Les Aventures d'un fifre.

Part 2

Chapter 23,829 wordsPublic domain

Au premier puits on fit une halte: il y avait là quelque ombre et un peu de fraîcheur. Un grand figuier et trois sycomores avaient pris racine dans ce lieu sauvage, et y disputaient aux hommes le petit nombre de gouttes que contenait cette coupe d'eau. On détacha Roquet de dessus sa fatigante monture: on le convia au repas commun, qui se composait de dattes et de galettes desséchées. Ce que c'est que la nature humaine! Dès que le fifre put respirer plus à l'aise, l'appétit lui revint, et il fit à l'ordinaire des Bédouins plus d'honneur qu'on n'aurait dû s'y attendre. Ce retour fut compris par le cheik, qui témoigna dès lors plus d'égard à son prisonnier. On lui épargna le supplice que causent les allures du chameau à ceux qui n'y sont pas habitués; on lui donna à monter un fort joli cheval. Son habit de drap, dont les boutons de métal tentaient la cupidité des Arabes, son chapeau lui furent enlevés mais, en revanche, on l'affubla d'un excellent burnous, qui le défendait contre les ardeurs du soleil, et, au besoin, lui garantissait le visage. Dans l'une des poches du frac d'uniforme se trouvait son fifre, qu'il défendit bravement contre ses détrousseurs. Un Bédouin s'en était emparé et l'examinait avec curiosité. Roquet se jeta sur lui pour le reprendre, et une querelle allait s'ensuivre, quand le cheik intervint. Il se fit remettre l'objet du débat, et parut fort intrigué de sa forme. Le bois de l'instrument ne séduisait personne, mais il n'en était pas de même d'une petite clef en cuivre étincelant comme l'or. Roquet résolut de vider le différend par une épreuve décisive. Il donna à entendre au cheik qu'il allait montrer à la tribu l'usage de cet ustensile étrange pour elle; et quand il s'en trouva de nouveau nanti, il l'emboucha et préluda par une des mélodies les plus expressives: _J'ai perdu mon Eurydice_, de l'_Orphée_ de Gluck. Ces sons imprévus produisirent l'effet d'un coup de théâtre. A l'instant même, l'artiste fut entouré par toute la caravane; on l'excitait de la voix, on l'encourageait du geste. Tous les yeux étaient devenus bienveillants, toutes les physionomies riantes. Tantôt la surprise se manifestait par un silence profond, tantôt l'admiration éclatait dans une explosion bruyante. Roquet avait gagné sa cause: il comprit que son fifre était désormais une puissance.

Cependant, le signal du départ ayant été donné, on s'enfonça de nouveau dans la Libye. Cet océan de sables semblait n'avoir pas de fin. Aucun être vivant n'en animait l'aspect, si ce n'est, de temps à autre, un troupeau de gazelles qui fuyaient en bondissant, ou quelque autruche ouvrant ses ailes, comme un navire ses voiles, pour se dérober plus vite aux regards. Aux journées brûlantes succédaient des nuits glaciales; la rosée baignait les tentes, traversait les burnous les plus épais. La moindre imprudence était punie par des douleurs cuisantes dans les yeux, souvent même: par l'ophthalmie. C'était là de cruelles épreuves pour un Européen; notre héros les supporta avec courage. Enfin, après quatre jours de marche, on rejoignit le gros de la tribu, qui se composait de quatre cents tentes. Elle campait alors dans un petit vallon tapissé de broussailles et ombragé par un bouquet d'arbres. Une source coulait de la base du rocher et fournissait une eau potable, quoiqu'un peu saumâtre. Ce vallon était situé au-dessus des lacs de Natron et dans le voisinage des monastères cophtes, qui, de temps immémorial, occupent cette zone du désert. Quand la tribu manquait d'eau ou de vivres, elle poussait une reconnaissance vers l'asile de ces religieux, qui préféraient lui payer un tribut forcé plutôt que de s'exposer à sa vengeance. La tribu était: d'ailleurs l'une des plus puissantes de la Libye; elle possédait six cents chevaux, cent chameaux, autant de dromadaires, des moutons, des chèvres, des volailles en grande abondance. Presque toujours la moitié des cavaliers, était en maraude pendant que l'autre moitié se reposait. Le camp devenait l'entrepôt général des objets pillés, et c'est là que s'en faisait le partage.

L'adoption de Roquet par le cheik principal, et son talent sur le fifre, qui, de plus en plus, émerveillait la peuplade, lui firent sur-le-champ une situation tolérable et une vie qui n'était pas sans charme. A part la liberté, il ne lui manquait rien. Son maître l'avait attaché au service intérieur de sa tente, service facile, dans lequel il aidait les femmes. Il allait puiser de l'eau à la source; pilait le doura, espèce de millet avec lequel les Arabes confectionnent leur pain; préparait le pilaw de riz, battait le lait de chamelle pour le convertir en beurre. L'ordinaire de la maison n'était pas très-somptueux; mais, à la rigueur, il pouvait suffire. On avait du riz, des dattes, des galettes de doura, du blé, des fèves; une fois par semaine, on tuait un mouton ou quelques volailles. L'artiste de la soixante-neuvième possédait quelques talents en cuisine; il les mit à la disposition de son maître et apprêta plusieurs mets; à l'européenne. Cette expérience gastronomique fut moins heureuse que ses tentatives musicales. Le cheik goûta peu les recettes du jeune Français; il leur préférait son riz étuvé à la manière asiatique. Mais le fifre eut en revanche un long succès. Chaque soir, dans ces veillées arabes où, partagés entre la pipe et le café, les principaux de la tribu prêtent l'oreille à leurs conteurs, l'artiste avait constamment un rôle à jouer. C'était, un jour, une marche brillante; l'autre jour, un _adagio_ ou un _cantabile_ plein de mélancolie. En général, les auditeurs préféraient une musique lente à une musique vive. Les airs langoureux, et même monotones, les charmaient par-dessus tout. Pour les servir selon leur goût, le fifre de la soixante-neuvième se mit à apprendre plusieurs de ces chants arabes que l'on nomme des _moals_, et qui sont une espèce de récitatif composé de notes plaintives. Roquet transporta ces moals sur son instrument, et il fut dès lors un barde incomparable.

Cependant la captivité commençait à peser au troubadour des Hennadis. Comme Achille à Scyros, il s'indignait de languir dans ce camp et d'y partager les travaux des femmes. Le souvenir de ses frères d'armes le poursuivait, et il ne rêvait qu'aux moyens de les rejoindre. Pour y parvenir, il demanda d'abord au cheik la faveur d'aller en course avec les maraudeurs de la tribu. Comme ces excursions les conduisaient vers la lisière des terrains cultivés, il lui eût été facile de choisir alors un moment pour s'esquiver et regagner les rives du Nil. Le cheik comprit ce calcul et le déjoua. Le Français était trop jeune, disait-il, pour supporter les fatigues du désert. Il ne savait pas manier la lance; il n'était pas encore assez bon écuyer. D'ailleurs, que lui manquait-il? N'avait-il pas du pain et des dattes, un burnous pour se couvrir, une tente pour se reposer? Roquet avait beau insister: le cheik persistait dans ses refus. On lui permit pourtant de monter à cheval, de s'exercer au _djérid_, de courir la gazelle. Du service domestique, il pût passer au soin de ces magnifiques poulains qu'élèvent les Arabes. C'était un avancement; mais ce n'était pas la liberté. Quelquefois il songeait à fuir; mais de quel côté se diriger, sans vivres, sans eau, sans aucune connaissance des routes du désert, mobiles comme ses sables? Quand ces pensées s'emparaient du captif, il tombait dans la tristesse et dans l'abattement.

Une distraction imprévue lui arriva. La femme favorite du cheik, nommée Fatmé, belle brune de vingt ans, avait remarqué depuis longtemps la bonne mine du jeune Français. Roquet n'était point un Adonis, bien s'en faut; mais il avait des yeux bleus, des cheveux blonds et un certain air jovial qui n'était pas sans charme. D'ailleurs, pour une femme arabe, c'était du fruit nouveau, et toutes les filles d'Ève se ressemblent. Fatmé fit donc au jeune homme les premières avances avec une adresse infinie, mais cependant de manière à ce qu'il ne put s'y méprendre. Les tentes des Bédouins, faites d'une étoffe tissée avec du poil de chameau, ont une vingtaine de pieds de long sur quinze de large et se trouvent, dans le milieu, partagées par un rideau qui sépare la pièce des femmes de celle qu'occupent les hommes. Quand Roquet était seul, Fatmé ne le perdait pas de vue, et, grâce à une ouverture qu'elle avait eu le soin de se ménager, ces oeillades ne pouvaient pas la compromettre. Le Français en était l'unique, complice. Roquet était bien jeune, mais à l'école d'un régiment et en temps de guerre l'expérience arrive vite. Il comprit donc le manège et prévit où il pouvait aboutir. Cette perspective l'effraya. Les Arabes ne plaisantent pas au sujet de l'adultère: la mort des coupables expie le crime quand il est découvert. Certes, il y avait là de quoi retenir le séducteur le plus hardi. D'un autre côté, Fatmé était bien belle. Elle avait, pour parler la langue des Arabes, des yeux fendus en amande comme ceux de la gazelle, des sourcils arrondis comme un arc d'ébène, la taillé souple et droite comme une lance, les seins pareils à une couple de grenades, la peau unie comme de la soie, le sourire doux comme le miel. Ses ongles étaient teints avec du _henné_ aux reflets d'or, ses paupières avec du _kohl,_ noir comme la plume de corbeau. C'était, en un mot, le type idéal de la perfection, la beauté du poète Hafiz quand il dit: «Elle est comme le premier rayon quand il jette ses teintes roses sur le sable; elle est comme la lune quand elle argente la plaine; son haleine est la brise qui traverse l'oasis; ses cheveux pendent sur ses épaules comme les branches d'un sycomore.»

Tout cela avait sa séduction, poésie à part. Notre troubadour n'y résista pas. Que faire au milieu du désert, si l'on n'y trouve pas une bonne fortune? Il résolut donc de se laisser aimer. Quelques mois de séjour au milieu de la tribu lui avaient rendu la langue arabe familière, et il put joindre au langage des yeux un idiome plus expressif. Des aveux furent échangés; mais si la vie patriarcale du désert avait cet avantage de mettre les amants presque toujours en présence, elle avait cet inconvénient de ne jamais les laisser sans témoins. Ces peuplades nomades ne partagent pas, en effet, les préjugés des musulmans pour ce qui concerne les femmes. Elles vont dans les camps, le visage découvert, se rendent seules au puits et à la fontaine, pour y prendre l'eau nécessaire aux besoins domestiques. C'est la vie biblique, conservée dans presque tous ses détails, avec ses allures indépendantes, ses moeurs en plein air. Fatmé et Roquet se voyaient, se parlaient à chaque instant. Elle lui avait dit vingt fois qu'elle trouvait ses cheveux plus beaux que le safran, son teint plus charmant que le laurier-rose; Roquet, de son côté, se mettait en frais de galanteries orientales, et la comparait à tout ce qu'il pouvait imaginer, de plus agréable dans la nature. Mais tout se bornait à ces; paroles glissées à la dérobée.

Au bout de trois mois de ce manège, des deux côtés on désirait mieux; mais là commençaient les grandes difficultés. La tribu avait plusieurs fois changé de campement, sans qu'il s'offrît aucune occasion sûre. Le cheik était toujours là, et pendant ses absences les femmes se surveillaient mutuellement. La moindre faute eût été dénoncée. Enfin, à la suite d'une expédition dans l'Égypte moyenne, les tentes furent levées et l'on se rapprocha des oasis qui occupent le centre du désert libyque. Un soir on vint camper auprès d'un abreuvoir connu dans le désert sous le nom de _Birket-Men._ L'eau que l'on y recueillait découlait des suintements d'une grotte, et il fallait; avant que les jarres fussent pleines, attendre qu'elle eût tombé goutte à goutte. Fatmé résolut de profiter de la circonstance. Pendant que le Français allait faire le provision pour les chevaux, elle quitta la tente avec ses gargoulettes en grès destinées au service du ménage. Ainsi ils purent demeurer seuls pendant un quart, d'heure sans éveiller les soupçons. Fatmé ne perdit pas de temps. Sa figure, ordinairement calme et douce, s'anima d'une résolution extraordinaire et d'un éclat singulier:

--Chrétien, lui dit-elle, m'aimes-tu?

Le jeune homme allait se lancer dans les métaphores orientales et recommencer les comparaisons d'usage avec la lune et le soleil, quand elle l'arrêta:

--M'aimes-tu, chrétien, jusqu'à mourir pour moi et avec moi?

La proposition parut brusque à notre héros: cependant il n'hésita pas.

--Oui, Fatmé, je t'aime! Que cette eau soit ma dernière boisson et que je ne revoie jamais la France, pays du _riquiqui,_ si je mens.

La belle Arabe ne comprit pas parfaitement l'allusion, mais son troubadour acceptait la partie; cela lui suffisait:

--Nous n'avons pas de temps à perdre, dit-elle. Tu es libre, les cavales t'obéissent. Quand l'étoile du sud sera sur nos têtes, sors de la tente, prends les deux meilleures montures du maître, Gazai et Melek; va te cacher derrière ce tertre et joue un _moal_ sur ton instrument. Fatmé sait ce qui lui reste à faire.

--Ça me va, arabesque chérie, ça me va. Tu consens donc à me suivre dans la soixante-neuvième demi-brigade qui est ma patrie?

--Une fois libres, Dieu nous guidera. Fais-ce que je t'ai dit, chrétien.

--C'est juste, laissons quelque chose au commandement du Père éternel.

Ils se séparèrent. Quand la nuit fut venue, Roquet sortit du camp sans affectation et en jouant quelques airs sur son fifre. Melek et Gazai, deux cavales de race, avaient été attirées un peu à l'écart. Quand l'étoile du sud fut parvenue, à son zénith, il exécuta l'air convenu. Il était minuit. Fatmé se releva de dessus le tapis qui formait sa couche, et jeta un regard inquiet autour d'elle. Avec la souplesse d'un lézard, elle parvient à Se glisser sous la toile de la tente, continue à ramper pendant quelque temps sur le sable, puis, légère comme une biche, disparut derrière la masse des rochers. Personne ne l'avait aperçue. Elle rejoignit son complice; ils montèrent à cheval et s'éloignèrent en silence.

III

L'oasis.

En s'éloignant du camp le couple fugitif dut prendre quelques précautions. Rien n'est plus sonore que le désert: aucun de ses bruits n'échappe à l'oreille des Arabes. Il fallut donc mettre les juments au pas; et ces bêtes intelligentes, comme pour s'associer à la pensée de leurs cavaliers, semblaient poser à peine leurs pieds; sur le sable. Au bout d'une heure seulement elles prirent le galop et les emportèrent à travers ces solitudes avec la rapidité de la brise.

Fatmé avait une grande expérience de la vie nomade; elle connaissait mieux que son complice les dangers qu'ils allaient courir. Le plus grand était celui de laisser après eux une trace qui les dénonçât et qui pût servir à les poursuivre. Le sabot de leurs montures imprimait ses vestiges sur le sol, et quoique à dessein ils prissent de loin en loin leur direction dans des chemins rocailleux, certains indices les trahissaient toujours. Fatmé avait son plan: elle voulait, on saura pourquoi, se rapprocher de la grande oasis et gagner Syouah, qui n'était qu'à deux journées de marche; elle courut d'abord tout droit à l'est, comme si elle eût voulu rejoindre le Nil. Habituée depuis six ans à voyager dans ces espaces, elle n'ignorait rien des ressources qu'elles offrent, des difficultés sans nombre dont ils sont semés. Les puits, les lieux de halte, les moyens de reconnaissance soit de nuit, soit de jour, lui étaient familiers. Aussi n'hésitait-elle pas dans son itinéraire; et si sa mémoire s'était trouvée en défaut, l'instinct seul des montures eût suffi pour retrouver la route.

Quand le jour se fit ils avaient déjà franchi quinze lieues, mais cet intervalle ne la rassurait pas. Elle comprenait que dans le camp arabe son évasion venait d'être découverte et qu'on était déjà sur ses traces. La journée promettait d'être lourde: le soleil s'était levé au milieu de vapeurs qui le dépouillaient de ses rayons et lui donnaient l'aspect d'un disque rougi au feu. La respiration devenait difficile, les poumons respiraient un air embrasé. Fatmé, habituée à cette température ardente, n'en paraissait pas incommodée, mais son compagnon de route commençait à se plaindre. Six heures de galop avaient ébranlé son moral et fortement secoué toute son économie. Il ne pouvait se défendre de penser que sa bonne fortune n'avait rien de bien riant dans ses débuts. Ce galop sans trêve, contre un vent chaud qui lui fouettait le visage eut bientôt épuisé ses forces; et quand midi arriva il demanda grâce, haletant et à demi mort. Une halte exposait le couple à un danger certain; mais l'état où se trouvait le Français la rendait nécessaire. On s'arrêta sous un palmier pendant une heure, et quelques vivres ranimèrent le pauvre fifre qui jouait un singulier rôle. La course recommença ensuite jusqu'au soir dans une atmosphère de plus en plus étouffée et au milieu de tourbillons de poussière, précurseurs du vent du désert. Quand le soleil se coucha, le _simoun_ commençait à envoyer ses rafales, et le frissonnement des sables donnait à ces solitudes l'aspect d'une mer émue. Fatmé observait avec inquiétude ces symptômes qui lui étaient familiers, et en même temps elle tenait son oeil attaché sur les profondeurs de l'horizon. Tout à coup un cri sourd s'échappe de sa poitrine:

En effet, dans les clartés du couchant, on pouvait distinguer le bois de leurs piques; ils étaient lancés à toute bride, ils arrivaient. Le seul espoir de Fatmé était que l'un des deux périls annulât l'autre. Le _simoun_ devenait à chaque instant plus impétueux, et par intervalles le sable se soulevait de manière à former un rideau entre les fugitifs et les hommes envoyés à leur poursuite. Ces tourbillons duraient longtemps et effaçaient toutes les empreintes laissées sur le sol. Cette circonstance décida la belle Arabe à user, comme dernier moyen, d'un stratagème singulier. Au moment où ses ennemis croyaient la tenir et fondaient déjà sur elle avec des cris sauvages, elle profita d'un de ces nuages de poussière pour changer brusquement de direction. Rebroussant chemin, elle passa à côté des Arabes, presque à les toucher, sans qu'au milieu du bruit de la tempête et du soulèvement des sables ils pussent l'apercevoir; puis elle disparut derrière un mamelon, tandis, que les émissaires du cheik continuaient leur poursuite dans le même sens et couraient toujours vers le Nil. La manoeuvre avait réussi: les chasseurs avaient perdu la piste. Dans ce mouvement, le rôle de notre héros avait été purement passif; il s'était abandonné machinalement à l'impulsion donnée par l'amazone; son admirable monture avait fait le reste; ils étaient sauvés.

La tempête durait encore; mais c'était son dernier effort. Au bout de deux heures d'une course combinée de manière à tromper toutes les recherches, le vent s'était calmé, le ciel avait repris un peu de sérénité. Ainsi ce _simoun,_ ordinairement si malfaisant, n'avait eu cette fois qu'une influence heureuse. Avec un air plus frais. Roquet avait recouvré le sentiment de ses forces et de sa dignité. Tant qu'avait duré le péril, il avait eu le plus petit rôle: il n'enlevait pas sa belle, c'était elle qui l'enlevait. Cette situation l'humiliait, il voulut s'en relever en faisant le galant auprès de sa conquête. Fatmé résista d'abord; mais l'artiste se montra pressant, tendre, persuasif; elle capitula. A la nuit close, un petit vallon se trouva sur leur route: ils s'y arrêtèrent pour le repas du soir. Un palmier fournit les dattes, une source la provision d'eau. Quelques brins d'herbe qu'entretenait l'humidité du terrain formaient une pelouse naturelle. Roquet y reposa voluptueusement ses membres brisés par une course forcée.

L'atmosphère avait recouvré sa limpidité, les étoiles baignaient dans un ciel transparent. De ce bouleversement météorologique, il n'était resté qu'une grande tiédeur dans l'air, et des odeurs pénétrantes, transportées des lieux cultivés jusque dans ces solitudes arides. Tout invitait les sens à la langueur, et le souvenir des dangers courus ajoutait encore au plaisir de se sentir libre. Loin de l'oeil du maître, les femmes de l'Orient ont peu de scrupules; elles saisissent les occasions au vol. De leur côté, les Français conduisent rondement les choses, et ne remettent rien au lendemain. Le couple fugitif s'oublia donc pendant quelques heures, et cette halte dans le désert paya notre artiste de toutes ses infortunes.

Fatmé, au milieu de cet abandon, raconta son histoire à son amant. Elle était chrétienne. Fille du prince qui gouvernait l'oasis de Syouah, elle s'était vu enlever à l'âge de treize ans par le cheik des Hennadis, et depuis lors elle avait vécu dans le désert sans que son père pût savoir ce qu'elle était, devenue. Cette vie lui était odieuse: à tout prix elle voulait en sortir, et pourtant son esclavage avait duré huit ans. Dès qu'elle avait vu le Français, elle avait jeté les yeux sur lui pour sa délivrance. Elle l'aimait ainsi à un double titre. Maintenant ils allaient regagner l'oasis, qui n'était plus qu'à une journée de distance; et là le père, enchanté de revoir son enfant, bénirait leur union. Les tribus de Syouah étaient nombreuses, elles pouvaient se défendre contre tous les cavaliers hennadis. Roquet devait d'ailleurs être le plus heureux des hommes. Il aurait des dattes et du riz à discrétion, une belle maison, des chevaux, des troupeaux, et, à la mort du prince, il régnerait sur les peuplades de l'oasis.

Notre héros écoutait ce récit avec une satisfaction mêlée d'orgueil. Il lui en coûtait sans doute de renoncer à la France et à la soixante-neuvième demi-brigade, qu'il appelait sa patrie; mais être prince du désert, époux d'une princesse dont il avait apprécié les charmes; avoir tout en abondance, vivres, et chevaux; passer du grade de fifre à celui de gouvernement: tout cela formait une perspective capable d'adoucir bien des regrets et d'opérer une diversion puissante à l'amour du sol natal. Roquet n'y résista pas: les fumées du commandement lui montèrent à la tête; et pour récompenser la belle Fatmé du sort qu'elle lui faisait, il lui prodigua les métaphores orientales accompagnées de témoignages moins équivoques de sa satisfaction. On fit des plans pour l'avenir. Roquet voulait que ses sujets fussent heureux, et il se promettait déjà de les constituer en république une et indivisible. Fatmé le laissait déraisonner tout à son aise et riait comme une folle quand elle ne le comprenait pas.

Cependant il fallait partir et profiter de quelques heures de nuit pour se rapprocher du terme du voyage. Notre héros s'y résigna, et bientôt le sable fut de nouveau soulevé par le galop de leurs montures. Le lendemain la chaleur était encore vive, mais tolérable. Le vent avait passé au nord; il tempérait les ardeurs du soleil. Malgré toute la vitesse de la marche, ce fut seulement vers le soir qu'ils aperçurent la forêt d'oliviers qui marque la limite de l'oasis de Syouah. On ne saurait se faire une idée du contraste qu'offre cette verdure avec la partie aride du désert; Les yeux fatigués, de la monotonie des perspectives, se reposent avec douceur sur ces massifs d'arbres qui attestent le retour de la vie végétale. Les animaux, eux-mêmes reconnaissent de loin la brise qui traverse les archipels féconds que la nature a semés sur cette mer de sables. A mesure que l'oasis se rapprochait des deux fugitifs, les cimes de ses bois, se découpaient mieux sur l'horizon et tranchaient d'une manière plus vive avec l'azur du ciel. Roquet était dans l'enthousiasme; il se voyait roi de cet Éden et trouvait que, vu à cette distance, son royaume avait un fort bel aspect.