Les apôtres

Part 16

Chapter 163,795 wordsPublic domain

[Pg 202]-[An 40] de ces animaux étaient impurs: «N'appelle pas impur ce que Dieu a purifié,» lui fut-il répondu. Cela, à ce qu'il paraît, se répéta par trois fois. Pierre fut persuadé que ces animaux représentaient symboliquement la masse des gentils, que Dieu lui-même venait de rendre aptes à la communion sainte du royaume de Dieu[23].

L'occasion se présenta bientôt d'appliquer ces principes. De Joppé, Pierre se rendit à Césarée. Là, il fut mis en rapport avec un centurion nommé Cornélius[24]. La garnison de Césarée était formée, en partie du moins, par une de ces cohortes composées de volontaires italiens, qu'on appelait _Italicœ_[25]. Le nom complet de celle-ci a pu être _cohors prima Augusta Italica civium romanorum_[26]. Cornélius était centurion de cette cohorte, par conséquent Italien et citoyen romain. C'était un honnête homme, qui depuis longtemps se sentait de l'attrait pour le cul le monothéiste des Juifs. Il priait, faisait des aumônes, pratiquait en un mot les préceptes de religion naturelle que suppose le judaïsme; mais il n'était pas circoncis; ce

[Pg 203]-[An 40] n'était pas un prosélyte à un degré quelconque; c'était un païen pieux, un Israélite de cœur, rien de plus[27]. Toute sa maison et quelques soldats de sa centurie étaient, dit-on, dans les mêmes dispositions[28]. Cornélius demanda à entrer dans l'Église nouvelle. Pierre, dont la nature était ouverte et bienveillante, le lui accorda, et le centurion fut baptisé[29].

Peut-être Pierre ne vit-il d'abord à cela aucune difficulté; mais, à son retour à Jérusalem, on lui en fit de grands reproches. Il avait violé ouvertement la Loi, il était entré chez des incirconcis et avait mangé avec eux. La question était capitale, en effet; il s'agissait de savoir si la Loi était abolie, s'il était permis de la violer par prosélytisme, si les gentils pouvaient être reçus de plain-pied dans l'Église. Pierre, pour se défendre, raconta sa vision de Joppé. Plus tard, le fait du centurion servit d'argument dans la grande question du baptême des incirconcis. Pour lui donner plus de force, on supposa que chaque phase de

[Pg 204]-[An 40] cette grande affaire avait été marquée par un ordre du Ciel. On raconta qu'à la suite de longues prières, Cornélius avait vu un ange qui lui avait ordonné d'aller quérir Pierre à Joppé; que la vision symbolique de Pierre eut lieu à l'heure même où arrivèrent les messagers de Cornélius; que d'ailleurs Dieu s'était chargé de légitimer tout ce qui avait été fait, puisque, l'Esprit-Saint étant descendu sur Cornélius et sur les gens de sa maison, ceux-ci avaient parlé les langues et psalmodié à la façon des autres fidèles. Était-il naturel de refuser le baptême à des personnes qui avaient reçu le Saint-Esprit?

L'Église de Jérusalem était encore exclusivement composée de Juifs et de prosélytes. Le Saint-Esprit se répandant sur des incirconcis, antérieurement au baptême, parut un fait très-extraordinaire. Il est probable que dès lors existait un parti opposé en principe à l'admission des gentils, et que tout le monde n'accepta pas les explications de Pierre. L'auteur des _Actes_[30] veut que l'approbation ait été unanime. Mais, dans quelques années, nous verrons la question renaître avec bien plus de vivacité[31]. On accepta peut-être le fait du bon centurion, comme celui de l'eunuque

[Pg 205]-[An 40] éthiopien, à titre de fait exceptionnel, justifié par une révélation et un ordre exprès de Dieu. L'affaire était loin d'être décidée. Ce fut la première controverse dans le sein de l'Église; le paradis de la paix intérieure avait duré six ou sept ans.

Dès l'an 40 à peu près, la grande question d'où l'avenir du christianisme paraît ainsi avoir été posée. Pierre et Philippe, avec beaucoup de justesse, entrevirent la vraie solution et baptisèrent des païens. Sans doute, dans les deux récits que l'auteur des _Actes_ nous donne à ce sujet, et qui sont en partie calqués l'un sur l'autre, il est difficile de méconnaître un système. L'auteur des _Actes_ appartient à un parti de conciliation, favorable à l'introduction des païens dans l'Église, et qui ne veut pas avouer la violence des divisions que l'affaire a soulevées. On sent parfaitement qu'en écrivant les épisodes de l'eunuque, du centurion, et même de la conversion des Samaritains, cet auteur ne veut pas seulement raconter, qu'il cherche surtout des précédents à une opinion. Mais nous ne pouvons admettre, d'un autre côté, qu'il invente les faits qu'il raconte. Les conversions de l'eunuque de la candace et du centurion Cornélius sont probablement des faits réels, présentés et transformés selon les besoins de la thèse en vue de laquelle le livre des _Actes_ a été composé.

[Pg 206]-[An 41] Celui qui devait, dix ou onze ans plus tard, donner à ce débat une portée si décisive, Paul, ne s'y mêlait pas encore. Il était dans le Hauran ou à Damas, prêchant, réfutant les Juifs, mettant au service de la foi nouvelle autant d'ardeur qu'il en avait montré pour la combattre. Le fanatisme, dont il avait été l'instrument, ne tarda pas à le poursuivre à son tour. Les Juifs résolurent de le perdre. Ils obtinrent de l'ethnarque qui gouvernait Damas au nom de Hâreth, un ordre de l'arrêter. Paul se cacha. On sut qu'il devait sortir de la ville; l'ethnarque, qui voulait plaire aux Juifs, plaça des escouades aux portes pour se saisir de sa personne; mais les frères le firent échapper de nuit en le descendant, au moyen d'un panier, par la fenêtre d'une maison qui surplombait le rempart[32].

Échappé à ce danger, Paul dirigea ses yeux vers Jérusalem. Il y avait trois ans[33] qu'il était chrétien, et il n'avait pas encore vu les apôtres. Son caractère roide, peu liant, porté à s'isoler, lui avait d'abord fait tourner le dos en quelque sorte à la grande famille dans laquelle il venait d'entrer malgré lui, et préférer pour son premier apostolat un pays nouveau, où il ne devait trouver aucun collègue. Le désir de voir

[Pg 207]-[An 41] Pierre, cependant, s'était éveillé en lui[34]. Il reconnaissait son autorité et le désignait, comme tout le monde, du nom de _Képha_ «la pierre». Il se rendit donc à Jérusalem, faisant en sens contraire la route qu'il avait parcourue trois ans auparavant en des dispositions si différentes.

Sa position à Jérusalem fut extrêmement fausse et embarrassée. On y avait bien entendu dire que le persécuteur était devenu le plus zélé des évangélistes et le premier défenseur de la foi qu'il avait voulu détruire[35]. Mais il restait contre lui de grandes préventions. Plusieurs craignaient de sa part quelque horrible machination. On l'avait vu si enragé, si cruel, si ardent à pénétrer dans les maisons, à déchirer le secret des familles pour chercher des victimes, qu'on le croyait capable de jouer une odieuse comédie pour mieux perdre ceux qu'il haïssait[36]. Il demeurait, ce semble, dans la maison de Pierre[37]. Plusieurs des disciples restaient sourds à ses avances et se retiraient de lui[38]. Un homme de cœur et de volonté, Barnabé, joua à ce moment un rôle décisif. En qualité

[Pg 208]-[An 41] de Chypriote et de nouveau converti, il comprenait mieux que les disciples galiléens la position de Paul. Il vint au-devant de lui, le prit en quelque sorte par la main, le présenta aux plus soupçonneux et se fit son garant[39]. Par cet acte de sagesse et de pénétration, Barnabé mérita au plus haut degré du christianisme. Ce fut lui qui devina Paul; c'est à lui que l'Église doit le plus extraordinaire de ses fondateurs. L'amitié féconde de ces deux hommes apostoliques, amitié qui ne souffrit aucun nuage, malgré bien des dissentiments, amena plus tard leur association en vue de missions chez les gentils. Cette grande association date, en un sens, du premier séjour de Paul à Jérusalem. Parmi les causes de la foi du monde, il faut compter le généreux mouvement de Barnabé tendant la main à Paul suspect et délaissé, l'intuition profonde qui lui fit découvrir une âme d'apôtre sous cet air humilié, la franchise avec laquelle il rompit la glace et abattit les obstacles que les fâcheux antécédents du converti, peut-être aussi

[Pg 209]-[An 41] certains traits de son caractère, avaient élevés entre lui et ses frères nouveaux.

Paul, du reste, évita comme systématiquement de voir les apôtres. C'est lui-même qui le dit, et il prend la peine de l'affirmer avec serment; il ne vit que Pierre et Jacques, frère du Seigneur[40]. Son séjour ne dura que deux semaines[41]. Certes, il est possible qu'à l'époque où il écrivit l'épître aux Galates (vers 56), Paul se soit trouvé entraîné, par les besoins du moment, à fausser un peu la couleur de ses rapports avec les apôtres, à les présenter comme plus secs, plus impérieux, qu'ils ne le furent en réalité. Vers 56, il tenait essentiellement à prouver qu'il n'avait rien reçu de Jérusalem, qu'il n'était nullement le mandataire du conseil des Douze, établi dans cette ville. Son attitude, à Jérusalem, aurait été l'allure haute et altière d'un maître qui évite les rapports avec les autres maîtres, pour ne pas avoir l'air de se subordonner à eux, et non la mine humble

[Pg 210]-[An 41] et repentante d'un coupable honteux de son passé, comme le veut l'auteur des _Actes_. Nous ne pouvons croire que, dès l'an 41, Paul fût animé de cette espèce de soin jaloux de garder sa propre originalité qu'il montra plus tard. La rareté de ses entrevues avec les apôtres et la brièveté de son séjour à Jérusalem vinrent probablement de son embarras, devant des gens d'une autre nature que lui et pleins de préjugés à son égard, bien plutôt que d'une politique raffinée, qui lui aurait fait voir, quinze ans d'avance, les inconvénients qu'il pouvait y avoir à les fréquenter.

En réalité, ce qui devait mettre une sorte de mur entre les apôtres et Paul, c'était surtout la différence de leur caractère et de leur éducation. Les apôtres étaient tous Galiléens; ils n'avaient pas été aux grandes écoles juives; ils avaient vu Jésus; ils se souvenaient de ses paroles; c'étaient de bonnes et pieuses natures, parfois un peu solennelles et naïves. Paul était un homme d'action, plein de feu, médiocrement mystique, enrôlé comme par une force supérieure dans une secte qui n'était nullement celle de sa première adoption. La révolte, la protestation, étaient ses sentiments habituels[42]. Son instruction

[Pg 211]-[An 41] juive était beaucoup plus forte que celle de tous ses nouveaux confrères. Mais, n'ayant pas entendu Jésus, n'ayant pas été institué par lui, il avait, selon les idées chrétiennes, une grande infériorité. Or, Paul n'était pas fait pour accepter une place secondaire. Son altière individualité exigeait un rôle à part. C'est probablement vers ce temps que naquit en lui l'idée bizarre qu'après tout il n'avait rien à envier à ceux qui avaient connu Jésus et avaient été choisis par lui, puisque lui aussi avait vu Jésus, avait reçu de Jésus une révélation directe et le mandat de son apostolat. Même ceux qui furent honorés d'une apparition personnelle du Christ ressuscité n'eurent rien de plus que lui. Pour avoir été la dernière, sa vision n'en avait pas été moins remarquable. Elle s'était produite dans des circonstances qui lui donnaient un cachet particulier d'importance et de distinction[43]. Erreur capitale! L'écho de la voix de Jésus se retrouvait dans les discours du plus humble de ses disciples. Avec toute sa science juive, Paul ne pouvait suppléer à l'immense désavantage qui résultait pour lui de sa tardive initiation. Le Christ qu'il avait vu sur le chemin de Damas n'était pas, quoi qu'il dît, le Christ de Galilée; c'était le Christ de son imagination, de

[Pg 212]-[An 41] son sens propre. Quoiqu'il fut attentif à recueillir les paroles du maître[44], il est clair que ce n'était ici qu'un disciple de seconde main. Si Paul eût rencontré Jésus vivant, on peut douter qu'il se fût attaché à lui. Sa doctrine sera la sienne, non celle de Jésus; les révélations dont il est si fier sont le fruit de son cerveau.

Ces idées, qu'il n'osait communiquer encore, lui rendaient le séjour de Jérusalem désagréable. Au bout de quinze jours, il prit congé de Pierre et partit. Il avait vu si peu de monde qu'il osait dire que personne dans les Églises de Judée ne connaissait son visage et ne savait quelque chose de lui autrement que par ouï-dire[45]. Plus tard, il attribua ce brusque départ à une révélation. Il racontait qu'un jour, priant dans le temple, il eut une extase, qu'il vit Jésus en personne, et reçut de lui l'ordre de quitter au plus vite Jérusalem, «parce qu'on n'y était pas disposé à recevoir son témoignage». En échange de ces endurcis, Jésus lui aurait promis l'apostolat de nations lointaines et un auditoire plus docile à sa voix[46]. Quant à ceux qui voulurent effacer les traces des nombreux

[Pg 213]-[An 41] déchirements que l'entrée de ce disciple insoumis causa dans l'Église, ils prétendirent que Paul passa un assez long temps à Jérusalem, vivant avec les frères sur le pied de la plus complète liberté, mais que, s'étant mis à prêcher les Juifs hellénistes, il faillit être tué par eux, si bien que les frères durent veiller à sa sûreté et le faire conduire à Césarée[47].

Il est probable, en effet, que, de Jérusalem, il se rendit à Césarée. Mais il y resta peu, et se mit à parcourir la Syrie, puis la Cilicie[48]. Il prêchait sans doute déjà, mais pour son compte et sans accord avec personne. Tarse, sa patrie, fut son séjour habituel durant cette période de sa vie apostolique, qu'on peut évaluer à deux ans[49]. Il est possible que les Églises de Cilicie lui aient dû leurs commencements[50]. Cependant la vie de Paul n'était pas, dès cette époque, telle que nous la voyons plus tard. Il ne prenait pas le titre d'apôtre, lequel était alors strictement réservé aux Douze[51]. Ce n'est qu'à partir de son association

[Pg 214]-[An 41] avec Barnabé (an 45) qu'il entre dans cette carrière de pérégrinations sacrées et de prédications qui devaient faire de lui le type du missionnaire voyageur.

[1] _Act._, ix, 31.

[2] Voir l'aveu atrocement naïf de III Macch., vii, 12-13.

[3] Lire le IIIe livre (apocryphe) des Macchabées, tout entier, en le comparant à celui d'Esther.

[4] Suétone, _Caius_, 22, 52; Dion Cassius, LIX, 26-28; Philon, _Legatio ad Caium_, § 25, etc.; Josèphe, _Ant._, XVIII; viii; XIX, i, 1-2; _B. J._, II, x.

[5] Philon, _Leg. ad Caium_, § 30.

[6] Philon, _In Flaccum_, § 7; _Leg. ad Caium_, § 18, 20, 26, 43.

[7] Philon, _Leg. ad Caium_, § 29; Josèphe, _Ant._, XVIII, viii; _B. J._, II, x; Tacite, _Ann._, XII, 54; _Hist._, V, 9, en complétant le premier passage par le second.

[8] Philon, _Leg. ad Caium_, § 27, 30, 44 et suiv.

[9] _Act._, ix, 31.

[10] Gal., i, 18-19; ii, 9.

[11] _Act._, xi, 29-30, et ci-dessus, p. 79.

[12] _Act._, ix, 32.

[13] Aujourd'hui Ludd.

[14] _Act._, ix, 32-35.

[15] Jaffa.

[16] Jos., _Ant._, XIV, x, 6.

[17] _Act._, ix, 43; x, 6, 17, 32.

[18] 4. Mischna, _Ketuboth_, vii, 10.

[19] Comp. Gruter, p. 891, 4; Reinesius, _Inscript._, XIV, 61, Mommsen, _Inscr. regni Neap._, 622, 2034, 3092, 4985; Pape, _Wört. der griech. Eigenn._, à ce mot. Cf. Jos., _B. J._, IV, iii, 6.

[20] _Act._, ix, 36 et suiv.

[21] _Ibid._, ix, 39. Le grec porte ὅσα ἐποίει μετ’ αὐτῶν οὖσα.

[22] _Ibid._,ix, 32, 41.

[23] _Act._, x, 9-16; xi, 5-10.

[24] _Ibid._, x, 1-xi, 18.

[25] Il y en avait au moins trente-deux (Orelli et Henzen,_ Inscr. lat_., nos 90, 512, 6756).

[26] Comp. _Act._, xxvii, 1, et Henzen, n° 6709.

[27] Comparez Luc, vii, 2 et suiv. Luc se complaît, il est vrai, dans cette idée de centurions vertueux et juifs par l'âme sans la circoncision (voir l'Introd., p. xxii). Mais l'exemple d'Izate (Jos., _Ant._, XX, ii, 5). prouve que de telles situations étaient possibles. Comp., Jos., _B. J._, II, xxviii, 2; Orelli, _Inscr._, n° 2523.

[28] _Act._, x, 2, 7.

[29] Ceci paraît, il est vrai, en contradiction avec Gal., ii, 7-9. Mais la conduite de Pierre en ce qui concerne l'admission des gentils fut toujours très-peu consistante. Gal., ii, 12.

[30] _Act._, xi, 18.

[31] _Ibid._, xv, 1 et suiv.

[32] II Cor., ii, 32-33; _Act._, ix, 23-25.

[33] Gal., i, 48.

[34] Gal., i, 18.

[35] _Ibid._, i, 23.

[36] _Act._, ix, 26.

[37] Gal., i, 18.

[38] _Act._, ix, 26.

[39] _Act._, ix, 27. Toute cette partie des _Actes_ a trop peu de valeur historique pour qu'on puisse affirmer que la belle action de Barnabé ait eu lieu durant les quinze jours que Paul passa à Jérusalem. Mais il y a sans doute dans la manière dont les _Actes_ présentent la chose un sentiment, vrai des relations de Paul et de Barnabé.

[40] Gal., i, 19-20.

[41] _Ibid._, i, 18. Impossible, par conséquent, d'admettre comme exacts les versets 28-29 du ch. ix des _Actes_. L'auteur des _Actes_ abuse de ces embûches et de ces projets meurtriers. Les _Actes_ diffèrent de l'épître aux Galates, en ce qu'ils supposent le premier séjour de saint Paul à Jérusalem plus long et plus voisin de sa conversion. Naturellement, c'est l'épître qui mérite la préférence, au moins pour la chronologie et les circonstances matérielles.

[42] Voir surtout l'épître aux Galates.

[43] Épître aux Galates, i, 11-12 et presque entière; I Cor., ix, 1 et suiv.; xv, 1 et suiv.; II Cor., xi, 21 et suiv.

[44] On en trouve le sentiment plus ou moins direct: Rom., xii, 14; I Cor., xiii, 2; II Cor., iii, 6; I Thess., iv, 8; v, 2, 6.

[45] Gal., i, 22-23.

[46] _Act._, xxii, 17-21.

[47] _Act._, ix, 29-30.

[48] Gal., i, 21.

[49] _Act._, ix, 30; xi, 25. La donnée chronologique capitale pour cette époque de la vie de saint Paul est Gal., i, 18; ii, 1.

[50] La Cilicie avait une Église en l'an 51. _Act._, xv, 23, 41.

[51] C'est dans l'épître aux Galates (vers 56) que Paul se place pour la première fois avec éclat au rang des apôtres (i, 1 et la suite). Selon Gal., ii, 7-10, il aurait reçu ce titre en 51. Cependant, il ne le prend pas encore dans la suscription des deux épîtres aux Thessaloniciens, qui sont de l'an 53. I Thess., ii, 6 n'implique pas un titre officiel. L'auteur des _Actes_ ne donne jamais à Paul le nom d'«apôtre». «Les apôtres», pour l'auteur des _Actes_, sont «les Douze». _Act._, xiv, 4, 14 est une exception.

[Pg 215]-[An 41] CHAPITRE XII.

FONDATION DE L'ÉGLISE D'ANTIOCHE.

La foi nouvelle faisait de proche en proche d'étonnants progrès. Les membres de l'Église de Jérusalem qui avaient été dispersés à la suite de la mort d'Étienne, poussant leurs conquêtes le long de la côte de Phénicie, atteignirent Chypre et Antioche. Ils avaient d'abord pour principe absolu de ne prêcher qu'aux Juifs[1].

Antioche, «la métropole de l'Orient», la troisième ville du monde[2], fut le centre de cette chrétienté de la Syrie du Nord. C'était une ville de plus de cinq cent mille âmes, presque aussi grande que Paris avant ses récentes extensions[3], résidence du

[Pg 216]-[An 41] légat impérial de Syrie. Portée tout d'abord par les Séleucides à un haut degré de splendeur, elle n'avait fait que profiter de l'occupation romaine. En général, les Séleucides avaient devancé les Romains dans le goût des décorations théâtrales appliquées aux grandes cités. Temples, aqueducs, bains, basiliques, rien ne manquait à Antioche de ce qui faisait une grande ville syrienne de cette époque. Les rues bordées de colonnades, avec leurs carrefours décorés de statues, y avaient plus de symétrie et de régularité que partout ailleurs[4]. Un _Corso_ orné de quatre rangs de colonnes, formant deux galeries couvertes avec une large avenue au milieu, traversait la ville de part en part[5], sur une longueur de trente-six stades (plus d'une lieue)[6]. Mais Antioche n'avait pas seulement d'immenses constructions

[Pg 217]-[An 41] d'utilité publique[7]; elle avait aussi, ce que peu de villes syriennes possédaient, des chefs-d'œuvre d'art grec, d'admirables statues[8], des œuvres classiques d'une délicatesse que le siècle ne savait plus imiter. Antioche, dès sa fondation, avait été une ville tout hellénique. Les Macédoniens d'Antigone et de Séleucus avaient porté dans cette région du bas Oronte leurs souvenirs les plus vivants, les cultes, les noms de leur pays[9]. La mythologie grecque s'y était créé comme une seconde patrie; on avait la prétention de montrer dans le pays une foule de «lieux saints» se rattachant à cette mythologie. La ville était pleine du culte d'Apollon et des nymphes. Daphné, lieu enchanteur à deux petites heures de la ville, rappelait aux conquérants les plus riantes fictions. C'était une sorte de plagiat, de contrefaçon des mythes de la mère patrie, analogue à ces transports hardis par lesquels les tribus primitives faisaient voyager avec elles leur géographie mythique, leur Bérécynthe, leur Arvanda, leur Ida, leur Olympe. Ces fables grecques constituaient

[Pg 218]-[An 41] une religion bien vieillie et à peine plus sérieuse que les _Métamorphoses_ d'Ovide. Les anciennes religions du pays, en particulier celle du mont Casius[10], y ajoutaient un peu de gravité. Mais la légèreté syrienne, le charlatanisme babylonien, toutes les impostures de l'Asie, se confondant à cette limite des deux mondes, avaient fait d'Antioche la capitale du mensonge, la sentine de toutes les infamies.

A côté de la population grecque, en effet, laquelle ne fut nulle part en Orient (si l'on excepte Alexandrie) aussi dense qu'ici, Antioche compta toujours dans son sein un nombre considérable d'indigènes syriens, parlant syriaque[11]. Ces indigènes constituaient une basse classe, habitant les faubourgs de la grande cité et les villages populeux qui formaient autour d'elle une vaste banlieue[12], Charandama, Ghisira, Gandigura, Apate (noms pour la plupart syriaques)[13], Les mariages entre ces Syriens et les Grecs étant ordinaires, Séleucus d'ailleurs ayant établi par une

[Pg 219]-[An 41] loi que tout étranger qui s'établirait dans la ville en deviendrait citoyen, Antioche, au bout de trois siècles et demi d'existence, se trouva un des points du monde où la race était le plus mêlée. L'avilissement des âmes y était effroyable. Le propre de ces foyers de putréfaction morale, c'est d'amener toutes les races au même niveau. L'ignominie de certaines villes levantines, dominées par l'esprit d'intrigue, livrées tout entières aux basses et subtiles pensées, peut à peine nous donner une idée du degré de corruption où arriva l'espèce humaine à Antioche. C'était un ramas inouï de bateleurs, de charlatans, de mimes[14], de magiciens, de thaumaturges, de sorciers[15], de prêtres imposteurs; une ville de courses, de jeux, de danses, de processions, de fêtes, de bacchanales; un luxe effréné, toutes les folies de l'Orient, les superstitions les plus malsaines, le fanatisme de l'orgie[16].

[Pg 220]-[An 41] Tour à tour serviles et ingrats, lâches et insolents, les Antiochéniens étaient le modèle accompli de ces foules vouées au césarisme, sans patrie, sans nationalité, sans honneur de famille, sans nom à garder. Le grand _Corso_ qui traversait la ville était comme un théâtre, où roulaient tout le jour les flots d'une populace futile, légère, changeante, émeutière[17], parfois spirituelle[18], occupée de chansons, de parodies, de plaisanteries, d'impertinences de toute espèce[19]. La ville était fort lettrée[20], mais d'une pure littérature de rhéteurs[21]. Les spectacles étaient étranges; il y eut des jeux où l'on vit des chœurs de jeunes filles nues prendre part à tous les exercices avec un simple bandeau[22]; à la célèbre fête de Maïouma, des troupes de courtisanes nageaient en public dans des bassins[23]