Part 4
[Pg lvii] la réfutation ou l'apologie des cultes dont ils s'occupaient. L'histoire de l'humanité est pour moi un vaste ensemble où tout est essentiellement inégal et divers, mais où tout est du même ordre, sort des mêmes causes, obéit aux mêmes lois. Ces lois, je les recherche sans autre intention, que de découvrir l'exacte nuance de ce qui est. Rien ne me fera changer un rôle obscur, mais fructueux pour la science, contre le rôle de controversiste, rôle facile en ce qu'il concilie à l'écrivain une faveur assurée auprès des personnes qui croient devoir opposer la guerre à la guerre. A cette polémique, dont je suis loin de contester la nécessité, mais qui n'est ni dans mes goûts ni dans mes aptitudes, Voltaire suffit. On ne peut être à la fois bon controversiste et bon historien. Voltaire, si faible comme érudit, Voltaire, qui nous semble si dénué du sentiment de l'antiquité, à nous autres qui sommes initiés à une méthode meilleure, Voltaire est vingt fois victorieux d'adversaires encore plus dépourvus de critique qu'il ne l'est lui-même. Une nouvelle édition des œuvres de ce grand homme satisferait au besoin que le moment présent semble éprouver de faire une réponse aux envahissements de la théologie; réponse mauvaise en soi, mais accommodée à ce qu'il s'agit de combattre; réponse arriérée à une science arriérée. Faisons
[Pg lviii] mieux, nous tous que possèdent l'amour du vrai et la grande curiosité. Laissons ces débats à ceux qui s'y complaisent; travaillons pour le petit nombre de ceux qui marchent dans la grande ligne de l'esprit humain. La popularité, je le sais, s'attache de préférence aux écrivains qui au lieu de poursuivre la forme la plus élevée de la vérité, s'appliquent à lutter contre les opinions de leur temps; mais, par un juste retour, ils n'ont plus de valeur dès que l'opinion qu'ils ont combattue a cessé d'être. Ceux qui ont réfuté la magie et l'astrologie judiciaire, au XVIe et au XVIIe siècle, ont rendu à la raison un immense service: et pourtant leurs écrits sont inconnus aujourd'hui; leur victoire même les a fait oublier.»
Je m'en tiendrai invariablement à cette règle de conduite, la seule conforme, à la dignité du savant. Je sais que les recherches d'histoire religieuse touchent à des questions vives, qui semblent exiger une solution. Les personnes peu familiarisées avec la libre spéculation ne comprennent pas les calmes lenteurs de la pensée; les esprits pratiques s'impatientent contre la science, qui ne répond pas à leurs empressements. Défendons-nous de ces vaines ardeurs. Gardons-nous de rien fonder; restons dans nos Églises respectives, profitant de leur culte séculaire et de leur tradition de vertu, participant
[Pg lix] à leurs bonnes œuvres et jouissant de la poésie de leur passé. Ne repoussons que leur intolérance. Pardonnons même à cette intolérance; car elle est, comme l'égoïsme, une des nécessités de la nature humaine. Supposer qu'il se fonde désormais de nouvelles familles religieuses ou que la proportion entre celles qui existent aujourd'hui arrive à changer beaucoup, c'est aller contre les apparences. Le catholicisme sera bientôt travaillé par de grands schismes; les temps d'Avignon, des antipapes, des clémentins et des urbanistes, vont revenir. L'Église catholique va refaire son XIVe siècle; mais, malgré ses divisions, elle restera l'Église catholique. Il est probable que dans cent ans la relation entre le nombre des protestants, celui des catholiques, celui des juifs n'aura pas sensiblement varié. Mais un grand changement se sera accompli, ou plutôt sera devenu sensible aux yeux de tous. Chacune de ces familles religieuses aura deux sortes de fidèles, les uns croyants absolus comme au moyen âge, les autres sacrifiant la lettre et ne tenant qu'à l'esprit. Cette seconde fraction grandira dans chaque communion, et, comme l'esprit rapproche autant que la lettre divise, les spiritualistes de chaque communion arriveront à se rapprocher tellement qu'ils négligeront de se réunir tout à fait. Le fanatisme
[Pg lx] se perdra dans une tolérance générale. Le dogme deviendra une arche mystérieuse, que l'on conviendra de n'ouvrir jamais. Si l'arche est vide, alors, qu'importe? Une seule religion résistera, je le crains, à cet amollissement dogmatique; c'est l'islamisme. Il y a chez certains musulmans des anciennes écoles et chez quelques hommes éminents de Constantinople, il y a en Perse surtout des germes d'esprit large et conciliant. Si ces bons germes sont étouffés par le fanatisme des ulémas, l'islamisme périra; car deux choses sont évidentes: la première, c'est que la civilisation moderne ne désire pas que les anciens cultes meurent tout à fait; la seconde, c'est qu'elle ne souffrira pas d'être entravée dans son œuvre par les vieilles institutions religieuses. Celles-ci ont le choix entre fléchir ou mourir.
Quant à la religion pure, dont la prétention est justement de ne pas être une secte ni une Église à part, pourquoi se donnerait-elle les inconvénients d'une position dont elle n'a pas les avantages? pourquoi élèverait-elle drapeau contre drapeau, quand elle sait que le salut est possible à tous et partout, qu'il dépend du degré de noblesse que chacun porte en soi? On comprend que le protestantisme, au XVIe siècle, ait été amené à une rupture ouverte. Le protestantisme partait d'une foi très-absolue. Loin de
[Pg lxi] ]correspondre à un affaiblissement du dogmatisme, la Réforme marqua une renaissance de l'esprit chrétien le plus rigide. Le mouvement du XIXe siècle, au contraire, part d'un sentiment qui est l'inverse du dogmatisme; il aboutira non à des sectes ou Églises séparées, mais à un adoucissement général de toutes les Églises. Les divisions tranchées augmentent le fanatisme de l'orthodoxie et provoquent des réactions. Les Luther, les Calvin firent les Caraffa, les Ghislieri, les Loyola, les Philippe II. Si notre Église nous repousse, ne récriminons pas; sachons apprécier la douceur des mœurs modernes, qui a rendu ces haines impuissantes; consolons-nous en songeant à cette Église invisible qui renferme les saints excommuniés, les meilleures âmes de chaque siècle. Les bannis d'une Église en sont toujours l'élite; ils devancent le temps; l'hérétique d'aujourd'hui est l'orthodoxe de l'avenir. Qu'est-ce, d'ailleurs, que l'excommunication des hommes? Le Père céleste n'excommunie que les esprits secs et les cœurs étroits. Si le prêtre refuse de nous admettre en son cimetière, défendons à nos familles de réclamer. C'est Dieu qui juge; la terre est une bonne mère qui ne fait pas de différences; le cadavre de l'homme de bien entrant dans le coin non bénit y porte la bénédiction avec lui.
Sans doute, il est des positions où l'application de
[Pg lxii] ces principes est difficile. L'esprit souffle où il veut; l'esprit, c'est la liberté. Or, il est des personnes rivées en quelque sorte à la foi absolue; je veux parler des hommes engagés dans les ordres sacrés ou revêtus d'un ministère pastoral. Même alors, une belle âme sait trouver des issues. Un digne prêtre de campagne arrive, par ses études solitaires et par la pureté de sa vie, à voir les impossibilités du dogmatisme littéral; faut-il qu'il contriste ceux qu'il a consolés jusque-là, qu'il explique aux simples des changements que ceux-ci ne peuvent bien comprendre? A Dieu ne plaise! Il n'y a pas deux hommes au monde qui aient juste les mêmes devoirs. Le bon évêque Colenso a fait un acte d'honnêteté comme l'Église n'en a pas vu depuis son origine en écrivant ses doutes dès qu'ils lui sont venus. Mais l'humble prêtre catholique, en un pays d'esprit étroit et timide, doit se taire. Oh! que de tombes discrètes, autour des églises de village, cachent ainsi de poétiques réserves, d'angéliques silences? Ceux dont le devoir a été de parler égaleront-ils le mérite de ces secrets connus de Dieu seul?
La théorie n'est pas la pratique. L'idéal doit rester l'idéal; il doit craindre de se souiller au contact de la réalité. Des pensées bonnes pour ceux qui sont préservés par leur noblesse de tout danger moral peuvent,
[Pg lxiii] si on les applique, n'être pas sans inconvénient pour ceux qui sont entachés de bassesse. On ne fait de grandes choses qu'avec des idées strictement arrêtées; car la capacité humaine est chose limitée; l'homme absolument sans préjugé serait impuissant. Jouissons de la liberté des fils de Dieu; mais prenons garde d'être complices de la diminution de vertu qui menacerait nos sociétés, si le christianisme venait à s'affaiblir. Que serions-nous sans lui? Qui remplacera ces grandes écoles de sérieux et de respect telles que Saint-Sulpice, ce ministère de dévouement des Filles de la Charité? Comment, n'être pas effrayé de la sécheresse de cœur et de la petitesse qui envahissent le monde? Notre dissidence avec les personnes qui croient aux religions positives est, après tout, uniquement scientifique; par le cœur, nous sommes avec elles; nous n'avons qu'un ennemi, et c'est aussi le leur, je veux dire le matérialisme vulgaire, la bassesse de l'homme intéressé.
Paix donc, au nom de Dieu! Que les divers ordres de l'humanité vivent côte à côte, non en faussant leur génie propre pour se faire des concessions réciproques, qui les amoindriraient, mais en se supportant mutuellement. Rien ne doit régner ici-bas à l'exclusion de son contraire; aucune force ne doit pouvoir supprimer les autres. L'harmonie de l'humanité résulte
[Pg lxiv] de la libre émission des notes les plus discordantes. Que l'orthodoxie réussisse à tuer la science, nous savons ce qui arrivera; le monde musulman et l'Espagne meurent pour avoir trop consciencieusement accompli cette tâche. Que le rationalisme veuille gouverner le monde sans égard pour les besoins religieux de l'âme, l'expérience de la Révolution française est là pour nous apprendre les conséquences d'une telle faute. L'instinct de l'art, porté aux plus grandes délicatesses, mais sans honnêteté, fit de l'Italie de la renaissance un coupe-gorge, un mauvais lieu. L'ennui, la sottise, la médiocrité sont la punition de certains pays protestants, où, sous prétexte de bon sens et d'esprit chrétien, on a supprimé l'art et réduit la science à quelque chose de mesquin. Lucrèce et sainte Thérèse, Aristophane et Socrate, Voltaire et François d'Assise, Raphaël et Vincent de Paul ont également raison d'être, et l'humanité serait moindre si un seul des éléments qui la composent lui manquait.
[1] L'auteur des _Actes_ ne donne pas directement à saint Paul le titre d'apôtre. Ce titre est, en général, réservé par lui aux membres du collége central de Jérusalem.
[2] Homélies pseudo-clémentines, xvii, 13-19.
[3] Justin, _Apot. I_, 39. Dans les _Actes_, règne aussi l'idée que Pierre fût l'apôtre des gentils. Voir surtout chap. x. Comparez I Petri, i, 4.
[4] I Cor., iii, 6, 10; iv, 14, 15; ix, 1, 2; II Cor., xi, 2, etc.
[5] Lettre de Denys de Corinthe, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, II, 25.
[6] Les lecteurs français peuvent consulter, pour de plus amples détails sur la discussion et la comparaison des quatre récits, Strauss, _Vie de Jésus_, 3e sect., ch. iv et v (traduction Littré); _Nouvelle Vie de Jésus_, l. 1, § 46 et suiv.; l. II, § 97 et suiv. (traduction Nefftzer et Dollfus).
[7] L'Église l'admit de bonne heure comme évidente. Voir le canon de Muratori (_Antiq. Ital._, III, 854), collationné par Wieseler et restitué par Laurent (_Neutestamentliche Studien_, Gotha, 1866), lignes 33 et suiv.
[8] Luc, i, 1-4; _Act_., i, 4.
[9] Remarquez surtout _Act_. xvi, 12.
[10] On sait que, chez les, écrivains du Nouveau Testament, la pauvreté d'expression est grande, si bien que chacun a son petit dictionnaire à part. De là une règle précieuse pour déterminer l'auteur d'écrits même très-courts.
[11] L'emploi de ce mot, _Act_., xiv, 4, 14, est bien indirect.
[12] Comparez, par exemple, _Act_., xvii, 14-16; xviii, 5, à I Thess., iii, 1-2.
[13] I Cor., xv, 32; II Cor., i, 8; xi, 23 et suiv.; Rom., xv, 19; xvi, 3 et suiv.
[14] _Act_., xvi, 6; xviii, 22-23, en comparant l'épître aux Galates.
[15] Par exemple, le séjour à Césarée est laissé dans l'obscurité.
[16] Mabillon, _Museum Italicum_, I, 1° pars, p. 109.
[17] Col., iv, 14.
[18] V. ci-dessus, p. xii.
[19] Presque toutes les inscriptions y sont latines, ainsi qu'à Neapolis (Cavala), le port de Philippes. Voir Heuzey, _Mission de Macédoine_, p. 11 et suiv. Les remarquables connaissances nautiques de l'auteur des _Actes_ (voir surtout ch. xxvii-xxviii) feraient croire qu'il était de Neapolis.
[20] Par exemple, _Act_., x, 28.
[21] _Act_., v, 36-37.
[22] Les hébraïsmes de son style peuvent venir d'une lecture assidue des traductions grecques de l'Ancien Testament et surtout de la lecture des écrits composés par ses coreligionnaires de Palestine, qu'il copie souvent textuellement. Ses citations de l'Ancien Testament sont faites sans aucune connaissance du texte original (par exemple, xv, 16 et suiv.).
[23] _Act_., xvii, 22 et suiv.
[24] Luc, i, 26; iv, 31; xxiv, 13. Comp. ci-dessous, page 18, note.
[25] Luc, i, 31, comparé à Matth., i, 21. Le nom de _Jeanne_, que Luc seul connaît, est bien suspect. Il ne semble pas que _Jean_ eût alors de correspondant féminin. Cependant voyez Talm. de Bab., _Sota, 22 a_.
[26] _Act_., ii, 47; iv, 33; v, 13, 26.
[27] _Act_., ix, 22, 23; xii, 3, 11; xiii, 45, 50 et une foule d'autres passages. Il en est de même pour le quatrième Évangile, parce que, lui aussi, fut rédigé hors de la Syrie.
[28] Luc, x, 33 et suiv.; xvii, 16; _Act_., viii, 5 et suiv. De même dans le quatrième Évangile: Jean, iv, 5 et suiv. Opposez Matth., x, 5-6.
[29] _Act_., xxviii, 30.
[30] Voir _Vie de Jésus_, p. xvii.
[31] Luc, xxiv, 50. Marc, xvi, 19, offre un arrangement semblable.
[32] _Act_., i, 3, 9.
[33] Remarquez surtout Luc, i, 1, l'expression τῶν πεπληροφορημένων ἐν ἡμῖν πραγμάτων.
[34] Ch. x, xxii, xxvi.
[35] Le centurion Cornélius, le proconsul Sergius Paulus.
[36] _Act_., xiii, 7 et suiv.; xviii, 12 et suiv.; xix, 35 et suiv.; xxiv, 7, 17; xxv, 9, 16, 25; xxvii, 2; xxviii, 17-18.
[37] _Ibid_., xvi, 37 et suiv.; xxii, 26 et suiv.
[38] De semblables précautions n'étaient point rares. L'Apocalypse et l'épître de Pierre désignent Rome à mots couverts.
[39] Luc, i, 4.
[40] _Act_., i, 22.
[41] Voir _Vie de Jésus_, p. xxxix et suiv.
[42] Cela est sensible surtout dans l'histoire du centurion Corneille.
[43] _Act_., ii, 47; iv, 33; v, 13, 26. Cf. Luc, xxiv, 19-20.
[44] _Act_., ii, 44-45; iv, 34 et suiv.; v, 1 et suiv.
[45] I. Cor. xii-xiv. Comp. Marc, xvi, 17, et même _Act_., ii, 4, 13; x, 46; xi, 15; xix, 6.
[46] Comparez _Act_., iii, 2 et suiv. à xiv, 8 et suiv.; ix, 36 et suiv. à xx, 9 et suiv.; v, 1 et suiv. à xiii, 9 et suiv. v, 15-16 à xix, 12; xii, 7 et suiv. à xvi, 26 et suiv.; x, 44 à xix, 6.
[47] Dans un discours que l'auteur prête à Gamaliel, en une circonstance qui est de l'an 36 à peu près, il est question de Theudas, dont l'entreprise est expressément déclarée antérieure à celle de Juda le Gaulonite (_Act_., v, 36-37). Or, la révolte de Theudas est de l'an 44 (Jos., _Ant_., XX, v, 1), et en tout cas bien postérieure à celle du Gaulonite (Jos., _Ant_., XVIII, i, 1; _B. J._, II, viii, 1).
[48] Les personnes qui ne peuvent lire sur tout ceci les écrits allemands de Baur, Schneckenburger, de Wette, Schwegler, Zeller, où les questions critiques relatives aux _Actes_ sont amenées à une solution à peu près définitive, consulteront avec fruit les _Études historiques et critiques sur les origines du christianisme_, par A. Stap (Paris, Lacroix, 1864), p. 116 et suiv.; Michel Nicolas, _Études critiques sur la Bible_. _Nouveau Testament_ (Paris, Lévy, 1864), p. 223 et suiv.; Reuss, _Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique_, l. VI, ch. v; divers travaux de MM. Kayser, Scherer, Reuss dans la _Revue de théologie_ de Strasbourg, 1e série, t. II et III; 2e série, t. II et III.
[49] Pour la nuance de οὐ προσανεθέμην σαρκὶ καὶ αἵματι, comp. Matth., xvi, 17.
[50] C'est lui qui le déclara avec serment. Lire surtout les chap. i et ii de l'épître aux Galates.
[51] _Act_., xii, 1.
[52] Jos., _Ant_., XIX, viii, 2; _B. J._, II, xii, 6.
[53] La citation d'Amos (xv, 16-17), faite par Jacques conformément à la version grecque et en désaccord avec l'hébreu, montre bien, du reste, que ce discours est une fiction de l'auteur.
[54] Nous établirons plus tard que c'est là le vrai sens. En tout cas, le doute sur la question de savoir si Tite fut ou ne fut pas circoncis importe peu au raisonnement que nous poursuivons ici.
[55] Comp. _Act_., xv, 1; _Gal_., i, 7; ii, 12.
[56] I Cor., viii, 4, 9; x, 25-29.
[57] _Act_., xxi, 20 et suiv.
[58] Les ébionites surtout. Voir les Homélies pseudo-clémentines; Irenée, _Adv. hær._, I, xxvi., 2; Épiphane,_ Adv. hær._, hær. xxx; saint Jérôme, _In Matth_., xii, init.
[59] Je sacrifierais cependant volontiers Ananie et Saphire.
[60] _De divinatione_, II, 57.
[61] Préface des _Études d'histoire religieuse_.
[Pg 1]-[An 33]
LES APOTRES
CHAPITRE PREMIER.
FORMATION DES CROYANCES RELATIVES A LA RÉSURRECTION DE JÉSUS.--LES APPARITIONS DE JÉRUSALEM.
Jésus, quoique parlant sans cesse de résurrection, de nouvelle vie, n'avait jamais dit bien clairement qu'il ressusciterait en sa chair[1]. Les disciples, dans
[Pg 2]-[An 33] les premières heures qui suivirent sa mort, n'avaient à cet égard aucune espérance arrêtée. Les sentiments dont ils nous font la naïve confidence supposent même qu'ils croyaient tout fini. Ils pleurent et enterrent leur ami, sinon comme un mort vulgaire, du moins comme une personne dont la perte est irréparable[2]; ils sont tristes et abattus; l'espoir qu'ils avaient eu de le voir réaliser le salut d'Israël est convaincu de vanité; on dirait des hommes qui ont perdu une grande et chère illusion.
Mais l'enthousiasme et l'amour ne connaissent pas les situations sans issue. Ils se jouent de l'impossible, et, plutôt que d'abdiquer l'espérance, ils font violence à toute réalité. Plusieurs paroles qu'on se rappelait du maître, celles surtout par lesquelles il avait prédit son futur avènement, pouvaient être interprétées en ce sens qu'il sortirait du tombeau[3]. Une telle croyance était d'ailleurs si naturelle, que la foi des disciples aurait suffi pour la créer de toutes pièces. Les grands prophètes Hénoch et Élie n'avaient pas goûté la mort. On commençait même à croire que les patriarches et les hommes de premier ordre dans l'ancienne loi n'étaient pas réellement morts, et que leurs corps étaient dans leurs sépulcres à Hébron,
[Pg 3]-[An 33] vivants et animés[4]. Il devait arriver pour Jésus ce qui arrive pour tous les hommes qui ont captivé l'attention de leurs semblables. Le monde, habitué à leur attribuer des vertus surhumaines, ne peut admettre qu'ils aient subi la loi injuste, révoltante, inique, du trépas commun. Au moment où Mahomet expira, Omar sortit de la tente le sabre à la main, et déclara qu'il abattrait la tête de quiconque oserait dire que le prophète n'était plus[5]. La mort est chose si absurde quand elle frappe l'homme de génie ou l'homme d'un grand cœur, que le peuple ne croit pas à la possibilité d'une telle erreur de la nature. Les héros ne meurent pas. La vraie existence n'est-elle pas celle qui se continue pour nous au cœur de ceux qui nous aiment? Ce maître adoré avait rempli, durant des années, le petit monde qui se pressait autour de lui de joie et d'espérance; consentirait-on à le laisser pourrir au tombeau? Non; il avait trop vécu dans ceux qui l'entourèrent pour qu'on n'affirmât pas, après sa mort, qu'il vivait toujours[6].
[Pg 4]-[An 33] La journée qui suivit l'ensevelissement de Jésus (samedi, 15 de nisan) fut remplie par ces pensées. On s'interdit toute œuvre des mains à cause du sabbat. Mais jamais repos ne fut plus fécond. La conscience chrétienne n'eut, ce jour-là, qu'un objet, le maître déposé au tombeau. Les femmes surtout le couvrirent en esprit de leurs plus tendres caresses. Leur pensée n'abandonne pas un instant ce doux ami, couché dans sa myrrhe, que les méchants ont tué! Ah! sans doute, les anges l'entourent, et se voilent la face en son linceul. Il disait bien qu'il mourrait, que sa mort serait le salut du pécheur, et qu'il revivrait dans le royaume de son Père. Oui, il revivra; Dieu ne laissera pas son fils en proie aux enfers; il ne permettra pas que son élu voie la corruption[7]. Qu'est-ce que cette pierre du tombeau qui pèse sur lui? Il la soulèvera; il remontera à la droite de son Père, d'où il est descendu. Et nous le verrons encore; nous entendrons sa voix charmante; nous jouirons de nouveau de ses entretiens, et c'est en vain qu'ils l'auront tué.
La croyance à l'immortalité de l'âme, qui, par l'influence de la philosophie grecque, est devenue un dogme du christianisme, permet de prendre facilement
[Pg 5]-[An 33] son parti de la mort, puisque la dissolution du corps en cette hypothèse n'est qu'une délivrance de l'âme, affranchie désormais de liens gênants sans lesquels elle peut exister. Mais cette théorie de l'homme, envisagé comme un composé de deux substances, n'était pas bien claire pour les Juifs. Le règne de Dieu et le règne de l'esprit consistaient pour eux dans une complète transformation du monde et dans l'anéantissement de la mort[8]. Reconnaître que la mort pouvait être victorieuse de Jésus, de celui qui venait supprimer son empire, c'était le comble de l'absurdité. L'idée seule qu'il pût souffrir avait autrefois révolté ses disciples[9]. Ceux-ci n'eurent donc pas de choix entre le désespoir ou une affirmation héroïque. Un homme pénétrant aurait pu annoncer dès le samedi que Jésus revivrait. La petite société chrétienne, ce jour-là, opéra le véritable miracle; elle ressuscita Jésus en son cœur par l'amour intense qu'elle lui porta. Elle décida que Jésus ne mourrait pas. L'amour chez ces âmes passionnées fut vraiment plus fort que la mort[10], et, comme le propre de la passion est d'être communicative, d'allumer à la manière d'un flambeau un sentiment qui
[Pg 6]-[An 33] lui ressemble et se propage ensuite indéfiniment, Jésus, en un sens, à l'heure où nous sommes parvenus, est déjà ressuscité. Qu'un fait matériel insignifiant permette de croire que son corps n'est plus ici-bas, et le dogme de la résurrection sera fondé pour l'éternité.
Ce fut ce qui arriva dans des circonstances qui, pour être en partie obscures, par suite de l'incohérence des traditions, et surtout des contradictions qu'elles présentent, se laissent néanmoins saisir avec un degré suffisant de probabilité[11].
Le dimanche matin, de très-bonne heure, les femmes galiléennes qui, le vendredi soir, avaient embaumé le corps à la hâte, se rendirent au caveau où on l'avait provisoirement déposé. C'étaient Marie de Magdala, Marie Cléophas, Salomé, Jeanne, femme de Khouza, d'autres encore[12]. Elles vinrent probablement chacune de leur côté; car, s'il est difficile de révoquer en doute la tradition des trois Évangiles synoptiques, d'après laquelle plusieurs femmes vinrent au tombeau[13], il est certain d'un autre côté que,
[Pg 7]-[An 33] dans les deux récits les plus authentiques[14] que nous ayons de la résurrection, Marie de Magdala joue seule un rôle. En tout cas, elle eut, en ce moment solennel, une part d'action tout à fait hors ligne. C'est elle qu'il faut suivre pas à pas; car elle porta, ce jour-là, pendant une heure tout le travail de la conscience chrétienne; son témoignage décida de la foi de l'avenir.
Rappelons que le caveau où avait été renfermé le corps de Jésus était un caveau récemment creusé dans le roc et situé dans un jardin près du lieu de l'exécution[15]. On l'avait pris uniquement pour cette dernière cause, vu qu'il était tard, et qu'on ne voulait pas violer le sabbat[16]. Seul, le premier Évangile ajoute une circonstance: c'est que le caveau appartenait à Joseph d'Arimathie. Mais, en général, les circonstances