Part 25
Le monde grec et romain, monde laïque, monde profane, qui ne savait pas ce que c'est qu'un prêtre, qui n'avait ni loi divine, ni livre révélé, touchait ici à des problèmes qu'il ne pouvait résoudre. Ajoutons que, s'il avait eu des prêtres, une théologie sévère, une religion fortement organisée, il n'eût pas créé l'État laïque, inauguré l'idée d'une société rationnelle, d'une société fondée sur les simples nécessités humaines et sur les rapports naturels des individus. L'infériorité religieuse des Grecs et des Romains était la conséquence de leur supériorité politique et intellectuelle. La supériorité religieuse du peuple juif, au contraire, a été la cause de son infériorité politique et philosophique. Le judaïsme et le
[Pg 365]-[An 45] christianisme primitif renfermaient la négation ou plutôt la mise en tutelle de l'état civil. Comme l'islamisme, ils établissaient la société sur la religion. Quand on prend les choses humaines par ce côté, on fonde de grands prosélytismes universels, on a des apôtres courant le monde d'un bout à l'autre et le convertissant; mais on ne fonde pas des institutions politiques, une indépendance nationale, une dynastie, un code, un peuple.
[1] Valère Max., I, iii; Tite Live, XXXIX, 8-18; Cicéron, _De legibus_, II, 8; Denys d'Halic., II, 20; Dion Cassius, XL, 47; XLII, 26; Tertullien, _Apol._, 6; _Adv. nationes_, I, 10.
[2] Properce, IV, i, 17; Lucain, VIII, 831; Dion Cassitis, XLVII, 15; Arnobe, II, 73.
[3] Valère Maxime, I, iii, 3.
[4] Dion Cassius, XLVII, 15.
[5] Jos., XIV, x. Comp. Cicéron, _Pro Flacco_, 28.
[6] Suét., _Aug._, 31, 93; Dion Cassis, LII, 36.
[7] Suét., _Aug._, 93.
[8] Dion Cassius, LIV, 6.
[9] Jos., _Ant._, XVI, vi.
[10] _Ibid._, XVI, vi, 2.
[11] Dion Cassius, LII, 36.
[12] Jos., _B. J._, V, xiii, 6. Comp. Suétone, _Aug._, 93.
[13] Suétone, _Tib._, 36; Tac., _Ann._, II, 85; Jos., _Ant._, XVIII, iii, 4, 5; Philon, _In Flaccum_, § 1; _Leg. ad Caium_, § 24; Senèque, _Epist._, cviii, 22. L'assertion de Tertullien (_Apolog._, 5), reproduite par d'autres écrivains ecclésiastiques, sur l'intention qu'aurait eue Tibère de mettre Jésus-Christ au rang des dieux, ne mérite pas d'être discutée.
[14] Dion Cassius, LX, 6.
[15] Tacite, _Ann._, XI, 15.
[16] Dion Cassius, LX, 6; Suétone, _Claude_, 25; _Act._, xviii, 2.
[17] Dion Cassius, LX, 6.
[18] Jos., _Ant._, XIX, v, 2; XX, vi, 3; _B. J._, II, xii, 7.
[19] Suét., _Néron_, 56.
[20] Tacite, _Ann._, XV, 44; Suétone, _Néron_, 16. Ceci sera développé plus tard.
[21] Tacite, _Ann._, XIII, 32.
[22] Comp. Dion Cassius (Xiphilin), _Domit._, sub fin.; Suétone, _Domit._, 15. Cette distinction est formellement faite dans le Digeste, l. XLVII, tit. xxii, _de Coll. et Corp._, 1 et 3.
[23] Cic., _Pro Flacco_, 28.
[24] Cette distinction est indiquée dans les _Actes_, xvi, 20-21. Cf. xviii, 13.
[25] Cic., _Pro Flacco_, 28; Juvénal, xiv, 100 et suiv.; Tacite, _Hist._, V, 4, 3; Pline, _Epist._, X, 97; Dion Cassius, LII, 36.
[26] Jos., _B. J._, VII, v, 2.
[27] Ælius Aristide, _Pro Serapide_, 53; Julien, Orat. IV, p. 136 de l'édition de Spanheim, et les pierres gravées recueillies par M. Leblant dans le _Bulletin de la Soc. des Antiq. de Fr._, 1859, p. 191-195.
[28] Tac., _Ann._, II, 85; Suét., _Tib._, 36; Jos., _Ant._, XVIII, iii, 4-5; lettre d'Adrien, dans Vopiscus, _Vita Saturnini_, 8.
[29] Dion Cassius, XXXVII, 17.
[30] Voir les inscriptions publiées ou corrigées dans la _Revue archéol._, nov. 1864, 397 et suiv.; déc. 1864, p. 460 et suiv.; juin 1865, p. 451-452 et p. 497 et suiv.; sept. 1865, p. 214 et suiv.; avril 1866; Ross, _Inscr. græc, ined._, fasc. II, n° 282, 291, 292; Hamilton, _Researches in Asia Minor_, vol. II, n° 301; _Corpus inscr. græc._, n° 120, 126, 2525 _b_, 2562; Rhangabé, _Antiq. hellén._, n° 811; Henzen, n° 6082; Virgile, _Ecl._, v, 30. Comp. Harpocration, _Lex._, au mot ἐρανιστής; Festus, au mot _Thiasitas_; Digeste, XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, 4; Pline, _Epist._, X, 93, 94.
[31] Aristote, _Mor. à Nicom._, VIII, ix, 5; Plut., _Quest. grecques_, 44.
[32] Wescher, dans les _Archives des missions scientif._, 2e série, t. I, p. 432, et _Rev. arch._, sept. 1865, p. 221-222. Cf. Aristote, _Œconom._, II, 3; Strabon, IX, i, 15;_ Corpus inscr. gr._, n° 2271, lignes 13-14.
[33] Κληρωτοί.
[34] Κλῆρος. L'étymologie ecclésiastique de κλῆρος est différente et implique une allusion à la position de la tribu de Lévi en Israël. Mais il n'est pas impossible que le mot ait été primitivement emprunté aux confréries grecques (cf. _Act._, i, 25-26; I Petri, v, 3, Clém. d'Alex., dans Eusèbe, _II. E._, III, 23). M. Wescher a trouvé parmi les dignitaires de ces confréries un ἐπίσκοπος (_Revue arch._, avril 1866). Voir ci-dessus, p. 86. L'assemblée s'appelait quelquefois συναγωγή (_Revue arch._, sept. 1865, p. 216; Pollux, IX, viii, 143).
[35] _Corp. inscr. gr._, n° 126, Comp. _Rev. arch._, sept. 1865, p. 216.
[36] Wescher, dans la _Revue archéol._, déc. 1864, p. 460 et suiv.
[37] Voir ci-dessus, p. 338, note 2.
[38] Les confréries grecques n'en furent pas tout à fait exemptes. Inscript. dans la _Revue archéol._, déc. 1864, p. 462 et suiv.
[39] Digeste, XLVII, xxii, de _Coll. et Corp._, 4.
[40] Tite-Live, XXIX, 10 et suiv.; Orelli et Henzen, _Inscr. lat._, c. v, § 21.
[41] Dion Cassius, LII, 36; LX, 6.
[42] Tite-Live, XXXIX, 8-18. Comp. le décret épigraphique dans le _Corpus inscr. latinarum_, I, p. 43-44. Cf. Cic., _De legibus_, II, 8.
[43] Cic., _Pro Sext._, 25; _In Pis._, 4; Asconius, _In Cornelianam_, 75 (édit. Orelli); _In Pisonianam_, p. 7-8; Dion Cassius, XXXVIII, 13, 14; Digeste, III, iv, _Quod cujusc._, 1, XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, entier.
[44] Suétone, _Domit._, 1; Dion Cassius, XLVII, 15; LX, 6; LXVI, 24; passages de Tertullien et d'Arnobe, précités.
[45] Suétone, _César_, 42; _Aug._, 32; Jos., _Ant._, XIV, x, 8; Dion Cassius, LII. 36.
[46] «Kaput ex S. C. P. R. Quibus coïre, convenire, collegiumque habere liceat. Qui stipem menstruam conferre volent in funera, ii in collegium coeant, neque sub specie ejus collegi nisi semel in mense coeant conferondi causa unde defuncti sepeliantur.» Inscription de Lanuvium. 1re col., lignes 10-13, dans Mommsen, _De collegiis et sodaliciis Romanorum_ (Kiliæ, 1843), p. 81-82 et _ad calcem_. Cf. Digeste, XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, 1; Tertullien, _Apolog._, 39.
[47] Inscription de Lanuvium, 2e col., lignes 3, 7; Digeste, XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, 3.
[48] Digeste, XLVII, xi, _de Extr. crim._, 2.
[49] _Ibid._, XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, 1 et 3.
[50] Heuzey, _Mission de Macédoine_, p. 71 et suiv.; Orelli, _Inscr._, n° 4093.
[51] Orelli, 2409; Melchiorri et P. Visconti, _Silloge d'inscrizioni antiche_, p. 6.
[52] Voir les pièces relatives aux colléges d'Esculape et Hygie, de Jupiter Cernénus et de Diane et Antinoüs, dans Mommsen, _op. cit._, p. 93 et suiv. Comp. Orelli, _Inscr. lat._, nos 1710 et suiv., 2394, 2395, 2413, 4075, 4079, 4107, 4207, 4938, 5044; Mommsen, _op. cit._, p. 96, 113, 114; de Rossi, _Bullettino di archeol. cristiana_, 2e année, n° 8.
[53] Inscription de Lanuvium, 1re col., lignes 6-7; Orelli, 2270; de Rossi, _Bullett. di archeol. crist._, 2e année, n° 8.
[54] Inscript. de Lanuvium, 2e col., lignes 11-13; Orelli, 4420.
[55] Inscript. de Lanuvium, 1re col., lignes 3-9, 21; 2e col., lignes 7-17; Mommsen, _Inscr. regni Neap._, 2559; Marini, _Atti_, p. 398; Muratori, 491, 7; Mommsen, _De coll. et sod._, p. 109 et suiv., 113. Comp. I Cor., xi, 20 et suiv. Le président des églises chrétiennes est appelé par les païens θιασάρχης. Lucien, _Pérégrinus_, 11.
[56] Inscript. de Lanuvium, 2e col., ligne 7.
[57] Inscription de Lanuvium, 2e col., lignes 24-25.
[58] _Ibid._, 2e col., lignes 26-29. Cf. _Corpus inscr. gr._, n° 126.
[59] Orelli, _Inscr. lat._, nos 2399, 2400, 2405, 4093, 4103; Mommsen, _De coll. et sod. Rom._, p. 97; Heuzey, endroit cité. Comparez encore aujourd'hui les petits cimetières de confréries à Rome.
[60] Hor., _Sat._, I, viii, 8 et suiv.
[61] _Funeraticium_.
[62] Inscription de Lanuvium, 1re col., lignes 24, 25, 32.
[63] Inscription de Lanuvium, 2_e_ col., lignes 3-5.
[64] Cicéron, _De offic._, I, 17; Schol. Bobb. ad Cic., _Pro Archia_, x, 1. Comp. Plutarque, _De frat. amore_, 7; Digeste, XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, 4. Dans une inscription de Rome, le fondateur d'une sépulture stipule que tous ceux qui y seront déposés devront être de sa religion, _ad religionem pertinentes meam_ (de Rossi, _Bullettino di archeol. crist._, 3e année, n° 7, p. 54).
[65] Tertullien, _Ad Scapulam_, 3; de Rossi, _op. cit._, 3e année, n° 12.
[66] S. Justin, _Apol._, I, 67; Tertullien, _Apolog._, 39.
[67] Ulpien, _Fragm._, xxii, 6; Digeste, III, iv, _Quod cujusc._, 1; XLVI, i, _de Fid. et Mand._, 22; XLVII, ii, _de Furtis_, 31; XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, 1 et 3; Gruter, 322, 3 et 4; 424, 12; Orelli, 4080; Marini, _Atti_, p. 95; Muratori, 516, 1; _Mém. de la Soc. des Antiq. de Fr._, XX, p. 78.
[68] Dig., XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, entier; Inscr. de Lanuvium, 1re col., lignes 10-13; Marini, _Atti_, p. 552; Muratori, 520, 3; Orelli, 4075, 4115, 1567, 2797, 3140, 3913; Henzeri, 6633, 6745; d'autres encore dans Mommsen, _op. cit._, p. 80 et suiv.
[69] Digeste, XLVII, xi, de _Extr. crim._, 2.
[70] _Ibid._, XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, 2: XLVIII, iv, _ad Leg. Jul. majest._, 1.
[71] Dion Cassius, LX, 6. Comp. Suétone, _Néron_, 16.
[72] Voir la correspondance administrative de Pline et de Trajan. Pline, _Epist._, X, 43, 93, 94, 97, 98.
[73] «Permittitur tenuioribus stipem menstruam conferre, dum tamen semel in mense coeant, ne sub prætextu hujusmodi illicitum collegium coeant (Dig, XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, 1).» «Servos quoque licet in collegio tenuiorum recipi volentibus dominis (_ibid._, 3).» Cf. Pline, _Epist._, X, 94; Tertullien, _Apol._, 39.
[74] Digeste, I, xii, _de Off. præf. urbi_, I, § 14 (cf. Mommsen, _op. cit._, p. 127); III, iv, _Quod cujusc._, 1; XLVII, xx, _de Coll. et Corp._, 3. Il faut remarquer que l'excellent Marc-Aurèle élargit, autant qu'il put, le droit d'association. Dig., XXXIV, v, _de Rebus dubiis_, 20; XL, iii, _de Manumissionibus_, 1; et même XLVII, xxii, _de Coll. et Corp._, 1.
[Pg 366]-[An 45] CHAPITRE XIX.
AVENIR DES MISSIONS.
Tel était le monde que les missionnaires chrétiens entreprirent de convertir. On doit voir maintenant, ce me semble, qu'une telle entreprise ne fut pas une folie, et que sa réussite ne fut pas un miracle. Le monde était travaillé de besoins moraux auxquels la religion nouvelle répondait admirablement. Les mœurs s'adoucissaient; on voulait un culte plus pur; la notion des droits de l'homme, les idées d'améliorations sociales gagnaient de toutes parts. D'un autre côté, la crédulité était extrême; le nombre des personnes instruites, très-peu considérable. Que des apôtres ardents, juifs, c'est-à-dire monothéistes, disciples de Jésus, c'est-à-dire pénétrés de la plus douce prédication morale que l'oreille des hommes eût encore entendue, se présentent à un tel monde, et sûrement ils seront écoutés. Les rêves
[Pg 367]-[An 45] qui se mêlent à leur enseignement ne seront pas un obstacle à leur succès; le nombre de ceux qui ne croient pas au surnaturel, au miracle, est très-faible. S'ils sont humbles et pauvres, c'est tant mieux. L'humanité, au point où elle est, ne peut être sauvée que par un effort venant du peuple. Les anciennes religions païennes ne sont pas réformables; l'État romain est ce que sera toujours l'État, roide, sec, juste et dur. Dans ce monde qui périt faute d'amour, l'avenir appartient à celui qui touchera la source vive de la piété populaire. Le libéralisme grec, la vieille gravité romaine sont pour cela tout à fait impuissants.
La fondation du christianisme est, à ce point de vue, l'œuvre la plus grande qu'aient jamais faite des hommes du peuple. Très-vite sans doute, des hommes et des femmes de la haute noblesse romaine s'affilièrent à l'Église. Dès la fin du premier siècle, Flavius Clemens et Flavie Domitille nous montrent le christianisme pénétrant presque dans le palais des Césars[1]. A partir des premiers Antonins, il y a des gens riches dans la communauté. Vers la fin du
[Pg 368]-[An 45] IIe siècle, on y trouve quelques-uns des personnages les plus considérables de l'Empire[2]. Mais, au début, tous ou presque tous furent humbles[3]. Dans les plus anciennes Églises, pas plus qu'en Galilée autour de Jésus, ne se trouvèrent des nobles, des puissants. Or, en ces grandes créations, c'est la première heure qui est décisive. La gloire des religions appartient tout entière à leurs fondateurs. Les religions, en effet, sont affaire de foi. Croire est chose vulgaire; le chef-d'œuvre est de savoir inspirer la foi.
Quand on cherche à se figurer ces merveilleuses origines, on se représente d'ordinaire les choses sur le modèle de notre temps, et l'on est amené ainsi à de graves erreurs. L'homme du peuple, au premier siècle de notre ère, surtout dans les pays grecs et orientaux, ne ressemblait nullement à ce qu'il est aujourd'hui. L'éducation ne traçait pas alors entre les classes une barrière aussi forte que maintenant. Ces races de la Méditerranée, si l'on excepte les populations du Latium, lesquelles avaient disparu ou
[Pg 369]-[An 45] avaient perdu toute importance depuis que l'empire romain, en conquérant le monde, était devenu la chose des peuples vaincus, ces races, dis-je, étaient moins solides que les nôtres, mais plus légères, plus vives, plus spirituelles, plus idéalistes. Le pesant matérialisme de nos classes déshéritées, ce quelque chose de morne et d'éteint, effet de nos climats et legs fatal du moyen âge, qui donne à nos pauvres une physionomie si navrante, n'était pas le défaut des pauvres dont il s'agit ici. Bien que fort ignorants et fort crédules, ils ne l'étaient guère plus que les hommes riches et puissants. Il ne faut donc pas se représenter l'établissement du christianisme comme analogue à ce que serait chez nous un mouvement partant des classes populaires et finissant (chose à nos yeux impossible) par obtenir l'assentiment des hommes instruits. Les fondateurs du christianisme étaient des gens du peuple, en ce sens qu'ils étaient vêtus d'une façon commune, qu'ils vivaient simplement, qu'ils parlaient mal, ou plutôt ne cherchaient en parlant qu'à exprimer leur idée avec vivacité. Mais ils n'étaient inférieurs comme intelligence qu'à un tout petit nombre d'hommes, survivants chaque jour plus rares du grand monde de César et d'Auguste. Comparés à l'élite de philosophes qui faisaient le lien entre le siècle d'Auguste et celui des Antonins,
[Pg 370]-[An 45] les premiers chrétiens étaient des esprits faibles. Comparés à la masse des sujets de l'Empire, ils étaient éclairés. Parfois on les traitait de libres penseurs; le cri de la populace contre eux était: «A mort les athées[4]!» Et cela n'est pas surprenant. Le monde faisait d'effrayants progrès en superstition. Les deux premières capitales du christianisme des gentils, Antioche et Ephèse, étaient les deux villes de l'Empire les plus adonnées aux croyances surnaturelles. Le IIe et le IIIe siècle poussèrent jusqu'à la démence la soif du merveilleux et la crédulité.
Le christianisme naquit en dehors du monde officiel, mais non pas précisément au-dessous. C'est en apparence et selon les préjugés mondains que les disciples de Jésus étaient de petites gens. Le mondain aime ce qui est fier et fort; il parle sans affabilité à l'homme humble; l'honneur, comme il l'entend, consiste à ne pas se laisser insulter; il méprise celui qui s'avoue faible, qui souffre tout, se met au-dessous de tout, cède sa tunique, tend sa joue aux soufflets. Là est son erreur; car le faible, qu'il dédaigne, lui est d'ordinaire supérieur; la somme de vertu est chez ceux qui obéissent (servantes, ouvriers,
[Pg 371]-[An 45] soldats, marins, etc.) plus grande que chez ceux qui commandent et jouissent. Et cela est presque dans l'ordre, puisque commander et jouir, loin d'aider à la vertu, sont une difficulté pour être vertueux.
Jésus comprit à merveille que le peuple a dans son sein le grand réservoir de dévouement et de résignation qui sauve le monde. Voilà pourquoi il proclama heureux les pauvres, jugeant qu'il leur est plus aisé qu'aux autres d'être bons. Les chrétiens primitifs furent, par essence, des pauvres. «Pauvres» fut leur nom[5]. Même quand le chrétien fut riche, au IIe et au IIIe siècle, il fut en esprit un _tenuior_[6]; il se sauva grâce à la loi sur les _collegia tenuiorum_. Les chrétiens n'étaient certes pas tous des esclaves et des gens de basse condition; mais l'équivalent social d'un chrétien était un esclave; ce qui se disait d'un esclave se disait d'un chrétien. De part et d'autre, on se fait honneur des mêmes vertus, bonté, humilité, résignation, douceur. Le jugement des auteurs païens est à cet égard unanime. Tous sans exception reconnaissent dans le chrétien les traits du caractère servile, indifférence pour les grandes affaires, air triste et contrit, jugement morose sur
[Pg 372] le siècle, aversion pour les jeux, les théâtres, les gymnases, les bains[7].
En un mot, les païens étaient le monde; les chrétiens n'étaient pas du monde. Ils étaient un petit troupeau à part, haï du monde, trouvant le monde mauvais[8], cherchant à «se garder immaculé du monde[9]». L'idéal du christianisme sera le contraire de celui du mondain[10]. Le parfait chrétien aimera l'abjection; il aura les vertus du pauvre, du simple, de celui qui ne cherche pas à se faire valoir. Mais il aura les défauts de ses vertus; il déclarera vaines et frivoles bien des choses qui ne le sont pas; il rapetissera l'univers; il sera l'ennemi ou le contempteur de la beauté. Un système où la Vénus de Milo n'est qu'une idole est un système faux ou du moins partiel; car la beauté vaut presque le bien et le vrai. Une décadence dans l'art est, en tout cas, inévitable avec de pareilles idées. Le chrétien ne tiendra ni à bien bâtir, ni à bien sculpter, ni à bien dessiner; il est
[Pg 373]-[An 45] trop idéaliste. Il tiendra peu à savoir; la curiosité lui paraît chose vaine. Confondant la grande volupté de l'âme, qui est une des manières de toucher l'infini, avec le plaisir vulgaire, il s'interdira de jouir. Il est trop vertueux.
Une autre loi se montre dès à présent comme devant dominer cette histoire. L'établissement du christianisme correspond à la suppression de la vie politique dans le monde de la Méditerranée; le christianisme naît et se répand à une époque où il n'y a plus de patrie. Si quelque chose manque totalement aux fondateurs de l'Église, c'est le patriotisme. Ils ne sont pas cosmopolites; car toute la planète est pour eux un lieu d'exil; ils sont idéalistes dans le sens le plus absolu. La patrie est un composé de corps et d'âme. L'âme, ce sont les souvenirs, les usages, les légendes, les malheurs, les espérances, les regrets communs; le corps, c'est le sol, la race, la langue, les montagnes, les fleuves, les productions caractéristiques. Or, jamais on ne fut plus détaché de tout cela que les premiers chrétiens. Ils ne tiennent pas à la Judée; au bout de quelques années, ils ont oublié la Galilée; la gloire de la Grèce et de Rome leur est indifférente. Les contrées où le christianisme s'établit d'abord, la Syrie, Chypre, l'Asie Mineure, ne se souvenaient plus d'un temps
[Pg 374]-[An 45] où elles eussent été libres. La Grèce et Rome avaient encore un grand sentiment national. Mais, à Rome, le patriotisme vivait dans l'armée et dans quelques familles; en Grèce, le christianisme ne fructifie qu'à Corinthe, ville qui, depuis sa destruction par Mummius et sa reconstruction par César, était un ramas de gens de toute sorte. Les vrais pays grecs, alors comme aujourd'hui très-jaloux, très-absorbés par le souvenir de leur passé, se prêtèrent peu à la prédication nouvelle; ils furent toujours médiocrement chrétiens. Au contraire, ces pays mous, gais, voluptueux, d'Asie, de Syrie, pays de plaisir, de mœurs libres, de laisser aller, habitués à recevoir la vie et le gouvernement d'ailleurs, n'avaient rien à abdiquer en fait de fierté et de traditions. Les plus anciennes métropoles du christianisme, Antioche, Éphèse, Thessalonique, Corinthe, Rome, furent des villes communes, si j'ose le dire, des villes à la façon de la moderne Alexandrie, où affluaient toutes les races, où ce mariage entre l'homme et le sol, qui constitue une nation, était absolument rompu.
L'importance donnée aux questions sociales est toujours à l'inverse des préoccupations politiques. Le socialisme prend le dessus, quand le patriotisme s'affaiblit. Le christianisme fut l'explosion d'idées sociales et religieuses à laquelle il fallait s'attendre dès
[Pg 375]-[An 45] qu'Auguste eut mis fin aux luttes politiques. Culte universel, comme l'islamisme, le christianisme sera au fond l'ennemi des nationalités. Il faudra bien des siècles et bien des schismes pour qu'on arrive à former des Églises nationales avec une religion qui fut d'abord la négation de toute patrie terrestre, qui naquit à une époque où il n'y avait plus au monde de cité ni de citoyens, et que les vieilles républiques, roides et fortes, d'Italie et de Grèce eussent sûrement expulsée comme un poison mortel pour l'État.
Et ce fut là une des causes de grandeur du culte nouveau. L'humanité est chose diverse, changeante, tiraillée par des désirs contradictoires. Grande est la patrie, et saints sont les héros de Marathon, des Thermopyles, de Valmy et de Fleurus. La patrie, cependant, n'est pas tout ici-bas. On est homme et fils de Dieu, avant d'être Français ou Allemand. Le royaume de Dieu, rêve éternel qu'on n'arrachera pas du cœur de l'homme, est la protestation contre ce que le patriotisme a de trop exclusif. La pensée d'une organisation de l'humanité en vue de son plus grand bonheur et de son amélioration morale est chrétienne et légitime. L'État ne sait et ne peut savoir qu'une seule chose, organiser l'égoïsme. Cela n'est pas indifférent; car l'égoïsme est le plus puissant et le plus saisissable des mobiles humains. Mais
[Pg 376]-[An 45] cela ne suffit pas. Les gouvernements qui sont partis de cette supposition que l'homme n'est composé que d'instincts cupides se sont trompés. Le dévouement est aussi naturel que l'égoïsme à l'homme de grande race. L'organisation du dévouement, c'est la religion. Qu'on n'espère donc pas se passer de religion ni d'associations religieuses. Chaque progrès des sociétés modernes rendra ce besoin-là plus impérieux.
Voilà de quelle manière ces récits d'événements étranges peuvent être pour nous pleins d'enseignements et d'exemples. Il ne faut pas s'arrêter à certains traits que la différence des temps fait paraître bizarres. Quand il s'agit de croyances populaires, il y a toujours une immense disproportion entre la grandeur du but idéal que poursuit la foi et la petitesse des circonstances matérielles qui ont fait croire. De là cette particularité que, dans l'histoire religieuse, des détails choquants et des actes ressemblant à la folie peuvent être mêlés à tout ce qu'il y a de plus sublime. Le moine qui inventa la sainte ampoule a été l'un des fondateurs du royaume de France. Qui ne voudrait effacer de la vie de Jésus l'épisode des démoniaques de Gergésa? Jamais homme de sang-froid n'a fait ce que firent François d'Assise, Jeanne d'Arc, Pierre l'Ermite, Ignace de Loyola. Rien n'est plus relatif que le mot de folie appliqué au passé de