Part 19
[Pg 256]-[An 44] même dans la haute dévotion; car, comme nous l'avons dit, ces prosélytes étaient souvent plus pieux que les Juifs de naissance. Izate, chef de la famille, embrassa le judaïsme sur la prédication d'un marchand juif, nommé Ananie, qui, en entrant pour son petit commerce dans le sérail d'Abennérig, roi de Mésène, avait converti toutes les femmes et s'était constitué leur précepteur spirituel. Les femmes mirent Izate en rapport avec lui. Vers le même temps, Hélène, sa mère, se faisait instruire dans la vraie religion par un autre juif. Izate, dans son zèle de nouveau converti, voulait aussi se faire circoncire. Mais sa mère et Ananie l'en dissuadèrent vivement. Ananie lui prouva que l'observation des commandements de Dieu était plus importante que la circoncision, et qu'on pouvait être fort bon juif sans cette cérémonie. Une pareille tolérance était le fait d'un petit nombre d'esprits éclairés. Quelque temps après, un Juif de Galilée, nommé Éléazar, ayant trouvé le roi qui lisait le Pentateuque, lui montra, par les textes, qu'il ne pouvait pas observer la Loi sans être circoncis. Izate en fut persuadé, et se fit faire l'opération sur le champ[45].
[Pg 257]-[An 44] La conversion d'Izate fut suivie de celle de son frère Monobaze et de presque toute la famille. Vers l'an 44, Hélène vint se fixer à Jérusalem, où elle fit bâtir pour la maison royale d'Adiabène un palais et un mausolée de famille, qui existe encore[46]. Elle se rendit fort chère aux Juifs par son affabilité et ses aumônes. C'était une grande édification de la voir, comme une pieuse juive, fréquenter le temple, consulter les docteurs, lire la Loi, l'enseigner à ses fils. Dans la peste de l'an 44, cette sainte personne fut la providence de la ville. Elle fit acheter une grande quantité de blé en Égypte, et de figues sèches à Chypre. Izate, de son côté, envoya des sommes considérables pour être distribuées aux pauvres. Les richesses de l'Adiabène se dépensaient en partie à Jérusalem. Les fils d'Izate vinrent y apprendre les usages et la langue des Juifs. Toute cette famille fut ainsi la ressource de ce peuple de mendiants. Elle avait pris dans la ville comme droit de cité; plusieurs de ses membres s'y trouvaient lors du siège de Titus[47]; d'autres figurent dans les écrits talmudiques, présentés
[Pg 258]-[An 44] comme des modèles de piété et de détachement[48].
C'est par là que la famille royale d'Adiabène appartient à l'histoire du christianisme. Sans être chrétienne, en effet, comme certaines traditions l'ont voulu[49], cette famille représenta sous différents égards les prémices des gentils. En embrassant le judaïsme, elle obéit au sentiment qui devait amener au christianisme le monde païen tout entier. Les vrais Israélites selon Dieu étaient bien plutôt ces étrangers, animés d'un sentiment religieux si profondément sincère, que le pharisien rogue et malveillant, pour lequel la religion n'était qu'un prétexte de haines et de dédains. Ces bons prosélytes, parce qu'ils étaient vraiment saints, n'étaient nullement fanatiques. Ils admettaient que la vraie religion pouvait se pratiquer sous l'empire des codes civils les plus divers. Ils séparaient complètement la religion de la politique. La distinction entre les sectaires séditieux qui devaient défendre Jérusalem avec rage, et les pacifiques dévots qui, au premier bruit de guerre, devaient fuir vers
[Pg 259]-[An 44] les montagnes[50], se manifestait de plus en plus.
On voit, du moins, que la question des prosélytes se posait dans le judaïsme et le christianisme de la même manière. De part et d'autre, on sentait le besoin d'élargir la porte d'entrée. Pour ceux qui se plaçaient à ce point de vue, la circoncision était une pratique inutile ou nuisible; les observances mosaïques étaient un simple signe de race, n'ayant de valeur que pour les fils d'Abraham. Avant de devenir la religion universelle, le judaïsme était obligé de se réduire à une sorte de déisme, n'imposant que les devoirs de la religion naturelle. Il y avait là une sublime mission à remplir, et une partie du judaïsme, dans la première moitié du premier siècle, s'y prêta d'une manière fort intelligente. Par un côté, le judaïsme était un de ces innombrables cultes nationaux[51] qui remplissaient le monde, et dont la sainteté venait uniquement de ce que les ancêtres avaient adoré de la sorte; par un autre côté, le judaïsme était la religion absolue, faite pour tous, destinée à être adoptée de tous. L'épouvantable débordement de fanatisme qui prit le dessus en Judée, et qui amena la guerre d'extermination, coupa court à cet avenir.
[Pg 260]-[An 44] Ce fut le christianisme qui reprit pour son compte la tâche que la synagogue n'avait pas su accomplir. Laissant de côté les questions rituelles, le christianisme continua la propagande monothéiste du judaïsme. Ce qui avait fait le succès du judaïsme auprès des femmes de Damas, au sérail d'Abennérig, auprès d'Hélène, auprès de tant de prosélytes pieux, fit la force du christianisme dans le monde entier. En ce sens, la gloire du christianisme est vraiment confondue avec celle du judaïsme. Une génération de fanatiques priva ce dernier de sa récompense, et l'empêcha de recueillir la moisson qu'il avait préparée.
[1] Les inscriptions de ces contrées confirment pleinement les indications de Josèphe. (_Comptes rendus de l'Acad. des Inscr. et B.-L._, 1865, p. 106-109).
[2] Josèphe, _Ant._, XIX, iv; _B. J._, II, xi.
[3] Jos., _Ant._, XIX, v, 1; vi, 1; _B. J._, II, xi, 5; Dion Cassius, LX, 8.
[4] Dion Cassius, LIX, 24.
[5] Jos., _Ant._, XIX, ix, 1.
[6] _Ibid._, XIX, vi, 1, 3; vii, 3, 4; viii, 2; ix, 1.
[7] _Ibid._, XIX, vii, 4.
[8] Jos., _Ant._, XIX, vi, 3.
[9] Juvénal, Sat. vi, 158-159; Perse, Sat. v, 180.
[10] Philon, _In Flaccum_, § 5 et suiv.
[11] Jos., _Ant._, XIX, v, 2 et la suite; XX, vi, 3; _B. J._, II, xii, 7. Les mesures restrictives qu'il prit contre les juifs de Rome (_Act._, xviii, 2; Suétone, _Claude_, 25; Dion Cassius, LX, 6) tenaient à des circonstances locales.
[12] I. Jos., _Ant._, XIX, vi, 3.
[13] Jos., _Ant._, XIX, vii, 2; _B. J._, II, xi, 6; V, iv, 2; Tacite, _Hist._, V, 12.
[14] Tacite, _Ann._, VI, 47.
[15] Jos., _Ant._, XIX, vii, 2; viii, 1; XX, i, 1.
[16] Jos., _Ant._, XIX, viii, 1.
[17] Suétone, _Caius_, 22, 26, 35; Dion Cassius, LIX, 24; LX, 8; Tacite, _Ann._, XI, 8. Comme type de ce rôle des petits rois d'Orient, étudier la carrière d'Hérode Agrippa Ier dans Josèphe (_Ant._, XVIII et XIX). Comp. Horace, _Sat._, I, vii.
[18] Ci-dessus, p. 143-144, 174-175, 191-192.
[19] _Act._, xii, 3.
[20] _Act._, xii, 1 et suiv.
[21] En effet, Jacques fut décapité et non lapidé.
[22] _Act._, xii, 3 et suiv.
[23] _Act._, xii, 9-11. Le récit des _Actes_ est tellement vif et juste, qu'il est difficile d'y trouver place pour une élaboration légendaire prolongée.
[24] Jos., _Ant._, XIX, viii, 2; _Act._, xii, 18-23.
[25] Jos., _Ant._, XIX, vii, 4.
[26] _Act._, xii, 23. Comp. II Macch., ix, 9; Jos., _B. J._, I, xxxiii, 5; Talm, de Bab, _Sota_, 35 _a_.
[27] Jos., _Ant._, XIX, vi, 1: XX, i, 1, 2.
[28] Jos., _Ant._, XX, v, 2; _B. J._, II, xv, 1; xviii, 7 et suiv.; IV, x, 6; V, i, 6; Tacite, _Ann._, XV, 28; _Hist._, I, 11; II, 79; Suétone, _Vesp._, 6; _Corpus inscr. græc._, n° 4957 (cf. _ibid._, III, p. 311).
[29] Jos., _Ant._, XX, i, 3.
[30] Jos., _Ant._, XX, v. 4; _B. J._, II, xii, 2.
[31] Josèphe, qui expose l'histoire de ces agitations avec un soin si minutieux, n'y mêle jamais les chrétiens.
[32] Jos., _Contre Apion_, II, 39; Dion Cassius, LXVI, 4.
[33] Jos., _B. J._, IV, iv, 3; V, xiii, 6; Suét., _Aug._, 93; Strabon, XVI, ii, 34, 37; Tacite, _Hist._, V, 5.
[34] Jos., _Ant._, XIII, ix, 1; xi, 3; xv, 4; XV, vii, 9.
[35] Jos., _B. J._, II, xvii, 10; _Vita_, 23.
[36] Matth., xxiii, 13.
[37] Jos., _Ant._, XX, vii, 1, 3. Comp. XVI, vii, 6.
[38] _Ibid._, XX, ii, 4.
[39] _Ibid._, XX, ii, 5, 6; iv, 1.
[40] Jos., _B. J._, II, XX, 2.
[41] Sénèque, fragm. dans S. Aug., _De civ. Dei_, VI, 11.
[42] Jos., _Ant._, XX, ii-iv.
[43] Tacite, _Ann._, XII, 13, 14. La plupart des noms de cette famille sont persans.
[44] Le nom d' «Hélène» le prouve. Cependant il est remarquable que le grec ne figure pas sur l'inscription bilingue (syriaque et syro-chaldaïque) du tombeau d'une princesse de cette famille, découvert et rapporté à Paris par M. de Saulcy. Voir _Journal Asiatique_, décembre 1865.
[45] Cf. _Bereschith rabba_, xlvi, 51 _d_.
[46] C'est, selon toutes les apparences, le monument connu aujourd'hui sous le nom de «tombeaux des rois». Voir _Journal Asiatique_, endroit cité.
[47] Jos., _B. J._, II, xix, 2; VI, vi, 4.
[48] Talm. de Jérus., _Peah_, 15 _b_, où l'on prête à l'un des Monobaze quelques maximes qui rappellent tout à fait l'Évangile (Matth., vi, 19 et suiv.); Talm. de Bab., _Baba Bathra_, 11 _a_; _Joma_, 37 _a_; _Nazir_, 19 _b_; _Schabbath_, 68 _b_; Sifra, 70 _a_; Bereschith rabba, xlvi, fol. 51 _d_.
[49] Moïse de Khorène, II, 35; Orose, VII, 6.
[50] Luc, xxi, 21.
[51] Τὰ πάτρια ἔθη, expression si familière à Josèphe, quand il défend la position des Juifs dans le monde païen.
[Pg 261]-[An 45] CHAPITRE XV.
MOUVEMENTS PARALLÈLES AU CHRISTIANISME OU IMITÉS DU CHRISTIANISME. SIMON DE GITTON.
Le christianisme maintenant est bien réellement fondé. Dans l'histoire des religions, il n'y a que les premières années qui soient difficiles à traverser. Une fois qu'une croyance a résisté aux dures épreuves qui accueillent toute fondation nouvelle, son avenir est assuré. Plus habiles que les autres sectaires du même temps, esséniens, baptistes, partisans de Judas le Gaulonite, qui ne sortirent pas du monde juif et périrent avec lui, les fondateurs du christianisme, avec une rare sûreté de vue, se jetèrent de très-bonne heure dans le vaste monde et s'y firent leur place. Le peu de mentions que nous trouvons des chrétiens dans Josèphe, dans le Talmud et dans les écrivains grecs et latins, ne doit pas nous surprendre. Josèphe nous est arrivé par des copistes chrétiens, qui ont supprimé tout ce qui était désagréable
[Pg 262]-[An 45] à leur croyance. On peut supposer qu'il parlait plus longuement de Jésus et des chrétiens qu'il ne le fait dans l'édition qui nous est parvenue. Le Talmud a également subi, au moyen âge et lors de sa première publication[1], beaucoup de retranchements et d'altérations, la censure chrétienne s'étant exercée sur le texte avec sévérité, et une foule de malheureux juifs ayant été brûlés pour s'être trouvés en possession d'un livre contenant des passages considérés comme blasphématoires. Il n'est pas étonnant que les écrivains grecs et latins se préoccupent peu d'un mouvement qu'ils ne pouvaient comprendre, et qui se passa dans un petit monde fermé pour eux. Le christianisme se perd à leurs yeux sur le fond obscur du judaïsme; c'était une querelle de famille au sein d'une nation abjecte; à quoi bon s'en occuper? Les deux ou trois passages où Tacite et Suétone parlent des chrétiens prouvent que, pour être d'ordinaire en dehors du cercle visuel de la grande publicité, la secte nouvelle était cependant un fait très-considérable, puisque, par une ou deux échappées, nous la voyons, à travers le nuage de l'inattention générale, se dessiner avec beaucoup de netteté.
Ce qui a contribué, du reste, à effacer un peu les
[Pg 263]-[An 45] contours du christianisme dans l'histoire du monde juif au premier siècle de notre ère, c'est qu'il n'y est pas un fait isolé. Philon, à l'heure où nous sommes parvenus, avait terminé sa carrière, toute consacrée à l'amour du bien. La secte de Judas le Gaulonite durait toujours. L'agitateur avait eu pour continuateurs de sa pensée ses fils Jacques, Simon et Menahem. Jacques et Simon furent crucifiés par l'ordre du procurateur renégat Tibère Alexandre[2]. Quant à Menahem, il jouera dans la catastrophe finale de la nation un rôle important[3]. L'an 44, un enthousiaste, nommé Theudas[4], s'était élevé, annonçant la prochaine délivrance, invitant les foules à le suivre au désert, promettant, comme un autre Josué, de leur faire passer le Jourdain à pied sec; ce passage était, selon lui, le vrai baptême qui devait initier chacun de ses fidèles au royaume de Dieu. Plus de quatre cents personnes le suivirent. Le procurateur Cuspius Fadus envoya contre lui de la cavalerie, dispersa sa troupe et le tua[5]. Quelques années auparavant, toute
[Pg 264]-[An 45] la Samarie s'était émue à la voix d'un illuminé, qui prétendait avoir eu la révélation de l'endroit du Garizim où Moïse avait caché les instruments sacrés du culte. Pilate avait comprimé ce mouvement avec une grande rigueur[6]. Quant à Jérusalem, la paix désormais est finie pour elle. A partir de l'arrivée du procurateur Ventidius Cumanus (an 48), les troubles n'y cessent plus. L'excitation était poussée à un tel point, que la vie y était devenue impossible; les circonstances les plus insignifiantes amenaient des explosions[7]. On sentait partout une fermentation étrange, une sorte de trouble mystérieux. Les imposteurs se multipliaient de toutes parts[8]. L'épouvantable fléau des zélotes (_kenaïm_) ou sicaires commençait à paraître. Des misérables, armés de poignards, se glissaient dans les foules, frappaient leurs victimes, et étaient ensuite les premiers à crier au meurtre. Il ne se passait pas de jour qu'on n'entendît parler de quelque assassinat de ce genre. Une terreur extraordinaire se répandit. Josèphe présente les crimes des zélotes comme de pures scélératesses[9]; mais il n'est pas douteux que le fanatisme
[Pg 265]-[An 45] ne s'en mêlât[10]. C'était pour défendre la Loi que ces misérables s'armaient du poignard. Quiconque manquait devant eux à une des prescriptions légales, voyait son arrêt prononcé et aussitôt exécuté. Ils croyaient par là faire l'œuvre la plus méritoire et la plus agréable à Dieu.
Des rêveries analogues à celles de Theudas se renouvelaient de toutes parts. Des personnages, se prétendant inspirés, soulevaient le peuple et l'entraînaient avec eux au désert, sous prétexte de lui faire voir, par des signes manifestes, que Dieu allait le délivrer. L'autorité romaine exterminait par milliers les dupes de ces agitateurs[11]. Un juif d'Égypte qui vint à Jérusalem, vers l'an 56, eut l'art, par ses prestiges, d'attirer après lui trente mille personnes, entre lesquelles quatre mille sicaires. Du désert, il voulut les mener sur la montagne des Oliviers, pour voir de là, disait-il, tomber à sa seule parole les murailles de Jérusalem. Félix, qui était alors procurateur, marcha contre lui et dissipa sa bande. L'Égyptien se sauva, et ne parut plus depuis[12]. Mais, comme dans un corps malsain les maux se succèdent les uns aux autres, on vit bientôt après
[Pg 266]-[An 45] diverses troupes mêlées de magiciens et de voleurs, qui portaient ouvertement le peuple à se révolter contre les Romains, menaçant de mort ceux qui continueraient à leur obéir. Sous ce prétexte, ils tuaient les riches, pillaient leurs biens, brûlaient les villages, et remplissaient toute la Judée des marques de leur fureur[13]. Une effroyable guerre s'annonçait. Un esprit de vertige régnait partout, et maintenait les imaginations dans un état voisin de la folie.
Il n'est pas impossible qu'il y ait eu chez Theudas une certaine arrière-pensée d'imitation à l'égard de Jésus et de Jean-Baptiste. Cette imitation, au moins, se trahit avec évidence dans Simon de Gitton, si les traditions chrétiennes sur ce personnage méritent quelque foi[14]. Nous l'avons déjà rencontré en rapport avec les apôtres, à propos de la première mission de Philippe à Samarie. C'est sous le règne de Claude qu'il parvint à la célébrité[15]. Ses miracles passaient pour constants, et tout le monde à Samarie le regardait comme un personnage surnaturel[16].
Ses miracles, toutefois, n'étaient pas l'unique fondement de sa réputation. Il y joignait, ce semble,
[Pg 267]-[An 45] une doctrine, dont il nous est difficile de juger, l'ouvrage intitulé _la Grande Exposition_, qui lui est attribué et qui nous est arrivé par extraits, n'étant probablement qu'une expression fort modifiée de ses idées[17]. Simon, pendant son séjour à Alexandrie[18], paraît avoir puisé dans ses études de philosophie grecque un système de théosophie syncrétique et d'exégèse allégorique analogue à celui de Philon. Ce système a sa grandeur. Tantôt il rappelle la cabbale juive, tantôt les théories panthéistes de la philosophie indienne; envisagé par certains côtés, il semblerait empreint de bouddhisme et de parsisme[19]. En tête de toutes choses est «Celui qui est, qui a été et qui sera[20]»,
[Pg 268]-[An 45] c'est-à-dire le _Jahveh_ samaritain, entendu selon la force étymologique de son nom, l'Être éternel, unique, s'engendrant lui-même, s'augmentant lui-même, se cherchant lui-même, se trouvant lui-même, père, mère, sœur, époux, fils de lui-même[21]. Au sein de cet infini, tout existe éternellement en puissance; tout passe à l'acte et à la réalité par la conscience de l'homme, par la raison, le langage et la science[22]. Le monde s'explique soit par une hiérarchie de principes abstraits, analogues aux Æons du gnosticisme et à l'arbre séphirotique de la cabbale, soit par un système d'anges qui semble emprunté aux croyances de la Perse. Parfois, ces abstractions sont présentées comme des traductions de faits physiques et physiologiques. D'autres fois, les «puissances divines», considérées comme des substances séparées, se réalisent en des incarnations successives, soit féminines, soit masculines, dont le but est la délivrance des créatures engagées dans les liens de la matière. La première de ces «puissances» est celle qui s'appelle par excellence «la Grande», et qui est l'intelligence de ce monde, l'universelle Providence[23]. Elle est masculine. Simon
[Pg 269]-[An 45] passait pour en être l'incarnation. A côté d'elle est sa syzygie féminine, «la Grande Pensée». Habitué à revêtir ses théories d'un symbolisme étrange et à imaginer des interprétations allégoriques pour les anciens textes sacrés et profanes, Simon, ou l'auteur de _la Grande Exposition_, donnait à cette vertu divine le nom d'«Hélène», signifiant par là qu'elle était l'objet de l'universelle poursuite, la cause éternelle de dispute entre les hommes, celle qui se venge de ses ennemis en les rendant aveugles, jusqu'au moment où ils consentent à chanter la palinodie[24]; thème bizarre qui, mal compris, ou travesti à dessein, donna lieu chez les Pères de l'Église aux contes les plus puérils[25]. La connaissance de la littérature grecque que possède l'auteur de _la Grande Exposition_ est, en tout cas, très-remarquable. Il soutenait que, quand on sait les comprendre, les écrits des païens suffisent à la connaissance de toutes choses[26]. Son large éclectisme embrassait toutes les révélations et cherchait à les fondre en un seul ordre de vérités.
Quant au fond de son système, il a beaucoup d'analogie avec celui de Valentin et avec les doctrines sur
[Pg 270]-[An 45] les personnes divines qu'on trouve dans le quatrième Évangile, dans Philon, dans les Targums[27]. Ce «Métatrône[28]», que les Juifs plaçaient à côte de la Divinité et presque dans son sein, ressemble fort à «la Grande Puissance». On voit figurer dans la théologie des Samaritains un Grand Ange, chef des autres, et des espèces de manifestations, ou «vertus divines[29]», analogues à celles que la cabbale juive se figura de son côté. Il semble donc bien que Simon de Gitton fut une sorte de théosophe, dans le genre de Philon et des cabbalistes. Peut-être se rapprocha-t-il un moment du christianisme; mais sûrement il ne s'y attacha point d'une manière définitive.
Fit-il réellement quelques emprunts aux disciples de Jésus, c'est ce qu'il est fort difficile de décider. Si la Grande Exposition est de lui à un degré quelconque, on doit admettre que sur plusieurs points il devança les idées chrétiennes, et que sur d'autres il les adopta avec beaucoup de largeur[30]. Il paraît
[Pg 271]-[An 45] qu'il essaya d'un éclectisme analogue à celui que pratiqua plus tard Mahomet, et qu'il tenta de fonder son rôle religieux sur l'acceptation préalable de la mission divine de Jean[31] et de Jésus. Il voulut être en rapport mystique avec eux. Il soutint, dit-on, que c'était lui, Simon, qui était apparu aux Samaritains comme Père, aux Juifs par le crucifiement visible du Fils, aux gentils par l'infusion du Saint-Esprit[32]. Il prépara aussi la voie, ce semble, à la doctrine des docètes. Il disait que c'était lui qui avait souffert en Judée dans la personne de Jésus, mais que cette souffrance n'avait été qu'apparente[33]. Sa prétention à être la Divinité même et à se faire adorer a été probablement exagérée par les chrétiens, qui n'ont cherché qu'à le rendre odieux.
On voit, du reste, que la doctrine de _la Grande Exposition_ est celle de presque tous les écrits gnostiques; si vraiment Simon a professé ces doctrines, c'est avec pleine raison que les Pères de l'Église ont fait de lui le fondateur du gnosticisme[34]. Nous croyons que _la Grande Exposition_ n'a qu'une authenticité
[Pg 272]-[An 45] relative; qu'elle est, ou peu s'en faut, à la doctrine de Simon ce que le quatrième Évangile est à la pensée de Jésus; qu'elle remonte aux premières années du IIe siècle, c'est-à-dire à l'époque où les idées théosophiques du _Logos_ prirent définitivement le dessus. Ces idées, que nous trouverons en germe dans l'Église chrétienne vers l'an 60[35], purent cependant avoir été connues de Simon, dont il est permis de prolonger la carrière jusqu'à la fin du siècle.
L'idée que nous nous faisons de ce personnage énigmatique est donc celle d'une espèce de plagiaire du christianisme. La contrefaçon semble une habitude constante chez les Samaritains[36]. De même qu'ils avaient toujours imité le judaïsme de Jérusalem, ces sectaires eurent aussi leur copie du christianisme, leur gnose, leurs spéculations théosophiques, leur cabbale. Mais Simon fut-il un imitateur respectable et à qui il n'a manqué que de réussir, ou un prestidigitateur immoral et sans sérieux[37], exploitant au profit de
[Pg 273]-[An 45] sa vogue une doctrine formée de lambeaux recueillis çà et là? voilà ce qu'on ignorera probablement toujours. Simon garde ainsi devant l'histoire la position la plus fausse; il marcha sur une corde tendue où nulle hésitation n'est permise; en cet ordre, il n'y a pas de milieu entre une chute ridicule et le plus merveilleux succès.
Nous aurons encore à nous occuper de Simon et à rechercher si les légendes sur son séjour à Rome renferment quelque réalité. Ce qu'il y a de certain, c'est que la secte simonienne dura jusqu'au IIIe siècle[38]; qu'elle eut des Églises jusqu'à Antioche, peut-être même à Rome; que Ménandre de Capharétée et Cléobius[39] continuèrent la doctrine de Simon, ou plutôt imitèrent son rôle de théurge, avec un souvenir plus ou moins présent de Jésus et de ses apôtres. Simon et ses disciples furent en grande estime chez leurs coreligionnaires. Des sectes du même genre, parallèles au christianisme[40], et plus ou moins empreintes de gnosticisme, ne cessèrent de se produire
[Pg 274]-[An 45] parmi les Samaritains jusqu'à leur quasi-destruction par Justinien. Le sort de cette petite religion fut de recevoir le contre-coup de tout ce qui se passait autour d'elle, sans rien produire de tout à fait original.