Les Aspirans de marine, volume 1
Part 7
Croit-on, par exemple, que si les marins se conduisaient aussi inhumainement qu’on le dit à l’égard de leurs mousses, on trouvât beaucoup d’enfans qui voulussent se résigner à subir, pendant trois ou quatre ans, les tortures que les capitaines passent pour leur infliger, avant que ces petits martyrs puissent devenir novices ou matelots? Quel est le bambin de dix à douze ans qui n’aimerait pas mieux, s’il en était ainsi, se faire enfermer pour vol dans une maison de réclusion, que de continuer un état dans lequel il n’aurait à recueillir que des tapes et des coups de martinet? Non, ce qui prouve le mieux, par un seul fait et par un seul chiffre, l’invraisemblance des contes que l’on a inventés pour dramatiser la position des mousses à bord des navires, c’est le nombre considérable d’enfans qui se présentent sans cesse aux bureaux des classes, pour obtenir la faveur d’être embarqués en qualité de mousses; c’est surtout le grand nombre de ces jeunes gens qui, après avoir embrassé la carrière de marin à l’âge de dix ou douze ans, ont continué à la suivre malgré les épreuves toujours pénibles auxquelles l’on est assujetti, comme dans tous les états, aux débuts de cette profession si rude entre toutes les professions.
Les mousses sont, en quelque sorte, les femmes de ménage de la vie maritime. C’est un mousse qui va chercher à la cambuse ou à la cuisine la ration du _plat_ auquel il est attaché. C’est lui qui nettoie les cuillers, le bidon et la gamelle des sept à huit matelots qu’il doit servir. C’est un mousse qui remplit auprès de chaque officier les fonctions de domestique; et, quelque rebutant que soit quelquefois le service qu’on exige de ces jeunes marins, c’est par ce pénible noviciat qu’il faut passer dans la marine pour devenir novice, matelot, officier, général, et aussi amiral de France. Les Jean-Bart, les Duquesne, les Duperré et les Willaumetz, n’ont pas eu d’autres commencemens.
Les mousses, outre l’utilité de leurs fonctions dans les choses ordinaires de l’existence du bord, jouent, dans les circonstances graves qui grandissent les hommes avec le péril, un rôle qui les place momentanément au-dessus de leur position habituelle. C’est un mousse qui, pendant le combat, va chercher à la Sainte-Barbe la charge du canon auquel il est attaché. C’est le mousse de chaque pièce qui, en revenant avec son gargoussier rempli de poudre, crie: _Gargousse de 36! Gargousse de 18!_ et qui, seul avec les officiers du bord, a le privilége de faire entendre sa voix dans ces momens solennels où tout le monde se tait à bord, pour n’écouter que l’ordre et le commandement imposant et bref des chefs de service. Et lorsqu’après un engagement meurtrier, on compte les morts qui gisent sur les bordages ensanglantés du pont ou des batteries, on retrouve, parmi les cadavres, les corps de ces jeunes enfans dont l’ordre impérieux du service maritime a fait des hommes pour l’heure du combat! C’est alors que les mousses peuvent dire avec cet orgueil qui les place quelquefois au-dessus de leur âge et de leurs humbles fonctions: «Nous aussi nous avons payé de notre sang la dette que le vaisseau vient d’acquitter envers la patrie!»
Plusieurs mousses, pendant la guerre de l’empire, ont obtenu la croix d’honneur pour des actions d’éclat dont les plus intrépides marins se seraient honorés. L’un de ces enfans, une heure après avoir reçu le fouet à bord d’une frégate, monta le premier à l’abordage à bord d’une frégate anglaise. Aussi, les matelots français, témoins de cet acte prodigieux, disaient-ils de l’héroïque mousse, qu’il avait gagné la croix, les culottes à la main.
Dans l’esquisse rapide que je viens de tracer, j’ai donné, je crois, une idée assez complète des élémens qui composent le personnel d’un bâtiment de guerre, pour qu’à présent je puisse parler même aux personnes les plus étrangères à la marine, d’une circonstance où le vaisseau de ligne sur lequel je me trouvais embarqué, figura glorieusement.
VI.
LES DEUX VAISSEAUX.--COMBAT.--EXPLOSION EN MER.
Ce fut, comme je l’ai déjà dit, sur _l’Indomptable_[7], qu’en quittant Juliette et son doux refuge, Mathias et moi nous allâmes nous jeter, par ordre du major-général, afin de faire une croisière.
[7] Ce nom, que plusieurs vaisseaux français ont porté, et non sans gloire, n’est ici que supposé.
Nos camarades de _l’Indomptable_, en nous voyant arriver au milieu d’eux pour partager leurs provisions, leur service et les périls qu’ils allaient courir, ne s’expliquèrent pas bien d’abord le motif qui avait pu engager le major-général à nous faire faire à l’improviste la petite campagne du vaisseau. Mais, après avoir raconté à nos collègues l’incident auquel nous devions l’avantage de nous trouver au milieu d’eux, ils comprirent à merveille l’intention du vieux général et la promptitude avec laquelle nous avions exécuté l’ordre qu’il nous avait donné.
--C’est une croisière _morale_, nous dirent-ils, qu’on a voulu vous faire faire pour vous arracher à une dangereuse oisiveté, une espèce de _campagne disciplinaire_. Oui, nous connaissons ce moyen-là. Tant mieux, ma foi! plus nous serons de bons enfans ici, et moins mal ira la barque. Car il ne faut pas se dissimuler que nous avons affaire à un commandant et à des officiers un peu drôlement taillés pour la gloire et la navigation, allez! Dans quelque temps, vous nous en direz des nouvelles.
_L’Indomptable_ appareilla bientôt avec les autres bâtimens que nous devions commander, et qui devaient rester sous nos ordres, pendant l’excursion maritime que nous nous proposions de faire. La brise était ronde et la mer assez belle. En quelques heures, nous perdîmes la terre de vue, et la nuit vint nous envelopper de ses voiles favorables comme pour nous donner la facilité d’échapper, sans être vus, à la vigilance de l’escadre anglaise qui bloquait le port d’où nous sortions.
Quand l’aurore de notre premier jour de mer se montra à l’horizon et nous laissa voir l’immensité de la route que nous avions parcourue pendant la nuit, nous nous mîmes à chercher, autour de nous, les bâtimens en compagnie desquels nous avions appareillé la veille. Mais, à notre grande surprise, tous avaient disparu, malgré les ordres qu’ils avaient reçus de se tenir toujours à vue de nous, leur commandant et leur guide. Chacun des capitaines de la division avait apparemment jugé à propos de s’affranchir, en faisant fausse route, de l’obéissance à laquelle il aurait fallu s’assujettir en naviguant de conserve avec _l’Indomptable_.
C’était ainsi, que sous l’empire la discipline régnait dans cette armée navale pour laquelle la France fit tant et de si grands sacrifices. Chaque commandant en faisait à sa tête, et l’on sait les admirables effets que produisirent cette triste suffisance et cet amour funeste d’une indépendance militaire si peu faite pour des officiers aussi incapables que quelques-uns de ceux que nous avions le malheur de posséder alors!
Notre commandant, en se voyant si tôt abandonné par les bâtimens sur lesquels il avait dû compter pour établir sa croisière, se plaignit un peu de cette conduite intolérable, mais sans trop s’emporter en apparence contre un acte d’insubordination qu’intérieurement cependant il condamnait probablement de toutes ses forces.
Notre capitaine de frégate, plus emporté et plus brouillon, criait tant qu’il pouvait que s’il avait l’honneur de commander _l’Indomptable_, il ferait fusiller au retour les capitaines qui s’étaient rendus aussi _visuellement_ coupables du _dédit de réveillon_ à main armée contre l’_autre-orité_ de leur chef direct et naturel.
Mais, avant d’aller plus loin, il n’est peut-être pas inutile que j’entre ici dans quelques détails biographiques sur les deux officiers supérieurs à qui nous avions affaire à bord de _l’Indomptable_.
Le portrait de ces deux vieux loups de mer pourra même servir à rappeler comme étude historique ce que devait être l’armée navale de ce temps, avec des chefs modelés en assez grand nombre sur le patron de ceux dont je me contenterai d’esquisser le profil.
Le commandant de _l’Indomptable_ était un de ces braves et anciens matelots dont la révolution, cette fée des temps modernes, avait fait, au moyen d’un des coups de sa baguette tricolore, des officiers de marine.
Cette multitude d’enseignes, de lieutenans, de capitaines de frégate et de vaisseau, éclos comme par magie à la voix des besoins de la patrie, avaient presque tous eu le tort de grandir beaucoup moins que leur fortune; et leur fortune, trop lourde pour eux, avait fini par les accabler en route.
Notre commandant passait pour savoir se battre; mais il passait aussi pour ne savoir écrire, même son nom, qu’avec la plus grande difficulté. C’est à peine même s’il réussissait à parler de manière à se rendre intelligible; car le brave homme, en cherchant à employer les termes un peu distingués dont il avait indigestement chargé sa mémoire, martyrisait quelquefois ses expressions d’une manière tellement cruelle, qu’il aurait fallu tout l’art d’un Œdipe pour démêler le bon sens ordinaire de ses idées à travers le nuage cacophonique dont il avait trouvé le secret d’envelopper sa période.
Quand il fallait donner brièvement des ordres et nous faire manœuvrer avec promptitude, le bonhomme pouvait à la rigueur se tirer passablement d’affaire. Mais, dès qu’il s’avisait de vouloir mettre quelque suite dans ses rapports journaliers avec nous, ou de l’éloquence dans les harangues qu’il nous adressait presque quotidiennement, il ne lui restait plus le sens commun; et, pour comble de malheur, il avait, comme tous les parvenus sans instruction, la terrible manie des harangues solennelles.
Notre capitaine de frégate, avec autant d’ignorance que notre cher commandant, offrait un type grotesque d’un tout autre caractère que celui-ci. Le commandant était grave et sententieux dans l’importance officielle qu’il cherchait à se donner. Le capitaine, par opposition, était brouillon, familier, impétueux, bavard, mais sans prétention, et beaucoup plus jaloux de l’autorité de son grade que de l’ascendant qu’en s’abusant un peu, il aurait pu prétendre à exercer sur ses inférieurs par la puissance seule d’un mérite personnel qu’il n’avait pas.
On pense bien qu’entre deux personnages de cette force et de ce caractère, il avait dû s’établir des relations assez singulières et assez fécondes en ridicule.
Pour peu que le commandant entendît quelque bruit dans la batterie, il appelait gravement son capitaine, et il lui disait de manière à nous donner le temps de recueillir une à une chacune de ses paroles:
--Monsieur le capitaine, je vous ordonne de vous _superposer_ particulièrement de votre propre personne dans la partie _collatérale_ de la batterie, afin de vous pénétrer par la voie la plus courte et la plus prompte, de l’_escandale incandescent_ qui s’y _comête_.
--J’y vole de mes propres ailes, commandant, et je reviens directement à l’instant vous en réciter des nouvelles toutes fraîches _remoulues_.
Le commandant, pendant l’inspection que passait le capitaine, se promenait de long en large sur la dunette, jusqu’à ce qu’il vît revenir, tout essoufflé, son pauvre subordonné, qui s’empressait de lui dire le chapeau à la main:
--Commandant, je viens d’exécuter vos ordres en me _superposant_ en bas. Il n’y a rien de nouveau, si ce n’est qu’une partie de l’équipage se trouvait en pleine combustion. J’en ai fait mettre quinze aux fers, de ces _mutiniers_, et le reste va recevoir vingt-cinq coups de bout de corde sur les _homme-aux-plaques_. Tout, au surplus, était parfaitement tranquille et sain. Un vrai rien, moins qu’une demi-f..taise, comme j’ai eu l’honneur de vous le certifier ci-dessus.
--Vous appelez cela un vrai rien? mais ceci me semble au contraire être un vrai quelque chose! un quelque chose même qui a _revêti_ le sacré caractère d’une révolte plus ou moins _cratéristique_. Mais je vais _en surplus_ m’aviser au moyen d’y mettre indéfiniment un obstacle _termal_, pour que ces scènes impudiques, ainsi que l’_hydre à sept têtes_, ne renaisse pas immédiatement de ses cendres pernicieuses.
--Comme il vous plaira, commandant; mais il me semble que vingt bons coups de garcette sur les _homme-aux-plaques_ des susdits _enmutinés_, suffiraient, et haut la main, pour rétablir les choses dans leur état direct et naturel.
--Ordonnez au maître de quart, M. le capitaine, de faire _resplendir_ un coup de sifflet de silence, afin que j’adresse à tout l’équipage, aggloméré attentivement à ma parole, le discours que son insubordination incompréhensible a encouru de ma part.
Et alors des flots d’éloquence coulaient, comme un torrent écumeux, des lèvres encore corrodées de tabac de notre incurable orateur.
Toutes ces facéties faisaient nos délices, à nous jeunes gens, toujours disposés à nous emparer, comme d’un bien acquis d’avance à notre joyeuseté, des ridicules de nos chefs. Nous trouvions si doux de rire, dans nos instans perdus, aux dépens de ceux de nos supérieurs qui nous vexaient dans les détails du service! Cela rétablissait une espèce d’égalité entre eux et nous. A eux l’autorité et l’ignorance, disions-nous, mais à nous l’esprit et l’éducation... Et l’avenir de la marine française, ajoutaient les plus ambitieux... Et alors nous pouffions de rire en reproduisant, avec des embellissemens et des variantes, les pompeux barbarismes de notre commandant, et les naïvetés bouffonnes de notre cher capitaine. Mais lorsque, après nous être moqués jusqu’à l’épuisement de nos forces sarcastiques, de notre commandant, de notre capitaine et de tous nos officiers, assez bonnes gens aussi, nous venions à réfléchir au sort qu’un état-major ainsi composé pouvait réserver au vaisseau qui nous portait, nous nous sentions, tout écervelés que nous pouvions être, assez sérieusement alarmés sur l’avenir de notre croisière.
--Comment ferions-nous, je te le demande, me répétait souvent mon ami Mathias, avec des gaillards de cette espèce, si nous venions à tomber dans une division anglaise, ou à rencontrer un vaisseau ennemi avec lequel nous serions forcés d’en découdre?
--Eh bien! lui répondais-je, nous prendrions chasse devant la division, ou nous combattrions le vaisseau. _L’Indomptable_ marche bien, et notre commandant passe pour être brave et pour savoir, par routine, assez passablement manœuvrer un navire.
--Oui, mais crois-tu qu’il puisse passer pour _savoir_ être brave? voilà ce que je te demande et ce qui m’inquiète; car il ne s’agit pas de se battre comme des portefaix pour ne pas se déshonorer dans notre métier, il faut encore savoir se battre en galant officier, et non à coups de manche de gaffe. Au surplus, ajoutait mystérieusement notre intrépide camarade, j’ai un moyen, moi, non pas de faire que _l’Indomptable_ sorte vainqueur de sa lutte possible avec un vaisseau anglais, mais un moyen d’empêcher au moins que le pavillon qui flotte sur notre arrière, ne soit déshonoré dans une action indigne d’un vaisseau français.
--Et quel moyen, toi, pauvre petit aspirant de deuxième classe, condamné comme moi à rester le sabre à la main à ton poste de combat, sans avoir le droit de dire un mot, de faire le moindre petit commandement?
--Quel moyen, me demandes-tu? De faire sauter le vaisseau en mettant le feu à la soute aux poudres avant que l’on n’amène ce pavillon-là!
Et, en confiant à voix basse ces mots épouvantables à mon oreille troublée, la bouche de mon ami se contractait avec énergie; ses grands yeux noirs s’enflammaient de tout le feu qui bouillonnait au fond de son cœur soulevé. Puis, après un moment de silence, il continuait à se promener à mes côtés, et en me disant avec une nouvelle véhémence:
--Me crois-tu capable d’exécuter cette résolution, moi?
--Toi?
--Oui, moi, m’en crois-tu capable?
--Sans doute.
--A la bonne heure; et, à la prochaine occasion, tu verras!
Et Mathias alors se redressait sur ses jarrets nerveux avec un impétueux mouvement d’orgueil, en passant sur son large front et dans les boucles épaisses de ses longs cheveux noirs, sa main tout humide de sueur et toute tremblante encore de l’agitation de ses nerfs. Puis il chantonnait un petit refrain de vaudeville, et notre conversation changeait bientôt de ton et d’objet.
J’avais demandé à faire le quart avec mon ami, et cette légère faveur, qui ne contrariait en rien le service du bord, et qui nous rendait les heures de veille moins pénibles à tous les deux, m’avait été accordée sans peine par notre capitaine.
Pour consumer tout le temps qu’il nous fallait rester sur le pont, de la manière la moins ennuyeuse qu’il nous fût possible, nous nous promenions, côte à côte, mon ami et moi, pendant quatre à cinq heures, en parlant de nos amis, de nos fredaines passées, de nos jeunes espérances, et de Juliette surtout, car l’image de Juliette était restée dans ma mémoire et dans le cœur de Mathias, embellie de toutes les illusions qu’à notre âge l’absence d’une femme que l’on a aimée, sait donner à un tendre souvenir. Et lorsqu’après avoir bien causé et nous être bien promenés, les tintemens redoublés de la cloche du vaisseau nous annonçaient que le quart était fini, nous allions nous coucher dans nos cadres, la tête encore toute remplie des objets sur lesquels notre longue conversation avait capricieusement roulé. C’était là, comme nous le disions, faire une provision de jolis rêves pour nos instans de sommeil, et vivre par l’imagination tout en dormant pour réparer les fatigues du corps. Oh! combien à dix-huit ans on porte en soi de moyens d’être heureux, même en dépit de la profession la plus pénible et de la position la plus humble!
Une nuit où, comme à l’ordinaire, je faisais les cent pas sur le pont avec mon camarade de quart, il prit envie à Mathias de philosopher et de s’inspirer des réflexions que devait faire naître le magnifique spectacle qui se déployait en ce moment à nos yeux. Le plus beau clair de lune argentait la surface de la mer la plus calme que nous eussions encore sillonnée depuis notre départ. La brise s’était éteinte sur les flots polis et lustrés qui allaient se perdre en houles presque insensibles aux bords circulaires de l’immense horizon que formait autour de nous la voûte diaphane d’un ciel sans nuages. La majestueuse voilure de notre vaisseau, enchaîné pour le moment dans sa course au milieu des vagues devenues muettes et immobiles, battait mollement, à chaque coup de roulis, notre haute mâture qui semblait se balancer avec paresse dans l’air qu’elle faisait retentir de ses légers craquemens; et, sur les bordages de nos larges gaillards éclairés par la vive lumière de l’astre des nuits, l’ombre fantastique de nos voiles et de notre gréement venait, au mouvement du navire, passer et repasser comme ces rians fantômes qui, dans les illusions de l’optique, mêlent leurs formes aériennes à la clarté resplendissante des flambeaux.
Ce repos harmonieux des flots, des vents, du ciel et de notre vaisseau qui paraissait s’endormir sur le sein des mers, bercé lentement par le roulis, n’était interrompu que par le bruit presque insensible des matelots qui causaient entre eux, ou par le froissement régulier de nos huniers et de nos perroquets s’affaissant de temps à autre sur leurs empointures au balan de leurs longues vergues.
--Quelle belle nuit! me disait Mathias en respirant avec une sorte de volupté l’air humide et fin qui semblait s’allier imperceptiblement à la transparence des flots! Mais que cette nonchalance des élémens nous fatiguerait si nous étions condamnés à passer quinze jours seulement dans une pareille inaction!
--Que veux-tu, lui répondais-je, il faudrait bien se résigner à supporter cette contrariété si ordinaire dans la vie des marins! On a vu quelquefois, dans la saison où nous nous trouvons, des navires éprouver des mois entiers de calme plat.
--Tiens, ne me parle pas de cela! J’aimerais mieux cent fois me jeter, un boulet au cou, le long du bord, que d’avoir à subir une aussi longue et aussi insupportable quarantaine au milieu de l’Océan. Ce qui me plaît à moi dans ce calme délicieux dont nous jouissons depuis hier, c’est la prévoyance de l’état d’agitation et de péril qui peut succéder à tant de repos et de sécurité. Le métier que nous faisons serait pour moi un supplice, sans les brusques transitions qu’il nous ménage et les rudes épreuves auxquelles il nous condamne. Croirais-tu, par exemple, que j’éprouve une certaine jouissance à penser que dans un moment, dans une minute, dans une seconde, peut-être, ces matelots qui dorment si tranquillement auprès de nous, seront réveillés à la hâte, pour sauter d’un seul bond le long de ces pièces et se faire tuer à leur poste; que ces flots si paisibles pourront être bientôt rougis de notre sang; qu’à ce silence si doux qui règne à bord, pourra succéder le fracas de l’artillerie, le tumulte d’un abordage, et que l’azur de ce ciel immobile sur nos têtes, s’obscurcira d’un nuage de poudre au fort d’une de ces tempêtes de feu, que l’on nomme un combat sur mer!...
Au moment où mon éloquent collègue prononçait ces dernières phrases en jetant ses yeux sur les gerbes de rayons étincelans que nous envoyait la lune du côté de tribord, je le vois interrompre tout d’un coup sa promenade et son beau discours, et arrêter ses regards sur quelque chose qu’il paraît vouloir me montrer au large.
--Qu’as-tu? lui dis-je avec un peu d’inquiétude.
--Tiens, me répond-il brusquement et en me prenant vivement le bras pour me faire tourner la tête du côté vers lequel il veut appeler mon attention; tiens, ne vois-tu pas quelque chose là?
--Là?
--Oui, là, regarde bien; ne vois-tu rien dans la direction des rayons de la lune?
--J’ai beau regarder, je n’aperçois rien...
--Eh bien! moi, je vois quelque chose. Et, sans me donner le temps de m’expliquer avec lui, voilà mon homme qui se met à brailler de toutes ses forces: _Navire, navire à tribord à nous! Je viens de voir un navire!_
Le lieutenant de quart, tout ému à ce cri, revient avec Mathias à l’endroit où j’étais resté pour chercher à distinguer l’objet que je n’avais pu apercevoir d’abord. Tous les yeux des gens de l’équipage se tournent, comme les miens, dans la direction que nous a indiquée mon confrère, et, au bout de quelques minutes, on entend dire partout: _C’est un navire, oui, le voilà qui noircit sous le brillant de la lune!_
On réveille notre commandant, le capitaine et les officiers. Le commandant, armé de sa longue vue de nuit, se frotte les yeux, il regarde, il examine. L’état-major forme un groupe autour de lui, et lui ne cesse de tenir sa lunette fixée sur le prétendu navire découvert par l’aspirant, que pour dire en s’adressant au capitaine de frégate:
--Monsieur le capitaine, faites faire le branle-bas général de combat.
--A moi le pompon! s’écrie Mathias, c’est moi qui l’ai vu le premier ce navire, et nous allons enfin nous taper!
Long-temps avant que le capitaine eût ordonné au maître d’équipage de donner le coup de sifflet pour transmettre à nos gens l’ordre du commandant, le branle-bas de combat avait commencé.