Les Aspirans de marine, volume 1
Part 2
--Quoi, Mathias te dit quelquefois, lui aussi?...
--Qu’il donnerait sa vie pour être aimé de moi autant qu’il m’aime; mais il ne me dit cela que quand nous sommes bien seuls. Alors il a un tout autre air que lorsqu’il y a du monde.
--Le sournois! J’étais à cent lieues de m’en douter. Mais je lui en parlerai à la première occasion.
--Gardez-vous-en bien; il me prie et me supplie de n’en rien dire à personne.
--Le dissimulé! ne pas confier une faiblesse aussi excusable à ma discrétion! et jouer presque l’indifférence pour elle avec moi, le plus discret et le plus indulgent de tous les amis!
--Est-ce qu’il y aurait par hasard du mal dans ce qu’il me dit, quand nous sommes seuls?
--Non, non; cela ne te regarde pas. C’est quelque chose qui me passait par la tête. Occupons-nous d’autre chose.--Et le président Lapérelle?
--Oh! lui, c’est encore dix fois pire! Il pleure quand il dit que je ne sais pas aimer.
--Il pleure!...
--Oui, il pleure, et tout de bon encore, et de manière même à me fendre le cœur, et moi, ma foi, pour le consoler, je pleure aussi; alors il paraît plus content, et moi je me sens plus à l’aise avec lui.
--Mais quels hommes sont donc ces deux gaillards-là?... Au surplus laissons-les agir comme bon leur semblera. Moi, je veux aussi te faire la cour, et une cour assidue encore, mais à ma façon. Tu ne sais pas lire, n’est-ce pas, Juliette?
--Hélas! je connais à peine mes lettres, monsieur, et c’est là ce qui bien souvent me fait rougir; car j’ai honte d’être si ignorante en compagnie de jeunes messieurs aussi bien _éduqués_ que vous l’êtes tous.
--Eh bien! moi, je veux devenir ton professeur de lecture.
--Oh! que je vous aimerais si vous étiez assez bon pour m’apprendre à lire couramment quelques jolis livres que j’ai déjà commencés.
--Je t’apprendrai même à écrire...
--A écrire!... Quoi, vous croyez qu’un jour je pourrais savoir écrire à la plume?
--A faire tes quatre règles!
--Ah mon Dieu! que je serais heureuse si je pouvais penser...
--Un peu d’histoire par dessus le marché, de géographie, peut-être...
--De GÉROGRAPHIE! quel bonheur! moi qui aime tant la musique!
--La guitare viendra ensuite, et quelques petites romances sont si tôt apprises, pour peu que l’on ait de l’oreille et la voix juste. A-propos, as-tu de la voix?
--De la voix, pas trop; mais je retiens cependant assez passablement les airs que j’entends chanter.
--Voyons, quels airs as-tu retenus?
--Attendez! J’en chantais encore un ce matin, quand vous êtes venu. C’est sur l’amour...
--Sur l’amour? Voyons; l’air doit être intéressant et il sera en situation.
--Ah! m’y voici, mais n’allez pas au moins vous moquer de moi!
Ah! que l’amour est agréable Il est de toutes les saisons, Un bon bourgeois dans sa maison Le dos au feu, le ventre à table, Caressant un jeune tendron...
A ce dernier vers de la romance sentimentale de Juliette, j’embrassai ma virtuose avec un emportement de plaisir, tel, qu’elle ne put se défendre que très-imparfaitement contre la brusquerie de ma galante tentative. Le murmure du baiser alla se confondre avec le bruit expirant du refrain de la chanson commencée.
--Fort bien, ne vous gênez pas, s’écria une voix que nous reconnûmes pour être celle de notre président Lapérelle. Il paraît, ajouta notre grave ami en entrant dans l’appartement, que, lorsque vous êtes seuls, vous passez votre temps de manière à faire marcher vos affaires plus vite que celles de la maison! mais j’y mettrai bon ordre.
Notre président était bien évidemment fâché contre nous. Je jugeai à propos de lui laisser exhaler toute sa mauvaise humeur, sans m’exposer à l’irriter encore par quelques observations dont la pauvre Juliette aurait plus tard à supporter les conséquences. Et puis Lapérelle venait de me surprendre dans une circonstance si embarrassante pour moi, que j’aurais été ma foi fort en peine de trouver assez de sang-froid pour lui répondre quelque chose de convenable.
Il continua en s’adressant à notre ménagère sur le ton piqué qu’il avait pris d’abord.
--Et vous, mademoiselle, qui, depuis quelque temps, négligez tous les devoirs que, par reconnaissance pour nous, vous devriez vous attacher à remplir avec zèle et ponctualité, ne croyez pas que je tolère, comme j’ai eu la faiblesse de le faire jusqu’ici, votre négligence et votre paresse.
--Ma paresse, monsieur! Mais en quoi donc ai-je manqué à mes devoirs?
--En quoi, dites-vous? et vous avez encore le front de me demander cela à moi?
--N’ai-je pas fait ce matin le ménage comme à l’ordinaire?
--Parbleu, il ne vous manquerait plus que de passer toute la journée à chanter et à vous amuser comme vous le faisiez tout à l’heure quand je suis entré!
--Tous mes lits sont faits depuis plus d’une heure.
--Vos lits sont faits, vos lits sont faits! Pardieu la belle avance! Mais est-ce là une raison, quand vous employez la moitié du temps à vous parer et à vous toiletter comme s’il s’agissait pour vous d’aller au bal?
--A me parer!
--Oui sans doute, à vous parer, et je suis bien aise de saisir cette occasion pour vous dire combien les airs que vous vous donnez depuis que notre indulgence a encouragé votre coquetterie, me déplaisent et déplaisent aussi à tous nos camarades. Quand, recueillie parmi nous, par pure commisération, il fut convenu que nous vous chargerions du soin de faire notre ménage, nous décidâmes unanimement que jamais nous ne vous laisserions prendre un ton qui ne conviendrait ni à votre modeste situation ni à la modicité de nos moyens. Mais malgré cette sage résolution, on vous voit chaque jour maintenant donner tous vos soins à votre toilette. Pourriez-vous me dire, par exemple, qui vous a permis d’acheter ce bonnet monté sur lequel vous n’avez pas craint, sans nous consulter, de faire mettre ce ridicule paquet de rubans bleus et roses?
--Ce bonnet... ce bonnet... C’est celui que vous m’avez permis d’acheter, il y a trois jours, le jour, vous savez bien, où vous me disiez que vous étiez si content de moi?
--Moi content de vous, il y a trois jours! je vous répondrai qu’il doit y avoir plus long-temps que cela, car je puis me flatter de posséder une mémoire aussi bonne que la vôtre, et depuis long-temps, ce me semble, je n’ai eu l’heureuse occasion de vous témoigner ma satisfaction. Mais le mensonge vous coûte si peu!
--Je ne mens cependant pas. Je m’en souviens bien. C’était un jour où nous étions seuls.
--A merveille, un jour où nous étions seuls! Et vous avez bien soin de ne me rappeler qu’une circonstance où les témoins qui pourraient vous confondre, s’il y en avait eu, manquaient... Et ces souliers de prunelle achetés sans doute en même temps que le bonnet monté, est-ce aussi de mon consentement que vous les avez pris chez la marchande du coin?
--Ces souliers?... C’est M. Mathias qui m’en a fait cadeau pour lui avoir raccommodé son gilet d’uniforme.
--Quelle générosité! Un gilet qui ne vaut pas la paire de souliers qu’il a donnée pour le raccommodage! Au surplus M. Mathias nous fournira lui-même à ce sujet, les éclaircissemens nécessaires. Mais en attendant et avant que les désordres nouveaux, que je redoute pour vous, n’aient tout-à-fait compromis la responsabilité que j’ai acceptée, je vais consulter ces messieurs sur les mesures que la prudence nous conseillera de prendre à votre égard. Et puisqu’aujourd’hui nous en sommes venus au chapitre des informations, vous trouverez bon que je révèle à nos amis les petites irrégularités que j’ai particulièrement à vous reprocher. Je n’avancerai rien sans preuves, et les preuves contre votre légèreté et votre coquetterie ne me manqueront pas. Je les ai réunies là, dans ce cabinet dont voici la clef. Vous devez m’entendre, et nous allons voir.
Jusque-là Juliette, qui m’avait paru conserver toute la présence d’esprit nécessaire pour répondre sans trop d’embarras aux vives interpellations de Lapérelle, ne put dissimuler, aux mots de cabinet et de clef, le trouble que la menace de notre président venait de lui causer. Elle se mit à pleurer à chaudes larmes et à solliciter avec les plus vives instances le pardon de sa faute, sans que je pusse deviner le motif de son affliction subite, ni la faute qu’elle semblait se reprocher avec tant d’amertume. Fatigué du rôle passif que je venais de jouer dans cette petite scène de famille, ou plutôt ému de pitié par les sanglots de notre intéressante ménagère, j’allais prendre la parole pour essayer de tempérer la colère de notre mentor, et peut-être même me permettre quelques remontrances sur sa vivacité, lorsque le bruit de quelques personnes qui montaient les escaliers quatre à quatre, vint faire diversion à tout cela, et m’épargner sans doute des frais inutiles d’éloquence. C’étaient nos amis qui arrivaient.
--Tiens, c’est notre grave président! s’écria Mathias en ouvrant brusquement la porte. Qu’as-tu donc aujourd’hui, l’ami?
--J’ai... j’ai de l’humeur!
--Et de l’humeur à propos de quoi, s’il vous plaît? Est-ce qu’il serait par hasard permis d’en avoir, à toi surtout, le plus impassible des mauvais sujets qui composent le noble corps des aspirans de marine!
--Impassible, oui pour certaines choses. Mais il est des circonstances où, malgré toute la longanimité possible, on perd patience et on éclate.
--Éclate, mon ami, éclate! Et surtout explique-toi clairement, car je n’ai pas l’honneur de te comprendre. Voyons quelles sont les circonstances dont tu veux parler?
--Vous allez bientôt le savoir; et je suis flatté que vous soyez arrivés pour entendre ce que depuis long-temps mon devoir me prescrivait de vous révéler.
--Oh! dites donc, les amis! Voyez le ton solennel et pénétré que prend notre président! Que peut-il donc avoir à nous apprendre?... Ah! je commence à m’en douter à présent!... Juliette toute en pleurs;... Édouard, à peu près interdit et Lapérelle presque indigné... C’est une scène de ménage. Tant mieux, nous allons rire encore une bonne fois dans notre vie!
--Je souhaite en effet que cela vous amuse; mais j’en doute, répondit le président, et en prononçant ces dernières paroles, Lapérelle se dirigea à pas comptés vers le petit cabinet dont il nous avait montré la clef; au bout de quelques secondes, il en sortit tenant à la main une grande boîte de carton et plusieurs colifichets, qu’il déposa, avec une austérité toute magistrale, sur la table du logis, au milieu des pipes et des verres qui couvraient déjà ce meuble principal de notre salon.
--Que diable prétends-tu faire avec toutes ces guenilles? lui demanda l’un des assistans, en riant aux éclats.
--Ce que je prétends faire? répondit-il, vous allez bientôt le savoir. Mais avant tout, messieurs, ce que je sollicite de votre amitié et de votre indulgence, c’est un peu de silence et d’attention.
Chacun comprit ou crut comprendre qu’il s’agissait de quelque chose de sérieux, et sans trop nous douter encore de ce qui allait se passer, nous nous disposâmes à laisser parler notre respectable doyen.
L’attitude calme et imposante qu’il avait prise depuis l’arrivée de nos collègues, était du reste assez propre à obtenir de nous l’attention qu’il réclamait pour la communication qu’il avait à nous faire. Les sanglots que Juliette, tapie dans un petit coin de l’appartement, laissait échapper par intervalles, nous indiquaient d’ailleurs que c’était d’elle qu’il allait être question; et sa douleur seule aurait suffi, sans la recommandation de notre président même, pour exciter l’intérêt général ou tout au moins la plus vive curiosité.
Après avoir secoué une seconde fois les chiffons avec lesquels il était sorti du cabinet, Lapérelle s’exprima en ces termes d’une voix assez ferme, mais cependant encore légèrement émue:
--Vous savez tous, messieurs, les sacrifices que nous avons faits pour mettre mademoiselle Juliette dans la position où elle se trouve maintenant, et je ne vous rappellerai les déterminations que nous avons prises à son égard, que pour lui demander en votre présence comment elle a répondu jusqu’ici à nos bienfaits et à notre prévoyance?
A ces mots l’accusée leva sur son interpellateur ses beaux yeux noyés de larmes, et du ton le plus suppliant elle s’écria:--Grâce, grâce, mon bon monsieur Lapérelle, je vous jure que je ne le ferai plus!
--Doucement, mademoiselle; on ne vous prie pas encore de parler. Votre tour viendra quand je jugerai à propos de vous questionner. Mais, avant tout, permettez-moi d’expliquer à ces messieurs les raisons qui m’ont déterminé à rompre le silence sur votre conduite.
--Ma conduite, monsieur! Quant à cela vous savez bien si j’ai manqué au réglement.
--Ah! vous pensez donc que c’est rester strictement dans les termes de nos conventions, que de faire à notre insu, et en cherchant à me cacher vos petits désordres, des dépenses que tout l’argent dont nous pouvons disposer ne suffirait pas pour payer! Oserai-je, par exemple, vous demander d’où vous vient ce fichu si élégant que vous avez eu soin de cacher sous votre oreiller?... Vous voilà maintenant fort embarrassée de me répondre, n’est-ce pas, vous qui tout à l’heure cependant paraissiez si pressée de prendre la parole?...
--Ce fichu-là... ce fichu...
--Eh bien, c’est moi qui lui ai donné quinze francs pour l’acheter, répondit Mathias pour tirer d’embarras la prévenue.
Le regard qu’en ce moment-là Juliette jeta sur mon généreux ami dut le payer du service qu’il venait de rendre à la pauvre fille.
Notre président devinant, selon toute apparence, le motif qui venait d’engager notre camarade à prendre sur lui la responsabilité de la faute de la coupable, continua son interrogatoire d’un ton qui n’annonçait rien moins que la confiance qu’il avait placée dans la déposition de Mathias.
--Je veux bien admettre, ajouta-t-il, puisque M. Mathias se trouve là pour vous disculper des soupçons que j’avais élevés sur vous à propos de ce fichu, je veux bien admettre que vous ayez payé cet objet de toilette à la marchande chez qui vous l’avez pris sans me consulter; mais si ma mémoire ne me trompe pas, je crois me rappeler qu’il vous avait été expressément défendu, d’après nos arrangemens antérieurs, d’abandonner la mise simple qui convenait à votre situation, pour adopter un costume qui ne va ni à votre tournure ni à nos goûts. Est-ce bien pour vous, je vous le demande, qu’a été monté le chapeau rose que contient ce carton, et que voici?
--Oui sans doute, c’était pour moi; mais je ne l’aurais pas mis, je vous le jure bien, sans vous en avoir demandé la permission.
--Je ne m’abusais donc pas lorsque le hasard m’a fait tomber cette parure sous la main, en pensant qu’elle vous était destinée! Et pourrions-nous savoir comment vous vous êtes procuré la somme nécessaire pour payer tout ce luxe?...
--C’est encore moi qui lui ai donné l’argent qu’il fallait pour acheter ce chapeau, répondit Mathias.
--Mais, mon ami, tu n’y songes donc pas? reprit le président, si les folies que tu fais pour elle ou plutôt contre elle, n’épuisaient que ta bourse, nous pourrions te laisser libre de te ruiner à ta fantaisie, sans avoir le droit de t’adresser des reproches. Mais il n’en est pas malheureusement ainsi. Le ton que prend depuis quelque temps mademoiselle, et les airs d’opulence qu’elle se donne, ont déjà attiré sur elle l’attention des personnes dont nous devrions craindre d’éveiller la susceptibilité ou la malignité. Je dois même vous avouer que je sais de bonne part que le Major-général de la marine a été informé par une de ces langues officieuses que l’on rencontre partout, de la manière dont nous vivons ensemble. Il n’y a rien sans doute dans notre conduite qui puisse nous faire redouter, Dieu merci, l’investigation la plus sévère. Mais si mademoiselle, par son imprudence ou sa coquetterie, vient à se faire remarquer et à attirer sur nous des soupçons que nous ne méritons pas, on finira par nous accuser peut-être bien d’inconséquence ou même d’immoralité.
--D’immoralité! oh! par exemple!
--Oui d’immoralité, messieurs; et si l’on voulait appuyer cette accusation calomnieuse de preuves en apparence irrévocables, croyez-vous donc qu’il fût si difficile à la méchanceté d’en réunir contre nous? Ne suffirait-il pas, par exemple, de savoir quels sont les livres que cherche à épeler mademoiselle Juliette, pour prouver que nous nous efforçons de corrompre l’esprit de cette jeune fille par des lectures mal choisies?
--Ce serait là, il faut en convenir, une calomnie qui n’aurait pas le sens commun. Elle ne sait même pas encore assez bien lire pour se corrompre en lisant.
--Non, mais elle n’en fait pas moins tous ses efforts pour lire de mauvais livres, tandis qu’elle ne touche seulement pas aux bons ouvrages, dans lesquels elle pourrait tout aussi bien apprendre à connaître ses lettres.
--Et quels sont donc les mauvais livres dans lesquels elle étudie sa leçon?
--Ce sont, messieurs, puisqu’il faut vous le dire encore, les _Aventures du chevalier de Faublas_ et le _Compère Mathieu_. Et pour preuve de ce que j’avance, voici le volume dont les premières pages ont été froissées sous les doigts de notre modeste écolière. Voyez.
--Oui sans doute, nous voyons bien. Mais _Faublas_ après tout n’est pas ce qu’on peut appeler un ouvrage immoral, et _le Compère Mathieu_ est même un livre philosophique, sous certains rapports.
--Pour nous, j’en conviens, ces deux ouvrages peuvent être sans danger, parce qu’à notre âge et avec notre éducation... Mais pour une jeune fille, le cas, à mon avis, est tout différent... Voyez un peu cependant avec quelle fatalité les jeunes personnes sont entraînées d’elles-mêmes vers le mal! Depuis un an bientôt qu’elle nous entend soir et matin répéter nos leçons de mathématiques, elle n’en a pas retenu un mot, et je suis bien sûr que seule et sans savoir à peine déchiffrer deux syllabes de suite, elle est parvenue à apprendre les premières pages de _Faublas_.
--_Faublas_! Non, monsieur, je vous assure, je n’ai seulement pas pu apprendre encore par cœur les premières lignes.
--Bon, je veux bien admettre que vous ne sachiez pas _Faublas_; mais comment se fait-il que vous ignoriez les plus simples démonstrations de géométrie que vous entendez rabâcher toute la journée par chacun de nous?
--J’en sais aussi quelques-unes.
--Ah! vous en savez quelques-unes! Je prends note de l’aveu, et nous allons bientôt voir jusqu’à quel point vous parviendrez à nous en imposer par votre assurance. Messieurs, je vous en prie, ne riez pas. La chose en elle-même est plus sérieuse que vous ne pensez. Voyons, mademoiselle, faites-moi le plaisir de me dire ce qu’on entend par _deux lignes parallèles_?
--On entend par deux lignes parallèles, deux lignes qui prolongées indéfiniment ne peuvent jamais se rencontrer.
--Bravo, bravo! c’est cela, s’écrièrent tous les examinateurs.
Le président Lapérelle, un peu piqué de la justesse avec laquelle l’interrogée avait répondu à sa question, réclame de nouveau l’attention de l’auditoire et poursuit ainsi son interrogatoire géométrique.
--Pourriez-vous me dire, à présent que l’approbation de ces messieurs a dû faire disparaître votre timidité naturelle, à quoi équivalent les angles d’un triangle rectiligne?
--Les angles d’un triangle rectiligne équivalent à 180 degrés ou à la somme de deux angles droits.
--Bravo, bravissimo! s’écrièrent une seconde fois les auditeurs enchantés. Président, c’est assez: il y a des capitaines de vaisseau qui n’en savent pas autant qu’elle. Bravo, Juliette! reçue _aspirante_ de marine d’emblée! tu viens de satisfaire à toutes les conditions d’examen. Vexé le président, vexé!
--S’il en est ainsi, reprend avec dépit notre doyen, il n’y a plus moyen de vous parler raison. On n’a pas d’idée d’une extravagance pareille! Mais puisque je n’ai pu réussir à vous faire comprendre tout ce qu’il y avait de sérieux et de sensé dans mes observations, je ne souffrirai pas du moins que les désordres auxquels je voulais mettre un terme se prolongent sous ma surveillance, et dès cet instant j’abdique mes fonctions; messieurs, choisissez, s’il vous plaît, un autre président.
--Et ta place auprès de la petite, l’abdiques-tu aussi?
--Ma place auprès d’elle! s’en charge qui voudra, ma foi. Je serais bien bon, au bout du compte, d’aspirer à plaire à une petite fille pour qui je ne puis plus conserver aucune espèce d’estime.
--Oh! monsieur Lapérelle, s’écria Juliette, que vous ai-je donc fait pour que vous me traitiez ainsi?
--Ce que vous m’avez fait, mademoiselle? Vous avez voulu porter chapeau et vous donner des airs qui ne me convenaient pas. Vous avez voulu, en un mot, faire la grande dame, lorsque j’attachais le plus grand prix à vous voir toujours rester ce que vous êtes, une petite grisette, une fille du commun et rien de plus. Mais au surplus comme il n’est nullement indispensable que je vous explique pourquoi j’ai ou je n’ai pas de considération pour vous, et qu’il me suffit de penser ce que je dois penser sur votre compte, je vous abandonne à votre malheureux sort et je cesse dès aujourd’hui, pour toujours, de me mêler de ce qui concerne notre société.
--Plus de président, tant mieux et tant pis. Nous vivrons tous alors sur le pied d’une parfaite égalité. Gloire à la république une et indivisible!
--Dites plutôt à l’anarchie et au désordre! reprit Lapérelle tout irrité, et il s’en alla pour ne revenir au logis que lorsque sa colère se trouva un peu calmée.
II.
SOUPÇONS, CONFIDENCE, SATISFACTION[1].
[1] Voir la note première, à la fin de l’ouvrage.
Peu de jours après l’abdication de notre président, je devins, de compagnie avec mon ami Mathias, un des favoris de Juliette, aux termes du réglement qui, comme je vous l’ai déjà dit, lui permettait d’avoir deux amans à la fois, mais rien que deux. Le choix de notre ménagère en ma faveur avait été déterminé surtout par l’espoir des services que j’avais promis de lui rendre, en consacrant une partie de mes loisirs à diriger le goût naturel qu’elle paraissait avoir pour la lecture.
Comme la pauvre fille avait déjà cherché à épeler les premières pages des _Aventures du chevalier de Faublas_, je jugeai à propos de lui laisser continuer un ouvrage pour lequel elle avait montré un penchant que lui avait reproché selon moi avec trop de vivacité notre camarade Lapérelle. En quelques semaines les progrès de mon élève surpassèrent toutes mes espérances, et excitèrent l’admiration de mes collègues. Bientôt même, grâce aux commentaires dont j’enrichissais le texte de notre auteur dans chacune de mes leçons, la petite se trouva d’une force supérieure sur plusieurs chapitres de ce livre d’éducation. Pour peu qu’il prît envie à l’un de nous de l’interroger sur quelques passages du roman qu’elle étudiait sous ma direction, elle répondait toujours de manière à mériter des éloges dont j’avais aussi ma part. On aurait dit, en l’écoutant parler des principaux personnages, dont elle lisait et relisait l’histoire, qu’elle eût passé toute sa vie avec le marquis de Rosambert, madame de Lignolles et la marquise de B***. C’était, au dire de mes collègues, une éducation qui ne pouvait manquer de me faire un jour le plus grand honneur.
Un tel succès, en flattant mon amour de professeur, encouragea aussi mon zèle. Je fis passer mon écolière à l’écriture.
Les premiers exemples que je lui donnai à copier retracèrent à ses yeux des maximes assez mondaines, et si la morale n’eut pas toujours à se féliciter du choix des préceptes que je cherchais à graver dans sa jeune mémoire, la philosophie épicurienne eut au moins quelquefois à s’applaudir des efforts que je faisais pour inculquer à mon élève les principes qui réglaient déjà notre conduite.