Les Aspirans de marine, volume 1

Part 10

Chapter 103,796 wordsPublic domain

--En ce cas, monsieur, nous n’avons pas de temps à perdre, car voilà, répond le patron, des péniches anglaises qui arrivent pour nous travailler sur le casaquin.

Et, en disant ces mots, le patron montre effectivement à Mathias trois embarcations anglaises qui s’avancent et qui ne sont plus qu’à quelques brasses de _l’Indomptable_.

Par l’effet d’un mouvement purement instinctif, l’aspirant et ses braves canotiers sautent tous ensemble sur les caronades du gaillard d’avant... O bonheur inespéré! ces caronades sont encore chargées; elles sont prêtes à faire feu... Une mèche allumée, s’écrie Mathias, vite, vite une mèche allumée!... Le patron accourt avec un bout de mèche à la main: la première caronade est pointée: elle part; elle gronde et va foudroyer la péniche anglaise qui s’est avancée en tête des autres péniches... Un second coup aussi heureux, succède au premier. Toutes les pièces font feu l’une après l’autre, et au bout de quelques minutes, les péniches fracassées ou à moitié coulées, s’éloignent en désordre dans le tourbillon de fumée au milieu duquel elles semblent s’être englouties sur l’avant même du vaisseau sauvé par ce miracle!

_Vive l’empereur! vive l’empereur!_ s’écrient les vingt-et-un braves tout surpris, tout émerveillés de leur inconcevable victoire! Ils rient, ils pleurent de joie comme des fous ou comme des enfans en s’embrassant avec délire, en courant pêle-mêle sur le pont de _l’Indomptable_, dont ils se sont rendus maîtres et qu’ils ont reconquis, sans pouvoir s’expliquer encore l’événement qui de chacun d’eux vient de faire non pas un fou, non pas un enfant, mais un héros!

L’aspirant Mathias fut le premier à revenir de l’ivresse passagère de ce triomphe inespéré. La fortune, qui jusque-là l’avait si bien inspiré, ne devait pas l’abandonner au moment de couronner l’œuvre importante vers laquelle elle semblait l’avoir conduit, comme par la main. C’est trop peu, se dit-il en lui-même, d’avoir montré jusqu’ici cette bravoure qu’il est presque toujours si facile d’avoir dans les occasions où il faut se dévouer. C’est du sang-froid maintenant que j’attends de moi, et j’en aurai, ou que le ciel tombe plutôt en grand sur moi! Et affermi par l’imminence même du péril, dans cette noble résolution, il rassemble autour de lui ses intrépides compagnons de gloire, et il leur dit avec ce calme que lui seul pouvait s’être imposé dans cette solennelle conjoncture:

--Mes enfans, savez-vous maintenant ce qu’il nous faut faire?

--Ma foi non, pas encore, monsieur Mathias, lui répondent ses hommes tout haletans, mais nous ferons ce que vous voudrez.

--Eh bien! il faut couper nos câbles, hisser un foc et étarquer un hunier si nous le pouvons, et avec la brise qui porte en côte, aller échouer le vaisseau sur les vases de la Charente!

--Vous croyez, monsieur Mathias?

--Si je le crois! Mais c’est le seul moyen que nous ayons d’échapper à l’Anglais et de sauver _l’Indomptable_.

--Oui, c’est votre idée? Eh bien, soit! Coupons nos câbles, enfans, et hissons le grand foc: tout est payé, puisque c’est notre brave _commandant du moment_ qui nous le dit[11].

[11] Lorsqu’au départ d’un navire, on hisse le grand foc, les matelots disent que _toutes les dettes sont payées_. C’est un mot devenu proverbe dans la marine.

Et aussitôt à grands coups de hache, les deux câbles qui tenaient encore _l’Indomptable_ amarré sur le fond, sont tranchés sur les bittes. On saute sur la drisse du grand-foc qui s’élève sur sa _draye_ en livrant sa surface triangulaire au vent qui enfle et qui secoue violemment ses mouvantes ralingues. Le lourd vaisseau dérivant avec la lame qui le pousse par le bossoir de tribord, abat lentement en cédant à l’impulsion de la brise. Mathias et son patron se placent à la roue du gouvernail. Les hommes qui ont hissé et bordé le foc, s’élancent ensuite dans les haubans de misaine pour courir sur la petite vergue de hune et larguer le petit hunier sur ses cargues... Une frégate anglaise, en remarquant sans doute cet appareillage exécuté avec une si visible difficulté à bord de _l’Indomptable_, s’approche du vaisseau qui fuit et elle lui envoie une volée en poupe. Les boulets sifflent aux oreilles de l’intrépide aspirant et de son patron; ils percent à jour la voile que les matelots perchés sur la vergue de hune ont réussi à déferler; mais qu’importe, _l’Indomptable_ poussé vent arrière échappe, en fuyant sur la lame, à la chasse tardive de l’escadre anglaise, et long-temps avant que son faible et vaillant équipage soit parvenu à établir son petit hunier, il s’échoue, hors désormais de toute dangereuse atteinte, sur les bords de la Charente, en s’enfonçant jusqu’aux préceintes dans la vase molle de ce rivage hospitalier...

On se figurerait difficilement, en lisant ces détails aujourd’hui si froids sur le papier, le bouleversement d’idées dans lequel nous jeta l’arrivée si inattendue de notre vaisseau, nous qui depuis plus de deux heures, errans sur la côte, avions eu sans cesse nos yeux fixés sur le navire qu’un moment de faiblesse et de confusion nous avait conduits à abandonner!

Aucun des principaux incidens du drame qui venait de se passer sur la rade de l’île d’Aix n’avait échappé à notre attention, depuis notre fatal débarquement à terre. Nous avions vu _l’Indomptable_ repousser à coups de caronades les embarcations anglaises qui étaient venues pour l’amariner. Nous avions vu encore, lorsque par intervalle le vent chassait au loin la fumée dont les flots étaient couverts, le grand foc de notre vaisseau s’élever sur sa drisse, et nous avions entendu les battemens redoublés de ce foc retentir à nos oreilles... Mais personne parmi nous ne pouvait encore deviner quels étaient les hommes qui avaient osé s’emparer, après notre fuite, du bâtiment que nous avions en quelque sorte livré à l’ennemi. Tout le monde était bien loin de supposer alors que Mathias, à qui l’on ne pensait déjà plus, eût tenté, avec l’équipage de son grand canot seulement, une manœuvre aussi hardie; et nous nous perdions en conjectures sur la nature surprenante de cet événement extraordinaire, lorsque _l’Indomptable_ vint s’envaser vers l’endroit même de la côte où nous nous trouvions encore réunis.

Notre malheureux commandant, assis sur le sable dans l’état déplorable où l’avaient jeté les souffrances que lui faisait éprouver sa blessure se cacha le visage de ses deux mains à la vue de son vaisseau revenant, sans lui, s’échouer à l’entrée du port...

Nous ne tardâmes pas à acquérir la connaissance des faits dont nous n’avions pu encore pénétrer le mystère.

Un des canots de _l’Indomptable_, celui dans lequel j’étais venu à terre, se trouvait amarré sur le rivage. Quelques matelots et deux ou trois de nos confrères s’y précipitèrent, et je partis avec pour aller à bord de notre vaisseau, à bord de ce cher navire qui venait de nous être si miraculeusement rendu... Le premier je m’élance, en abordant, sur l’escalier de tribord, entraîné je crois par un vague instinct d’amitié qui me pousse à devancer mes autres collègues... Qui aperçois-je en montant sur le pont? Mathias, mon brave, mon glorieux camarade Mathias!... A cet aspect inattendu je ne pus retenir un cri d’étonnement et d’admiration... Quoi! lui dis-je, encore toi?

--Eh mon Dieu! oui, encore moi et toujours moi, me répondit-il en me serrant étroitement dans ses bras. Ne faut-il pas que les amis se retrouvent, et que quelqu’un se charge de sauver les vaisseaux de l’état que vous abandonnez vous autres comme une vieille paire de souliers!

La conversation entre notre camarade et nous roula pendant une demi-heure sur le ton d’enjouement qu’il semblait avoir voulu lui donner en nous parlant comme il venait de le faire. Il nous raconta tout naïvement son aventure, et nous lui apprîmes comme nous le pûmes les détails de notre fuite, de cette fuite humiliante qu’il venait de réparer si courageusement.

Il fallut lui dire aussi un mot de notre commandant, mais, au nom de notre chef, la figure de Mathias prenant une expression de mauvaise humeur qui nous révélait assez le sentiment qu’il éprouvait, me fit trop bien deviner sa pensée pour que je continuasse à m’entretenir de lui.

--Il s’est sauvé! s’écria-t-il plusieurs fois avec agitation, il s’est sauvé!

--Oui, mon ami, c’est vrai, mais il était blessé.

--Il était blessé, à la bonne heure; mais il était encore vivant!

--C’est toi maintenant qui vas disposer de son sort et de sa vie...

--Et lui ne tenait-il pas dans ses mains le sort d’un vaisseau de ligne? Édouard, tu me connais et tu sais assez que je suis incapable d’un acte cruel ou vil; mais je te promets ici que, pour peu qu’il existe des lois justes et que je puisse faire punir la faiblesse qui vient d’imprimer une tache si fatale à notre pavillon, je serai sans pitié pour ceux qui ont été sans énergie... Mais assez causé là-dessus pour le moment... Dites donc, vous autres, voulez-vous prendre un fin verre de schnick à bord du vaisseau de ligne dont j’ai l’honneur d’être encore le commandant?

L’exaltation des idées que s’était formées notre jeune camarade sur le point d’honneur militaire venait d’éclater dans ce peu de mots; je sentis qu’il eût été inutile d’essayer, en cet instant, de le faire revenir sur la sévérité d’une opinion que ne justifiait encore que trop le déplorable spectacle des événemens que nous avions encore sous les yeux.

Nous engageâmes vers le soir notre collègue à venir à terre avec nous pour nous rendre ensuite à Rochefort; mais il s’y refusa nettement en nous disant qu’il ne quitterait le bord que lorsque des ordres supérieurs le forceraient à céder à un autre le commandement du vaisseau, et que jusque-là il défendrait à qui que ce fût de l’ancien équipage de _l’Indomptable_, de mettre le pied sur le pont du bâtiment que lui seul avait su arracher à l’ennemi. Il daigna toutefois nous assurer avec bonté, que nous nous trouvions exceptés de cette consigne rigoureuse, et que nous lui ferions toujours plaisir quand il nous plairait de lui rendre visite. Satisfaits de cette marque d’amitié nous prîmes congé du nouveau commandant de _l’Indomptable_, pour rejoindre nos compagnons d’infortune et leur raconter ce que nous venions d’apprendre de la bouche même de notre ami Mathias.

IX.

ROCHEFORT[12].

[12] Voir la note 7 à la fin de l’ouvrage.

A notre arrivée à Rochefort, nous trouvâmes tout le pays déjà rempli du bruit de notre aventure, et tout ému du récit de l’événement extraordinaire qui l’avait suivie. Cette voix publique, qui se prononce avec une égale effervescence pour le mal et pour le bien, accusait la faiblesse de notre commandant, et portait aux nues le dévouement de l’aspirant qui venait de sauver _l’Indomptable_. Chacun nous arrêtait dans les rues, nous questionnait avec empressement pour nous demander le nom du jeune héros. Tout le monde voulait le voir, lui parler, lui toucher la main, le presser dans ses bras... Ah! pourquoi notre ami ne se trouvait-il pas là, pour jouir de l’enthousiasme passager qu’avait fait naître sa belle action? C’eût été son jour de triomphe, à lui qui ne devait n’en avoir qu’un seul dans sa vie!

Le préfet maritime de ce port, informé le premier des détails de l’événement qui nous avait conduits devant lui, s’empressa d’ordonner que notre commandant fût placé dans une des salles particulières de l’hôpital militaire, et qu’on le gardât à vue pendant le traitement de sa blessure, sans qu’il lui fût permis de communiquer avec personne.

La rigueur de cet ordre nous consterna. C’était une arrestation; et ce fut alors seulement que nous pûmes apprécier, plus justement que nous ne l’avions encore fait, la gravité de la situation dans laquelle notre ancien chef allait se trouver placé.

On envoya dès le soir même une nombreuse corvée des matelots du port, pour ramener dans l’arsenal, sous le commandement d’un officier d’état-major, _l’Indomptable_, qui avait dû flotter à la pleine mer, sur les vases où nous l’avions vu s’échouer.

Le lendemain, en effet, nous vîmes arriver sur la Charente, notre malheureux vaisseau. Son état de délabrement, causé par le feu qu’il avait essuyé, aurait dû inspirer peut-être quelque pitié pour nous, à cette population qui encombrait les abords de l’arsenal. Mais les curieux ne laissaient échapper que des mots accusateurs contre le commandant, ou quelques paroles bienveillantes à la louange de Mathias.

Quant à notre brave ami, bien moins enivré de l’admiration fugitive dont il était l’objet, que satisfait d’avoir rempli son devoir, il sauta gaîment à terre en nous apercevant; et, venant à nous avec bonhomie et simplicité, il nous dit: Chers camarades, je viens d’être démonté du commandement que m’avait donné le sort des combats. Voilà ce que c’est! nous ne sommes quelque chose que pendant que le feu dure: une fois que les boulets ne ronflent plus, notre gloire s’évanouit avec la poudre qui flamboie, fume et s’éteint.

--Nous apprîmes à Mathias l’arrestation du commandant, et il se tut... Un des aspirans de la majorité vint l’informer que le préfet maritime voulait lui parler, et il nous quitta pour aller, nous dit-il, frotter sa grandeur déchue contre une grandeur encore debout.

En nous promenant dans la ville quelques jours après notre arrivée, nous remarquâmes, un beau matin, sur les portes de la préfecture maritime, une affiche nouvellement collée, et devant laquelle tous les passans s’étaient arrêtés... Nous nous glissons au milieu de la foule pour voir et pour lire... C’était une dépêche télégraphique, signée de l’empereur... Les premiers mots qui nous frappèrent nous apprirent assez le motif de cette dépêche, que nous eûmes à peine la force d’achever:

«Le commandant du vaisseau _l’Indomptable_ sera jugé par un conseil de guerre, pour avoir abandonné, en face de l’ennemi, le bâtiment qui avait été confié à son honneur.

»_Signé_: NAPOLÉON.

»Pour copie conforme:

»Le ministre de la marine et des colonies,

»_Signé_: DECRÈS.»

En détournant nos regards de cette fatale affiche, nous les reportâmes sur les traits de Mathias; sa figure n’exprimait ni étonnement ni pitié; nous lui parlâmes de la dépêche, et il nous tourna le dos.

Cependant, le conseil qui devait prononcer bientôt sur le sort du commandant, avait été composé. Un contre-amiral, connu pour la sévérité de son caractère, le présidait. Les autres membres de ce jury redoutable paraissaient avoir été choisis parmi les officiels les moins disposés à pardonner le crime militaire qui allait amener devant eux notre infortuné supérieur.

Dans une aussi déplorable conjoncture, les officiers de notre bord et les amis de l’accusé cherchèrent à intéresser en sa faveur le témoin dont la déposition pouvait absoudre ou perdre le prévenu. Mais on connaissait trop bien le genre d’humeur de Mathias pour essayer de changer la résolution qu’on lui supposait, au moyen de quelques cajoleries ou de quelques flatteuses promesses. Pour aller à lui par le seul sentiment auquel on le croyait accessible, on vint me trouver. «Il s’agit, me dit-on, de sauver un vieux et honorable officier dont vous avez admiré le courage dans une noble circonstance, et dont vous avez dû excuser la faiblesse dans un moment d’effroi général. Vous êtes l’ami de M. Mathias: il écoutera votre voix mieux que la nôtre, et il fera à votre prière ce qu’il refuserait à nos instances. Parlez-lui, parlez-lui au nom de votre amitié et de l’humanité. Les amis et la famille de votre ancien commandant n’espèrent plus qu’en vous.»

Quelque délicate que me parût être la négociation qu’on me suppliait d’entamer avec mon jeune camarade, je me chargeai de tout, par élan de générosité d’abord, et par un peu d’orgueil humain ensuite, bien aise que j’étais, je l’avouerai, d’essayer, dans une circonstance aussi importante, l’influence que je pourrais exercer sur l’esprit de mon collègue devenu presque un grand personnage, pour quelques jours au moins.

A l’âge que nous avions tous deux, et dans la profession pour laquelle nous avions été élevés, on connaît peu l’usage des formes diplomatiques et l’emploi des circonlocutions parlementaires. Je jugeai à propos d’aborder franchement la question avec mon intime, et je lui demandai:

--Que prétends-tu dire, Mathias, devant le conseil de guerre?

--Mais, me répondit-il... je dirai, ma foi,... je dirai ce qu’il me plaira!

--Mais sais-tu ce que diront les hommes de l’équipage, qui étaient avec toi, quand tu as sauvé le vaisseau?

--Parbleu, ils diront ce que j’aurai dit!

--Tu le crois?

--J’en mettrais ma main au feu. Tu ne sais donc pas l’empire qu’on peut exercer sur des hommes que l’on a conduits courageusement au feu? Ah! c’est chez ces braves gens-là, mon ami, que l’on trouve du noble et vrai dévouement. Il n’y en a pas un parmi eux qui ne se fît tuer pour moi et qui ne se fasse gloire de penser et d’agir comme je penserai et comme j’agirai. C’est là que l’on trouve de la générosité de cœur et de la grandeur de sentiment; et tandis qu’aujourd’hui ces chefs orgueilleux dont j’ai humilié l’esprit de corps, commencent à m’en vouloir au fond de l’âme, pour une belle action qu’ils sont forcés d’applaudir tout haut, je ne rencontre de sympathie réelle que parmi ces valeureux matelots à la tête desquels je me suis élancé dans un trop court moment de péril et de gloire... Quel dommage que le danger n’ait pas duré plus long-temps et que mon rôle ait sitôt fini... A présent je ne recueille que des dégoûts pour prix de mon dévouement, et je ne vois plus qu’un malheureux à faire punir par des ambitieux qui ont déjà méconnu mes services, et qui tout en frappant l’infortuné, me sauront mauvais gré de ma franchise et de ma fermeté.

--Et c’est cependant cet infortuné que tu feras peut-être sacrifier!

--Écoute donc; là-dessus, mon ami, je sais ce que j’ai à faire, et pour peu que tu tiennes à ne pas me désobliger, tu ne me parleras plus de cela. Dans ta position tu agis, je veux bien le croire, comme j’agirais peut-être à ta place. Mais dans la mienne tu ferais, sans aucun doute, ce que demain tu me verras faire, car c’est demain que le procès se jugera. Ainsi, plus d’entretien semblable entre nous sur ce qui touche à ce qu’on appelle, je crois, le for intérieur de la conscience. Quand je dis cependant plus d’entretien semblable, j’excepte de mon interdiction tout ce qui peut avoir rapport à la platitude et au vil égoïsme des hommes en place. Oh! pour ceux-là, tu peux en parler tout à l’aise, si bon te semble, et je me sentirai toujours disposé à faire chorus avec toi... Mais quant à ce déplorable procès, silence encore!... J’en suis trop dégoûté, trop fatigué, trop affligé peut-être, pour vouloir en entendre un mot, une syllabe, une seule lettre encore!

--Changeons donc notre barre en conséquence et gouvernons ensemble sur une autre aire de vent.

J’étais sans doute encore fort novice dans l’art difficile de lire dans le cœur des hommes; mais il est des choses qu’à tout âge on devine par instinct beaucoup plus que par expérience ou par habitude. Ce que venait de me dire mon jeune ami, dans un moment où il croyait m’avoir caché le sentiment qui l’affectait le plus vivement, m’avait révélé l’état d’agitation de son âme et le motif trop légitime du dégoût qu’il éprouvait avec toute l’impétuosité de son caractère. Accueilli comme un héros le premier jour de son arrivée à Rochefort, remarqué avec moins de bienveillance le lendemain, et un peu plus tard regardé comme ayant donné par son acte de dévouement, un exemple dangereux pour la discipline militaire, notre brave camarade avait subi, en quelques heures seulement, ces cruelles vicissitudes par lesquelles passent trop souvent les hommes qui ont eu le malheur de se faire trop tôt remarquer du vulgaire des autres hommes.

Avec plus d’adresse et de persistance que je n’en avais mis à sonder la disposition d’esprit dans laquelle j’avais trouvé Mathias, il m’eût été facile peut-être d’ébranler la résolution dont j’avais essayé de triompher. Mais il s’était exprimé avec moi, son meilleur ami, d’une manière qui me laissait en apparence si peu d’espoir de changer sa détermination, que je crus avoir fait humainement auprès de lui tout ce que je pouvais me permettre de tenter dans l’intérêt de notre pauvre commandant; et lorsque, tout démonté du peu de succès de ma démarche, je revis les personnes qui avaient placé en moi leurs dernières espérances, je ne sus leur dire que ces seuls mots:

«Tout est perdu. Il s’est montré inflexible et il dira la vérité.»

La vérité, c’était la mort de l’accusé!

X.

UN CONSEIL DE GUERRE[13].

[13] Voir la note 8 à la fin de l’ouvrage.

Dans l’arsenal de la marine de Rochefort, il existait une vieille salle, vaste, lugubre et depuis long-temps abandonnée. C’était le local qu’on avait choisi, et que l’on avait disposé pour la séance solennelle du conseil de guerre.

Dès la veille du jour où devait siéger la cour martiale, les murs délabrés de la vieille salle avaient été cachés sous les longues draperies d’une série de pavillons. De larges tapis bleus d’embarcation, parsemés d’N impériales découpées en drap jaune, avaient été étendus avec un certain luxe sur les siéges réservés aux juges et aux officiers supérieurs qui se proposaient d’assister à cette affaire mémorable. Tout, dans ce sanctuaire improvisé de la justice militaire, semblait rappeler la gravité de la cause que l’on allait juger, et l’étrangeté même de ce lieu, si long-temps oublié dans un des coins de l’arsenal, paraissait indiquer à tous les yeux le peu d’occasions qu’on avait eu jusque-là d’exercer la sévérité des lois maritimes.

Le matin même du jour fatal, un piquet de canonniers de marine, commandé par un capitaine d’artillerie, s’était emparé des abords de la salle de justice. A neuf heures précises, le contre-amiral chargé de présider le conseil passe devant le détachement qui lui présente les armes, et il va prendre place entre les sept officiers appelés, en vertu du décret impérial, au triste honneur de juger un de leurs plus vieux camarades.

Le secrétaire se tint debout pendant l’installation de ce tribunal institué la veille, et qui résignera ses fonctions après le jugement qu’il aura prononcé dans les vingt-quatre heures. Le livre des lois est déposé par la main de ce secrétaire sur la table qu’on a placée devant lui, et c’est de ce livre redoutable que sortira, avant qu’on ne le referme, la vie ou la mort de l’accusé, un arrêt d’infamie ou une éclatante réparation d’honneur.

Le président annonce que la séance est ouverte. Le détachement de service met alors l’arme au pied, et les soldats de marine restent immobiles, impassibles comme les juges qui prononceront bientôt la condamnation, que ces soldats seront peut-être chargés d’exécuter.

La multitude, contenue depuis plusieurs heures dans les couloirs, encombre, au signal qui vient d’être donné à son avidité, l’espace qu’on lui abandonne dans la salle. De jeunes femmes au maintien élégant, à la toilette brillante, se précipitent sur les bancs, où tout un peuple de curieux s’est déjà entassé avec un vague instinct de plaisir; et la préoccupation de l’assemblée est telle en ce moment, qu’on remarque à peine toutes ces jolies figures sur lesquelles se peint l’ardente soif des fortes émotions, et toutes ces parures éblouissantes qui, en ce jour de deuil d’un accusé, contrastent pourtant si puissamment avec l’appareil austère des armes, le spectacle encore plus imposant de la justice maritime.

On a ordonné déjà d’amener l’accusé devant les juges.