Les assiègés de Compiègne, 1430

Part 3

Chapter 33,732 wordsPublic domain

Où est-elle ma gaîté naturelle? Ce digne maître Bonvarlet, en me parlant de ma gaîté naturelle, prenait des mitaines pour me faire entendre que je devais fuir les hôtelleries, les compagnons rubiconds et joyeux, les tables trop avenantes, trop bien garnies d'oies farcies, andouillettes, jambons, flacons de vins de Touraine, d'Anjou ou de Gascogne... Halte-là, ne nous gargarisons pas avec ces mots délicieux, qui donneraient soif et fringale à un estomac repu, ce qui n'est pas le fait du mien!... Parlons-lui bien vite d'abstinence, de navets crus, de racines coriaces... Broyons du noir?... maître Bonvarlet, vos conseils ont été entendus, je suis maintenant d'une frugalité extraordinaire, obstinée, farouche, d'une frugalité à toute épreuve!

Jehan des Torgnoles envoya d'un coup de bâton une pierre voler à trente pas.

--Pour le reste de vos conseils, maître Jacques Bonvarlet, vous me pardonnerez de les oublier... car j'ai la ferme intention de ne pas les suivre du tout.--«Réforme ton caractère, ne sois plus si prompt aux colères, si querelleur et chercheur de noises... tu t'enflammes, tu t'emportes, tu te fais des ennemis partout... Tâche de prendre du calme et de la modération... etc., etc..»--Eh bien, maître Bonvarlet, j'en suis fâché, mais je ne vais pas chercher à devenir un agneau bêlant, au contraire, et je vais me plonger délibérément dans les noises et dans les bagarres, je vais chercher les coups tout exprès, on m'appelle Jehan des Torgnoles, je vais cogner, cogner, cogner!!!...

Il exécuta un terrible moulinet avec son bâton, puis tout à coup se jeta sur le côté de la route comme pris d'une panique soudaine, ce qui semblait démentir bien vite ses déclarations; mais derrière son buisson, tout en restant les jeux aux aguets vers l'horizon, il tirait de son bissac le fer d'un gros marteau et l'ajustait à son bâton.

--Quels sont ces gaillards qui viennent là-bas, traînant une vache et portant des paquets? Soudards ravageurs revenant du pillage ou simples paysans? Français ou Anglais? Bah! ils ne sont que trois, qu'ils soient n'importe quoi, ce n'est pas pour me faire peur...

Jehan, la main sur les yeux, regarda si rien n'apparaissait au loin sur la route derrière les trois silhouettes, puis sortit délibérément des broussailles.

--Bon, ce sont des laboureurs qui rentrent au logis, dit-il, ils ralentissent le pas, je crois qu'ils ont peur de moi...

Il leva son bonnet en l'air comme une manifestation pacifique pour rassurer les survenants qui bientôt se rapprochèrent.

C'étaient en effet des paysans: un vieux à cheveux blancs tout cassé et deux hommes jeunes et robustes, à l'air inquiet. Le vieux tirait sur le licou d'une vache et les jeunes, quoique chargés de paquets de hardes, avaient en la main droite chacun une fourche.

--Bonsoir, bonnes gens, cria l'ymagier quand il fut à vingt pas d'eux.

--Bonsoir, dirent les paysans, la mine défiante.

--Bon, ne me montrez pas les dents de vos fourches, dit Jehan, je ne suis Anglais ni Brabançon, au contraire! Rien de mauvais sur la route d'où vous venez?

--Rien de bon non plus, dit le vieux.

--Il y a danger?

--Peut-être. Les Anglais tiennent bourgs et châteaux à sept ou huit lieues, leurs bandes viennent au butin dans les villages tout près d'ici... Tenez, voyez-vous là-bas ces fumées noires qui traînent, c'est un village brûlé avant-hier; plus loin à gauche, ce qui fume encore un peu, c'est un groupe de fermes avec le manoir du seigneur, brûlés aussi après pillage et saccage!... Quelle existence pour de pauvres laboureurs dans ce pays ravagé! Nos champs restent en friches, le pain est rare, nos femmes et nos enfants sont dans les caches des bois, non pas en sûreté, hélas! mais un peu moins en danger... et voilà notre dernière vache que je conduis là-bas pour la sauver des brigands, si c'est encore possible...

--Quelle tristesse! dit Jehan.

--D'ailleurs, comment s'en tirer sans dommage, avec toutes les bandes qui courent le pays? fit un des paysans. Si ce sont des soldats du roi, ils nous disent: «Donne ta vache, bonhomme, il faut bien que nous mangions!» Si ce sont des routiers anglais ou bourguignons, ils prennent la vache, nous étranglent à moitié et nous assomment aux trois quarts en nous appelant: _Chiens d'Armagnac!_ Et c'est grande chance quand ils ne mettent pas le feu à la grange et à la maison! Hélas, quand verrons-nous la fin de tant de misères? On parle tout bas de miracles et de prodiges qui l'annoncent, mais en attendant il faut se sauver dans les bois.

--Et vous, mon garçon, reprit le vieux, où allez-vous?

--A Compiègne.

--On disait Compiègne pris par les Anglais.

--Que non pas! Les trêves venant d'être rompues avec le duc de Bourgogne, Anglais et Bourguignons sont devant Compiègne, mais pas dedans! La ville est forte... Il paraît aussi que Jehanne, la Pucelle d'Orléans qui s'est faite chef de guerre et bat l'Anglais à chaque rencontre, avec l'épée de l'archange saint Michel, dit-on, marche pour délivrer Compiègne comme elle a délivré Orléans l'an dernier. J'y vais donc aussi et ne serai pas le dernier à cogner sur l'ennemi...

--Allez et bonne chance! mais faites attention sur votre route, observez bien les gens, défiez-vous de tout... Descendez sur le Valois pour ne pas tomber dans les bandes de routiers, évitez Creil qui vient d'être pris par les Anglais, passez par Senlis qui est aux gens du roi Charles VII.

--Bonne chance aussi dans vos bois, gardez-vous bien, et bon espoir tout de même!

Les paysans tirèrent sur leur vache et poursuivirent leur route vers les forêts qui barraient l'horizon au Nord, tandis que Jehan piquait vers le Sud, juste dans la direction des fumées sinistres dont les paysans lui avaient révélé l'origine.

Depuis six mois la situation était redevenue bien sombre; après la succession de victoires rapides et surprenantes, presque miraculeuses de l'année précédente, après la foudroyante campagne de cette bergère lorraine devenue chef d'armée, enflammant par sa seule présence le coeur des gens de guerre, lançant hommes d'armes et piétons, chevaliers, ducs, princes, archers, piquiers, vieux routiers ou simples soudards des communes, animés de la même ardeur, hérissés de la même fureur, à l'assaut sur les Anglais, bientôt démoralisés à tel point, que des renforts appelés d'Angleterre refusaient de s'embarquer par terreur des «maléfices et enchantements de la Pucelle»; après cette triomphale chevauchée d'Orléans à Reims, qui promettait une complète et rapide délivrance du royaume, les choses avaient brusquement tourné.

Au lieu de marcher de l'avant pour profiter de l'effet produit, de l'élan des troupes et du désarroi de l'adversaire, soudain la bannière royale avait viré en arrière! Malgré Jehanne, malgré le duc d'Orléans, malgré tous les rudes compagnons des victoires de Jehanne, Pothon, la Hire, Dunois, l'armée était retournée sur la Loire, le roi de France était redevenu le roitelet de Bourges ou de Chinon, un prince d'apparat vivant au milieu d'une cour corrompue, au lieu de chevaucher avec ses gens d'armes, et tout le fruit de la campagne de 1429 avait été perdu.

Les Anglais, rassurés par l'inaction de l'armée royale à demi dispersée, avaient repris les champs; partout leurs capitaines menaçaient les villes demeurées au parti du roi. Les provinces arrachées à l'ennemi par Jehanne d'Arc étaient piétinées et ravagées de nouveau. Noyon était à l'ennemi qui déjà arrivait devant Compiègne, après s'être emparé des petites places des alentours et l'investissait pour forcer le passage de l'Oise.

Des capitaines de Charles VII s'étaient remis en campagne pour leur compte; Lahire avait pris Louviers et Château-Gaillard et de là se lançait dans des courses sur les pays occupés par l'ennemi. Jehanne d'Arc, enfin, avec une petite troupe, quittait l'armée royale et accourait à la bataille. Elle surprenait les Anglais à Lagny et se disposait à secourir Compiègne où déjà elle avait été conférer avec le gouverneur Guillaume de Flavy pour réchauffer le courage de la garnison et des habitants.

Le pauvre Jehan de Compiègne, fatigué d'errer dans les villes et provinces plus ou moins touchées par la guerre, où tout travail manquait, où tous édifices en construction étaient arrêtés et paraissaient plutôt destinés à une ruine prématurée qu'à un prochain achèvement, avait pris son parti. Il s'était dit que ses bras vigoureux habitués à manier le ciseau et le marteau pourraient tout aussi bien tenir une arme et tailler, sculpter les Anglais à grands coups de fauchard, avec une bonne colère patriotique, avec toute la légitime indignation d'un homme qu'on dérange dans ses habitudes et qu'on empêche de manger à son appétit.

Il allait se faire soldat et pour trouver rapidement l'occasion de passer sa fureur sur le dos de l'ennemi en coups et horions, il tâcherait de se joindre à la petite armée de Jehanne et de gagner Compiègne, où il combattrait côte à côte avec des amis, où il reverrait son vieux maître Jacques Bonvarlet.

Il marchait d'un pas rapide tout en surveillant soigneusement sa route, en tournant, par crainte de mauvaise rencontre, autour des villages dont l'aspect morne et silencieux ne lui disait rien de bon. La nuit venait, les seules fumées visibles à l'horizon n'étaient pas celles d'honnêtes cheminées où chauffe la soupe du soir, mais bien des traînées sombres d'incendies mal éteints. Le silence de la plaine était lugubre, rompu seulement par des croassements de corbeaux qui passaient en vols nombreux, rasant les terres ou passant sur les collines, comme mis en humeur par tous ces tragiques bouleversements.

--Et souper? fit tout à coup Jehan. J'oubliais de souper? Voilà des heures et des heures que je marche, je vais, je cours, je tourne, il me semble que j'ai bien gagné mon souper!... Mais ça ne me le donne pas... Où trouverai-je bien mon souper? Je ne vois rien de mangeable dans tous ces champs... l'herbe répugne à mon estomac, il me faut des choses plus succulentes... voyons, voyons?

Il allait d'un champ à l'autre, la tête baissée, sans découvrir autre chose que cette herbe qu'il avait en dédain.

--Ah! fit-il, voilà un hameau tout près d'ici, avançons, j'ai plus de chances de trouver quelque chose... mais prudence et méfiance, un oeil sur les maisons et un oeil dans les jardins... Assez misérable, ce hameau... bien sûr je n'y dois pas chercher rôtisseries et cabarets... Ne parlons de ces choses... Bon, rien ne remue par là... Avançons toujours... interrogeons ce clos... Bonté divine, des navets! Dieu du ciel, des carottes! Par mon saint patron, des oignons! je suis sauvé, je vais faire bombance! au souper! au souper!

Par une haie éventrée, Jehan pénétra dans le clos à l'aspect abandonné, où se distinguaient dans l'ombre du soir plusieurs vagues carrés de plantes. Vivement il se pencha sur le sol et arracha quelques légumes tout en continuant à monologuer. Jehan, on a pu le remarquer, était bavard; il aimait à formuler ses moindres pensées avec des mots et à défaut d'auditeurs il causait et discutait avec lui-même; à l'occasion aussi, on l'a vu, il se cherchait querelle, se morigénait, se disait des choses désagréables, parfois un peu dures, qu'il entendait sans se fâcher, malgré son mauvais caractère.

--Carottes, bon! jeunes, tant mieux, plus tendres!... Navets... jeunes, tant pis, fades!... Voyons, voyons, j'ai aperçu oignons, pourtant?... non, c'est poireaux... Contentons-nous-en... Encore carottes... ah? excellent, succulent, raves? je l'avais dit, festin! noces de prince! banquet royal?... C'est assez, pas d'excès, ne retombons pas dans le vice... Gourmandise, fi! Mais prenons déjeuner pour demain... pas gourmandise cela, mais sagesse, prudence!...

Le bissac de Jehan grossissait, il y avait de l'espoir pour le déjeuner du lendemain. Jehan, caché derrière un arbre, réfléchit et observe.

--Pour souper aussi savoureusement il faut s'installer, dit-il, et ensuite quelques heures de sommeil, car je suis cassé, brisé, rompu... il y a dans ce clos une grange qui me paraît convenable... Endroit tranquille... Brr! tranquille, je devine bien... toutes les portes ouvertes dans la maison là-bas, des fenêtres brisées, les routiers ont passé par ici, il n'y a plus personne, les gens sont dans les bois... Espérons pour eux qu'il sont dans les bois!... Pour rien au monde je n'entrerais dans les maisons, je suis excessivement poltron, mais la grange me paraît un endroit convenable pour ma nuit...

Jehan tourna autour de la grange, écouta, et glissa la tête par la porte. Rien, pas un bruit. Il entra délibérément et à tâtons chercha un endroit convenable pour s'installer. Après s'être heurté à des tas de bois, à des instruments agricoles, herses ou charrues, il finit par atteindre un coin où s'entassaient des bottes de paille. Il s'allongeait déjà voluptueusement sur cette paille lorsque, ses yeux commençant à s'habituer à l'obscurité, il distingua dans une partie de la grange un étage sous le chaume, rempli aussi à ce qu'il semblait, de paille ou de foin.

--Je serai mieux et plus tranquille là-haut, plus chez moi, allons, pas de paresse! Il lança son bâton et son bissac en l'air, puis s'accrochant aux poutrelles, il eut bien vite escaladé l'étage. Dans les bottes de foin il pouvait se faire un lit aussi doux qu'en bas, mieux abrité des courants d'air, bien serré sous le chaume, dans un angle où des toiles d'araignées pleines de poussière faisaient comme de riches courtines de dentelles.

--Soupons! fit Jehan, c'est-à-dire déjeunons, dînons et soupons en même temps, et après le festin, au lit tout de suite, nous aurons de la lune pour une partie de la nuit; dès que cette chandelle indiscrète s'éteindra, je me mettrai en route pour avoir fait quelques lieues avant le lever du soleil et celui de ces canailles de routiers!...

V

DOUCE NUIT DE REPOS TROUBLÉE PAR UNE BANDE DE ROUTIERS

Sous le chaume, bien enfoncé dans le foin, Jehan dormait profondément depuis quelques heures. Il s'étirait un peu en dormant et rêvait. Jehan ayant à peu près dîné, ce qu'il ne faisait plus tous les jours, se trouvant moelleusement installé, bien au chaud, s'était efforcé d'éloigner de son esprit avant de s'endormir les tristesses et les inquiétudes présentes, assuré de les retrouver le lendemain, et cet état de bien-être lui avait procuré des songes agréables. Il rêvait que les moines de Saint-Corneille venaient en procession le supplier de reprendre le ciseau et de leur tailler pour l'Abbaye les statues de tous les saints et saintes du calendrier sans omettre personne. Logé à l'Abbaye, nourri, abreuvé avec une profusion extrême, et même gênante pour son travail, il sculptait, sculptait, sculptait! Faveur extraordinaire et que personne n'avait jamais obtenue, pas même maître Jacques Bonvarlet, les saints et les saintes daignaient venir en personne complimenter l'imagier... Déjà,--il travaillait vite, malgré les cinq ou six plantureux repas quotidiens--déjà Jehan avait exécuté un saint Christophe de deux cents pieds de haut qu'il s'agissait de placer au sommet d'une tour énorme, fabuleusement élevée. Entreprise difficile! Jehan se tournait et se retournait dans son foin, il avait beaucoup de peine à remuer son saint Christophe de deux cents pieds de haut. Il lui en venait des gouttes de sueur au front. Tout à coup il ouvrit les yeux, sortit péniblement de son rêve et se dressa sur ses poings. On parlait dans la grange au-dessous de lui, on parlait et on remuait.

Que voulait dire ceci? Il se frottait les yeux et le front pour tâcher de se réveiller tout à fait.--Oui, dans cette grange où il se croyait seul et tranquille, des gens parlaient. Un magnifique clair de lune étincelait au dehors, des rayons passaient par tous les trous du toit, et pénétraient largement en bas par la vaste ouverture sans porte de la grange. Jehan inquiet prêta l'oreille. Les intrus parlaient assez bas, mais de temps en temps une phrase prononcée avec animation par une voix rude, avec un accent autoritaire, s'élevait au-dessus du murmure étouffé des autres voix.

--Des routiers! se dit Jehan, me serai-je jeté dans la gueule du loup? De quel parti? Ils parlent français ou à peu près, car je ne comprends pas tout... écoutons... Par les cornes du diable! du flamand dans leur jargon... bon! un juron anglais maintenant! C'est une bande de brigands brabançons et anglais... Comment me tirer de leurs griffes sans y laisser ma peau? Combien sont-ils?

Tout à fait réveillé, avec mille précautions pour ne pas faire crier le foin, il se tourna sur les coudes et glissa peu à peu jusqu'à une ouverture où l'argile manquait entre les poutrelles du plancher et risqua un regard par l'ouverture.

Les routiers se trouvaient juste en dessous, assis ou couchés en cercle dans la paille, les uns éclairés en plein par la lune, les autres tout à fait dans l'ombre, taches noires à peine visibles dans le noir, mais sur lesquelles un rayon de lune, passant par un imperceptible trou du chaume, venait çà et là mettre une tache brillante, faire étinceler l'acier d'un corselet, ou le pommeau d'un poignard.

--Combien sont-ils? se demandait Jehan s'efforçant de les compter. Un, deux, trois, quatre... cette cotte de maille qui brille à gauche, cinq, à côté, six, oh, les yeux de celui-là, sept, ça fait sept... un nez là-bas que frappe la lune, un grand diable de nez en bec d'oiseau qui ne me dit rien de bon; ils sont huit! Rien à faire qu'à se sauver, s'il y a moyen...

C'était vraiment une bande de sacripants que ces huit routiers que les yeux de Jehan, s'habituant à la demi-obscurité, arrivaient à distinguer plus ou moins. Des gaillards de sac et de corde, faces patibulaires, glabres ou mal rasées, sombres figures du Midi et nez crochus s'allongeant hors d'une barbe hérissée, sous des salades ou bassinets de formes diverses. Costumes de guerre ayant fait déjà nombreuses campagnes, gambisons de cuir matelassé, brigantines, surcots où brillaient les clous de cuivre maintenant la doublure de plaques d'acier, corselets de fer, hauberts de mailles rouillées. Les armes aussi étaient variées, les routiers avaient à portée de la main quelques arbalètes, des vouges et des fauchars. Redoublant de précautions, Jehan se retourna sur le dos pour examiner son grenier à foin. Il ne fallait pas songer à se sauver par en bas, était-il possible de trouver une issue par en haut, dans le chaume? Jehan poussa un soupir de satisfaction, la lune lui montrait le chemin. Son grenier avait une espèce de lucarne à cinq ou six pieds au-dessus du plancher, il s'agissait de se hisser par là sur le toit de chaume et de se laisser couler ensuite dans le clos.

--C'est simple, il n'y a qu'à ne pas descendre du côté où cette bande de malandrins pourrait m'apercevoir dans le clair de lune, il n'y a qu'à ne pas faire le moindre bruit en sautant, et surtout à ne pas se casser une patte ou se fouler bêtement le pied! Et ne perdons pas de temps, car il pourrait leur prendre l'idée de venir s'allonger sur mon lit de foin, où l'on est plus au chaud qu'en bas...

Doucement, bien doucement pour ne pas faire crier la paille ou le bois, Jehan se glissa vers la lucarne. Ses bras pourraient l'atteindre, mais passerait-il, n'était-elle pas trop étroite? Il se hissa à la force du poignet, oui, il pouvait passer, c'était juste, mais suffisant. Il allait enjamber la lucarne lorsqu'il se ravisa. Il oubliait son bâton ferré. Comment se défendrait-il, s'il tombait plus loin sur quelque routier?

Avec un redoublement de prudence, il revint à son lit de foin et chercha son arme en tâtonnant. Ses mains rencontrèrent son bissac, hélas il ne pouvait l'emporter, sa provision de carottes et de raves l'empêcherait de passer par l'ouverture. Enfin il mit la main sur son bâton. En cherchant il dut faire tomber des poussières ou des brins de paille sur les gens d'en bas, car l'un d'eux leva le nez en grognant et dit:

--Il y a des rats ou un chat là-haut...

Jehan s'aplatit un instant sans bouger sur le plancher, puis reprit sa route vers la lucarne.

--Laissons les rats et résumons! dit un autre des routiers dont la voix avait un accent d'autorité. Vous avez bien compris? Il nous faut cet homme, ce messager du dauphin Charles soi-disant roi de France, il nous faut le message... L'argent qu'il porte au gouverneur de Compiègne sera la récompense de ceux qui l'auront tué. Il ne faut pas qu'il passe. Parti d'Orléans il y a quatre jours, il doit arriver sans doute à Senlis demain soir; si on peut le saisir avant Senlis, tant mieux, sinon l'embûche doit être dressée à la sortie. Si vous le laissez prendre par les Anglais de Creil qui doivent être en campagne aussi, vous perdrez la récompense.

--On l'aura avant eux!

--Ce messager ne sera pas difficile à dépêcher. Rappelez-vous bien que ce Jacques Bonvarlet est un homme petit et maigre, à barbe blanche...

Au nom de Jacques Bonvarlet, Jehan qui déjà se dirigeait vers le toit s'arrêta brusquement, le coeur battant. Que tramaient les brigands d'en bas contre maître Bonvarlet? Il avait entendu confusément qu'il s'agissait de guetter un homme chargé d'un message...

--Notre ami de Compiègne, qui nous a bien renseignés jusqu'ici, nous a dépeint ce Bonvarlet pour que nous ne nous laissions pas berner. Petit et assez vieux, barbe blanche, c'est compris?

--Soyez tranquille, messire, on ne laissera passer aucun petit vieux, avec une barbe grisonnante.

--Une fois son message entre nos mains, monseigneur le duc de Bourgogne saura s'en servir pour tendre quelque bon traquenard au gouverneur de Compiègne. Mais il faut réussir vite, car cette damnée Jehanne la Lorraine marche sur la ville avec une troupe assez faible, mais composée de soudards solides, et La Hire est avec elle.

--Sorcière! grommela une voix dans l'ombre.

--Tu grognes, l'Anglais, fit un routier en riant, tu sens encore les horions qu'aux Tournelles d'Orléans et à Patay elle vous a fait pleuvoir sur les épaules, cette bergère capitaine...

--Avec l'aide du diable encore un peu de patience et nous l'aurons aussi. Nous aurons Compiègne et nous aurons Jehanne!

Jehan oubliait toute prudence, la tête presque en dehors du plancher, au-dessus des routiers, il écoutait, le coeur battant d'émotion.

Ainsi, il y avait dans Compiègne assiégé un traître essayant de livrer la ville, ainsi des pièges se tendaient pour prendre enfin par trahison la vaillante bergère lorraine, pour arracher de ses mains cette bannière aux fleurs de lys qu'elle avait plantée sur les bastilles anglaises à Orléans, qu'elle avait fait flotter victorieusement sur tant de villes arrachées aux soudards d'Angleterre, et qu'elle avait portée devant le roi Charles, dans la cathédrale de Reims, au grand jour du sacre.

Et ce messager envoyé au gouverneur de Compiègne, l'homme que ces malandrins parlaient de prendre et tuer, c'était Jacques Bonvarlet, le pacifique et timide Bonvarlet, mêlé de façon extraordinaire à des aventures guerrières.

Que faire? Comment arriver à mettre obstacle aux trahisons qui se tramaient? Comment sauver le pauvre Jacques Bonvarlet? Jehan, les mains sur son front, écoutait tout en se creusant la tête.