Les Aspirans de marine, volume 2
Part 7
Un mouvement extraordinaire se fit alors à bord du corsaire... Le dessus de la petite chambre de Juliette, dans laquelle j’étais descendu précipitamment avec Mathias, retentit bientôt sous les pas des matelots qui se rangeaient à leur poste de combat, sur le gaillard d’arrière.
--Quel bruit entends-je sur ma tête? nous demanda la malade, en nous voyant revenir auprès d’elle.
--Le bruit qui va précéder un engagement terrible, répondit Mathias... Mon amie, écoute-moi: c’est Zumala qui vient m’attaquer, et tu sais que je ne puis pas fuir devant le misérable qui m’a si insolemment défié... L’affaire sera courte, mais elle pourra devenir meurtrière... Il faut nous séparer, non pour long-temps peut-être, mais au moins pour le moment du combat... Édouard va t’emmener à bord de son trois-mâts.
--Et pourquoi me séparer de toi, s’il y a du danger?
--Pour ne pas t’exposer à une mort inutile; pour ne pas intimider, par ta présence à bord du corsaire, la résolution des gens de mon équipage, qui m’est si nécessaire dans cet instant décisif. Une femme, disent-ils, porte malheur à bord, dans des circonstances semblables... Le temps presse... Je ne puis rester un instant de plus ici... Il faut te résigner; il le faut pour toi, pour moi, pour mon honneur...
--Oui, je vois maintenant à tes regards qu’il le faut... Mais jure-moi, sur cet honneur, dont tu viens de me parler, jure-moi, Mathias, avant de nous séparer, qu’après l’horrible combat qui se prépare, tu viendras me reprendre... Jure-le-moi, mais sur ton honneur, et je n’hésite pas.
--Je te le jure!
--Sur ton honneur?
--Sur mon honneur... Es-tu maintenant satisfaite?
--Embrasse-moi, embrasse-moi, si je ne dois plus te revoir, et jure-moi encore que je mourrai près de toi, si le ciel te rend un seul instant à ma tendresse... Oh! maintenant, je pars moins malheureuse... Je marcherai toute seule; oui, je marcherai... Édouard, soutenez-moi seulement; j’ai assez de force encore... donnez-moi seulement un peu le bras...
Ce ne fut que bien lentement et avec les plus grandes précautions que nous parvînmes à embarquer dans mon canot la malheureuse Juliette... Dieu! quels regards jeta l’infortunée en traversant, pour se rendre dans mon embarcation, sur les groupes des matelots rangés à leurs postes de combat sur le pont formidable de la goëlette... Pour lui épargner autant que possible l’aspect terrible de cet appareil de carnage, j’emportai la malade dans mes bras... J’allais déborder du corsaire avec mon canot chargé de ce précieux fardeau, quand Mathias me cria: Attends un peu, mon ami. Comme il est bon de tout prévoir, en semblable occasion, je ne veux pas te laisser embarquer sans biscuit. Prends dans ton canot ces quatre petits barils que mes gens vont t’affaler en double, pour mieux lester ta yole. Ils pèsent dix fois plus lourd qu’ils ne sont gros, ces diables de petites futailles de précaution. Ce sont des quadruples en bel et bon or... Juliette! à revoir, ma chérie, et surtout sois bien tranquille... Adieu, bonne amie... A tout à l’heure!... Un peu de patience; l’affaire ne sera pas longue... Évente le grand hunier, la barre au vent, et borde l’écoute de foc à babord!
Je m’éloignai de toute la vitesse possible de mon canot, du corsaire qui venait de quitter la panne qu’il avait tenue jusque-là, pour se mettre par mon travers en m’ordonnant de faire route comme lui... J’exécutai cet ordre, après avoir rehissé mon canot à bord et avoir décidé Juliette à descendre dans ma chambre, pour se reposer un peu des efforts qu’elle avait faits en se rendant de la goëlette à bord de mon trois-mâts. Le brick de Zumala, en voyant la manœuvre de Mathias et celle de mon navire, continua à courir pour nous rallier; et une fois rendu à une petite portée de fusil de moi, il prit la bordée que nous tenions, pour me suivre, en se tenant à babord à moi, c’est-à-dire du côté opposé à celui par lequel me restait la goëlette. Placé étroitement entre les deux corsaires qui semblaient me servir d’escorte, je pus observer à loisir le bâtiment nouveau venu, avec lequel je ne craignais déjà que trop d’avoir quelque vilaine affaire à démêler.
C’était un brick très-fin, très-élancé, d’une médiocre dimension; mais bien gréé et qui paraissait être armé de quatorze ou quinze canons, et monté par un fort équipage. Le damier rouge et noir, qu’il avait arboré d’abord, à la tête de son mât de misaine, fut amené dès qu’il nous eut approchés, et un long pavillon rouge à croix blanche fut hissé au pic de sa large brigantine.
Assez long-temps les deux corsaires continuèrent à suivre parallèlement la même route que moi, sans se faire aucun signal, sans s’adresser le moindre mot, quoique la distance qui les séparât fût cependant assez petite pour les engager à se hêler...
La brise était ronde, la mer belle, et le bruit monotone des vagues, que fendaient tranquillement nos trois navires, interrompait seul, de temps à autre, le silence de cette scène imposante dans laquelle j’étais destiné, moi, pauvre bâtiment marchand, à jouer un rôle si passif!
Résigné à subir le sort qu’il plairait au ciel de m’envoyer, j’attendais, avec mon équipage consterné, l’événement qui ne se préparait que trop évidemment pour nous, et j’aurais, je l’avoue, donné en ce moment, de bien bon cœur, tout ce que je possédais, pour que la fortune se prononçât d’une façon ou d’une autre à notre égard.
Le brick, en laissant arriver de manière à me serrer de plus près qu’il ne l’avait fait encore, me tira enfin d’incertitude...
--Où vas-tu? me hêla Zumala au porte-voix.
--A Nantes, lui répondis-je, comme je l’avais déjà fait deux heures auparavant à Mathias.
--Matheasso t’a-t-il visité?
--Eh oui sans doute! demandez-le-lui, si vous le voulez!
--A-t-il enlevé quelque chose de ta cargaison?
--Non; il a respecté le pavillon sous lequel je navigue.
--Tu n’as donc rien de bon à prendre à ton bord?
Je crus devoir ne rien répondre à cette dernière question du forban.
Mais lui, désirant sans doute couper court à la conversation, me cria:
--Mets en travers; je vais te visiter à mon tour et à ma façon.
Mathias, ayant entendu cette dernière injonction, me cria de son côté:
--Capitaine, je t’ordonne de continuer ta route et de ne pas suivre l’ordre de ce brigand; je réponds de tout.
Zumala, outré de colère, mais n’osant pas encore me punir du peu de cas que j’étais disposé à faire de ses ordres, força de voiles, gagna une assez grande distance sur l’avant à moi, et, profitant de son avance, après m’avoir dépassé, il envoya à mon bord, en la laissant dériver, une de ses embarcations armée de huit hommes.
Je crus ne pouvoir refuser d’élonger une amarre aux gens qui montaient ce canot, une fois que je les vis au moment d’accoster mon navire...
Le second du brick commandait cette corvée; il sauta sur mon pont, les pistolets à la main et un poignard nu au côté.
Mais, presque au même instant, la goëlette de Mathias, ayant imité la manœuvre du brick, avait expédié aussi de son côté un de ses canots avec huit matelots commandés par le second du corsaire.
Les deux officiers de corvée, en se trouvant en présence l’un de l’autre sur mon gaillard d’arrière, se mesurèrent d’abord de l’œil, et, après un moment de silence:
--Pourquoi, demanda le second de Zumala à celui de la goëlette, ton capitaine laisse-t-il aller ce trois-mâts français sans l’amariner?
--Parce qu’apparemment cela lui a plu, répondit le second de Mathias.
--Eh bien, comme il plaît aussi à Zumala, mon commandant, de prendre pour nous ce que vous n’avez pas voulu prendre pour vous, je te préviens que _j’engante_ ce trois-mâts à notre profit.
--Toi amariner ce trois-mâts pour ton compte, quand nous lui avons donné carte blanche? je t’en défie, brigand que tu es!
--Tu m’en défies... Eh bien nous allons voir qui mangera le lard... Attends un peu que je parle à Zumala!... Commandant Zumala!
--Ahie, ahie, répondit Zumala appelé par son second.
--Le second de la goëlette vous défie, au nom de Mathéasso, d’amariner cette barque française.
--Oui! il m’en défie!... En ce cas, reviens à bord avec tes hommes. Démonte avant de partir le gouvernail du trois-mâts, pour qu’il ne s’en aille pas pendant le coup de feu, et puis nous allons voir à qui restera le bâtiment.
--Oui, j’y consens, canaille, répondit en entendant ces derniers mots, le redoutable Mathias, qui jusque-là n’avait adressé aucune parole à son ennemi... Le trois-mâts restera au plus fort des deux, et c’est moi, _Mathéasso_, moi, que tu as si stupidement provoqué, faillie mateluche que tu es, qui te défie aujourd’hui, lâche paria; dans une heure il n’y aura plus un pouce de ta barque sur l’eau, ou j’aurai perdu mon nom et mon honneur!
Puis, s’adressant à son second resté encore à mon bord, l’intrépide corsaire ajouta:
--Rivaldo, aidez ces canailles à démonter en double le gouvernail du capitaine Édouard; et quand vous aurez fini, revenez à bord avec notre canot... Nous allons lui tâter les flancs à ce pirate de bastringue.
Mon pauvre gouvernail fut enlevé de ses ferrures en un instant, par les seize corsaires, qui réunirent leurs efforts pour faire cette opération dans leur intérêt commun; et quand ils eurent mis à la traînée sur ses sauvegardes, cette partie si essentielle de mon navire, sans laquelle je ne pouvais plus faire route, les équipages des deux embarcations se jetèrent sur leurs avirons, pour retourner chacun à leur bord, en abandonnant au gré des flots et des vents, mon pauvre navire privé de son gouvernail.
Les deux corsaires alors se laissèrent culer le long de moi, la goëlette par tribord, le brick par babord de mon bâtiment, et ils se trouvèrent bientôt en présence l’un de l’autre à un quart de portée de canon tout au plus.
L’engagement le plus horrible commença dès ce moment avec des chances de succès à peu près égales de chaque côté, leur artillerie étant à peu près égale en force, leurs équipages égaux en nombre. La goëlette de Mathias faisait un feu terrible, le brick lui ripostait avec un acharnement inconcevable; et, en quelques minutes, la fumée qui jaillissait avec la foudre, des flancs enflammés des deux navires ennemis, enveloppa d’un nuage épais cette scène épouvantable, et alla s’étendre au loin avec les premières ombres de la nuit, poussées par la brise qui commençait à soulever déjà les flots ensanglantés.
Au premier retentissement du canon, l’infortunée Juliette, triomphant de mes instances, de mes efforts, et de son propre épuisement, avait réuni toutes les forces que lui donnait encore l’exaltation de la frayeur, pour venir se traîner comme un pâle fantôme sur le pont de mon navire... Et là, les yeux fixés sur le spectacle affreux qui se présentait à sa vue interdite, elle attendit dans l’attitude de la prière, sans proférer un mot, sans m’adresser une plainte, l’issue du funeste combat, qu’un nuage de poudre continuait à dérober à nos regards.
La canonnade et la fusillade duraient depuis près de trois quarts d’heure, et la position de mon navire était telle, par rapport aux deux corsaires, qu’il m’eût été impossible de deviner auquel des combattans devait rester l’avantage d’un engagement déjà aussi long. De temps en temps, dans l’intervalle des volées, nous entendions s’élever dans les airs ébranlés, des cris de rage, des clameurs de mort, et bientôt les _hurras_, poussés jusqu’au ciel, étaient couverts par la détonation presque continuelle des pièces d’artillerie. Quand la brise parvenait à dissiper un peu la traînée de fumée qui obscurcissait le jour autour de nous, nous apercevions seulement au dessus de la sinistre vapeur, le bout de la mâture de chacun des navires combattans, placés toujours à une petite distance l’un de l’autre, et se tenant toujours en panne, pour mieux porter leur coup et pour être plus sûrs de se détruire le plus promptement possible. Un cri plus fort, plus général que tous ceux qui nous avaient encore frappés, parvint au bout d’une heure d’engagement, à nos oreilles et sembla enfin nous présager quelque chose de décisif... Un moment de silence ou de stupeur succéda à ce cri, et le feu cessa... Plusieurs de mes hommes, montés dans les haubans de mon navire, pour tâcher de suivre attentivement les incidens muets de cette action, annoncèrent qu’ils supposaient qu’un des corsaires s’était rendu, et avait amené son pavillon. La brise, qui quoique fraîche n’avait pas été assez forte jusque-là pour chasser entièrement devant elle la masse de fumée étendue sur les flots, s’élève et balaie la mer de la vapeur épaisse qui nous avait caché, pendant si long-temps, le théâtre de l’événement qui captivait si puissamment toute notre attention.
Un seul bâtiment apparut alors à notre vue... C’était la goëlette de Mathias... L’autre corsaire, que mes yeux cherchaient à découvrir près de la goëlette, ne se montrait plus du tout. Nous pensâmes d’abord qu’il avait fui; mais rien au large ne nous indiquait sa présence, dans l’espace qu’il aurait eu le temps de parcourir depuis la fin du combat. Nous nous perdions déjà en conjectures sur cette disparition extraordinaire, lorsque mon second, perché en spectateur attentif sur le haut des barres de perroquet, me cria d’une voix tout émue:
--Capitaine! capitaine! regardez, regardez par notre hanche de babord; c’est le brick qui coule; on ne voit plus que ses mâts de perroquet au dessus de l’eau. Regardez vite; là, par la hanche de tribord...
Et la goëlette victorieuse, dirigeant alors sa route sur l’endroit que me désignait avec tant de précipitation mon second, passe bientôt sur le corps du brick vaincu, sans daigner sauver les groupes d’hommes qui s’étaient réfugiés sur les barres et les vergues hautes du malheureux navire, que les flots allaient engouffrer...
Ce ne fut qu’en cet instant que la bouche de Juliette s’entrouvrit, pour me dire: Le ciel a exaucé la prière que je lui adressais... Mon mari est sauvé, nous allons le revoir... Ah! je pourrai mourir ensuite!
Trop vain et trop cruel espoir!... La goëlette s’approcha de nous, après avoir sillonné les vagues au milieu desquelles le brick avait coulé; mais quand elle fut rendue assez près de mon navire, pour se faire entendre de moi, une voix inconnue, une voix qui n’était pas celle de mon ami, m’adressa ces seuls mots:
--Capitaine, vous pouvez maintenant remonter votre gouvernail et continuer votre route... Adieu! nous coulons presque bas d’eau, et nous allons relâcher à la première terre!...
En entendant ces paroles trop significatives, Juliette, la déplorable Juliette, s’évanouit entre mes bras... Et la goëlette de mon pauvre Mathias s’éloigna, en me laissant voir son pavillon amené à demi-mât, et ses vergues croisées en pantenne, en signe de deuil... Je n’avais plus d’ami, et Juliette plus d’époux: ce funèbre signal venait de nous l’apprendre...
Comment maintenant, retrouver en moi assez de force encore pour retracer le souvenir effrayant de ce qui se passa dans mon cœur et sous mes yeux, après cet événement si profondément funeste! Malheureuse Juliette! elle ne revint à la vie que pour éprouver tout ce que le délire des sens a de plus torturant, tout ce que l’agonie de l’âme et du cœur a de plus épouvantable... Attaché pendant deux jours et deux nuits au chevet de son lit de mort, il me fallut boire pour ainsi dire goutte à goutte, sans expirer avec elle, le fond du calice d’amertume et d’horreur de ses derniers momens... Vois, s’écriait-elle, en me serrant avec frénésie dans ses bras décharnés, et en pressant sur ma poitrine son sein exalté par l’excès de la douleur, vois si je t’ai trompé... Ma mère, tu t’en souviens encore, m’avait dit en expirant, tu _mourras malheureuse_, et je te disais, moi aussi, _je mourrai malheureuse_!... Eh bien, vois à présent si je t’ai menti... Je meurs... Je meurs... Oh! le ciel ne pardonne donc jamais... Mathias... Mathias... Oh! pardonne-moi, quand tu me reverras... J’ai si cruellement expié, par des larmes de sang, toutes les fautes de ma vie!... Je meurs ton épouse, Mathias, et tu ne refuseras pas un peu de terre à mon corps, une larme, une larme surtout à la mémoire de ta pauvre femme, de ta Juliette bien aimée... Édouard... Édouard... Est-ce toi... toi ici? Dis-moi, as-tu oublié?... Oh oui, tu as oublié, n’est-ce pas, tout ce qui humilie encore mon front, ce front qui se refroidit sous ma main... Dieu me pardonnera, moi, n’est-ce pas? Je l’ai tant prié... Ah... Ah, mon Dieu: j’expire! Je sens que j’expire... Mathias... Mathias... mon ami... Ah! pardon! pardon! Oh oui, pardon au dernier moment!... Ah, j’étais donc maudite!...
Deux mois après ce lugubre événement, la terre de la petite île d’Ouessant reçut les restes mortels de la pauvre Juliette. L’infortunée avait demandé à reposer sous le sol natal, et l’une de ses dernières volontés fut du moins remplie par le seul ami, qu’en expirant sous mes yeux et dans mes bras, elle avait laissé au monde pour garder son souvenir, et répandre quelquefois des larmes sur sa tombe.
FIN.
NOTES.
NOTE 9.
On nomme _l’Amiral_ la vieille frégate ou la vieille corvette désarmée que l’on place en avant-garde à l’entrée d’un port, pour surveiller et exécuter les détails de la police maritime de ce port. C’est à bord de _l’Amiral_ que l’on met aux arrêts les officiers de marine à qui l’on croit devoir faire subir une détention momentanée. C’est encore à bord de _l’Amiral_ que sont placés les officiers en état de prévention, et c’est là enfin que sont rendus les jugemens du conseil de guerre qui doit les absoudre ou les condamner.
_L’Amiral_, à bord duquel se rendent les arrêts de la justice maritime, sert aussi de lieu d’exécution à la plupart des verdicts prononcés au nom de la discipline navale. Les instrumens du châtiment se trouvent, pour ainsi dire, placés aux portes de la cour martiale, d’où est sortie la sentence des juges. Une grande vergue, suspendue au seul mât qui existe à bord de ce bâtiment, sert à donner la _cale mouillée_ aux matelots qui ont encouru la rigueur de cette punition terrible. Des garcettes, déposées dans les coffres de cet arsenal disciplinaire, sont tenues sans cesse en état pour offrir une arme aux hommes qui doivent faire courir deux ou trois tours de _bouline_ aux coupables sur lesquels la sévérité des lois s’est appesantie. Quelquefois même le pont de _l’Amiral_ peut devenir le théâtre de ces exécutions capitales qui n’ont pour témoins que l’officier désolé, qui dit _feu!_ et les soldats malheureux dont le devoir est d’obéir.
Au moment où la justice qui a prononcé la peine va être rendue solennellement, le pavillon rouge est hissé au haut du mât unique de _l’Amiral_, et un coup de canon tonne sur les flots en même temps que le terrible pavillon monte dans les airs. C’est le signal de l’exécution, et ce signal reste au haut du mât pendant la durée du supplice et le règne impassible de la loi.
A terre, autour de ces carcans et de ces échafauds qu’environne sans cesse une foule bouillonnante dont les regards altérés semblent vouloir boire le sang des victimes ou se repaître de la honte des patiens, les exécutions se font sans dignité, comme sans ordre et sans pudeur. C’est de la cruauté publique tempérée par le bruit et les vagissemens de la multitude et par le spectacle animé que présentent les flots du peuple pour envahir le lieu de la scène, dont la tête d’un homme va faire les frais... Mais à bord, autour du condamné qui subit son châtiment, tout est silence, sévérité, impassibilité. Un coup de canon part, un pavillon monte, le châtiment commence, et les cris du coupable se font entendre seuls après la voix formidable du canon, qui s’est tu pour laisser agir la justice... Quand le pavillon rouge descend, la sentence a reçu son exécution, le coupable est puni, et quelquefois même il a cessé de vivre...
Vous trouvez le spectacle de l’Océan bien vaste, bien majestueux, bien sublime: eh bien! dans l’existence du marin, tout participe de la majesté et de la sublimité terrible de l’élément sur lequel il vit, il court, il meurt; ses dangers, ses mœurs, ses lois, ses passions, ses excès, ses peines, ses châtimens, ses fautes, tout s’harmonise, dans son existence, avec ce grandiose qu’offre la mer à vos yeux, à vos idées et à votre âme. L’homme, là, est au niveau de la profession terrible qu’il s’est faite, et à la hauteur de l’élément sur lequel il règne.
FIN DES NOTES.
NOTE DU TRANSCRIPTEUR
On a déplacé à la fin du premier volume les notes 1 à 8, qui figurent en fin de ce second volume dans l’original.