Part 17
[Pg 221]-[An 41] remplis d'une eau limpide[24]. C'était comme un enivrement, comme un songe de Sardanapale, où se déroulaient pêle-mêle toutes les voluptés, toutes les débauches, n'excluant pas certaines délicatesses. Ce fleuve de boue qui, sortant par l'embouchure de l'Oronte, venait inonder Rome[25], avait là sa source principale. Deux cents décurions étaient occupés à régler les liturgies et les fêtes[26]. La municipalité possédait de vastes domaines publics, dont les duumvirs partageaient l'usufruit entre les citoyens pauvres[27]. Comme toutes les villes de plaisir, Antioche avait une plèbe infime, vivant du public ou de sordides profits.
La beauté des œuvres d'art et le charme infini de la nature[28] empêchaient cet abaissement moral de dégénérer tout à fait en laideur et en vulgarité. Le site d'Antioche est un des plus pittoresques du monde. La ville occupait l'intervalle entre l'Oronte et les pentes du mont Silpius, l'un des'embranchements du mont Casius. Rien n'égalait l'abondance et la beauté des
[Pg 222]-[An 41] eaux[29]. L'enceinte, gravissant des rochers à pic par un vrai tour de force d'architecture militaire[30], embrassait le sommet des monts, et formait avec les rochers, à une hauteur énorme, une couronne dentelée d'un merveilleux effet. Cette disposition de remparts, unissant les avantages des anciennes acropoles à ceux des grandes villes fermées, fut en général préférée par les lieutenants d'Alexandre, comme on le voit à Séleucie de Piérie, à Ephèse, à Smyrne, à Thessalonique. Il en résultait de surprenantes perspectives. Antioche avait, au dedans de ses murs, des montagnes de sept cents pieds de haut, des rochers à pic, des torrents, des précipices, des ravins profonds, des cascades, des grottes inaccessibles; au milieu de tout cela, des jardins délicieux[31]. Un épais fourré de myrtes, de buis Henri, de lauriers, de plantes toujours vertes et du vert le plus tendre, des rochers tapissés d'œillets, de jacinthes, de cyclamens, donnent à ces hauteurs sauvages l'aspect de parterres suspendus. La variété des fleurs, la fraîcheur du gazon, composé d'une multitude inouïe de petites graminées, la beauté des platanes
[Pg 223]-[An 41] qui bordent l'Oronte, inspirent la gaieté, quelque chose du parfum suave dont s'enivrèrent ces beaux génies de Jean Chrysostome, de Libanius, de Julien. Sur la rive droite du fleuve s'étend une vaste plaine, bornée d'un côte par l'Amanus et les monts bizarrement découpés de la Piérie, de l'autre par les plateaux de la Cyrrhestique[32], derrière lesquels on sent le dangereux voisinage de l'Arabe et du désert. La vallée de l'Oronte, qui s'ouvre à l'ouest, met ce bassin intérieur en communication avec la mer, ou pour mieux dire avec le vaste monde au sein duquel la Méditerranée a constitué de tout temps une sorte de route neutre et de lien fédéral.
Parmi les colonies diverses que les ordonnances libérales des Séleucides attirèrent dans la capitale de la Syrie, celle des juifs était une des plus nombreuses[33]; elle datait de Séleucus Nicator et possédait les mêmes droits que les Grecs[34]. Bien que les juifs eussent un ethnarque particulier, leurs rapports avec les païens étaient très-fréquents. Ici, comme à Alexandrie, ces rapports dégénéraient souvent en
[Pg 224]-[An 41] rixes et en agressions[35]. D'un autre côté, ils donnaient lieu à une active propagande religieuse. Le polythéisme officiel devenant de plus en plus insuffisant pour les âmes sérieuses, la philosophie grecque et le judaïsme attiraient tous ceux que les vaines pompes du paganisme ne satisfaisaient pas. Le nombre des prosélytes était considérable. Dès les premiers jours du christianisme, Antioche avait fourni à l'Église de Jérusalem un de ses hommes les plus influents, Nicolas, l'un des diacres[36]. Il y avait là d'excellents germes qui n'attendaient qu'un rayon de la grâce pour éclore et pour porter les plus beaux fruits qu'on eut encore vus.
L'Église d'Antioche dut sa fondation à quelques croyants originaires de Chypre et de Cyrène, qui avaient déjà beaucoup prêché[37]. Jusque-là, ils ne s'étaient adressés qu'aux juifs. Mais, dans une ville où les juifs purs, les juifs prosélytes, les «gens craignant Dieu» ou païens à demi juifs, les purs païens, vivaient ensemble[38], de petites prédications bornées à un groupe de maisons devenaient impossibles. Le sentiment d'aristocratie religieuse qui remplissait
[Pg 225]-[An 41] d'orgueil les Juifs de Jérusalem n'existait pas dans ces grandes villes d'une civilisation toute profane, où l'horizon était plus étendu et où les préjugés étaient moins enracinés. Les missionnaires chypriotes et cyrénéens furent donc amenés à se départir de leur règle. Ils prêchèrent indifféremment aux Juifs et aux Grecs[39].
Les dispositions réciproques de la population juive et de la population païenne paraissent, à ce moment, avoir été fort mauvaises[40]. Mais des circonstances d'un autre ordre servirent peut-être les idées nouvelles. Le tremblement de terre qui avait gravement endommagé la cité le 23 mars de l'an 37 occupait encore les esprits. Toute la ville ne parlait que d'un charlatan nommé Debborius, qui prétendait empêcher le retour de tels accidents par des talismans ridicules[41]. Cela tenait les esprits tendus vers les choses surnaturelles. Quoi qu'il en soit, le succès de la prédication chrétienne fut très-grand. Une jeune Église ardente, novatrice, pleine d'avenir,
[Pg 226]-[An 41] parce qu'elle était composée des éléments les plus divers, fut fondée en peu de temps. Tous les dons du Saint-Esprit s'y répandirent, et il était dès lors facile de prévoir que cette Église nouvelle, libre du mosaïsme étroit qui traçait un cercle infranchissable autour de Jérusalem, serait le second berceau du christianisme. Certes Jérusalem restera à jamais la capitale religieuse du monde. Cependant le point de départ de l'Église des gentils, le foyer primordial des missions chrétiennes fut vraiment Antioche. C'est là que pour la première fois se constitua une Église chrétienne dégagée de liens avec le judaïsme; c'est là que s'établit la grande propagande de l'âge apostolique; c'est là que se forma définitivement saint Paul. Antioche marque la seconde étape des progrès du christianisme. En fait de noblesse chrétienne, ni Rome, ni Alexandrie, ni Constantinople ne sauraient lui être comparées.
La topographie de la vieille Antioche est si effacée qu'on chercherait vainement sur ce sol, presque vide de traces antiques, le point où il faut rattacher tant de grands souvenirs. Ici, comme partout, le christianisme dut s'établir dans les quartiers pauvres, parmi les gens de petits métiers. La basilique qu'on appelait «Ancienne» et «Apostolique[42]» au IVe siècle,
[Pg 227]-[An 41] était située dans la rue dite de Singon, près du Panthéon[43]. Mais on ne sait où était ce Panthéon. La tradition et certaines vagues analogies inviteraient à chercher le quartier chrétien primitif du côté de la porte qui garde encore aujourd'hui le nom de Paul, _Bâb Bolos_[44], et au pied de la montagne nommée par Procope _Stavrin_, qui porte le côté sud-est des remparts d'Antioche[45]. C'était une des parties de la ville les moins riches en monuments païens. On y voit encore les restes d'anciens sanctuaires dédiés à saint Pierre, à saint Paul, à saint Jean. Là paraît avoir été le quartier où le christianisme s'est le plus longtemps maintenu, après la conquête musulmane. Là fut aussi, ce semble, le quartier des «saints» par opposition à la profane Antioche. Le rocher y est percé, comme une ruche, de grottes qui paraissent avoir
[Pg 228]-[An 41] servi à des anachorètes. Quand on chemine sur ces pentes escarpées, où, vers le IVe siècle, de bons stylites, disciples à la fois de l'Inde et de la Galilée, de Jésus et de Çakya-Mouni, prenaient en dédain la ville voluptueuse du haut de leur pilier ou de leur caverne fleurie[46], il est probable qu'on n'est pas bien loin des endroits où demeurèrent Pierre et Paul. L'Église d'Antioche est celle dont l'histoire se suit le mieux et renferme le moins de fables. La tradition chrétienne, dans une ville où le christianisme eut une si vigoureuse continuité, peut avoir de la valeur.
La langue dominante de l'Église d'Antioche était le grec. Il est bien probable cependant que les faubourgs parlant syriaque donnèrent à la secte de nombreux adeptes. Déjà, par conséquent, Antioche renfermait le germe de deux Églises rivales et plus tard ennemies, l'une parlant grec, représentée maintenant par les grecs de Syrie, soit orthodoxes, soit catholiques; l'autre dont les représentants actuels sont les Maronites, ayant parlé autrefois le syriaque et le conservant encore comme langue sacrée. Les Maronites, qui, sous leur catholicisme tout moderne, cachent une haute ancienneté, sont probablement
[Pg 229]-[An 41] les derniers descendants de ces Syriens antérieurs à Séleucus, de ces faubouriens ou _pagani_ de Ghisira, Charandama, etc.[47], qui firent dès les premiers siècles Église à part, furent persécutés par les empereurs orthodoxes comme hérétiques, et s'enfuirent dans le Liban[48], où, en haine de l'Église grecque et par suite d'affinités plus profondes, ils firent alliance avec les latins.
Quant aux Juifs convertis d'Antioche, ils furent aussi très-nombreux[49]. Mais on doit croire qu'ils acceptèrent tout d'abord la fraternité avec les gentils[50]. C'est sur les bords de l'Oronte que la fusion religieuse des races, rêvée par Jésus, disons mieux, par six siècles de prophètes, devint une réalité.
[1] _Act._, xi, 49.
[2] Jos., _B. J._, III, ii, 4. Rome et Alexandrie étaient les deux premières. Comp. Strabon, XVI, ii, 5.
[3] C. Otfried Müller, _Antiquit. Antiochenœ_ (Gœttingæ, 1839), p. 68. Jean Chrysostome, _In sanct. Ignatium_, 4 (Opp. t. II, p. 597, édit. Montfaucon); _In Matth._ homilia lxxxv, 4 (t. VII, p. 810), évalue la population d'Antioche à deux cent mille âmes, sans compter les esclaves, les enfants et les immenses faubourgs. La ville actuelle n'a pas plus de sept mille habitants.
[4] Les rues analogues de Palmyre, Gérase, Gadare, Sébaste étaient probablement des imitations du grand _Corso_ d'Antioche.
[5] On en trouve quelques traces dans la direction de _Bâb Bolos_.
[6] Dion Chrysostome, Orat. xlvii (t. II, p. 229, édit. de Reiske); Libanius, _Antiochicus_, p. 337, 340, 342, 356 (édit. Reiske); Malala, p. 232 et suiv., 276, 280 et suiv. (édit. de Bonn). Le constructeur de ces grands ouvrages fut Antiochus Épiphane.
[7] Libanius, _Antioch._, 342, 344.
[8] Pausanias, VI, ii, 7; Malala, p. 201; Visconti, _Mus. Pio-Clem._, t. III, 46. Voir surtout les médailles d'Antioche.
[9] Piérie, Bottia, Pénée, Tempé, Castalie, jeux olympiques, Iopolis (qu'on rattachait à Io). La ville prétendait devoir sa célébrité à Inachus, à Oreste, à Daphné, à Triptolème.
[10] Voir Malala, p. 199; Spartien, _Vie d'Adrien_, 14; Julien, _Misopogon_, p. 361-362; Ammien Marcellin, XXII, 14; Eckfael, _Doct. num. vet._, pars 1a, III, p. 326; Guigniaut, _Religions de l'ant._, planches, n° 268.
[11] Jean Chrysostome, _Ad pop. Antioch._ homil., xix, 1 (t. II, p. 189); _De sanctis martyr._, 1 (t. II, p. 651).
[12] Libanius, _Antioch._, p. 348.
[13] _Act. SS. Maii_, V, p. 383, 409, 414, 415, 416; Assemani, _Bib. Or._, II., 323.
[14] Juvénal, Sat., iii, 62 et suiv.; Stace, _Silves_, I, vi, 72.
[15] Tacite, _Ann._, II, 69.
[16] Malala, p. 284, 287 et suiv.; Libanius, _De angariis_, p. 555 et suiv.; _De carcere vinctis_, p. 455 et suiv.; _Ad Timocratem_, p. 385; _Antioch._, p. 323; Philostr., _Vie d'Apoll._, I, 16; Lucien, _De saltatione_, 76; Diod. Sic., fragm. l. XXXIV, n° 34 (p. 538, éd. Dindorf); Jean Chrys., Homil. vii _in Matth._, 5 (t. VII, p. 113); lxxiii _in Matth._, 3 (_ibid._, p. 712); _De consubst. contra Anom._, 1 (t. I, p. 501); _De Anna_, 1 (t. IV, p. 730); _De Dav. et Saüle_, iii, 1 (t. IV, 768-770); Julien, _Misopogon_, p. 343, 350, édit. Spanheim; _Actes de sainte Thècle_, attribués à Basile de Séleucie, publiés par P. Pantinus (Anvers, 1608), p. 70
[17] Philostr., _Apoll._, III, 58; Ausone, _Clar. Urb._, 2; J. Capitolin, _Verus_, 7; _Marc-Aur._, 25; Hérodien, II, 10; Jean d'Antioche, dans les _Excerpta Valesiana_, p. 844; Suidas, au mot Ἰοβιανός.
[18] Julien, _Misopogon_, p. 344, 365, etc.; Eunape, _Vies des Soph._, p. 496, édit. Boissonade (Didot); Ammien Marcellin, XXII, 14.
[19] Jean Chrys., _De Lazaro_, ii, 11 (t. I, p. 722-723).
[20] Cic., _Pro Archia_, 3, en tenant compte de l'exagération ordinaire à l'avocat.
[21] Philostrate, _Vie d'Apollonius_, III, 58.
[22] Malala, p. 287-289.
[23] Jean Chrysost., Homil. vii _in Matth._, 5, 6 (t. VII, p. 113). Voir O. Müller, _Antiquit. Antioch._, 33, note.
[24] Libanius, _Antiochicus_, p. 355-356.
[25] Juvénal, iii, 62 et suiv., et Forcellini, au mot _ambubaja_, en observant que le mot _ambuba_ est syriaque.
[26] Libanius, _Antioch._, p. 315; _De carcere vinctis_, p. 455, etc., Julien, _Misopogon_, p. 367, édit, Spanheim.
[27] Libanius, _Pro rhetoribus_, p. 211.
[28] Libanius, _Antiochicus_, p. 363.
[29] Libanius, _Antiochicus_, p. 354 et suiv.
[30] L'enceinte actuelle, qui est du temps de Justinien, présente les mêmes particularités.
[31] Libanius, _Antioch._, p. 337, 338, 339.
[32] Le lac _Ak-Deniz_, qui forme de ce côté la limite actuelle du territoire d'Antakieh, n'existait pas, à ce qu'il semble, dans l'antiquité. V. Ritter, _Erdkunde_, XVII, p. 1149, 1613 et suiv.
[33] Josèphe, _Ant._, XII, iii, 1; XIV, xii, 6; _B. J._, II, xviii, 5; VII, iii, 2-4.
[34] Josèphe, _Contre Apion_, II, 4; _B. J._, VII, iii, 3-4; v, 2.
[35] Malala, p. 244-245.; Jos., _B. J._, VII, v, 2.
[36] _Act._, vi, 5.
[37] _Ibid._, xi, 19 et suiv.
[38] Comparez Jos., _B. J._, II, xviii, 2.
[39] _Act._, xi, 20-21. La bonne leçon est Ἕλληνας. Ἑλληνιστἀς est venu d'un faux rapprochement avec ix, 29.
[40] Malala, p. 245. Le récit de Malala ne peut, du reste, être exact. Josèphe ne dit pas mot de l'invasion dont parle le chronographe.
[41] _Ibid._, p. 243, 265-266 (Comparez _Comptes rendus de l'Acad. des Inscr. et B.-L._, séance du 17 août 1865.
[42] S. Athanase, _Tomus ad Antioch_, (Opp. t. I, p. 771, édit. Montfaucon); S. Jean Chrysost., _Ad pop. Ant._ homil. i et ii, init. (t. II, p. 1 et 20); _In Inscr. Act._, ii, init. (t. III, 60); _Chron. Pasch._, p. 296 (Paris); Théodoret, _Hist. eccl._, II, 27; III, 2, 8, 9. Le rapprochement de ces passages ne permet pas de rendre ἐν τῆ καλουμένῃ Παλαιᾷ par «dans ce qu'on appelait l'ancienne ville», ainsi que les éditeurs l'ont fait quelquefois.
[43] Malala, p. 242.
[44] Pococke, _Descript. of the East_, vol. II, part. i, p. 192 (Londres, 1745); Chesney, _Expedition for the survey of the rivers Euphr. and Tigris_, I, 425 et suiv.
[45] C'est-à-dire à l'opposite de la partie de la ville ancienne qui est encore habitée.
[46] Voir ci-dessous, p. 233, note 5.
[47] Le type des Maronites se retrouve d'une manière frappante dans toute la région d'Antakieh, de Soueidieh et de Beylan.
[48] F. Naironi, _Evoplia fidei cathol._ (Romæ, 1694), p. 58 et suiv., et l'ouvrage de S. Ém. Paul-Pierre Masad, patriarche actuel des Maronites, intitulé _Kitâb ed-durr el-manzoum_ (en arabe, imprimé au couvent de Tamisch dans le Kesrouan, 1863).
[49] _Act._, xi, 19-20; xiii, 1.
[50] Gal., ii, 14 et suiv. le suppose.
[Pg 230]-[An 42] CHAPITRE XIII.
IDÉE D'UN APOSTOLAT DES GENTILS.
SAINT-BARNABÉ.
Quand on apprit à Jérusalem ce qui s'était passé à Antioche, l'émotion fut grande[1]. Malgré la bonne volonté de quelques-uns des principaux membres de l'Église de Jérusalem, en particulier de Pierre, le collége apostolique continuait d'être assiégé des idées les plus mesquines. Chaque fois qu'on apprenait que la bonne nouvelle avait été annoncée à des païens, il se produisait, de la part de quelques anciens, des signes de mécontentement. L'homme qui cette fois triompha de cette misérable jalousie et qui empêcha les maximes exclusives des «hébreux» de ruiner l'avenir du christianisme, fut Barnabé. Barnabé était l'esprit le plus éclairé de l'Église de Jérusalem, il était le chef du parti libéral, qui voulait le progrès
[Pg 231]-[An 42] et l'Église ouverte à tous. Déjà il avait puissamment contribué à lever les défiances qui s'étaient élevées contre Paul. Cette fois, il exerça encore une grande influence. Envoyé comme délégué du corps apostolique à Antioche, il vit et approuva tout ce qui s'était fait; il déclara que l'Église nouvelle n'avait qu'à continuer dans la voie où elle était entrée. Les conversions continuaient à se produire en grand nombre[2]. La force vivante et créatrice du christianisme semblait s'être concentrée à Antioche. Barnabé, dont le zèle voulait toujours être au point où l'action était la plus vive, y resta. Antioche sera désormais son Église; c'est de là qu'il va exercer le ministère le plus fécond. Le christianisme a été injuste envers ce grand homme, en ne le plaçant pas en première ligne parmi ses fondateurs. Toutes les idées larges et bonnes eurent Barnabé pour patron. L'intelligente hardiesse de Barnabé fut le contre-poids à ce qu'aurait eu de funeste l'entêtement de ces Juifs bornés qui formaient le parti conservateur de Jérusalem.
Une magnifique idée germa à Antioche dans ce grand cœur. Paul était à Tarse dans un repos qui, pour un homme aussi actif, devait être un supplice.
[Pg 232]-[An 42] Sa fausse position, sa roideur, ses prétentions exagérées annulaient une partie de ses qualités. Il se rongeait lui-même, et restait presque inutile. Barnabé sut appliquer à son œuvre véritable cette force qui se consumait en une solitude malsaine et dangereuse. Une seconde fois, il tendit la main à Paul, et amena ce caractère sauvage à la société de frères qu'il voulait fuir. Il alla lui-même à Tarse, le chercha, l'amena à Antioche[3]. Voilà ce que les vieux obstinés de Jérusalem n'auraient jamais su faire. Gagner cette grande âme rétractile, susceptible; se plier aux faiblesses, aux humeurs d'un homme plein de feu, mais très-personnel; se faire son inférieur, préparer le champ le plus favorable au déploiement de son activité en s'oubliant soi-même, c'est là certes le comble de ce qu'a jamais pu faire la vertu; c'est là ce que Barnabé fit pour saint Paul. La plus grande partie de la gloire de ce dernier revient à l'homme modeste qui le devança en toutes choses, s'effaça devant lui, découvrit ce qu'il valait, le mit en lumière, empêcha plus d'une fois ses défauts de tout gâter et les idées étroites des autres de le jeter dans la révolte, prévint le tort irrémédiable que de mesquines personnalités auraient pu faire à l'œuvre de Dieu.
[Pg 233]-[An 43] Durant une année entière, Barnabé et Paul furent unis dans cette active collaboration[4]. Ce fut une des années les plus brillantes, et sans doute la plus heureuse de la vie de Paul. La féconde originalité de ces deux grands hommes éleva l'Église d'Antioche à une hauteur qu'aucune Église n'avait atteinte jusque-là. La capitale de la Syrie était un des points du monde où il y avait le plus d'éveil. Les questions religieuses et sociales, à l'époque romaine comme de notre temps, se faisaient jour principalement dans les grandes agglomérations d'hommes. Une sorte de réaction contre l'immoralité générale, qui plus tard fera d'Antioche la patrie des stylites et des solitaires[5], était déjà sensible. La bonne doctrine trouvait ainsi dans cette ville les meilleures conditions de succès qu'elle eût encore rencontrées.
Une circonstance capitale prouve, du reste, que la secte eut pour la première fois à Antioche pleine conscience d'elle-même. Ce fut dans cette ville qu'elle reçut un nom distinct. Jusque-là, les adhérents s'étaient appelés entre eux «les croyants»,
[Pg 234]-[An 43] «les fidèles», «les saints», «les frères», «les disciples»; mais il n'y avait pas de nom officiel et public pour les designer. C'est à Antioche que le nom de _christianus_ fut formé[6]. La terminaison en est latine, et non grecque, ce qui semble indiquer qu'il fut créé par l'autorité romaine, comme appellation de police[7], de même que _herodiani, pompeiani, cæsariani_[8]. Il est certain, en tout cas, qu'un tel nom fut formé par la population païenne. Il renfermait un malentendu; car il supposait que _Christus_, traduction de l'hébreu _Maschiah_ (le Messie), était un nom propre[9]. Plusieurs même de ceux qui étaient peu au courant des idées juives ou chrétiennes, devaient être amenés par ce nom à croire que _Christus_ ou _Chrestus_ était un chef de parti encore vivant[10].
[Pg 235]-[An 43] La prononciation vulgaire, en effet, était _chrestiani_[11].
Les Juifs, en tout cas, n'adoptèrent pas, au moins d'une façon suivie[12], le nom donné par les Romains à leurs coreligionnaires schismatiqnes. Ils continuèrent d'appeler les nouveaux sectaires «Nazaréens» ou «Nazoréens»[13], sans doute parce qu'ils avaient l'habitude d'appeler Jésus _Han-nasri_ ou _Han-nosri_, «le Nazaréen». Ce nom a prévalu jusqu'à nos jours dans tout l'Orient[14].
C'est ici un moment très-important. L'heure où une création nouvelle reçoit son nom est solennelle;
[Pg 236]-[An 43] car le nom est le signe définitif de l'existence. C'est par le nom qu'un être individuel ou collectif devient lui-même et sort d'un autre. La formation du mot «chrétien» marque ainsi la date précise où l'Église de Jésus se sépara du judaïsme. Longtemps encore on confondra les deux religions; mais cette confusion n'aura lieu que dans les pays où la croissance du christianisme est, si j'ose le dire, arriérée. La secte, du reste, accepta vite l'appellation qu'on avait faite pour elle et la considéra comme un titre d'honneur[15]. Quand on songe que, dix ans après la mort de Jésus, sa religion a déjà un nom en langue grecque et en langue latine dans la capitale de la Syrie, on s'étonne des progrès accomplis en si peu de temps. Le christianisme est complètement détaché du sein de sa mère; la vraie pensée de Jésus a triomphé de l'indécision de ses premiers disciples; l'Église de Jérusalem est dépassée; l'araméen, la langue de Jésus, est inconnue à une partie de son école; le christianisme parle grec; il est lancé définitivement dans le grand tourbillon du monde grec et romain, d'où il ne sortira plus.
L'activité, la fièvre d'idées qui se produisait dans cette jeune église dut être quelque chose d'extraordinaire. Les grandes manifestations «spirites» y
[Pg 237]-[An 43] étaient fréquentes[16]. Tous se croyaient inspirés, sur des modes divers. Les uns étaient «prophètes», les autres «docteurs»[17]. Barnabé, comme son nom l'indique[18], avait sans doute rang de prophète: Paul n'avait pas de titre spécial. On citait encore, parmi les notables de l'Église d'Antioche, Siméon surnommé _Niger_, Lucius de Cyrène, Menahem, qui avait été frère de lait d'Hérode Antipas, et qui par conséquent devait être assez âgé[19]. Tous ces personnages étaient juifs. Parmi les païens convertis était peut-être déjà cet Evhode qui paraît, à une certaine époque, avoir tenu le premier rang dans l'Église d'Antioche[20]. Sans doute, les païens qui répondirent à la première prédication eurent d'abord quelque infériorité; ils devaient peu briller dans les exercices publics de glossolalie, de prédication, de prophétie.
Paul, au milieu de cette société entraînante, se laissa aller au courant. Plus tard, il se montra contraire à la glossolalie[21], et il est probable que jamais il ne la pratiqua. Mais il eut beaucoup de visions et