Les Aspirans de marine, volume 2

Part 6

Chapter 63,923 wordsPublic domain

Voici comment: Parti du Brésil sur un joli trois-mâts de Nantes, que je commandais, je naviguais depuis trois semaines pour retourner en Europe, sans avoir rencontré encore aucun navire sur la route que je parcourais, lorsque, vers le soir de mon vingt-unième jour de mer, un des hommes de mon bord aperçut sur notre avant, mais à une grande distance encore, une voile qui paraissait suivre la même direction que nous. Sûr comme je l’étais de la marche plus qu’ordinaire de mon navire, je croyais pouvoir, en forçant de voile avec la brise que me ramenait la nuit, gagner facilement le bâtiment à vue, dont je croyais d’ailleurs n’avoir aucune raison de redouter l’approche; et, après avoir donné des ordres à l’officier de quart pour qu’il fît autant de chemin qu’il serait possible jusqu’au jour, je descendis tranquillement dans ma chambre, où je m’amusai jusqu’à minuit à relire, le devineriez-vous? d’anciennes lettres de Mathias et de Juliette, moi, qui depuis plusieurs années n’avais pas jeté les yeux sur les lambeaux précieux de leur correspondance! Mais ce soir-là, je ne sais pourquoi, l’idée de mes deux amis semblait me poursuivre avec une sorte de persistance, qu’un autre que moi aurait prise peut-être pour un pressentiment, et que je ne regardais que comme un souvenir réveillé par le hasard qui m’avait fait tomber sous la main ces quelques lettres plutôt que tout autre objet. Bref, après avoir tout lu, je m’endormis, l’esprit rempli de l’image de mes deux pauvres amis, et, autant que je puis me le rappeler aujourd’hui, je crois que pendant mon premier sommeil je rêvai long-temps d’eux...

Vers cinq heures du matin, cependant, les gens de quart, occupés à laver le pont, comme ils avaient l’habitude de le faire chaque jour à cette heure, me réveillèrent au bruit retentissant de leurs pas, et j’entendis en ouvrant les yeux, l’officier de quart dire à l’un de ses marins:--Malo, va éteindre la lumière de la chambre et prévenir le capitaine que le navire d’hier est à une portée de fusil dans nos eaux.

Avant que le jeune matelot, chargé de me transmettre cet avertissement, fût descendu dans la chambre, j’étais monté sur le pont, et l’officier fut surpris de me voir, contre mon ordinaire, mettre une aussi grande diligence pour observer une circonstance aussi commune que la rencontre d’un navire à la mer.

Le bâtiment qui nous avait si lestement gagnés pendant la nuit, parut être une grande goëlette, et lorsque le jour qui se formait me permit de distinguer avec précision les objets qui se présentaient à ma vue, je remarquai que le pont de mon voisin était couvert de monde, et que la volée d’une demi-douzaine de caronades dépassait chacun de ses bords qui rasaient l’eau avec une vitesse prodigieuse.

--C’est un navire de guerre, me dit mon second, et qui doit escarpiner joliment pour nous avoir gagnés comme il l’a fait depuis hier au soir.

J’ordonnai de faire hisser notre pavillon national, et quelques minutes après que cet ordre se trouva exécuté, nous vîmes s’élever majestueusement, au pic de grand’voile de l’agile goëlette, un large pavillon au centre duquel nous crûmes apercevoir un demi-blanc représentant une tête de mort avec deux os en croix.

--C’est quelque pirate, me dit encore à demi voix mon second. Nous sommes au reste dans leurs parages... Le voilà qui s’approche: il vient de lofer, et va probablement nous hêler.

Effectivement, un homme monté sur le bastingage de l’arrière sous le vent, dresse perpendiculairement un porte-voix sur sa bouche, et nous fait entendre avec brusquerie, ces mots en espagnol.

--Oh! du trois-mâts! oh!

--Holà, lui répondis-je?

--Mettez en panne! J’exécutai immédiatement cet ordre, et quand la goëlette eut fait la même manœuvre que moi, le même homme me demanda:

--D’où venez-vous?

--De Fernambouc, lui répondis-je en français.

--Où allez-vous?

--A Nantes!

--De quoi êtes-vous chargé?

--De sucre, de cuirs et de coton.

--Le nom du navire?

--_Le Télémaque._

--Le nom du capitaine?

Je répondis mon nom...

Et l’homme grimpé sur le bastingage de la goëlette cessa de me questionner... Le plus profond silence, du reste, avait été observé par le nombreux équipage du bâtiment chasseur, pendant ce laconique échange de demandes et de réponses entre le capitaine et moi... Les gens de mon bord, en voyant groupées sur le pont de notre compagnon de route les têtes hideuses du forban, coiffées de bonnets noirs, bruns ou rouges, avaient cessé de se livrer aux chuchottemens dont les matelots font suivre habituellement les conversations qui s’établissent entre les capitaines de navires qui se parlent à la mer...

Plus préoccupé que satisfait de la rencontre que je venais de faire, j’attendais avec une certaine anxiété le parti qu’il plairait à mon corsaire de prendre à mon égard, lorsque le capitaine de la goëlette, assis cette fois sur le dôme de sa chambre, m’adressa encore ces mots, toujours en espagnol:

--Mettez votre canot à la mer et que le capitaine vienne à bord!

En toute autre circonstance, je me serais peut-être permis de faire observer à mon nouveau compagnon qu’il n’était pas dans l’ordre des choses ordinaires qu’un capitaine quittât ainsi son navire, pour se rendre aux ordres d’un autre capitaine quand surtout ce dernier lui est tout-à-fait inconnu. Mais l’apparence du voisin auquel je me voyais avoir affaire, me paraissait telle, que je pensai qu’il me serait tout au moins inutile de lui rappeler les règles usuelles de la marine; et je me décidai à obéir à l’injonction très précise que je venais de recevoir.

Quelque diligence cependant que je misse à faire descendre mon canot de porte-manteau, à la mer, le capitaine du corsaire parut être assez peu satisfait de la promptitude avec laquelle on exécutait son commandement à mon bord; car il prit soin de me crier une seconde fois:

--Allons donc, espèce de traînard! vite à bord ou je te coule!

En me voyant embarquer dans un canot avec quatre de mes meilleurs matelots, mon second et mon lieutenant pensèrent qu’ils ne me reverraient plus, et tous deux me serrèrent la main avec une expression nerveuse, que je crus très-bien comprendre dans la circonstance critique où je me trouvais.

Poussée par sept ou huit bons coups d’aviron, ma frêle embarcation me transporta en une minute sur le dos de la lame qui s’élevait entre les deux navires, le long de la redoutable goëlette. Une amarre me fut dédaigneusement jetée de l’avant du corsaire, et je grimpai alors sur le pont du bâtiment.

Quel aspect, bon Dieu! m’offrit l’intérieur de ce navire infernal! Toutes ces affreuses figures sur lesquelles j’avais cru d’abord distinguer à la longue-vue le caractère de quelques physionomies européennes, ne s’offrirent plus à mes yeux que barbouillées de noir, de suie et de peinture; et cette teinte horrible, en donnant aux yeux hagards des individus, une expression encore plus féroce et plus funeste que celle qui leur était naturelle, me glaça de dégoût et d’effroi. Dès-lors les doutes que j’avais pu jusque-là concevoir sur les intentions de ces misérables, ne me furent plus permis; car je savais depuis long-temps que, pour ne pas s’exposer à être reconnus plus tard par les marins qu’ils pillaient, tous les forbans avaient soin, comme ceux que j’avais sous les yeux, de se barbouiller le visage pour se livrer avec moins de crainte à leurs plus cruels attentats...

Dès que j’eus mis le pied sur le gaillard d’arrière, un des bandits que je pris pour un officier à l’impudence de ses gestes, me fit signe d’aller parler au capitaine...

Ce capitaine, vêtu d’une chemise de jinga, comme l’étaient ses matelots, et tout barbouillé de noir aussi comme eux, était assis les jambes croisées sous lui à la manière des tailleurs, sur le capot de la chambre. En m’approchant de lui d’un air qui pouvait peut-être trahir l’émotion que je cherchais à lui cacher, je portai la main à mon chapeau sans qu’il daignât répondre à la politesse de mon salut...

Les premières paroles qu’il m’adressa fort dédaigneusement, en continuant de s’exprimer en espagnol, ne furent pas très-propres à dissiper les craintes que j’éprouvais:

--As-tu peur, me demanda-t-il en braquant sur moi deux yeux de lion, dont le blanc émail contrastait horriblement avec la teinte de son visage recouvert d’une épaisse couche de noir.

--Peur! lui répondis-je... non: il y a long-temps que dans le métier que je fais je me suis guéri de ce mal-là.

--As-tu servi?

--Oui.

--Où, comment et qui?

--Dans la marine militaire de France, à Brest, à Rochefort, comme aspirant, sous le règne de l’empereur.

--A Brest?... Qui as-tu connu là?

--Tous les officiers, tous les aspirans de la marine qui servaient en même temps que moi.

--Mais les meilleurs?

--Eugène Delt... Adolphe Tur... Pierre No... Achille Mathias...

--Mathias, dis-tu? Mais lequel, encore? _Mathias le pirate_?

--Le pirate! Je ne sais s’il est pirate, mais alors il était aspirant.

--Eh oui, le pirate! qu’y a-t-il là qui doive t’étonner? Mais comment est fait encore ce Mathias que tu dis avoir connu? Quel homme est-ce enfin, car je suis bien aise de voir si tu ne me trompes pas, et si tu as réellement connu ce gueusard-là.

--Ma foi, c’était un homme de ma taille à peu près, un peu plus grand, peut-être, brun, noble, brave, généreux, incapable d’une mauvaise action, et capable de tout ce qu’il y a de beau et de sublime au monde...

--Assez, assez, bon Dieu! on ne t’en demande pas tant! On dirait, à t’entendre, que c’est lui tout justement qui a coupé la patte du singe de Madras! Le reconnaîtrais-tu bien, toi, qui dis avoir été l’ami de ce forban?

--Si je le reconnaîtrais! Plût à Dieu que je fusse à même de le reconnaître!

--Ah! ah! ah! plût à Dieu! Il est bon là, cet autre avec son plût à Dieu! Dis donc plutôt _plût au diable_!... Mais nous verrons bientôt jusqu’où ira ta science en fait de reconnaissance amicale. Ça sera touchant, une effusion de cœur en pleine mer, et ça m’amusera joliment, moi qui aime les farces!

A ces mots, le corsaire, qui venait de m’interroger d’une manière si étrange, sauta de son dôme dans l’escalier de la chambre, et disparut à mes yeux.

Plus interdit que je ne pourrais l’exprimer ici, de la singularité de cette entrevue et de la position dans laquelle elle venait de me placer, je restai sur le pont sans savoir quelle attitude prendre, et sans me douter encore du sort qu’il plairait au pirate de me réserver. Les officiers et les matelots forbans, devinant probablement mon embarras et mes craintes, continuaient à me regarder avec une certaine curiosité, mais sans chercher à augmenter, par des démonstrations menaçantes, l’effroi assez naturel que leur premier aspect m’avait inspiré. Pas un d’eux ne proféra une seule parole en ma présence: ils avaient même cessé de causer entre eux pendant l’absence momentanée de leur chef; et, quelque peu rassuré que je fusse sur les suites de l’événement, je commençai à concevoir quelque espoir de me retirer de leurs mains, en entrevoyant, dans le silence qu’ils observaient, la discipline sévère qui devait exister à bord d’un navire dont l’équipage paraissait être aussi docilement soumis à une seule volonté.

Au bout de dix à douze minutes d’anxiété, un petit mousse, que j’aurais plutôt pris pour un diablotin que pour un jeune enfant, vint me prévenir respectueusement que le _commandant_ me demandait dans sa chambre.

Deux matelots, qui, jusque-là, s’étaient tenus en faction, le sabre à la main, à l’entrée du capot de l’arrière, s’écartèrent pour me laisser le passage libre, et je descendis l’escalier du dôme, afin de me rendre, sans perdre de temps, aux ordres du _commandant_ qui venait de me faire l’honneur de me demander.

La grande chambre du corsaire, dans laquelle il me fallut d’abord passer, était éclairée par une large lampe, quoiqu’il fît alors grand jour sur le pont. Dans le premier moment, je ne distinguai que très-faiblement, à la lueur de la lumière, vacillant au roulis, les objets nouveaux qui se présentaient à ma vue encore tout éblouie de la clarté du jour que je venais de quitter pour pénétrer dans l’intérieur du navire. Mais, en m’avançant peu à peu dans la profondeur de l’appartement, mes regards s’arrêtèrent tout à coup sur un homme placé à l’extrémité de l’arrière de la chambre... A l’aspect de cet individu dont je démêlais encore à peine les traits, je sentis un frisson électrique circuler dans toutes mes veines. Je restai comme anéanti ou frappé de vertige, et je ne revins de ce moment de stupéfaction que lorsque j’entendis une voix que je ne connaissais que trop bien, me dire:

--Eh bien! il m’a donc fallu me débarbouiller et refaire ma toilette pour être reconnu des amis!

--Ah! mon ami, m’écriai-je, c’est toi!

Et je tombai à moitié bouleversé, presque évanoui, dans les bras de Mathias, qui me tint pendant une minute serré sur son cœur.

--Oui, c’est bien lui que tu retrouves, mon brave Édouard, me dit-il après ce moment d’effusion, c’est toujours lui, le coquin! et le pirate Matheasso, tel que tu le vois, ne donnerait pas une journée de mer aussi bien commencée, pour tous les lingots d’or de Minas-Geraës... Embrasse-moi donc encore, maintenant que je me suis essuyé la mine, et que tu n’as plus peur de ma vilaine frimousse et de mon baragouin espagnol.

--Mathias, écoute-moi: je vais passer toute la journée avec toi. Il ne sera pas dit que le hasard nous aura réunis si miraculeusement après une si longue séparation, pour nous séparer aussitôt... Raconte-moi ta vie; je veux savoir tout ce que tu as fait. Donne-moi des nouvelles de... tu sais bien qui? Dis-moi si elle a réussi à te rejoindre?

--Elle est là!

--Qui?

--Elle.

--Qui, elle?

--Mais pardieu elle, ma femme!

--Oh! parle, de grâce, nomme-la-moi bien vite. C’est de Juliette que je veux te parler.

--Eh bien! elle est là, te dis-je.

--Dans cette chambre, Juliette?

--Oui, Juliette, elle est là; mais malade, mais presque mourante. Tu vas la voir... Silence, silence, surtout!

En prononçant ces derniers mots d’une voix altérée et avec l’accent d’un désespoir concentré, Mathias fit signe à un nègre couché près de l’entrée d’une cabine qui communiquait avec l’arrière de la grande chambre, d’ouvrir la porte... Il s’avança alors sur la pointe du pied, je le suivis palpitant d’émotion, et j’entrai, tout étourdi du rêve qu’il me semblait faire, dans l’appartement que mon ami m’indiquait en me tendant la main... Une femme pâle et décolorée comme les blancs vêtemens qui l’enveloppaient, sommeillait sur une ottomane qu’éclairait à peine le faible jour d’une claire-voie percée au dessus de nos têtes, à la surface du pont du navire... Au cri que je jetai malgré moi en reconnaissant les traits de cette infortunée, la compagne du pirate se réveilla en sursaut, et ses yeux, comme obscurcis par le sommeil auquel je venais de l’arracher si subitement, se fixèrent convulsivement sur les miens...

--Édouard! Édouard! s’écria-t-elle sans pouvoir proférer une autre parole, _Édouard_!

Et la malheureuse Juliette perdit l’usage de ses sens!...

Ce ne fut qu’après lui avoir prodigué les soins les plus empressés, que nous pûmes rappeler la malade à la vie, et alors un torrent de larmes sembla soulager pour un instant l’oppression suffocante que ma vue si inattendue lui avait fait éprouver, et bientôt même elle recouvra assez de force et de calme pour me dire, en me tendant sa main affaiblie:

--Vous ici! Oh! que je remercie le ciel! Avant de quitter pour toujours mon mari, vous m’aurez retrouvée digne d’être pardonnée et d’être pleurée par vous!

--Eh bien! tu vois, me dit Mathias avec tristesse, tu vois le spectacle désespérant qui depuis près d’un mois afflige constamment mes regards et me déchire le cœur! Juliette malade a exigé, pour échapper aux massacres qui épouvantaient le port de Carthagène, qu’elle habitait en mon absence, que je l’amenasse sur les mers et dans mes courses périlleuses. Cette pauvre amie, à qui j’ai fait partager ma fortune et mon nom, a voulu partager aussi mes dangers et ma terrible existence; et voilà le prix que le sort réservait à son dévouement pour moi... Sans cesse tourmentée du désir de revoir sa patrie, où, dans son funeste délire, elle veut, dit-elle, expirer, elle fait à la fois des vœux pour retourner en France et pour ne pas se séparer de moi! Conçois-tu ce fatal vertige?... En France, environnée de ces soins que l’on est toujours sûr de recevoir, au sein de l’opulence que j’ai su lui ménager, elle recouvrerait la santé en attendant que je pusse la rejoindre dans son pays. A bord, au milieu de ce tas de renégats à qui je ne commande qu’en exposant chaque jour ma vie, elle se meurt d’épouvante en proie à des souffrances que je ne puis ni lui épargner ni adoucir pour elle; et cependant, malgré toutes mes instances, mes prières et mes larmes, elle s’obstine à rester avec moi...

--Et ne vaut-il pas mieux, murmura Juliette d’une voix expirante, mourir près de toi, que séparée de tout ce que j’ai de plus cher au monde...

--Non, s’empressa d’ajouter Mathias. C’est ce ciel que tu implores depuis si long-temps, qui veut t’arracher aujourd’hui au sort qui te menaçait si cruellement... C’est lui qui, après nous avoir séparés pendant si long-temps de notre ami, vient de conduire Édouard auprès de nous, pour t’offrir l’occasion de revoir ton pays, et de recouvrer la vie... Ma femme, si je te suis encore cher, si tu tiens même à l’existence, pour moi, tu feras ton devoir, et tu me laisseras faire le mien... Tu partiras avec Édouard...

--Moi te quitter, au moment peut-être de te perdre pour jamais! Non, non; mon dévouement n’ira pas jusque-là, sois-en bien sûr.

--Oui, me quitter, mais pour me revoir bientôt en France: c’est ma dernière course, tu le sais bien, que je termine en ce moment... Édouard, parle toi-même, que ferais-tu à ma place?

--Ce que tu veux faire toi-même. Il faut que Juliette me suive. Je jure ici, sur l’honneur, que j’aurai pour elle tous les soins que je prodiguerais à ma sœur, si elle se trouvait dans la même position qu’elle. Et à ta place, Mathias, j’exigerais de Juliette le sacrifice qu’elle doit imposer à sa tendresse...

En ce moment, le second du corsaire mit la tête à la claire-voie de la petite chambre où nous nous trouvions, pour dire à son capitaine que l’on venait de découvrir à l’horizon, et dans le nord-ouest, une voile qui paraissait grossir à vue d’œil.

--C’est bon, se contenta de répondre Mathias à son second. Aujourd’hui nous ne chasserons aucun navire. C’est fête pour tout le monde. Qu’on donne une double ration d’arack à l’équipage, et que l’on se contente seulement d’observer la manœuvre du bâtiment que l’on vient de découvrir... Continuez à veiller sur le pont.

Nous redoublâmes d’instances pour déterminer Juliette à me suivre en France, en insistant sur toutes les raisons qui devaient l’engager à se séparer momentanément de son mari, pour le revoir dans un moment plus heureux. A mon bord, lui disais-je, vous serez sûre de rencontrer tous les égards de l’amitié la plus dévouée. La saison est belle; mon navire marche bien, ma traversée sera courte; et s’il est dans le monde quelqu’un à qui, après votre mari, vous puissiez vous confier, surtout dans la position où vous vous trouvez, cet homme, bien certainement, c’est moi, n’est-ce pas?

La malade, à ces mots, fit un signe de tête affirmatif...

--Eh bien, ajoutai-je, pourquoi persister à vous priver, par un coupable entêtement, du bonheur de revoir votre pays et de recouvrer la santé? Pourquoi hésiter à vivre un mois ou deux loin de votre mari, quand il s’engage à venir vous rejoindre aussitôt qu’il aura terminé sa dernière campagne!...

Juliette m’interrompant alors par un geste de la main, me fit comprendre que jamais elle ne consentirait à abandonner son époux.

Mathias, que tant d’obstination paraissait cruellement fatiguer, se désespérait, et le mouvement d’impatience qu’il laissa échapper en cet instant, arracha de nouveau des pleurs à la mourante...

--Commandant, vint encore dire le second, à la claire-voie, le navire aperçu tombe rondement sur nous, tribord-amures. C’est un brick... On croit voir un pavillon à la tête de son mât de misaine...

--Et quel est ce pavillon? demanda Mathias, sans quitter la posture qu’il avait prise en s’étendant sur un caisson, en face de moi.

--On ne distingue pas encore bien sa couleur, à la longue-vue.

--C’est bon, laissez-le accoster. On le verra mieux, peut-être, quand il sera sur nous.

--Eh bien, reprit Mathias, en laissant échapper un soupir, et en s’adressant à moi, les mains fortement appuyées sur ses deux genoux: tu me vois, mon ami, dans une des situations les plus pénibles de ma vie... Depuis la conduite que tu me fis à bord du _Solanger_, j’en ai vu d’assez cruelles, comme tu le penses bien. Je te dirai même que, depuis ce temps-là, j’ai passé par bien des étamines où d’autres auraient laissé leur peau, et sans compter dans tout cela les épreuves, les combats que j’ai soutenus, les balafres qu’il m’a fallu recevoir sur la figure, la corde de potence que j’ai été obligé de couper, pour ne pas rester pendu au bout; mais jamais, je t’en donne ici ma parole d’honneur, non jamais, je n’ai été aussi malheureux que je le suis aujourd’hui. Et tout cela pour une femme! Oh, s’il ne s’agissait que d’enlever une frégate à l’abordage, pour me dégager de là, comme tu me verrais manœuvrer pour taper à son bord, et l’élonger de bout en bout!... J’ai des piastres plein ma cale, des paquets de quadruples chez tous les banquiers de New-York: eh bien, si l’on me disait à présent, au moment où je te parle: envoie tout cela, tout ce que tu as au monde par dessus le bord, et Juliette s’en ira en France, je t’attraperais toute la boutique en double, et l’affaire serait bientôt faite, aussi vrai que le père éternel est mon patron de chaloupe... Mais il n’y a pas moyen. Il y a l’entêtement d’une femme, entre ce que je veux et ce qui est... La voilà qui pleure, tu le vois bien, et je suis forcé d’amener mon pavillon devant sa volonté!...

--Commandant, vint dire encore le second, mais cette fois d’une voix un peu essoufflée, on voit à présent le signal d’un brick: c’est un _damier noir et rouge_, que le pavillon qu’il a hissé en tête de son mât de misaine!

--Un damier noir et rouge! s’écria Mathias en se levant brusquement sur ses jarrets... Puis après avoir fait à grands pas deux ou trois tours dans la petite chambre, il reprit d’un ton irrité: C’est ce gueux de Zumala! c’est son signal... Édouard, monte avec moi sur le pont.

Je suivis précipitamment mon ami...

L’agitation qu’il éprouvait était inconcevable, pour moi surtout, qui ignorais encore le mot de l’énigme que les événemens seuls devaient me faire deviner. Mathias, après avoir tenu quelque temps sa vue braquée sur le brick qui s’avançait sur nous à toutes voiles, me dit, en se promenant avec précipitation sur le gaillard d’arrière: C’est lui! Je ne m’étais pas trompé: c’est ce gredin de Zumala, qui a promis de me couler... Depuis plus de trois mois nous nous cherchons, moi et cette infâme canaille, et aujourd’hui nous allons en découdre... Le brigand! enfin, je le tiens dans mes pattes... Édouard, mon ami, retourne à ton bord... Mais avant tout, tu vas emmener maintenant Juliette avec toi, de gré ou de force, car nous allons nous taper... Attends, je vais descendre, quand j’aurai donné mes ordres... Va toujours en bas: je te suis à l’instant...! Second!...

--Plaît-il, commandant?

--Faites faire le branle-bas général de combat. Qu’on monte les grappins d’abordage au bout des vergues, toutes les armes sur le pont, et chacun à son poste... Allons vite... Il n’y a pas de temps à perdre... Les pieds me brûlent.

--Oui, commandant... Maître, avez-vous entendu? Branle-bas général de combat; les gens de la batterie, à la batterie; les gens de la manœuvre, à la manœuvre, et silence partout! Le premier qui parlera aura affaire au commandant.