Les assiègés de Compiègne, 1430
Part 4
--Il y a huit ou neuf bonnes lieues d'ici la ville de Senlis, disait le chef des routiers, vous allez dormir deux heures, puis en route, il faut que demain vers midi nous soyons au-dessous de Senlis...
--Bon! grommela l'un des routiers, encore une nuit de perdue! Chien de métier! Comme si l'on ne serait pas mieux à rester dans la bonne paille jusqu'au matin?
--La grasse matinée, n'est-ce pas? fit un autre. Toi, Maclou Longbec, tu aimes trop tes aises pour faire jamais un bon et franc soudard!
--Famine et misère! Quand je me suis fait soldat, j'ai été plus bête à moi tout seul qu'un troupeau d'oies! C'est vrai, j'étais tailleur de mon état; voilà un métier tranquille, camarades! Bien au chaud, assis à la fenêtre dans une belle rue de Rouen, je tirais l'aiguille... Niaiserie de la jeunesse! je me suis dégoûté d'un métier assis! Je trouvais que c'était contraire à ma santé... Par saint Maclou, mon patron! qu'est-ce que je dirais aujourd'hui?
--Allons, silence, cria le chef; qu'on m'écoute! Vous allez donc dormir deux heures, sauf Longbec...
--Oh! fit le routier à demi-voix, toujours debout alors!
--Eh! par la barbe du diable, tu viens de dire que tu n'aimais pas les métiers assis, fit un autre avec un terrible accent de Gascogne.
--Le diable soit ton cousin, Loupias! Veux-tu prendre ma place?
--... Sauf Longbec et Geoffroy Canteleu, reprit le chef, qui vont partir tout de suite.
--Qui vont partir tout de suite, gémit Longbec, chien de métier!
--Vous connaissez le pays, vous vous rappelez, à une bonne lieue au-dessous de Senlis, le petit bois où déjà nous nous sommes mis à couvert... Le ravin si broussailleux et la petite butte d'où l'on peut surveiller la route au loin...
--Oui, oui.
--Vous commencerez par faire le tour de Senlis en approchant le plus près possible pour voir s'il n'y a rien d'alarmant par là.
--Oui, mais si je vas trop près, dit Geoffroy Canteleu, moi je connais peut-être des gens de la garnison, mauvaise affaire!
--C'est vrai, tu viens de l'armée du dauphin Charles, double traître, tu as l'audace de me rappeler que tu étais l'ennemi il y a un an ou deux!
--Mon père était Bourguignon, ma mère Champenoise, et dame, il y a dix-huit mois, avant que je vous aie rencontrés, je suivais le côté de ma mère, j'étais Champenois... Mais l'année d'avant, c'était le côté de mon père qui l'emportait, j'étais piéton dans les armées du duc... On avait du bon temps, le pillage rapportait mieux... c'est maigre aujourd'hui, même avec vous!
--Donc, après avoir fait le tour de Senlis et tâché d'éventer toute embuscade, vous reviendrez au petit bois que vous connaissez, vous y trouverez Touquart, Goldenbach et Craeswerbrouck. C'est assez, cinq gaillards comme vous pour venir à bout de ce Bonvarlet... Mais ne vous trompez pas, n'arrêtez aucun autre! Il vous tomberait sous la patte un gros marchand chargé d'écus, que vous devriez ne pas le voir, pour ne pas donner l'alarme au vrai gibier...
Les routiers ricanèrent.
--Moi, reprit le chef, j'attendrai l'homme au delà de Senlis, pour le cas où vous auriez été assez bêtes pour le laisser passer.
--Ah bien, gémit tout bas Maclou Longbec, on ouvrira l'oeil! D'abord moi j'en ai assez! Je quitte l'arbalète, je ne suis plus homme d'épée, je redeviens homme d'aiguille et avec ma part de prise, je m'établis à Rouen ou à Paris! La tranquillité, quelle douceur! Et puis, vois-tu, Loupias, Gascon sec et dur comme un caillou, moi je suis un homme doux et paisible et sujet aux rhumes... Hein! quel temps!... Et ce chien de métier de soldat n'est guère bon pour la santé... Craeswerbrouck, animal de Flamand, tu es couché sur mon arbalète, tu ne t'en aperçois pas, tant tu es bardé de lard!
--Alors, bâilla Canteleu, on va se resangler au lieu de dormir...
Jehan des Torgnoles en savait assez. Il fallait maintenant partir au plus vite, s'évader de ce guêpier, arriver à tout prix à tirer le pauvre Bonvarlet du terrible danger qui le menaçait, d'autant plus qu'en le sauvant on sauvait peut-être la ville de Compiègne et la bergère qui avait rendu l'espoir et le courage aux gens de guerre, et qui combattait si vaillamment avec eux pour la délivrance du malheureux pays de France.
Profitant de ce que les routiers faisaient un peu de bruit, les uns se préparant à partir, les autres en s'allongeant sur la paille, il se leva vivement et gagna la lucarne. Quand il se fut hissé dehors sur le chaume, il tira vers lui son bâton ferré et se laissa couler avec précaution.
Le chaume descendait par bonheur assez bas, en se pendant par les bras il n'y aurait qu'un saut de quelques pieds à faire. Jehan inspecta les environs. Rien ne bougeait, la solitude semblait complète. Sans abandonner son bâton ferré, il s'accrocha aux dernières brindilles de chaume et s'apprêta à sauter avec le moins de bruit possible.
Tout à coup comme il allait lâcher les mains, il se sentit saisir par une jambe. Juste au-dessous de lui un homme jaillissait de l'embrasure d'une porte où il se tenait enfoncé, invisible pour Jehan sous la saillie du toit de chaume.
--Alerte! par saint Georges! alerte! cria l'homme.
D'un violent coup de pied de la jambe libre, Jehan se dégagea et sauta sur le sol. Il y eut un éclair d'épée sous un rayon de lune. Jehan, d'un brusque mouvement de côté, put éviter la lame qui allait lui trouer la poitrine, mais une estafilade lui déchira l'épaule. Il rugit de douleur et de colère et son redoutable bâton ferré, massue formidable, s'abattit sur son adversaire. Un bruit sourd, un second rugissement et l'homme tomba la face contre terre; la massue avait rencontré la tête.
Jehan ne prit pas la peine de regarder en arrière. Il entendait les routiers sortir de la grange. En trois bonds il traversa le courtil, passa au travers de la haie et fila tout droit d'instinct vers un petit bois qui par bonheur se perdait dans un pli de terrain à l'abri de la lune.
Les routiers en désordre étaient tombés sur leur camarade; ils avaient hésité un instant avant de se lancer à la poursuite de l'ombre qu'ils avaient à peine entrevue.
--Allons donc! allons donc! cria le chef, laissez là l'imbécile qui s'est fait assommer et attrapons l'homme... Camarades nous étions épiés, l'homme a certainement entendu, il nous le faut ou tout est manqué... Hardi, compagnons, du jarret! nous le tenons!
Jehan fonçait à travers le taillis comme une trombe, le bois par malheur n'était pas profond et de l'autre côté c'était la plaine découverte en pleine lumière, sous un ruissellement d'étoiles, dans la nuit claire et froide. Mais il avait une avance de plus de deux cents pas et une fois sous les arbres, invisible aux poursuivants, Jehan pointa sans hésiter vers la gauche, suivit le bois dans sa plus grande longueur pendant que les routiers perdaient quelques minutes en hésitations.
--Par ici! par ici! cria le chef, je l'ai entendu! Éparpillez-vous à dix pas les uns des autres, faites silence et gagnez vivement le bout du bois.
Par bonheur, au bout du bois, Jehan rencontra un terrain en partie défriché, encore rempli de broussailles, avec de grosses souches çà et là, et des troncs abattus. Plus loin, le sol s'escarpait, formant une ligne de collines ondulées. Courbé, sautant de buisson en buisson, presque à quatre pattes parfois, évitant les points éclairés, Jehan atteignit le haut de la colline. Il était temps, les routiers sortaient du bois. Il les vit après un court conciliabule gravir la pente en sondant chaque trou, chaque repli broussailleux.
--Bons chiens de chasse, se dit Jehan après avoir soufflé une minute, mais vous ne tenez pas encore votre gibier, détalons vite! Heureusement ma mère m'a donné de bonnes jambes...
VI
UNE POURSUITE MOUVEMENTÉE
Le soleil se levait blafard derrière les masses de nuages qui promettaient encore de la pluie pour la journée. Depuis trois heures peut-être Jehan courait ou marchait, le plus possible à couvert sous bois, quand il rencontrait des bois, ou dans des sentiers accidentés, à travers champs. Le gibier ne s'était pas laissé prendre. Pendant longtemps il avait senti les chasseurs sinon sur ses talons, du moins à courte distance. Maintenant il croyait être sûr de les avoir dépistés ou distancés.
Il n'y avait plus de danger immédiat. Mais Jehan, les coudes au corps, réglant le mieux possible sa respiration, courait toujours, l'oeil et l'oreille aux aguets, évitant les villages et les grandes routes. Où se trouvait-il exactement? les villages étaient-ils en la possession de l'ennemi? Il l'ignorait. Mais il se savait à peu près dans la bonne direction, marchant du côté de la rivière d'Oise, vers le pays de Senlis. Car son parti était pris, coûte que coûte, il lui fallait arriver là-bas avant les routiers pour sauver Bonvarlet, lui faire quitter sa route pour aller avec lui à Compiègne, avertir le gouverneur Flavy et Jehanne la Lorraine des trahisons qui se préparaient.
Il y laisserait sa vie si le sort le voulait, mais plutôt que de voir le pauvre Bonvarlet tomber dans l'embuscade, il attaquerait les routiers, même seul.
Ils étaient donc neuf, pensait-il en sa route, j'en ai abattu un qui, je crois, est mal en train de courir maintenant... Reste huit... Je connais leur plan, quatre dans l'embuscade en avant de Senlis, quatre en arrière de la ville. Je vais en avant. Oh! j'arriverai! Je verrai Bonvarlet avant eux et l'avertirai, ils ne le tiennent pas, quand je devrais leur tomber dessus... J'ai une faim de loup... Courir ainsi creuse... Et je n'ai plus mon bissac! Rien dans les champs! Il me faudrait passer près des villages pour trouver des jardins, des raves et des oignons... Mon dîner d'hier qui était le seul repas de la journée est loin! Tais-toi, mon estomac, ne réclame pas... sois raisonnable, je te revaudrai ça un autre jour, si je peux!... d'ailleurs tu devrais commencer à t'habituer à la diète!...
En passant près d'un petit ruisselet, Jehan se jeta à terre pour boire un peu et se reposer cinq minutes à l'abri d'un bouquet d'arbres. Son estafilade à l'épaule, à laquelle il ne pensait pas en courant, lui fit faire une grimace douloureuse. Il eut un instant la tentation de mettre un peu d'eau fraîche sur sa blessure, mais le sang avait séché et collé ses vêtements, il valait mieux n'y pas toucher.
--Quelle chance, se dit-il, que ce soit à l'épaule gauche! A l'autre cela m'empêcherait de manier convenablement mon assomme-brigands, mon brise-carcasse à routiers! Mais la droite est bonne et je le leur montrerai!
Il se leva et fit un rapide moulinet avec son bâton ferré.
--Tout va bien! en route!
Pas de routiers à l'horizon. Certainement ils avaient abandonné la poursuite et repris la route de Senlis. Jehan chercha à s'orienter. C'était à quelques lieues de Gisors qu'il avait eu cette heureuse chance de rencontrer les routiers et d'être mis au courant de leur plan. Il avait dû obliquer vers le Sud pour leur échapper, mais il avait depuis repris la bonne route. Senlis devait être encore à sept ou huit lieues. Il fallait aller passer l'Oise du côté de Beaumont et piquer ensuite le long des forêts pour couper la route de Bonvarlet avant l'endroit dangereux.
Par malheur la pluie qui menaçait depuis l'aube commença bientôt à tomber. Petite pluie d'abord, averse violente ensuite. Le vent soufflait; quand un nuage avait crevé, un autre arrivait en grande course du fond de l'horizon et se déversait sur la plaine et sur le pauvre piéton trempé bien vite jusqu'aux os.
Jehan ne s'en inquiétait pas. Ce qui le consolait c'est que la pluie tombait aussi sur les routiers. Il se les représenta pataugeant derrière lui sous l'averse, dans les chemins boueux; cela le fit rire et lui redonna des jambes. Cette pluie lui fit même gagner trois quarts d'heure. Comme il ruisselait sous la bourrasque, il songea qu'il était bien inutile d'aller chercher un pont pour traverser l'Oise. Le plus simple c'était de marcher droit à la rivière et de la franchir à la nage. Il n'en serait pas beaucoup plus mouillé.
Des collines bordant la rivière il put apercevoir une étendue de pays, bien mélancolique sous la bourrasque qui faisait rouler les gros nuages et crever les averses. Des plaines parsemées de masses vertes, de gros bouquets de bois qui peu à peu se serraient et se réunissaient pour ne plus former qu'une immense forêt occupant tout l'horizon, presque sans solution de continuité, sous divers noms: forêt de Chantilly, forêt de Halatte, bois divers à perte de vue, se reliant sous Verberie et Béthisy à la grande forêt de Guise ou de Compiègne. Jehan dévala au grand trot la pente de la colline et sauta sans hésitation dans l'Oise. Oui, vraiment, on n'y était pas plus mouillé qu'à travers champs.
En abordant sur l'autre rive il se secoua comme un chien mouillé et reprit sa course. Un rayon de soleil vint un instant entre deux nuages le réchauffer un peu sans le sécher tout à fait.
Il se défiait des bois propices aux embuscades et se tenait à la bonne distance de la ligne sombre de la forêt.
--Où vas-tu donc, pauvre garçon? lui cria au passage dans un hameau de bûcherons, une bonne femme apitoyée par sa figure hâve et ses vêtements mouillés, est-ce qu'on te poursuit?
--Vous n'avez pas vu de routiers anglais par ici? demanda Jehan s'arrêtant pour souffler un instant.
--On n'en avait pas vu depuis une semaine au moins, fit un homme passant la tête à une fenêtre, mais...
--Mais quoi?
--Mais il vient de passer tout à l'heure, là-bas, à l'entrée du bois, quatre ou cinq gaillards à mines d'écorcheurs... Entre te sécher ici, il vaut mieux que tu ne les rencontres pas!
--Merci, dit Jehan, je n'ai pas le temps... Ce sont mes brigands qui courent à leur embuscade, pensa-t-il, raison de plus pour me dépêcher, je marchais, il faut que je coure!
--Il a froid et faim aussi, peut-être, dit la bonne femme, prends au moins ce morceau de pain, mon garçon, il est de la quinzaine passée, mais tu as de quoi mordre!
Jehan attrapa le morceau de pain au vol et reprit sa course en expédiant le pain à grands coups de dents.
Enfin Jehan atteignit un chemin qu'il reconnut. C'était bien la route de Senlis. Là devait passer Bonvarlet pour s'en aller vers les routiers qui le guettaient.
La route, aussi loin que le regard pouvait la suivre, était déserte. Pas une âme, pas une charrette. Chacun devait se rencogner chez soi et ne se risquer dehors que pour des raisons sérieuses, par ce mauvais temps, avec la crainte des gens de guerre courant les champs.
Un monticule couvert de bois dominant des deux côtés une longue partie de la route, parut à Jehan exténué un bon poste pour attendre Bonvarlet. Il trouva dans les branches d'un chêne une place point trop mouillée et assez commode pour surveiller la route.
--Et maintenant patience, patience! monologua Jehan une fois installé, et ne faisons pas le douillet. D'abord, c'est entendu, je ne suis pas fatigué, je n'ai pas faim, je n'ai pas froid, je ne suis pas mouillé! Nous causerons de toutes ces bêtises-là plus tard, quand j'aurai tiré maître Bonvarlet du danger qui le menace... Mais par mon saint patron, qu'il vienne le plus vite possible.
Ce Jehan qui n'avait pas froid et qui n'était pas mouillé, claquait des dents cependant, et son estomac se remettait à crier famine. Et le messager royal envoyé à Compiègne, le digne maître Bonvarlet, attendu ici par Jehan et guetté par les routiers, n'arrivait pas. Jehan maintenant engourdi sur la branche avait de la peine à se tenir éveillé. Il se contait des histoires pour tâcher de ne pas laisser son esprit s'engourdir comme son corps; il se remémorait ses différends avec Thibaut Rongemaille l'usurier, et s'efforçait de se mettre en colère au souvenir des écus laissés entre ses griffes.
Cependant la nuit tombait tout à fait et maître Bonvarlet n'arrivait pas.
Maintenant Jehan des Torgnoles frissonnait tout transi de fièvre; le froid, la pluie, la faim, la fatigue, tout l'accablait; sa blessure lancinante le tenait à peu près éveillé. Il avait presque des hallucinations. Il était sorti du fourré et marchait d'un pas saccadé sur la route. Dans l'obscurité il croyait à tout instant voir arriver sur lui des fantômes à longs bras qui devenaient simplement des arbres quand il se cognait la tête dans les branches.
--C'est vous, maître Bonvarlet? demandait-il à voix basse au moindre bruissement du vent dans les broussailles. Rien! Personne! Les heures passaient. De temps en temps, il se laissait tomber épuisé dans l'herbe mouillée. Tout à coup dans la nuit il perçut, très nettement cette fois, un trot de cheval. Comme il était alors par terre, il se contenta de lever la tête pour écouter. Oui il arrivait sur la route, du côté de Senlis, non pas un cavalier, mais trois au moins. Les cavaliers passèrent. Jehan s'enfonça dans le feuillage, car il avait vu luire des corselets d'acier et distingué de longues épées. La tournure des trois hommes ne lui disait rien de bon. Les cavaliers s'arrêtèrent à quelque distance comme pour tenir conseil. L'un d'eux partit au galop en avant et disparut vers la plaine, tandis que les autres, descendus de cheval, s'asseyaient dans un buisson à deux pas de Jehan.
Celui-ci avait repris toute son énergie et à tout hasard, pour être prêt à tout, serrait entre ses mains son bâton ferré. Il resta bien trois quarts d'heure ainsi, se rapprochant insensiblement des deux hommes et se demandant souvent s'il ne ferait pas bien de les attaquer.
Les deux cavaliers semblaient s'impatienter; de temps en temps ils se levaient, piétinaient pour se réchauffer et se rasseyaient en grommelant.
--Non, non, j'en ai assez du métier, toujours sur ses pattes...
--Bah, puisque le capitaine a pu demander des chevaux aux Anglais de Creil...
--Je n'en suis pas moins fourbu! Chien de métier!
--Tais-toi donc! tu n'aimes pas les métiers assis, tu n'aimes pas les métiers debout, tu réclames toujours. Tu ennuies le diable à la fin! Mais je voudrais te tranquilliser. Vois-tu, il ne faut pas se faire de bile, car tout finit par s'arranger... Sais-tu ce qu'il arrivera?... Tout vient à point à qui sait attendre, tu finiras à ton goût, ni assis, ni debout... tu finiras pendu!
--La corde t'étrangle toi-même, gémit le routier, on ne doit pas parler de ces choses-là entre honnêtes gens, ça porte malheur!
Jehan ne pouvait plus conserver de doute, il avait devant lui deux des malandrins de la grange. Que faire? Fallait-il tomber dessus en profitant de leur surprise pour en débarrasser la route? Comme il hésitait et cherchait à s'approcher davantage, il entendit au loin dans le silence de la nuit le martèlement d'un galop rapide. C'était l'autre cavalier qui revenait à pleine course: bientôt il fut à portée de voix.
--Holà hé! cria-t-il, Canteleu, Longbec, alerte, en selle!
--Quoi? firent les routiers en se relevant, le messager?
Jehan frémit et se redressa dans l'ombre.
--Non! dit le cavalier arrêtant un instant sa monture; non, par le diable il est passé! Pendant que nous nous morfondions sous bois à tendre nos souricières, il filait d'un autre côté!... Il a dû glisser par je ne sais quels sentiers... Il faut le trouver... Vite, vite, en selle, il s'agit de le rattraper avant Compiègne.
VII
OU MAITRE BONVARLET RENCONTRE JEHANNE D'ARC ET LA HIRE
De l'autre côté des épaisses forêts qui du Parisis au Noyonnais ne faisaient pour ainsi dire qu'une longue masse verte, dans l'après-midi du jour où Jehan de Compiègne, après la mauvaise rencontre des routiers dans la grange abandonnée, se lançait à la recherche de maître Bonvarlet, une belle troupe de gens de guerre, marchant sous la bannière bleue aux fleurs de lys d'or, s'avançait sur la route de Crépy-en-Valois. Il y avait une cinquantaine d'hommes d'armes chevauchant sous la lourde armure de fer, la salade sur la tête ou accrochée à la selle; des écuyers en harnois plus léger ou des coutiliers à pied à côté d'eux, portaient les grandes lances des chevaliers. En avant et en arrière marchaient environ deux cent cinquante piétons, une cinquantaine d'archers, autant d'arbalétriers chargés du grand pavois dans le dos, avec la trousse pleine de viretons au côté, et environ cent cinquante hommes armés de longues piques, de guisarmes, vouges, fauchards à longues lames tranchantes, hérissées de pointes et de crocs pour saisir et accrocher les gens d'armes par leurs armures, éventrer les chevaux ou leur couper les jarrets.
Quelques piétons, pour oublier la fatigue de cette longue route et la pluie qui leur fouettait le visage, de temps en temps chantaient, sans excès d'harmonie il faut l'avouer, quelque vieille chanson, la complainte de l'_Homme armé_ qui disait naïvement les ennuis du soldat, la tristesse des départs, et reprenait quelque gaieté par une ritournelle comique au refrain, la chanson de marche enfin, aussi vieille que les premières armées.
Un homme qui venait de sortir d'un petit bois à la vue des bannières françaises, les regardait passer sur la route. C'était, lui aussi, un voyageur; son bâton, ses chausses couvertes de boue l'indiquaient. Comme un piéton s'arrêtait sur le bord du chemin pour relacer ses brodequins, le voyageur l'interrogea:
--Archer, mon camarade, dit-il, messire La Hire est-il avec vous?
--Il y est, répondit l'archer, tenez, là-bas, le chevalier dont le bassinet a une longue plume rouge. Et celui qui chevauche à côté de lui est messire Pothon de Xaintrailles.
--Je le vois, merci, je vais lui parler.
--Eh, l'homme, dit un soldat qui portait sa salade à la ceinture parce que son front était entouré d'un linge légèrement rougi par places, vous savez qu'il est de mauvaise humeur aujourd'hui...
--Mais non, dit un troisième, il est de très bonne humeur, parce que nous avons joliment battu les Anglais hier à Lagny!
--Il est de mauvaise humeur, te dis-je, parce qu'on a laissé échapper de la déroute une quarantaine d'Anglais, alors que tous, à son compte, auraient dû rester sur le terrain.
--Je vais toujours voir, fit le voyageur en allant au-devant d'un groupe de gens d'armes qui s'avançaient assez lentement sur leurs grands et lourds chevaux à l'air fatigué.
La Hire, un des plus fameux capitaines de Charles VII, de ceux qui, dans la bonne ou la mauvaise fortune, portèrent les plus rudes coups aux Anglais, était alors un homme d'environ quarante-cinq ans, chevalier massif et robuste, aux traits accentués, aux yeux aigus sous des sourcils épais et farouches réunis en un large accent circonflexe noir, justifiant son surnom de _La Hire_, c'est-à-dire la Colère. Malgré le froncement de ses sourcils, son humeur ne semblait pas trop hargneuse ce jour-là, et même il souriait discrètement à quelque chose d'assez plaisant sans doute que venait de lui dire Pothon de Xaintrailles. Celui-ci aussi avait fière allure; un peu plus jeune que La Hire, grand et solide chevalier aux bras énormes, il redressait sa haute taille dans une armure un peu rouillée aux endroits visibles, recouverte d'un surcot rouge dans lequel se voyaient quelques déchirures.