Les Aspirans de marine, volume 1
Part 12
Il fut impossible d’obtenir des renseignemens plus clairs des autres matelots du grand canot. C’étaient cependant les seuls hommes de notre équipage qui pussent affirmer ce qui s’était passé à bord pendant qu’ils avaient occupé le bâtiment. Les autres marins de _l’Indomptable_, appelés comme nous à déposer après les grands canotiers, étaient trop intéressés à ne pas charger le commandant, pour contredire la déposition des premiers témoins entendus dans la cause. Un incident dont nous n’avons point encore parlé, et qui avait eu lieu au moment de l’abandon du vaisseau, pouvait d’ailleurs laisser planer encore sur cette affaire, des doutes favorables au prévenu. Le commandant, n’ayant effectivement quitté _l’Indomptable_ que le dernier dans la yole qui l’avait transporté à terre, pouvait à la rigueur passer pour être resté à son poste jusqu’à l’heure où Mathias disait l’avoir contraint à s’éloigner du bord.
Tout, à l’aide de cette circonstance, devenait doute, mystère, incertitude, excepté pour les yoliers du commandant et pour les compagnons d’armes de Mathias. Ces braves gens sauvèrent le coupable.
La tournure que, grâce à la déposition de l’aspirant, venait de prendre l’affaire, rendait la tâche du rapporteur aussi embarrassante, que celle du défenseur de l’accusé était devenue facile et simple.
L’accusation, quelque véhémente qu’elle fût, ne produisit aussi que l’effet le plus médiocre, sur un public qui déjà avait deviné que le témoignage de l’aspirant venait d’arracher le vieux commandant au coup qui d’abord avait paru le menacer. Le défenseur, prévoyant le triomphe réservé à son client, s’empara, avec cette adresse que donne la certitude du succès, de tous les faits qui pouvaient contribuer à l’acquittement de l’inculpé; au bout de quelques heures de débats, le conseil se retira dans la salle des délibérations, pour rendre l’arrêt qui nous avait d’abord inspiré tant de craintes, et que depuis l’allocution de Mathias nous avions commencé à ne plus redouter pour notre malheureux chef.
Ce fut dans ce moment de suspension de la séance qu’il nous fut enfin permis de parler à notre ami, et de le féliciter sur la générosité de sa conduite. La foule des auditeurs l’entourait déjà avec admiration, et lui, toujours calme au sein de l’agitation qu’il avait fait naître, nous attendait, nous ses plus chers camarades, pour nous tendre la main et recevoir peut-être de nos bouches, les paroles de consolation dont il paraissait avoir déjà besoin...
Dès qu’il me vit auprès de lui, il pencha l’oreille vers moi; car il lui semblait que je dusse avoir quelque chose à lui dire, et je sentis que c’était à moi de parler le premier...
--Bravo! lui dis-je à voix basse; tu viens de sauver le commandant!
--Oui, me répondit-il gravement: je viens de le sauver et de me perdre... Mais il fallait être parjure à la vérité ou parjure à l’humanité, et j’ai menti plutôt que de frapper.
De grosses gouttes de sueur inondèrent son beau visage, dès qu’il eut exhalé ces mots qui s’étaient échappés de sa poitrine avec un long soupir... Jamais je n’ai vu de figure aussi jeune exprimer un sentiment plus noble dans une circonstance aussi solennelle.
J’engageai mon ami à sortir avec nous pour prendre un peu l’air, et pour respirer plus à l’aise qu’il ne l’avait fait pendant ces pénibles débats... Il me répondit qu’il désirait rester, et qu’il voulait voir, en promenant ses yeux sur les personnes de l’assemblée, s’il parviendrait à découvrir dans les regards de quelqu’un, le reproche que pourrait lui avoir attiré ce qu’il appelait _son mensonge_. Une telle investigation était bien inutile: il n’y avait que bienveillance et admiration pour lui dans tout l’auditoire, et même parmi les individus qui attendaient la condamnation de l’accusé comme le châtiment le plus juste et le plus mérité.
La délibération des juges se prolongeait. L’anxiété renaissait autour de nous et redoublait à chaque minute d’attente. Quelques flambeaux allumés dans la salle immense où bouillonnait la multitude, jetaient leur pâle et insuffisante lueur sur les lugubres décorations de l’enceinte délabrée... L’épée de l’accusé, encore déposée sur le tribunal, brillait seule encore au reflet vacillant des deux girandoles entre lesquelles elle était restée passive, immobile. C’était là pour nous le signe le plus frappant auquel nous pussions apprécier toute la gravité et toute la portée de la cause, en l’absence momentanée de l’accusé. Aussi nous demandions-nous à chaque instant avec inquiétude:--Cette épée lui sera-t-elle rendue ou sera-t-elle brisée aux pieds de son maître?
La rentrée des juges vint mettre enfin un terme à nos réflexions douloureuses et à notre vive impatience.
L’accusé est de nouveau introduit pour entendre son arrêt: ce sera pour la dernière fois... Sa figure est calme; il semble respirer avec plus de liberté qu’il ne l’a encore fait dans tout le cours de cette terrible séance... Les juges ont repris leurs places. Le président se lève; ses traits n’expriment ni agitation ni joie. Il va parler; et tous les cœurs, oppressés déjà par un sentiment de crainte et d’espoir, semblent s’être arrêtés et ne plus palpiter. Il parle, et sa voix retentit comme au sein de la solitude la plus profonde, tant la foule est recueillie et silencieuse... Les derniers mots de l’arrêt vont se faire entendre: chacun, en ce moment, réunit tout son courage, tout son sang-froid pour les écouter... L’accusé, les yeux fixés sur son épée, se dispose à recevoir le coup que la sentence va laisser peut-être tomber sur sa tête.
--L’accusé est acquitté... acquitté honorablement...
Le pauvre commandant, à ce magique mot qui vient de l’arracher à sa stupeur, à ses souffrances, à lui-même enfin, se lève sur son siége, se précipite sur son épée, qu’il ressaisit avec violence, qu’il baise, re-baise cent fois, mille, fois, avec délire... Et puis, succombant à sa propre exaltation et à l’ivresse du sentiment qui l’accable, il s’évanouit au milieu des applaudissemens qu’il n’entend plus, et entre les bras de ses amis que ses yeux égarés ne peuvent plus apercevoir.
FIN DU PREMIER VOLUME.
NOTES
NOTE 1.
La malheureuse jeune fille que je viens de faire connaître à mes lecteurs n’est pas un personnage fictif, elle a existé; et ceux de mes amis qu’ont épargnés les chances fatales de la carrière que nous parcourions ensemble, se rappelleront sans doute encore la pauvre créature dont il m’a plu de faire une héroïne de roman. Peut-être, après m’avoir taxé d’égoïsme en lisant ce que je dis de Juliette et de moi, m’accusera-t-on d’un peu de cruauté pour avoir livré au vent de la publicité la mémoire d’une infortunée, qu’il aurait sans doute mieux valu laisser dormir dans la tombe où elle était descendue en expiant les torts de toute sa vie. Mais est-on toujours libre, quand on écrit, de ne dire que ce que l’on veut, et l’indiscrétion de ceux qui une fois ont laissé courir leur plume, n’a-t-elle pas aussi sa fatalité? Cette Juliette d’ailleurs, dont j’ai retracé les souffrances et les fautes, m’a toujours paru avoir si complétement effacé ses torts par ses malheurs, que j’ai cru pouvoir parler d’elle, comme j’aurais fait de la femme la plus chaste et la plus vertueuse. Au surplus, en me mettant moi-même en scène, comme j’aurais mérité d’y être mis sans ménagement par un autre, je n’ai pas essayé à me peindre plus moralement beau que je ne le suis réellement. J’ai dit, autant que j’ai eu la force de le faire, un peu de vérité de moi et à mes dépens; et s’il y a du mauvais dans ma nature, on trouvera du moins qu’il ne saurait y avoir d’hypocrisie dans mon fait.
Avant de mettre en évidence une fille comme Juliette, entraînée par cette fatalité qui ne peut jamais être acceptée comme une excuse morale suffisante, à faire le métier de femme galante, j’avais calculé tout ce qu’il était nécessaire de trouver de hardiesse en soi, pour fournir ainsi bénévolement à la critique, des armes aussi redoutables contre soi-même. Mais l’avouerai-je! c’est la difficulté que j’avais entrevue dans mon plan, qui m’a engagé le plus fortement à tenter un essai pour lequel je sentais bien qu’il fallait être doué de quelque force et de quelque témérité. J’ai osé enfin, satisfait d’avoir devant moi un obstacle à vaincre, et je laisse à ceux qui me liront le soin d’apprécier jusqu’à quel point j’aurai réussi dans ce que je regarde encore comme une tentative assez singulière.
Mais au degré de licence qu’a déjà atteint notre littérature, est-il bien encore nécessaire de chercher à se faire pardonner les libertés qu’on a cru pouvoir se permettre; et doit-on raisonnablement se féliciter, comme d’une bonne action, d’avoir réussi à cacher, sous la timidité ou la subtilité des formes, le fond peu moral de certaines choses? Dans ces deux cas, ce me semble, le scrupule et la vanité seraient également mal placés. On m’a déjà trouvé très-hardi, il est vrai, pour avoir dessiné à grands coups de crayon de bonnes et fortes natures de matelots tout naïfs et tout bruts, comme je les avais rencontrés dans le monde maritime. On a été même jusqu’à me reprocher, disons le mot, une espèce de _diogénisme_ littéraire, et c’est là au moins une justice que je me plais à rendre à la pruderie de notre époque. Mais avec quelque humilité que je me sois soumis à subir la réputation de rudesse qu’il a plu à certains critiques de me faire dans l’opinion du public, je ne prétends pas passer aussi aisément condamnation sur l’article de la morale dont j’ai toujours cherché à revendiquer les principes, même dans mes plus grands écarts. Tous mes personnages, il s’en faut, sont bien loin d’être moraux; j’aurais même été très-fâché quelquefois qu’ils le fussent. Mais dût-on m’appeler _vieilliste_ ou _classique_, qui pis est, j’ai toujours voulu que les vices que j’ai mis en action ou en évidence, fussent punis comme le sont les vices, c’est-à-dire comme des causes de désordres sociaux qui doivent trouver leur châtiment dans la société même qu’ils tendent à troubler, si ce n’est dans la providence qui les condamne.
Juliette, ma pauvre et vulgaire héroïne, ne se sert pas toujours d’un langage très-choisi dans le cours de mon ouvrage. Elle raconte même à l’aspirant Édouard l’histoire de ses premières années, en des termes et dans un style qui seraient à peine avoués par le goût littéraire le moins exigeant. Mais il ne faut pas oublier que c’est une jeune fille de la Basse-Bretagne que je fais parler ainsi, alors qu’elle n’a pas encore assez fréquenté le monde pour user, dans la fréquentation des hommes un peu comme il faut, les habitudes et le ton qu’elle a dû contracter à Ouessant où elle a été élevée au milieu de bons et braves habitans de cette petite île. Les paysans bas-bretons qui commencent à s’exprimer passablement en français ont un idiome à eux, et cet idiome n’est ni tout à fait du breton pour les mots, ni tout à fait du beau français pour la construction grammaticale. C’est en quelque sorte une langue mixte, qu’il n’est peut-être pas inutile d’imiter quand on veut mettre en scène les hommes qui l’emploient, pour faire comprendre leurs pensées. Cette langue, ou si l’on veut, ce patois, a sa force, sa naïveté, et quelquefois même sa grâce, et souvent déjà j’ai essayé, avec un peu de succès je crois, à en donner une idée, en introduisant dans mes dialogues de marins et de femmes de la côte finistérienne, plusieurs expressions et plusieurs locutions, qui ne pouvaient appartenir bien sûrement qu’au pays où je les avais puisées.
Le langage de Juliette change, au reste, et se modifie avec les circonstances qui changent sa position. Elle devient presque une grande dame pour sa manière de parler, quand elle sait assez lire pour lire des romans, et quand, après avoir vécu quelque temps avec des aspirans de marine, elle se trouve être la maîtresse d’un général. C’est alors, mais alors seulement, qu’elle parle comme une personne du monde; et cette transformation morale est la chose la plus facile à concevoir, car il n’y a rien de plus aisé pour une femme un peu intelligente qui lit des livres nouveaux et qui a une loge au spectacle, que d’apprendre le jargon de toutes les autres femmes en chapeau à plumes et en châle de cachemire.
NOTE 2.
Le pilote dont il est ici question fut exécuté à Brest, en 1805 ou 1806, pour avoir servi, en temps de guerre, sur les bâtimens anglais qui bloquaient la côte de Bretagne. La frégate _la Blanche_, à bord de laquelle on parvint à s’emparer de ce transfuge, se perdit près de Portsall et non sur les rochers d’Ouessant où j’ai jugé à propos de placer le lieu de l’événement que je retrace dans ce chapitre. Poursuivi long-temps par les agens de la force armée, appelés à surveiller le sauvetage du bâtiment naufragé, le pilote français fut retrouvé dans la maison qu’habitaient sa femme et ses enfans, sur les bords mêmes du rivage où ce malheureux avait long-temps fait la pêche. Vingt-quatre heures après avoir été conduit à Brest pour y être jugé par une cour martiale, il avait cessé de vivre.
L’histoire de la mystérieuse fécondité de la femme du pilote de mon roman est vraie. On la retrouve encore dans la tradition du pays. Mais la crainte de contribuer à perpétuer l’injuste flétrissure qui s’attacha dans le temps à la famille de ce misérable marin, m’a engagé à dénaturer le nom qu’il portait, et qu’il légua, comme un funeste héritage, à des enfans bien innocens du crime que venait d’expier si terriblement leur père.
A peine âgé de neuf à dix ans lorsque le naufrage de la Blanche eut lieu sur les côtes du Finistère, je me trouvais embarqué comme petit mousse, à bord d’un des bâtimens convoyeurs qui furent expédiés de Brest pour recueillir les débris de cette frégate anglaise. La moitié de l’équipage avait péri, et en arrivant sur le lieu du sinistre, nous n’eûmes d’abord à retirer de l’eau que des cadavres.
C’est dans cette circonstance funeste que les agens de la marine, appelés les premiers sur le théâtre de l’événement, eurent à déplorer les excès auxquels le défaut de civilisation pouvait encore porter les habitans de ces côtes abandonnées. L’épouse ou la fille du commandant anglais fut ramenée sur le rivage, mais presque morte. Une jeune paysanne, qui avait contribué, autant que les pêcheurs eux-mêmes, à retirer des flots, non pas les naufragés, mais les corps des noyés pour les dépouiller de leurs vêtemens, aperçoit la dame anglaise encore évanouie... Un diamant, qui paraissait de quelque valeur, brillait à l’un de ses doigts gonflés par la macération de l’eau. La jeune paysanne s’efforce d’arracher l’anneau, qu’elle veut s’approprier, du doigt sur lequel il est trop étroitement serré. Irritée de ses inutiles efforts, que fait la misérable! Elle coupe, de ses dents de bête fauve, le doigt de la victime, et disparaît, toute fière de sa conquête, avec la bague qu’elle tient encore entre ses lèvres ensanglantées.
Nous trouvâmes, en arrivant à Portsall, les témoins de cette scène de cannibale, encore tout indignés de la férocité de la jeune sauvage. Mais le châtiment que méritait tant de cruauté ne se fit pas attendre. Je ne puis pas dire ici avoir vu de mes yeux le fait que je viens de rapporter; mais je puis du moins affirmer qu’on le racontait comme une chose qui vient de se passer au vu et su de tout le monde, quand notre petit navire mouilla sur cette partie de la côte du Finistère pour diriger le sauvetage de la frégate _la Blanche_.
NOTE 3.
Ce major-général de la marine, qu’il m’a convenu de placer au port de Brest, est un personnage de pure invention, tant sous le rapport de la bienveillance que je lui suppose pour les aspirans, que sous celui de la partialité et des petites passions que je lui attribue envers ses jeunes subordonnés. La plupart des généraux appelés à ce poste n’avaient pour nous ni autant de libéralité ni autant d’injuste animosité que le major-général de mon roman.
Les officiers supérieurs chargés, dans les ports de mer, de ces fonctions sédentaires, avaient dans leurs attributions la surveillance spéciale des aspirans de marine; et la sévérité qu’ils apportaient à l’égard de ceux-ci, dans l’exercice de leur ministère, était au moins égale à l’irrégularité de la conduite de leurs petits mauvais sujets de justiciables. Les officiers-majors, placés sous les ordres du major-général, avaient mission de pourchasser les aspirans partout où ces derniers se glissaient pour se livrer aux petites fredaines qui ne les rendaient que trop souvent passibles des rigueurs de la discipline maritime.
NOTE 4.
On trouvera peut-être que je retrace ici avec un peu trop de complaisance, les détails qui se rattachent à la vie que menaient à terre les aspirans de marine. Mais en me laissant aller au plaisir de raviver quelques-uns des souvenirs de ma jeunesse, j’ai cru qu’il pourrait devenir agréable à la plupart de mes lecteurs, d’apprendre quelle était l’existence de ces jeunes marins, abandonnés, loin de leur famille, aux mœurs qu’ils contractaient dans les habitudes du service de mer. Le motif qui m’a guidé expliquera et suffira pour justifier probablement la longueur des premiers chapitres de mon nouveau roman. Dans les œuvres maritimes que j’ai publiées jusqu’ici, on a pu voir, au surplus, que, pour me faire pardonner la forme frivole de ces sortes d’ouvrages, j’avais toujours cherché à mêler quelque chose de philosophique aux peintures en apparence les plus futiles; car, à mon avis, dire ce que sont les hommes dont _l’habitation_ de la mer a modifié le caractère et les passions, c’est faire de la philosophie, non pas comme il est convenu d’en bâcler aujourd’hui, mais comme il était encore permis d’en faire il y a quelques années.
Les aspirans d’autrefois sont, au surplus, ce qu’on pourrait appeler pour nous une espèce perdue, aujourd’hui que les élèves de la marine, disciplinés par l’esprit du siècle, ont pris dans toutes leurs habitudes une autre direction morale que leurs prédécesseurs, dominés, comme ils l’étaient au temps de l’empire, par les idées de cette époque célèbre. Ainsi donc, retracer maintenant la physionomie dont tout un corps d’officiers porta naguère l’empreinte, c’est écrire, selon moi, un peu d’histoire, et un peu d’histoire est toujours quelque chose de bon à trouver, même dans un roman maritime.
NOTE 5.
Cette circonstance de deux navires ennemis qui se rencontrent en mer, qui se combattent et qui se séparent sans avoir pu quelquefois se dire leur nom, m’a toujours paru un des faits les plus singuliers que pût présenter l’étrange carrière des marins. Un grand nombre de bâtimens de notre nation ont eu, avec des navires anglais, de ces sortes d’engagemens, pour ainsi dire anonymes; et ce n’était que long-temps après avoir gagné un port de relâche, que les capitaines et les équipages des vaisseaux qui avaient ainsi combattu, apprenaient par les journaux, ou d’après les conjectures qu’ils pouvaient former sur les événemens publiés par les feuilles anglaises, le nom et l’espèce des bâtimens ennemis auxquels ils avaient eu affaire.
Un grand brick-corsaire de Nantes chasse, près des Açores, un trois-mâts anglais, qu’il suppose appartenir à la Compagnie des Indes. Les deux navires se canonnent d’abord. Le corsaire, profitant de l’avantage que lui offre le vent, et que lui assure la supériorité de sa marche, se décide à livrer l’abordage au trois-mâts, qu’il est fatigué de combattre de loin. Il l’approche; mais au moment où il se dispose à élonger son adversaire par l’arrière, le malheureux trois-mâts prend feu, et bientôt il saute en l’air comme une bombe, en ne laissant, sur les flots au milieu desquels il vient de disparaître, que quelques débris de mâture et quelques bordages hachés par la mitraille ou déchirés par l’explosion. Le corsaire lui-même, avarié par l’effet de l’ébranlement terrible qu’il a éprouvé, s’éloigne, en arrivant à plat, du point fatal où il craint de rencontrer, entre deux eaux, la carcasse du bâtiment détruit. Mais l’espoir de recueillir encore sur les vagues soulevées, les infortunés qui ont pu survivre à une aussi funeste catastrophe, engage le capitaine français à faire mettre une embarcation à la mer. L’embarcation nage dans le nuage de fumée dont l’air est encore infecté: elles heurte des débris; elle ramasse des tronçons de cadavres, des membres épars et des lambeaux de vêtemens ensanglantés... Mais pas un seul indice sur le nom du trois-mâts anéanti!... Pendant plus d’une heure elle rôde, elle cherche cet indice précieux à l’endroit même où, si peu de temps auparavant, le navire disparu flottait, combattait, tonnait encore... Rien sur les flots, que des cadavres déchirés et des épaves muettes!... La nuit vint: le vent s’éleva plus impétueux, et le bruit sinistre des vagues répondait seul aux questions lamentables des matelots du corsaire. L’embarcation regagna le bord sans avoir réussi à trouver le nom, à apprendre le lieu d’armement du bâtiment qui n’était plus.
Pendant les deux mois que dura encore la croisière du corsaire français, ce nom énigmatique, m’a rapporté le capitaine, occupa la tête de tout son équipage! «Dire, répétaient sans cesse les matelots, qu’on réussisse à faire sauter en l’air un Anglais comme un bouchon de Champagne, et ne pas pouvoir ce qui s’appelle savoir seulement son nom! n’est-ce pas fichant! Coquin de métier, va! il n’y a pas de plaisir à faire la course comme ça!»
Ce ne fut que lorsque le capitaine du corsaire nantais apprit, par les journaux, qu’un trois-mâts de la Compagnie des Indes manquait depuis six ou huit mois en Angleterre, qu’il supposa que ce bâtiment, si long-temps et si vainement attendu, pouvait bien être le trois-mâts qu’il avait fait sauter auprès des Açores! Le navire _manquant à l’appel_, comme disent les marins, se nommait, je crois, _le Richmond_; et ce ne fut pas une petite satisfaction pour le capitaine et pour les œdipes de son équipage, que d’avoir pu enfin trouver le mot de l’énigme, qu’ils avaient cherché si long-temps sur les flots.
Un événement de cette nature m’a paru frappant, et cette incertitude, dramatique; et c’est à cet incident de mer que je dois l’idée qui m’a conduit à terminer par une explosion semblable à celle du trois-mâts de la Compagnie, le combat de mes deux vaisseaux de ligne.
L’engagement brillant qu’eut la frégate française _la Canonnière_, dans les mers de l’Afrique, le 21 avril 1806, contre un vaisseau anglais de 74, qu’elle réussit à désemparer et à mettre en fuite, offre encore un exemple célèbre de ces rencontres maritimes qui laissent ignorer aux combattans le nom de l’adversaire à qui ils ont eu affaire. Le commandant Bourayne, capitaine de _la Canonnière_, quelques jours après la lutte glorieuse qu’il venait de livrer, écrivait au ministre de la marine:
«Monseigneur,
»La frégate _la Canonnière_, que j’ai l’honneur de commander, a désemparé, en vue de la Côte Natale, un vaisseau anglais de 74, dont je n’ai pu encore savoir le nom. Le combat a duré deux heures et demie, et c’est après avoir été mis hors d’état de continuer l’action, que le vaisseau ennemi a laissé arriver, en nous abandonnant le champ de bataille.»
Mon vaisseau anglais de 80 canons, faisant jouer des airs nationaux à ses musiciens au plus fort de l’action que je retrace, n’est pas au surplus un fait de mon invention, destiné à mêler un incident bizarre à l’horreur déjà assez grande que doit inspirer le tableau d’un engagement sur mer. A bord de la plupart des vaisseaux amiraux, et surtout des vaisseaux montés par des généraux anglais, il existe une musique comme dans les régimens de ligne; et pendant le combat, cette musique fait entendre, autant qu’elle le peut, des airs guerriers propres à enflammer ou à soutenir l’ardeur des équipages.
NOTE 6.
On ne sera peut être pas fâché de retrouver dans ces notes, un article que j’ai récemment publié pour donner, aux personnes étrangères à la marine, une idée un peu complète de ce qu’on appelle des _brûlots_, dans le langage des hommes de mer.