me rassurer entièrement.
Je jugeais donc l'année très hâtive. La chaleur se fait sentir intense et sans relâche, le grain pouvait être récolté près de quinze jours plus tôt qu'à l'ordinaire.
Un matin, j'étais allée au loin faire provision de petits insectes mous, de chenilles, car cette nourriture animale augmente rapidement les forces de nos enfants. Pendant ce temps, vint le maître du champ avec ses ouvriers. La faux des moissonneurs accomplit son fatal office et, dans un sillon, découvrit la retraite de ma chère couvée! Ravis de leur trouvaille, ces hommes cruels emportèrent mes enfants pour les élever et les tenir en cage, afin d'entendre leur douce chanson. Ah! que pareil malheur n'arrive jamais à leur famille! Que Dieu les garde de la maison sans enfants: le poète l'a dit!
--Pauvre mère!