Les Aspirans de marine, volume 2
Part 3
Que de femmes, pendant ce temps, passèrent dans mon imagination si tendrement excitée par le vague espoir que l’avertissement de la veille avait jeté dans mon cœur et dans ma jeune tête! Nul doute, me disais-je avec complaisance, que la dame à laquelle j’ai plu, ne soit celle qui, pendant la cabale, m’a lorgné si obstinément... Mais quelle peut être cette belle inconnue? Quelque femme de la petite vertu? Oh non! elle occupait une des loges louées à l’année; sa mise m’a paru de la dernière élégance, et la maison qu’elle habite offre une certaine apparence de luxe... Et si c’était plutôt quelque femme de bon ton qui se fût éprise de moi en me voyant faire plus de vacarme que tous les autres ensemble... On dit que les femmes de la société ont un faible très-prononcé pour les mauvais sujets; et ma foi, à ce titre, il se pourrait bien que ma conduite au spectacle eût séduit, par l’éclat même du scandale, quelqu’une des beautés qui font l’ornement des salons de nos autorités... Pardieu, il serait plaisant qu’une circonstance qui devait me conduire, en bonne conscience, tout droit au vaisseau amiral, me procurât une de ces aventures exquises pour lesquelles j’ai toujours eu un goût si déterminé et jusqu’à présent si stérile... Et Juliette, cette pauvre Juliette, que j’avais tant promis à mon ami Mathias de voir pour lui et pour moi à mon arrivée à Brest! Malheureux que je suis! je n’y ai encore pas plus songé qu’à l’an quarante... Je n’ai pas même pensé à m’informer de ce qu’elle peut être devenue et quel sort il a plu à la Providence de lui réserver après notre brusque départ... Elle gémit peut-être, la pauvre créature, en implorant, dans sa détresse, le souvenir de ses anciens amis, comme un talisman contre la séduction dont elle a été probablement environnée, sans expérience, sans protection, sans défense; et, tandis qu’avec tant de facilité je pourrais trouver encore en elle une maîtresse, une amie, et je soupire après le moment de faire une infidélité à la seule femme que je devrais chercher parmi toutes les femmes...
Cinq heures sonnèrent enfin, et j’étais en face du numéro 11... Mes yeux, depuis une bonne demi-heure au moins, n’avaient pas cessé d’être fixés sur la porte de cette bienheureuse maison. La porte s’entr’ouvre doucement, et une femme d’une cinquantaine d’années, l’index posé discrètement sur la bouche, me fait signe de la suivre... J’étais déjà sur ses pas avant qu’elle fût rendue au pied des escaliers... Je monte tout palpitant d’espoir, en effleurant à peine les marches que je monte quatre à quatre. Un loquet claque sur la porte d’un des appartemens du deuxième étage: j’entre, et je tombe étonné, ravi, enchanté, dans les bras de Juliette...
Ma joie fut si vive, en retrouvant d’une façon si inattendue notre ancienne gouvernante, que, quelques minutes après l’avoir embrassée, j’eus à peine assez de calme d’esprit pour lui dire:--Et à quelle faveur du ciel dois-je le bonheur de te revoir si bien mise et si bien logée, ma pauvre Juliette?
--Tu vas le savoir, mon ami, me répondit-elle presqu’aussi émue que moi; mais, avant tout, apprends que je m’appelle maintenant mademoiselle Olinda.
--Et pourquoi Olinda et plus Juliette?
--Parce que mon protecteur a trouvé sur la carte marine le nom d’_Olinda_, qui est, m’a-t-il dit, celui d’une province du Brésil. Ce nom lui a paru plus distingué que celui sous lequel j’étais connue quand j’étais avec vous autres; et, en effet, je commençais aussi à le trouver bien commun.
--Ah! c’est la raison pour laquelle on t’a donné le nom d’_Olinda_! Mais quel est donc ton protecteur?
--J’ose à peine te le dire, puisque tu ne l’as pas encore deviné. Je crains que tu ne m’en veuilles, mon ami; mais le malheur qui semble avoir présidé à ma naissance, et ma triste destinée, m’ont réduite à la nécessité d’accepter les bienfaits d’un galant homme...
--Et de quel galant homme encore?
--De l’homme le plus généreux et le plus aimable, et que je voudrais pouvoir aimer autant qu’il mérite de l’être... Ouf!
--Et quel est encore, voyons donc, cet homme généreux et aimable?
--Tu te rappelles peut-être cette lettre que tu surpris un jour dans mes mains, et que j’écrivais au...
--Au major-général de la marine... Oh! va, je ne l’ai pas oublié. Ce serait donc lui?...
--Eh bien! oui, mon ami, c’est lui. J’aime mieux que ce soit toi que moi, qui l’aies nommé...
--Ah! j’avais donc bien deviné dans le moment! et tu nous trompais tous déjà, petite perfide...
--Ne te fâche pas, Édouard; tu le tromperas à ton tour... Il te sera si doux, mon ami, de te venger de moi et de lui, que tu me pardonneras ma faute passée, n’est-ce pas, en faveur de ma faute présente?... Oh! comme hier au soir je t’ai reconnu avec bonheur, faisant tant de bruit au spectacle! Si tu savais avec quel orgueil je me suis dit à moi-même, en te retrouvant tel que je t’ai aimé: Voilà bien un de mes aspirans; car, aussi vrai que je me nomme _Olinda_ maintenant, vous m’avez donné une si mauvaise habitude, que je n’ai jamais pu aimer que des aspirans depuis vous, depuis toi surtout, et depuis ce pauvre Mathias dont tu ne m’as pas encore dit un mot.
--Pourquoi t’en aurais-je parlé quand tu nous as tous sacrifiés, nous, tes premiers et tes meilleurs amis, à ce vieux drille de major-général?
--Oh! lui, il m’a écrit au moins ce bon Mathias; il n’a pas fait le dédaigneux et le paresseux comme toi.
--Il t’a écrit, dis-tu, Mathias?
--Toutes les semaines, excepté pendant sa maladie à l’hôpital de Rochefort. Et qu’y a-t-il de si surprenant à cela, monsieur, s’il vous plaît? L’excellent et digne jeune homme! c’est cela un cœur!
--Et je l’aurais encore parié. Il n’est que trop vrai: ce malheureux t’aimait à la folie.
--Et pourquoi, monsieur, cet imparfait de l’indicatif _t’aimait à la folie_? J’espère bien qu’il _m’aime_ encore.
--Oh! de la science grammaticale à présent! Tu connais _l’imparfait_ de _l’indicatif_? Et où diable as-tu donc appris tout cela?
--Où diable? mais, par Dieu! dans les livres et avec les professeurs, que mon bienfaiteur a voulu que j’apprisse et que je prisse. Crois-tu donc avoir toujours affaire à la pauvre et ignorante Juliette?... Tu n’as seulement pas encore remarqué le changement qui s’est opéré dans mes manières: c’est cependant, je crois, assez frappant... Vois comme mes mains, autrefois endurcies par le travail auquel j’étais condamnée, sont devenues douces et blanches. Regarde mes yeux, qui ont pris une autre expression, et ma taille, qui s’est si élégamment formée... Tu ne remarques donc plus rien à présent, toi?
--Si, si, je remarque tout fort bien, au contraire; et, pour t’en donner une preuve, je te ferai observer, à mon tour, sans vouloir ici te faire un reproche de prendre avec moi un ton de familiarité qui s’accorde, du reste, au mieux avec l’attachement que j’ai pour toi, je te ferai observer que tu me disais toujours _vous_ autrefois, et qu’à présent tu me tutoies!
--Ah! c’est qu’écoute donc, autrefois ma position était si éloignée de la vôtre par le malheur de ma naissance et l’ignorance dans laquelle j’avais été élevée; au lieu qu’aujourd’hui, c’est bien différent. L’éducation que j’ai acquise, la place que j’ai prise enfin dans le monde, m’ont rapprochée de toi de manière à me faire croire que je suis à peu près ton égale... Tu dois me trouver bien drôle peut-être avec mes prétentions; mais, que veux-tu?...
--Moi? non. Je te trouve charmante, et voilà tout.
--A la fin, voilà le premier compliment que tu m’aies encore fait depuis une heure que nous sommes ensemble. Oh! si tu pouvais t’imaginer combien il me tardait de te voir, pour jouir de la surprise que te causerait mon changement de fortune! Je croyais qu’en me retrouvant grandie, formée, et, je puis le dire, embellie, tu ne reviendrais pas de ton extase. Mais, pas du tout: monsieur, après m’avoir embrassée, a paru me revoir comme si je n’avais pas changé d’état! Oh! que les hommes, mon Dieu, sont étranges et indéfinissables! Je ne m’attendais guère, je te l’assure, à être payée par autant d’indifférence, du sacrifice que je fais en te recevant chez moi, et du danger que je cours peut-être en te retenant aussi long-temps ici.
--Et quel danger si grand ma présence peut-elle donc te faire courir?
--Tu me le demandes, quand tu sais toi-même les minutieuses précautions qu’il m’a fallu prendre pour te faire entrer dans la maison sans qu’on pût te voir... Que deviendrait ma réputation si l’on venait à apprendre, et si le général savait surtout que... Rien que d’y penser, j’en tremble comme si j’avais fait un mauvais coup...
Au moment même où la tendre _Olinda_ achevait sa phrase à effet, on entendit la porte de la rue se refermer assez brusquement... La pauvre fille resta muette en prêtant une oreille attentive au frottement d’un pied assez lourd qui paraissait s’appuyer sur les escaliers du premier étage...
--Qu’est-ce que ce bruit? lui demandai-je.
--Chut! tais-toi! me dit-elle à voix étouffée... Je crois... oui, c’est ce vieux jaloux qui monte; je reconnais ses pas... silence... Que peut-il vouloir à cette heure?
--Que dois-je faire?...
--Attends! oui... il vaut mieux... Tiens, mon ami, mon lit est large, et tu es mince; tu vas te placer...
--Où? dessous?
--Non pas: c’est trop commun... Tu vas te glisser entre le traversin et le chevet; et, si tu m’aimes et que tu tiennes à ne pas compromettre mon avenir, tu ne respireras pas.
--C’est fort bien, mais, en prenant cette posture, je risque peut-être d’être exposé à quelque incident bizarre, qui pourrait bien ne pas trop être de mon goût.
--Enfant que tu es! va, tu n’as rien à craindre de ce côté-là... Mais, je t’en supplie, fais vite, et sois muet et immobile, pour l’amour de moi.
En quelques secondes, je fus allongé transversalement sur la tête du lit; et masqué par le traversin soyeux que ma princesse eut le soin d’arranger de manière à me couvrir sans me couper entièrement la respiration, j’attendis, en retenant mon souffle, l’événement que me préparait l’arrivée de mon rival sexagénaire.
L’entrée du major chez sa belle me sembla copiée sur celles des classiques oncles d’opéra-comique.
--Comment, levée déjà, s’écria celui-ci en refermant la porte sur lui. Levée avec l’aurore et plus fraîche qu’elle... Et par quel hasard?
--J’avais l’intention d’aller respirer l’air de la campagne, ce matin, pour dissiper une migraine affreuse qui depuis hier...
--Une migraine sur ce joli front, si serein et si pur... Mais ce serait un volcan sous des fleurs... Permettez, mignonnette, que je baise ce joli front, qui souffre... En effet, il est presque brûlant.
--Vous me demandiez tout à l’heure par quel hasard je me trouvais levée si tôt aujourd’hui; mais je pourrais vous demander à mon tour à quel miracle je dois le plaisir de vous recevoir si matin chez moi?
--C’est à un miracle dont je me serais assez volontiers passé. Hier vous étiez au spectacle, vous avez dû même être étourdie du bruit infernal que nos jeunes gens se sont permis de faire, à propos de je ne sais quel acteur, que ces petits messieurs ont pris en grippe. Ma présence au théâtre étant devenue nécessaire pour mettre fin à ce désordre un peu scandaleux, je me suis transporté dans la salle, et au nombre de mes cabaleurs, je n’ai pas été peu surpris, je vous jure, de reconnaître un des lurons que ma prudence était parvenue, il y a quelques mois, à éloigner de vous...
--C’est vrai, j’ai reconnu moi-même ce jeune homme.
--Son apparition inattendue en ce moment m’a, je vous l’assure, un peu contrarié.
--Et pourquoi donc, monsieur? Auriez-vous quelque raison de penser...
--Oh! pas pour vous! Je vous suppose trop de réserve et de sagesse pour m’alarmer des tentatives que fera sans doute cet aspirant, pour chercher à vous parler, à vous voir, peut-être. Mais la seule idée d’avoir à éloigner les importunités d’un jeune fou, m’effraie. Il est si doux à mon âge de savourer encore avec mystère le tranquille bonheur d’aimer une jolie femme, et d’en être aimé, un peu peut-être, n’est-ce pas Olinda?
--Et comment n’aimerais-je pas le plus délicat, le meilleur, le plus généreux des hommes?
--Tu m’aimes donc un peu, toi si belle et si bonne?
--Devrais-je avoir à vous le répéter encore? Ce n’est pas bien, en vérité, d’être si exigeant.
--Hélas! on exige toujours beaucoup, trop peut-être, quand on devrait se trouver heureux de posséder ce qu’on veut bien encore vous accorder. Serait-ce trop exiger que de demander encore un baiser?
--Oh! non pas un, mais cent, mais mille... Et toujours de bon cœur!
--Elle est en vérité céleste...! Je te dirai que pour être plus sûr de contrarier d’avance les intentions que je suppose à monsieur l’aspirant d’hier au soir, j’ai pris un parti assez sévère. J’ai donné ordre de le chercher pour le loger provisoirement à _l’Amiral_. Ce sera toujours autant de pris sur l’ennemi; qu’en dis tu?
--Mais qu’il a bien mérité ce que vous voulez bien faire pour lui.
--Il faisait un tapage ce gaillard-là!
--Un tapage horrible, j’en conviens, et qui m’a scandalisée au dernier point; mais à votre place, au lieu de le punir et de risquer à l’irriter par un traitement qu’il attribuera à un sentiment dont vous êtes incapable, il me semble que je le laisserais tranquille.
--Tu le crois? C’est pourtant un assez mauvais garnement, et l’occasion de le punir m’a paru belle.
--Raison de plus, peut-être, pour ne pas donner à la malignité ordinaire de ces messieurs un prétexte d’élever des doutes sur le motif qui vous ferait agir.
--Oui, ce que tu dis là me paraît en effet assez bien pensé... Nous y réfléchirons encore et puis nous verrons... Mais à propos, ma tendre et belle amie, puisqu’une circonstance toute particulière m’a amené aujourd’hui chez toi de si bonne heure, je me permettrai de réclamer de ta complaisance le sacrifice que tu veux bien faire, tous les deux jours, à l’une de ces faiblesses que les hommes de mon âge ne peuvent pas toujours vaincre... C’est du reste, et tu me rendras cette justice, la seule exigence que je me permette avec toi... Tu as ici tout ce qu’il te faut, n’est-ce pas?
Ces paroles du général, encore assez obscures pour moi, me firent trembler. Je me crus exposé à être surpris comme un nigaud dans la cachette où l’imprévoyance d’Olinda m’avait relégué, et malgré les signes tranquillisans que la belle me faisait à l’insu du général, je ne fus pleinement rassuré que lorsque celui-ci dit en s’adressant à la belle, et après avoir jeté sur le lit son habit et sa cravate:
--Je conçois fort bien, ma toute jolie, tout ce que l’idée d’une telle jouissance, peut offrir de bizarre en apparence. Mais quand on a vécu comme moi, et que l’on sait attacher un prix réel aux douces complaisances d’une amie, il est de ces riens qui enchantent, qui vous suffisent et qui font qu’on aime cent fois plus qu’on ne le ferait sans eux, la femme assez bonne pour flatter nos petits caprices... Crois-tu, belle-belle, que l’eau que tu as au feu soit assez chaude?
--Elle n’est que tiède, mon ami.
--C’est ce qu’il faut: voilà de l’essence de savon qui n’a pas sa pareille, et dont je me suis muni ce matin même. Que ta douce main, déjà si jolie, sera belle dans cette mousse si blanche, et pourtant moins blanche encore que tes doigts caressans...
Je l’avouerai, quelque envie de rire que dût me donner la singulière fantaisie du général, je ne pus m’empêcher de faire des réflexions assez sérieuses sur la scène étrange qui s’offrait à mes yeux, et je me trouvai presque humilié pour ce vieil officier que quelques bons services avait illustré, en le voyant se livrer avec la capricieuse docilité d’un enfant, à la manie de se faire savonner le menton par la main de sa maîtresse... Jamais l’idée d’une aussi bizarre volupté ne s’était présentée comme une chose possible à mon esprit, encore assez peu versé dans la connaissance des infirmités amoureuses de notre espèce... Voilà donc, me disais-je, un homme dont le courage a été éprouvé dans cent combats, dont l’autorité est respectée par tout un corps honorable, réduit, pour satisfaire la plus sotte et la plus puérile envie, à implorer la complaisance d’une grisette qui le méprise en cédant à la bizarrerie de son puéril caprice! Oh, si tous les officiers de marine qui ont éprouvé la sévérité de notre major-général pouvaient le voir comme moi, se faisant savonner le menton par Juliette, quelle opinion ils auraient de leur vénérable chef!... Et c’est lui qui voulait m’envoyer à _l’Amiral_ pour avoir fait du bruit au spectacle! Ah qu’il y vienne, maintenant que je tiens le secret d’une de ses honteuses faiblesses! Je l’en défie bien, le vieux sybarite à savon mousseux...
Dès que l’office du rasoir fut devenu nécessaire, le général se leva pour aller se poser devant un miroir, et achever, en se rasant lui-même, l’opération importante qu’Olinda avait si bien commencée... Pendant le temps qu’il employa à se gratter le menton, Olinda ne cessa de contrefaire toutes ses grimaces, au risque de me faire éclater de rire, et de m’exposer à trahir ma présence, dans ce lieu réservé aux mystères de la toilette de mon rival... Je n’en pouvais plus, et sans le parti que prit enfin le général de se retirer rasé, lavé et parfumé, je ne sais trop ce qui serait résulté de la position insoutenable que j’avais gardée jusque-là, entre le traversin et la tête du chaste lit de mon amante!
XV.
INTRIGUE ÉPISTOLAIRE.
Le protecteur d’Olinda était à peine descendu au premier étage, que d’un seul bond je sautai au bas du lit qui m’avait servi de refuge, avec la promptitude et la légèreté d’un lapin qui sort du gîte où il a été traqué.
--Eh bien! me dit Olinda en se tenant les côtés à force de rire et de mon étonnement et de la scène que venait de me donner le général, que dis-tu de ma vieille _autorité_?
--Je dis que jamais je n’aurais deviné celle-là!
--Tu connais l’homme à présent. C’est la seule manie un peu désagréable qu’il ait, et, en vérité, il est si bon enfant sur tout le reste, que je lui passe son seul petit caprice, en faveur de toutes ses excellentes qualités. Sais-tu le plus grand défaut que je lui trouve depuis que je le connais? C’est de ne pouvoir pas l’aimer.
--Mais il me semble cependant t’avoir entendue lui assurer très-naïvement que tu l’aimais, en lui donnant même d’assez bon cœur une vingtaine de baisers quand il ne t’en demandait qu’un?
--Oui, je lui contais tout cela, il est vrai, mais ne faut-il pas que je le trompe? Crois-tu qu’à toi, par exemple, j’aie besoin de t’en dire autant? Oh! mais écoute, ce n’est pas tout encore. Je t’ai dit tout à l’heure que la manie d’être savonné par moi était le seul caprice qu’eût mon _autorité_. Mais il a bien une autre fantaisie encore!
--Et laquelle? Va, dis hardiment; je m’attends à tout maintenant.
--C’est la manie de m’écrire tous les jours un petit poulet, et de vouloir que je lui réponde sur l’heure même.
--Et comment t’arranges-tu de cet idiotisme épistolaire?
--A merveille! Je lui réponds tout ce qui me passe par la tête, et il trouve que j’ai un style charmant et que je suis une... Comment donc appelle-t-il cela déjà? Une, une Sé... Sé... Aide-moi donc un peu!
--Une Sévigné, peut-être?...
--Oui, justement, une Sévigné... A chaque lettre où il croit remarquer un progrès dans ma manière d’écrire, il m’envoie des pâtisseries, des liqueurs, des sucreries, des bijoux même quelquefois, que sais-je enfin, tout ce qu’il croit propre à encourager mon zèle pour la correspondance.
--En ce cas-là, tu feras des progrès immenses, je t’en donne ma parole, et tu sais que jamais je n’ai promis en vain.
--Et comment cela, des progrès immenses?
--Je t’écrirai toutes tes réponses; tu les recopieras, et je veux que les bouteilles de liqueur pleuvent chez toi comme autrefois la manne dans le désert. Ah! il aime le beau style épistolaire, le friand vieillard! Eh bien! on lui en donnera!
--Oui, pour ses bijoux, n’est-ce pas? Ce sera délicieux, ravissant! Quand je te disais, Édouard, qu’il nous serait si doux de le tromper! D’autant mieux, vois-tu, qu’il n’y a rien qui m’ennuie plus que d’être obligée de lui faire une lettre tous les jours, quand je ne sais, la plupart du temps, que lui dire.
--As-tu là sa correspondance?
--Sans doute, puisque je suis obligée de la lire et d’y répondre.
--Donne-la-moi pour que je me mette au fait de sa manière, et que je lui riposte sur-le-champ... L’idée de sa liqueur m’inspire, et je me sens déjà tout en verve!
--Mais j’ai déjà répondu à son épître d’hier. Il vaut mieux, pour entrer en matière, attendre la lettre qu’il ne manquera pas de m’envoyer aujourd’hui...
--C’est vrai... Et si nous déjeunions en attendant?
--Ah oui! tu as raison. Ma bonne va nous servir ce qu’elle aura de mieux... C’est une fille discrète, sage, dévouée et qui t’aime déjà comme si elle te connaissait depuis dix ans. C’est elle qui boit avec moi la liqueur du général... Comme hier elle a bien fait ma commission, n’est-ce pas, à ta sortie du spectacle?... Un vrai trésor, mon ami, un vrai bijou! Tu resteras ici toute la journée pour ne sortir qu’à la nuit avec précaution, discrétion et sécurité... Mais à quoi penses-tu donc ainsi? Tu parais tout distrait...
--Je pense à la réponse que je ferai pour toi à l’amoureux et éloquent major-général de la marine au port de Brest.
--Oh! ce n’est ma foi pas la peine d’y songer tant à l’avance! Moi, quand j’étais embarrassée, je copiais tout bonnement une lettre de... de la _Nouvelle-Héloïse_, et il trouvait que j’écrivais comme un ange.
--Peste, le gaillard! il n’était pas dégoûté, et tu l’as gâté sans le savoir. C’était du Rousseau que tu lui donnais, malheureuse!
--Ah! dam, écoute, on donne ce que l’on peut quand on n’a pas autre chose sous la main.
Le déjeuner vint; je le trouvai exquis. Olinda fut d’un enjouement fou, d’une humeur enivrante, et le bonheur qu’elle semblait éprouver à me retrouver, après ma longue absence, la rendit si aimable, que je pensai à peine au temps qu’il me faudrait passer près d’elle, avant de laisser le champ libre au général, pour peu qu’il lui prît envie de venir lui rendre, comme à son ordinaire, quelque visite nocturne.
La lettre quotidienne qu’elle m’avait annoncée que lui écrirait _son autorité_, arriva au dessert. Je la lus avec empressement comme le type d’une correspondance qui devait commencer à entrer dans mes nouvelles fonctions. L’épître du jour était ainsi conçue:
«Cher amour,
»Ce matin, je vous ai trouvée encore plus belle, s’il est possible, que vous ne l’étiez hier. Je ne sais à quoi attribuer cela, si c’est à votre beauté qui s’épanouit chaque jour progressivement, ou à mon attachement, qui, en s’augmentant, vous rend à chaque minute plus séduisante à mes yeux. Mais, tout ce que je puis vous dire, c’est que je t’aime de tous les sacrifices que je suis disposé à faire pour ton bonheur... J’ai brûlé dans ma vie bien des parfums aux pieds de plus d’une jolie femme; mais jamais, je crois, je n’ai offert à la beauté, un encens aussi sincère et aussi pur que celui que je fais fumer à tes autels... Charmante mignonne, je t’ai trouvée souffrante ce matin, et ta migraine m’a alarmé; mais la touchante complaisance avec laquelle tu as vaincu ta douleur, pour sourire à un de mes petits caprices, m’a pénétré jusqu’au cœur; et, pour consacrer, comme l’époque d’un tendre sacrifice, le moment où j’ai reçu de toi une marque de la plus insigne bonté, j’ai fait graver, sur l’anneau que je t’envoie, la date du jour où tu m’as accordé la preuve la plus précieuse de ton amour et de ta charmante docilité.
»Adieu, mille fois adieu, avec mille baisers de ton tendre et dévoué amant...»