Les apôtres

Part 20

Chapter 203,616 wordsPublic domain

Quant aux chrétiens, la mémoire de Simon de Gitton fut chez eux en abomination. Ces prestiges, qui ressemblaient si fort aux leurs, les irritaient. Avoir balancé le succès des apôtres fut le plus impardonnable des crimes. On prétendit que les prodiges de Simon et de ses disciples étaient l'ouvrage du diable, et on flétrit le théosophe samaritain du nom de «Magicien[41]», que les fidèles prenaient en très-mauvaise part. Toute la légende chrétienne de Simon fut empreinte d'une colère concentrée. On lui prêta les maximes du quiétisme et les excès qu'on suppose d'ordinaire en être la conséquence[42]. On le considéra comme le père de toute erreur, le premier hérésiarque. On se plut à raconter ses mésaventures risibles, ses défaites par l'apôtre Pierre[43]. On attribua au plus vil motif le mouvement

[Pg 275]-[An 45] qui le porta vers le christianisme. On était si préoccupé de son nom, qu'on croyait le lire à tort et à travers sur des cippes où il n'était pas écrit[44]. Le symbolisme dont il avait revêtu ses idées fut interprété de la façon la plus grotesque. L'«Hélène» qu'il identifiait avec «la première intelligence», devint une fille publique qu'il avait achetée sur le marché de Tyr[45]. Son nom enfin, haï presque à l'égal de celui de Judas, et pris comme synonyme d'_antiapôtre_[46], devint la dernière injure et comme un mot proverbial pour

[Pg 276]-[An 45] désigner un imposteur de profession, un adversaire de la vérité, qu'on voulait indiquer avec mystère[47]. Ce fut le premier ennemi du christianisme, ou plutôt le premier personnage que le christianisme traita comme tel. C'est dire assez qu'on n'épargna ni les fraudes pieuses ni les calomnies pour le diffamer[48]. La critique, en pareil cas, ne saurait tenter une réhabilitation; les documents contradictoires lui manquent. Tout ce qu'elle peut, c'est de constater la physionomie des traditions et le parti pris de dénigrement qu'on y remarque.

Au moins doit-elle s'interdire de charger la mémoire du théurge samaritain d'un rapprochement qui peut n'être que fortuit. Dans un récit de l'historien Josèphe, un magicien juif, nommé Simon, né à Chypre, joue pour le procurateur Félix le rôle de proxénète[49]. Les circonstances de ce récit ne conviennent pas assez bien à Simon de Gitton pour qu'il soit

[Pg 277]-[An 45] permis de le rendre responsable des faits d'un personnage qui peut n'avoir eu de commun avec lui qu'un nom porté alors par des milliers d'hommes, et une prétention aux œuvres surnaturelles que partageaient malheureusement une foule de ses contemporains.

[1] On sait qu'il ne reste aucun manuscrit du Talmud pour contrôler les éditions imprimées.

[2] Jos., _Ant._, XX, v, 2.

[3] Jos., _B. J._, II, xvii, 8-10; _Vita_, 5.

[4] Le rapprochement du christianisme avec les deux mouvements de Judas et de Theudas est fait par l'auteur des _Actes_ lui-même (v, 36-37).

[5] Jos., _Ant._, XX, v, 1; _Act._, v, 36. On remarquera l'anachronisme commis par l'auteur des _Actes_.

[6] Jos., _Ant._, XVIII, iv, 1-2.

[7] Jos., _Ant._, XX, v, 3-4; _B. J._, II, xii, 1-2; Tacite, _Ann._, XII, 54.

[8] Jos., _Ant._, XX, viii, 5.

[9] Jos., _Ant._, XX, viii, 5; _B. J._, xiii, 3.

[10] Jos., _B. J._, VII, viii, 1; Mischna, _Sanhédrin_, ix, 6.

[11] Jos., _Ant._, XX, viii, 6, 10; _B. J._, II, xiii, 4.

[12] Jos., _Ant._, XX, viii, 6; _B. J._, II, xiii, 5; _Act._, xxi, 38.

[13] Jos., _Ant._, XX, viii, 6; _B. J._, II, xiii, 6.

[14] Voir ci-dessus, p. 153, note.

[15] Justin, _Apol. I_, 26, 56. Il est singulier que Josèphe, si bien au courant des choses samaritaines, ne parle pas de lui.

[16] _Act._, viii, 9 et suiv.

[17] On ne peut le tenir pour une composition totalement apocryphe, vu l'accord qui existe entre le système énoncé dans ce livre et le peu que nous apprennent les _Actes_ de la doctrine de Simon sur les «puissances divines».

[18] Homil. pseudo-clem., ii, 22, 24.

[19] Justin, _Apol. I_, 26, 56; II, 15; _Dial. cum Tryphone_, 120; Irénée, _Adv. hær._, I, xxiii, 2-5; xxvii, 4; II, præf.; III, præf.; Homiliæ pseudo-clementinæ, i, 15; ii, 22, 25, etc.; _Recogn._, I, 72; II, 7 et suiv.; III, 47; _Philosophumena_, IV, vii; VI, i; X, iv; Épiphane, _Adv. hær._, hær. xxi; Origène, _Contra Celsum_, V, 62; VI, 11; Tertullien, _De anima_, 34; _Constit. apost._, VI, 16; S. Jérôme, _In Matth._, xxiv, 5; Théodoret, _hæret. fab._, I, 4. C'est dans les extraits textuels que donnent les _Philosophumena_, et non dans les travestissements des autres Pères de l'Église, qu'il faut prendre une idée de _la Grande Exposition_.

[20] _Philosophum._, IV, vii; VI, i, 9, 12, 13, 17, 18. Comparez Apocalypse, i, 4, 8; iv, 8; xi, 17.

[21] _Philosophum._, VI, i, 17.

[22] _Ibid._, VI, i, 46.

[23] _Act._, viii, 10; _Philosophum._, VI, i, 18; Homil. pseudo-clem., ii, 22.

[24] Allusion à l'aventure du poëte Stésichore.

[25] Irenée, _Adv. hær._, I, xxiii, 2-4; Homil. pseudo-clem., ii, 23, 25; _Philosophumena_, VI, i, 19.

[26] _Philosophum._,VI, vi, 16.

[27] Voir _Vie de Jésus_, p. 247-249.

[28] _Ibid._, p. 247, note 4.

[29] _Chron. samarit._, c. 10 (édid. Juynboll, Leyde, 1848). Cf. Reland, _De Sam._, § 7; dans ses _Dissertat. miscell._, part. II; Gesenius, _Comment. de Sam. Theol._ (Halle, 1854), p. 21 et suiv.

[30] Dans l'extrait donné par les _Philosophumena_, VI, i, 16 _sub finem_, on lit une citation empruntée aux Évangiles synoptiques, laquelle semble être présentée comme se trouvant dans le texte de _la Grande Exposition_. Mais il peut y avoir ici quelque inadvertance.

[31] Homil. pseudo-clem., ii, 23-24.

[32] Irénée, _Adv. hær._, I, xxiii, 3; _Philosophum._, VI, i, 19.

[33] Homil. pseudo-clem., ii, 22; _Recogn._, II, 14.

[34] Irénée, _Adv. hær._, II, præf.; III, præf.

[35] Voir l'épître, très-probablement authentique, de saint Paul aux Colossiens, i, 15 et suiv.

[36] Épiph., _Adv. hær._, hær., lxxx, 1.

[37] Ce qui ferait incliner vers cette seconde hypothèse, c'est que la secte de Simon se changea vite en une école de prestiges, une fabrique de philtres et d'incantations. _Philosophumena_, VI, i, 20; Tertullien, _De anima_, 57.

[38] _Philosophum._, VI, i, 20. Cf. Orig., _Contra Cels._, I, 57; VI, 11.

[39] Hégésippe, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, IV, 22; Clém. d'Alex., _Strom._, VII, 17; _Constit. apost._, VI, 8, 16; XVIII, 1 et suiv.; Justin, _Apol. I_, 26, 56; Irénée, _Adv. hær._, I, xxiii, 5; _Philosoph._, VII, 28; Épiph., _Adv. hær._, xxii et xxiii, init.; Théodoret, _hær. fab._, I, 1, 2; Tertullien, _De prœscr._, 46; _De anima_, 50.

[40] La plus célèbre est celle de Dosithée.

[41] _Act._, viii, 9; Irénée, _Adv. hær._, I, xxiii, 1.

[42] _Philosophumena_, VI, i, 19, 20. L'auteur n'attribue ces doctrines perverses qu'aux disciples de Simon. Mais, si l'école eut vraiment cette physionomie, le maître en dut bien aussi avoir quelque chose.

[43] Nous examinerons plus tard ce que cachent ces récits.

[44] L'inscription SIMONI•DEO•SANCTO, rapportée par Justin (_Apol. I_, 26), comme se trouvant dans l'île du Tibre, et mentionnée après lui par d'autres Pères de l'Église, était une inscription latine au dieu sabin Semo Sancus, SIMONI•DEO•SANCTO. On trouva en effet, sous Grégoire XIII, dans l'île Saint-Barthélemy, une inscription, maintenant au Vatican, et qui portait cette dédicace. V. Baronius, _Ann. eccl._, ad annum 44; Orelli, _Inscr. lat._, n° 1860. Il y avait à cet endroit de l'île du Tibre un collége de _bidentales_ en l'honneur de Semo Sancus, renfermant plusieurs inscriptions du même genre. Orelli, n° 1861 (Mommsen, _Inscr. lat. regni Neapol._, n° 6770). Comp. Orelli, n° 1859, Henzen, n° 6999; Mabillon, _Museum Ital._, I, 1re part., p. 84. Le n° 1862 d'Orelli ne doit pas être pris en considération (voir _Corp. inscr. lat._, I, n° 542).

[45] Ce grossier malentendu n'aurait pu être levé sans la découverte des _Philosophumena_, qui seuls donnent des extraits textuels de l'_Apophasis magna_ (voir VI, i, 19). Tyr était célèbre par ses courtisanes.

[46] Ἐχθρὸς ἄνθρωπος, ἀντικείμενος. Voir Homil. _pseudo-clem._, hom. xvii, entière.

[47] Ainsi, dans la littérature pseudo-clémentine, le nom de Simon le Magicien désigne par moments l'apôtre Paul, à qui l'auteur en veut beaucoup.

[48] Il faut remarquer que, dans les _Actes_, il n'est pas encore traité en ennemi. On lui reproche seulement un sentiment bas, et on laisse croire qu'il se repentit (viii, 24). Peut-être Simon vivait-il encore quand ces lignes furent écrites, et ses rapports avec le christianisme n'étaient-ils pas encore devenus absolument mauvais.

[49] Jos., _Ant._, XX, vii, 1.

[Pg 278]-[An 45] CHAPITRE XVI.

MARCHE GÉNÉRALE DES MISSIONS CHRÉTIENNES.

Nous avons vu Barnabé partir d'Antioche pour remettre aux fidèles de Jérusalem la collecte de leurs frères de Syrie. Nous l'avons vu assister à quelques-unes des émotions que la persécution d'Hérode Agrippa Ier causa à l'Église de Jérusalem[1]. Revenons avec lui à Antioche, où toute l'activité créatrice de la secte semble en ce moment concentrée.

Barnabé y ramena avec lui un zélé collaborateur. C'était son cousin Jean-Marc, le disciple intime de Pierre[2], le fils de cette Marie chez laquelle le premier des apôtres aimait à demeurer. Sans doute, en prenant avec lui ce nouveau coopérateur, il pensait déjà à la grande entreprise à laquelle il devait l'associer. Peut-être même entrevoyait-il les divisions que

[Pg 279]-[An 45] cette entreprise susciterait, et était-il bien aise d'y mêler un homme qu'on savait être le bras droit de Pierre, c'est-à-dire de celui des apôtres qui avait dans les affaires générales le plus d'autorité.

Cette entreprise n'était pas moins qu'une série de grandes missions qui devaient partir d'Antioche, ayant pour programme avoué la conversion du monde entier. Comme toutes les grandes résolutions qui se prenaient dans l'Église, celle-ci fut attribuée à une inspiration du Saint-Esprit. On crut à une vocation spéciale, à un choix surnaturel, qu'on supposa avoir été communiqué à l'Église d'Antioche pendant qu'elle jeûnait et priait. Peut-être l'un des prophètes de l'Église, Menahem ou Lucius, dans un de ses accès de glossolalie, prononça-t-il des paroles d'où l'on conclut que Paul et Barnabé étaient prédestinés à cette mission[3]. Quant à Paul, il était convaincu que Dieu l'avait choisi dès le ventre de sa mère pour l'œuvre à laquelle il allait désormais se dévouer tout entier[4].

Les deux apôtres s'adjoignirent, à titre de subordonné, pour les seconder dans les soucis matériels de leur entreprise, ce Jean-Marc que Barnabé avait

[Pg 280]-[An 45] fait venir avec lui de Jérusalem[5]. Quand les préparatifs furent terminés, il y eut des jeûnes, des prières; on imposa, dit-on, les mains aux deux apôtres en signe d'une mission conférée par l'Église elle-même[6]; on les livra à la grâce de Dieu, et ils partirent[7]. De quel côté vont-ils se diriger? Quel monde vont-ils évangéliser? C'est ce qu'il importe maintenant de rechercher.

Toutes les grandes missions chrétiennes primitives se dirigèrent vers l'ouest, ou, en d'autres termes, se donnèrent pour théâtre et pour cadre l'empire romain. Si l'on excepte quelques petites portions du territoire, vassal des Arsacides, compris entre l'Euphrate et le Tigre, l'empire des Parthes ne reçut pas de missions chrétiennes, au premier siècle[8]. Le Tigre fut, du côté de l'orient, une borne que le christianisme ne dépassa que sous les Sassanides. Deux grandes causes, la Méditerranée et l'empire romain, déterminèrent ce fait capital.

[Pg 281]-[An 45] La Méditerranée était depuis mille ans la grande route où s'étaient croisées toutes les civilisations et toutes les idées. Les Romains, l'ayant délivrée de la piraterie, en avaient fait une voie de communication sans égale. Une nombreuse marine de cabotage rendait très-faciles les voyages sur les côtes de ce grand lac. La sécurité relative qu'offraient les routes de l'Empire, les garanties qu'on trouvait dans les pouvoirs publics, la diffusion des Juifs sur tout le littoral de la Méditerranée, l'usage de la langue grecque dans la portion orientale de cette mer[9], l'unité de civilisation que les Grecs d'abord, puis les Romains y avaient créée, firent de la carte de l'Empire la carte même des pays réservés aux missions chrétiennes et destinés à devenir chrétiens. L'_orbis_ romain devint l'_orbis_ chrétien, et en ce sens on peut dire que les fondateurs de l'Empire ont été les fondateurs de la monarchie chrétienne, ou du moins qu'ils en ont dessiné les contours. Toute province conquise par l'empire romain a été une province conquise au christianisme. Qu'on se figure les apôtres en présence d'une Asie Mineure, d'une Grèce, d'une Italie divisées en cent petites républiques, d'une Gaule, d'une Espagne, d'une Afrique, d'une Égypte en possession de vieilles institutions nationales, on

[Pg 282]-[An 45] n'imagine plus leur succès, ou plutôt on n'imagine plus que leur projet ait pu naître. L'unité de l'Empire était la condition préalable de tout grand prosélytisme religieux, se mettant au-dessus des nationalités. L'Empire le sentit bien au IVe siècle; il devint chrétien; il vit que le christianisme était la religion qu'il avait faite sans le savoir, la religion délimitée par ses frontières, identifiée avec lui, capable de lui procurer une seconde vie. L'Église, de son côté, se fit toute romaine, et est restée jusqu'à nos jours comme un débris de l'Empire. On eût dit à Paul que Claude était son premier coopérateur; on eût dit à Claude que ce Juif qui part d'Antioche va fonder la plus solide partie de l'édifice impérial, on les eût fort étonnés l'un et l'autre. On eût dit vrai cependant.

De tous les pays étrangers à la Judée, le premier où le christianisme s'établit fut naturellement la Syrie. Le voisinage de la Palestine et le grand nombre de Juifs établis dans cette contrée[10], rendaient un tel fait inévitable. Chypre, l'Asie Mineure, la Macédoine, la Grèce et l'Italie furent ensuite visités par les hommes apostoliques à quelques années de distance. Le midi de la Gaule, l'Espagne, la côte d'Afrique, bien qu'ils aient été assez tôt évangélisés, peuvent être considérés

[Pg 283]-[An 45] comme formant un étage plus récent dans les substructions du christianisme.

Il en fut de même de l'Égypte. L'Égypte ne joue presque aucun rôle dans l'histoire apostolique; les missionnaires chrétiens semblent systématiquement y tourner le dos. Ce pays, qui, à partir du IIIe siècle, devint le théâtre d'événements si importants dans l'histoire de la religion, fut d'abord fort en retard avec le christianisme. Apollos est le seul docteur chrétien sorti de l'école d'Alexandrie; encore avait-il appris le christianisme dans ses voyages[11]. Il faut chercher la cause de ce phénomène remarquable dans le peu de rapports qui existait entre les Juifs d'Égypte et ceux de Palestine, et surtout dans ce fait que l'Égypte juive avait en quelque sorte son développement religieux à part. L'Égypte avait Philon et les thérapeutes; c'était là son christianisme[12], lequel la dispensait et la détournait d'accorder à l'autre une oreille attentive. Quant à l'Égypte païenne, elle possédait des institutions religieuses bien plus résistantes que celles du paganisme gréco-romain[13]; la religion égyptienne était encore dans toute sa force; c'était

[Pg 284]-[An 45] presque le moment où se bâtissaient ces temples énormes d'Esneh, d'Ombos, où l'espérance d'avoir dans le petit Césarion un dernier roi Ptolémée, un Messie national, faisait sortir de terre ces sanctuaires de Dendérah, d'Hermonthis, comparables aux plus beaux ouvrages pharaoniques. Le christianisme s'assit partout, sur les ruines du sentiment national et des cultes locaux. La dégradation des âmes en Égypte y rendait rares, d'ailleurs, les aspirations qui ouvrirent partout au christianisme de si faciles accès.

Un rapide éclair partant de Syrie, illuminant presque simultanément les trois grandes péninsules d'Asie Mineure, de Grèce, d'Italie, et bientôt suivi d'un second reflet qui embrassa presque toutes les côtes de la Méditerranée, voilà ce que fut la première apparition du christianisme. La marche des navires apostoliques est toujours à peu près la même. La prédication chrétienne semble suivre un sillage antérieur, qui n'est autre que celui de l'émigration juive. Comme une contagion qui, prenant son point de départ au fond de la Méditerranée, apparaît tout à coup sur un certain nombre de points du littoral par une correspondance secrète, le christianisme eut ses ports d'arrivage en quelque sorte désignés d'avance. Ces ports étaient presque tous marqués par des colonies juives. Une synagogue précéda,

[Pg 285]-[An 45] en général, l'établissement de l'Église. On dirait une traînée de poudre, ou mieux encore une sorte de chaîne électrique, le long de laquelle l'idée nouvelle courut d'une façon presque instantanée.

Depuis cent cinquante ans, en effet, le judaïsme, jusque-là borné à l'Orient et à l'Égypte, avait pris son vol vers l'Occident. Cyrène, Chypre, l'Asie Mineure, certaines villes de Macédoine et de Grèce, l'Italie, avaient des juiveries importantes[14]. Les juifs donnaient le premier exemple de ce genre de patriotisme que les Parsis, les Arméniens et, jusqu'à un certain point, les Grecs modernes devaient montrer plus tard; patriotisme extrêmement énergique, quoique non attaché à un sol déterminé; patriotisme de marchands répandus partout, se reconnaissant partout pour frères; patriotisme aboutissant à former non de grands États compactes, mais de petites communautés autonomes au sein des autres États. Fortement associés entre eux, ces juifs de la dispersion constituaient dans les villes des congrégations presque indépendantes, ayant leurs magistrats, leurs conseils. Dans certaines villes, ils avaient un ethnarque ou alabarque, investi de droits presque souverains. Ils habitaient des quartiers à

[Pg 286]-[An 45] part, soustraits à la juridiction ordinaire, fort méprises du reste du monde, mais où régnait le bonheur. On y était plutôt pauvre que riche. Le temps des grandes fortunes juives n'était pas encore venu; elles commencèrent en Espagne, sous les Visigoths[15]. L'accaparement de la finance par les juifs fut l'effet de l'incapacité administrative des barbares, de la haine que conçut l'Église pour la science de l'argent et de ses idées superficielles sur le prêt à intérêt. Sous l'empire romain, rien de semblable. Or, quand le juif n'est pas riche, il est pauvre; l'aisance bourgeoise n'est pas son fait. En tout cas, il sait très-bien supporter la pauvreté. Ce qu'il sait mieux encore, c'est allier la préoccupation religieuse la plus exaltée à la plus rare habileté commerciale. Les excentricités théologiques n'excluent nullement le bon sens en affaires. En Angleterre, en Amérique, en Russie, les sectaires les plus bizarres (irvingiens, saints des derniers jours, raskolniks) sont de très-bons marchands.

Le propre de la vie juive pieusement pratiquée a toujours été de produire beaucoup de gaieté et de cordialité. On s'aimait dans ce petit monde; on y aimait un passé et le même passé; les cérémonies

[Pg 287]-[An 45] religieuses embrassaient fort doucement la vie. C'était quelque chose d'analogue à ces communautés distinctes qui existent encore dans chaque grande ville turque; par exemple, aux communautés grecque, arménienne, juive, de Smyrne, étroites camaraderies où tout le monde se connaît, vit ensemble, intrigue ensemble. Dans ces petites républiques, les questions religieuses dominent toujours les questions politiques, ou plutôt suppléent au manque de celles-ci. Une hérésie y est une affaire d'État; un schisme y a toujours pour origine une question de personnes. Les Romains, sauf de rares exceptions, ne pénétraient jamais dans ces quartiers réservés. Les synagogues promulguaient des décrets, décernaient des honneurs[16], faisaient acte de vraies municipalités. L'influence de ces corporations était très-grande. A Alexandrie, elle était de premier ordre, et dominait toute l'histoire intérieure de la cité[17]. A Rome, les juifs étaient nombreux[18] et formaient

[Pg 288]-[An 45] un appui qu'on ne dédaignait pas. Cicéron présente comme un acte de courage d'avoir osé leur résister[19]. César les favorisa et les trouva fidèles[20]. Tibère fut amené, afin de les contenir, aux mesures les plus sévères[21]. Caligula, dont le règne fut pour eux néfaste en Orient, leur rendit leur liberté d'association à Rome[22]. Claude, qui les favorisait en Judée, se vit obligé de les chasser de la ville[23]. On les rencontrait partout[24], et on osait dire d'eux comme des Grecs, que, vaincus, ils avaient imposé des lois à leurs dominateurs[25].

Les dispositions des populations indigènes envers ces étrangers étaient fort diverses. D'une part, le sentiment de répulsion et d'antipathie que les juifs, par leur esprit d'isolement jaloux, leur caractère rancunier, leurs habitudes insociables, ont produit

[Pg 289]-[An 45] autour d'eux partout où ils ont été nombreux et organisés, se manifestait avec force[26]. Quand ils étaient libres, ils étaient en réalité privilégiés; car ils jouissaient des avantages de la société, sans en supporter les charges[27]. Des charlatans exploitaient le mouvement de curiosité que causait leur culte, et, sous prétexte d'en exposer les secrets, se livraient à toutes sortes de friponneries[28]. Des pamphlets violents et à demi burlesques, comme celui d'Apion, pamphlets où les écrivains profanes ont trop souvent puisé leurs renseignements[29], circulaient, servant d'aliment aux colères du public païen. Les juifs semblent avoir été en général taquins, portés à se plaindre. On voyait en eux une société secrète, malveillante pour le reste des hommes, dont les membres se poussaient à tout prix, au détriment des autres[30]. Leurs usages bizarres,

[Pg 290]-[An 45] leur aversion pour certains aliments, leur saleté, leur manque de distinction, la mauvaise odeur qu'ils exhalaient[31], leurs scrupules religieux, leurs minuties dans l'observance du sabbat, étaient trouvés ridicules[32]. Mis au ban de la société, les juifs, par une conséquence naturelle, n'avaient aucun souci de paraître gentilshommes. On les rencontrait partout en voyage avec des habits luisants de saleté, un air gauche, une mine fatiguée, un teint pâle, de gros yeux malades[33], une expression béate, faisant bande à part avec leurs femmes, leurs enfants, leurs paquets de couvertures, le panier qui constituait tout leur mobilier[34]. Dans les villes, ils exerçaient les trafics les plus chétifs, mendiants[35], chiffonniers, brocanteurs, vendeurs d'allumettes[36]. On dépréciait injustement

[Pg 291]-[An 45] leur loi et leur histoire. Tantôt on les trouvait superstitieux[37], cruels[38]; tantôt, athées, contempteurs des dieux[39]. Leur aversion pour les images paraissait de la pure impiété. La circoncision surtout fournissait le thème d'interminables railleries[40].

Mais ces jugements superficiels n'étaient pas ceux de tous. Les juifs avaient autant d'amis que de détracteurs. Leur gravité, leurs bonnes mœurs, la simplicité de leur culte charmaient une foule de gens. On sentait en eux quelque chose de supérieur. Une vaste propagande monothéiste et mosaïque s'organisait[41]; une sorte de tourbillon puissant se formait autour de ce singulier petit peuple. Le pauvre colporteur juif du

[Pg 292]-[An 45] Transtévère[42], sortant le matin avec son éventaire de merceries, rentrait souvent le soir, riche d'aumônes venues d'une main pieuse[43]. Les femmes surtout étaient attirées vers ces missionnaires en haillons[44]. Juvénal[45] compte le penchant vers la religion juive parmi les vices qu'il reproche aux dames de son temps. Celles qui étaient converties vantaient le trésor qu'elles avaient trouvé et le bonheur dont elles jouissaient[46].