Part 15
A Damas, où il y avait beaucoup de juifs[96], Paul fut plus écouté. Il entrait dans les synagogues, et se livrait à de vives argumentations pour prouver que Jésus était le Christ. L'étonnement des fidèles était extrême; celui qui avait persécuté leurs frères de Jérusalem et qui était venu pour les enchaîner, le voilà devenu leur premier apologiste[97]! Son audace, sa singularité, avaient bien quelque chose qui les effrayait; il était seul; il ne prenait conseil de personne[98]; il ne faisait pas école; on le regardait avec plus de curiosité que de sympathie. On sentait que c'était un frère, mais un frère d'une espèce toute particulière. On le croyait incapable
[Pg 190]-[An 38] d'une trahison; mais les bonnes et médiocres natures éprouvent toujours un sentiment de défiance et d'effroi à côté des natures puissantes et originales, qu'elles sentent bien devoir un jour leur échapper.
[1] Cette date résulte de la comparaison des chapitres ix, xi, xii des _Actes_ avec Gal., i, 18; ii, 1, et du synchronisme que présente le chapitre xii des _Actes_ avec l'histoire profane, synchronisme qui fixe la date des faits racontés en ce chapitre à l'an 44.
[2] _Act._, ix, 11; xxi, 39; xxii, 3.
[3] Dans l'épître à Philémon, écrite vers l'an 61, il se qualifie de «vieillard» (v, 9). _Act._, vii, 57, il est qualifié de jeune homme, pour un fait relatif à l'an 37, à peu près.
[4] De la même manière que les «Jésus» se faisaient appeler «Jason»; les «Joseph», «Hégésippe»; les «Éliacim», «Alcime», etc. Saint Jérôme (_De viris ill._, 5) suppose que Paul prit son nom du proconsul Sergius Paulus (_Act._, xiii, 9). Une telle explication parait peu admissible. Si les _Actes_ ne donnent à Saül le nom de «Paul» qu'à partir de ses relations avec ce personnage, cela tient peut-être à ce que la conversion supposée de Sergius aurait été le premier acte éclatant de Paul comme apôtre des gentils.
[5] _Act._, xiii, 9 et la suite; la suscription de toutes les épîtres; II Petri, iii, 15.
[6] Les calomnies ébionites (Épiphane, _Adv. hær._, hær. xxx, 16 et 25) ne doivent pas être prises au sérieux.
[7] Saint Jérôme, _loc. cit_. Inadmissible comme la présente saint Jérôme, cette tradition semble néanmoins avoir quelque fondement.
[8] Rom., xi, 1; Phil., iii, 5.
[9] _Act._, xxii, 28.
[10] _Act._, xxiii, 6.
[11] Phil., iii, 5; _Act._, xxvi, 5.
[12] _Act._, vi, 9; Philo, _Leg. ad Caium_, § 36.
[13] Strabon, XIV, x, 13.
[14] _Ibid._, XIV, x, 14-15; Philostrate, _Vie d'Apollonius_, I, 7.
[15] Jos., _Ant._, dernier paragraphe. Cf. _Vie de Jésus_, p, 33-34.
[16] Philostrate, _loc. cit_.
[17] _Act._, xvii, 22 et suiv.; xxi, 37.
[18] Gal., vi, 11; Rom., xvi, 22.
[19] II Cor., xi, 6.
[20] _Act._, xxi, 40. J'ai expliqué ailleurs te sens du mot έβραϊστί. _Hist. des lang. sémit._, II, i, 5; III, i, 2.
[21] _Act._, xxvi, 14.
[22] I Cor., xv, 33. Cf. Meinecke, _Menandri fragm._, p. 75.
[23] Tit., i, 12; _Act._, xvii, 28. L'authenticité de l'épître a Tite est très-douteuse. Quant au discours rapporté au chapitre xvii des _Actes_, il est l'ouvrage de l'auteur des _Actes_ bien plus que de saint Paul.
[24] Le vers cité d'Aratus (_Phœnom._, 5) se retrouve, en effet, dans Cléanthe (_Hymne à Jupiter_, 5}. Tous deux l'empruntaient sans doute à quelque hymne religieux anonyme.
[25] Gal., i, 14.
[26] _Act._, xvii, 22 et suiv., en tenant compte de la note 23, ci-dessus.
[27] Voir _Vie de Jésus_, p. 72.
[28] _Act._, xviii, 3.
[29] _Ibid._, xviii, 3; I Cor., iv, 12; I Thess., ii, 9; II Thess., iii, 8.
[30] _Act._, xxiii, 16.
[31] II Cor., viii, 18, 22; xii, 18.
[32] Rom., xvi, 7, 11, 21. Sur le sens de συγγενής en ces passages, voir ci-dessus, p. 108, note 27.
[33] Voir surtout l'épître à Philémon.
[34] Gal., v, 12; Phil., iii, 2.
[35] II Cor., x, 10.
[36] _Acta Pauli et Theclæ_, 3, dans Tischendorf, _Acta Apost. apocr._ (Leipzig 1851). p. 41 et les notes (texte ancien, lors même qu'il ne serait pas l'original dont parle Tertullien); le _Philopatris_, 12 (ouvrage composé vers l'an 363); Malala, _Chronogr._, p. 257, édit. Bonn; Nicéphore, _Hist. eccl._, II, 37. Tous ces passages, surtout celui du _Philopatris_, supposent d'assez anciens portraits. Ce qui leur donne de l'autorité, c'est que Malala, Nicéphore et même l'auteur des _Actes de sainte Thècle_ veulent, malgré tout cela, faire de Paul un bel homme.
[37] I Cor., ii, 1 et suiv.; II Cor., x, 1-2, 10; xi, 6.
[38] I Cor., ii, 3; II Cor., x, 10.
[39] II Cor., xi, 30; xii, 5, 9, 10.
[40] I Cor., ii, 3; II Cor., i, 8-9; x, 10; xi, 30; xii, 5, 9-10; Gal., iv, 13-14.
[41] II Cor., xii, 7-10.
[42] I Cor., vii, 7-8 et le contexte.
[43] I Cor., vii, 7-8; ix, 5. Ce second passage est loin d'être démonstratif. Phil., iv, 3, ferait supposer le contraire. Comp. Clément d'Alexandrie, _Strom._, III, 6, et Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 30. Le passage I Cor., vii, 7-8, a seul ici du poids.
[44] I Cor., vii, 7-9.
[45] _Act._, xxii, 3; xxvi, 4.
[46] _Ibid._, xxii, 3. Paul ne parle pas de ce maître à certains endroits de ses épîtres où il eût été naturel de le nommer (Phil., iii, 5). Il n'est pas impossible que l'auteur des _Actes_ ait mis d'office son héros en rapport avec le plus célèbre docteur de Jérusalem dont il savait le nom. Il y a contradiction absolue entre les principes de Gamaliel (_Act._, v, 34 et suiv.) et la conduite de Paul avant sa conversion.
[47] Voir _Vie de Jésus_, p. 220-221.
[48] Gal., i, 13-14; _Act._, xxii, 3; xxvi, 5.
[49] II Cor., v, 16, ne l'implique nullement. Les passages _Act._, xxii, 3; xxvi, 4, portent à croire que Paul s'est trouvé à Jérusalem en même temps que Jésus. Mais ce n'est pas une raison pour qu'ils se soient vus.
[50] _Act._, xxii, 4, 19; xxvi, 10-11.
[51] _Ibid._, xxvi, 11.
[52] Grand prêtre de 37 à 42. Jos., _Ant._, XVIII, v, 3; XIX, vi, 2].
[53] _Act._, ix, 1-2, 14; xxii, 5; xxvi, 12.
[54] Voir _Revue numismatique_, nouv. série, t. III (1858), p. 296 et suiv., 362 et suiv.; _Revue archéol._ avril 1864, p. 284 et suiv.
[55] Jos., _B. J._, II, xx, 2.
[56] II Cor., xi, 32. La série des monnaies romaines de Damas offre, en effet, une lacune pour les règnes de Caligula et de Claude. Eckhel, _Doctrina num. vet._, pars 1a, vol. III, p. 330. La monnaie damasquine au type d'«Arétas philhellène» (_ibid._) semble être de notre Hâreth [communication de M. Waddington].
[57] Jos., _Ant._, XVIII, v, 1, 3.
[58] Comp. _Act._, xii, 3; xxiv, 27; xxv, 9.
[59] _Act._, v, 34 et suiv.
[60] Voir un trait analogue dans la conversion d'Omar. Ibn-Hischam, _Sirat errasoul_, p. 226 (édition Wüstenfeld).
[61] _Act._, ix, 3; xxii, 6; xxvi, 13.
[62] _Act._, ix, 4, 8; xxii, 7, 11; xxvi, 14, 16.
[63] C'est là que la tradition du moyen âge fixait le lieu du miracle.
[64] Cela résulte de _Act._, ix, 3, 8; xxii, 6, 11.
[65] _Nahr el-Awadj_.
[66] _Tuleil_.
[67] La plaine est, en effet, à plus de dix-sept cents mètres au-dessus du niveau de la mer.
[68] _Act._, xxvi, 14.
[69] De Jérusalem à Damas, il y a huit fortes journées.
[70] _Act._, ix, 8, 9, 18; xxii, 11, 13.
[71] Voir ci-dessus, p. 171, et II Cor., xii, 1 et suiv.
[72] J'ai éprouvé un accès de ce genre à Byblos; avec d'autres principes, j'aurais certainement pris les hallucinations que j'eus alors pour des visions.
[73] Nous possédons trois récits de cet épisode capital: _Act._, ix, 1 et suiv.; xxii, 5 et suiv.; xxvi, 12 et suiv. Les différences qu'on remarque entre ces passages prouvent que l'Apôtre lui-même variait dans les récits qu'il faisait de sa conversion. Le récit _Actes_, ix, lui-même, n'est pas homogène, comme nous le montrerons bientôt. Comparez Gal., 1, 15-17; I Cor., ix, 1; xv, 8; _Act._, ix, 27.
[74] Chez les Mormons et dans les «réveils» américains, presque toutes les conversions sont aussi amenées par une grande tension de l'âme, produisant des hallucinations.
[75] La circonstance que les compagnons de Paul voient et entendent comme lui peut fort bien être légendaire, d'autant plus que les récits sont, sur ce point, en contradiction expresse. Comp. _Act._, ix, 7; xxii, 9; xxvi, 13. L'hypothèse d'une chute de cheval est repoussée par l'ensemble des récits. Quant à l'opinion qui rejette toute la narration des _Actes_, en se fondant sur ἐν ἐμοί, de Gal., i, 16, elle est exagérée. Ἐν ἐμοί, dans ce passage, a le sens de «pour moi», «à mon sujet». Comp. Gal., i, 24, Paul eut sûrement, à un moment précis, une vision qui détermina sa conversion.
[76] _Act._, ix, 3, 7; xxii, 6, 9, 11; xxvi, 13.
[77] C'est ce que j'éprouvai dans mon accès de Byblos. Les souvenirs de la veille du jour où je tombai sans connaissance se sont totalement effacés de mon esprit.
[78] II Cor., xii, 1 et suiv.
[79] _Act._, ix, 27; Gal., i, 16; I Cor., ix, 1; xv, 8; Homélies pseudo-clémentines, xvii, 13-19.
[80] Comparez ce qui se passa pour Omar. _Sirat errasoul_, p. 226 et suiv.
[81] _Act._, ix, 8; xxii, 11.
[82] Son ancien nom arabe était _Tarik el-Adhwa_. On l'appelle aujourd'hui _Tarik el-Mustekim_, qui répond à Ῥύμη ἐυθεῖα. La porte Orientale (_Bâb Scharki_) et quelques vestiges des colonnades subsistent encore. Voir les textes arabes donnés par Wüstenfeld dans la _Zeitschrift für vergleichende Erdkunde_ de Lüdde, année 1842, p. 168; Porter, _Syria and Palestine_, p. 477; Wilson, _The Lands of the Bible_, II, 345, 351-52.
[83] _Act._, xxii, 11.
[84] Le récit du chapitre ix des _Actes_ semble ici composé de doux textes entremêlés; l'un, plus original, comprenant les versets 9, 12, 18; l'autre, plus développé, plus dialogué, plus légendaire, comprenant les versets 9, 10, 11, 13, 14, 15, 16, 17, 18. Le v. 12, en effet, ne se rattache ni à ce qui précède, ni à ce qui suit. Le récit xxii, 12-16, est plus conforme au second des textes susmentionnés qu'au premier.
[85] _Act._, ix, 12. Il faut lire ἄνδρα ἐν ὁράματι, comme porte le manuscrit B du Vatican. Comp. verset 10.
[86] _Act._, ix, 18; comp. _Tobie_, ii, 9; vi, 10; xi, 13.
[87] _Act._, ix, 18; xxii, 16.
[88] Gal., i, 1, 8-9, 11 et suiv.; I Cor., ix, 1; xi, 23; xv, 8, 9; Col., i, 25; Ephes., i, 19; iii, 3, 7, 8; _Act._, xx, 24; xxii, 14-15, 21; xxvi, 16; Homiliæ pseudo-clem., xviii, 13-19.
[89] Gal., i, 17.
[90] Ἀραβία est «la province d'Arabie», ayant pour partie principale l'Auranitide (Hauran).
[91] Gal., i, 17 et suiv.; _Act._, ix, 19 et suiv.; xxvi, 20. L'auteur des _Actes_ croit que ce premier séjour à Damas fut court et que Paul, peu après sa conversion, vint à Jérusalem et y prêcha. (Comp. xxii, 17.) Mais le passage de l'épître aux Galates est péremptoire.
[92] Voir les inscriptions découvertes par MM. Waddington et de Vogüe (_Revue archéol_., avril 1864, p. 284 et suiv.; _Comptes rendus de l'Acad. des Inscr. et B.-L._, 1865, p. 106-108), Comparez ci-dessus, p. 174-175.
[93] Dion Cassius, LIX, 12.
[94] J'ai développé ceci dans _Bulletin archéologique_ de MM. de Longpérier et de Witte, septembre 1856.
[95] Le lien du verset Gal., i, 16 avec les suivants prouve que Paul prêcha immédiatement après sa conversion.
[96] Jos., _B. J._, I, ii, 25; II, xx, 2.
[97] _Act._, ix, 20-22.
[98] Gal., i, 16. C'est le sens de οὐ προσανεθέμην σαρκὶ καὶ αἵματι. Comp. Matth., xvi, 17.
[Pg 191]-[An 38] CHAPITRE XI.
PAIX ET DÉVELOPPEMENTS INTÉRIEURS DE L'ÉGLISE DE JUDÉE.
De l'an 38 à l'an 44, aucune persécution ne paraît s'être appesantie sur l'Église[1]. Les fidèles s'imposèrent sans doute des précautions qu'ils négligeaient avant la mort d'Étienne, et évitèrent de parler en public. Peut-être aussi les disgrâces des Juifs qui, durant toute la seconde partie du règne de Caligula, furent, en lutte avec ce prince, contribuèrent-elles à favoriser la secte naissante. Les Juifs, en effet, étaient d'autant plus persécuteurs qu'ils étaient en meilleure intelligence avec les Romains. Pour acheter ou récompenser leur tranquillité, ceux-ci étaient portés à augmenter leurs privilèges, et, en particulier, celui
[Pg 192]-[An 38] auquel ils tenaient le plus, le droit de tuer les personnes qu'ils regardaient comme infidèles à la Loi[2]. Or, les années où nous sommes arrivés comptèrent entre les plus orageuses de l'histoire, toujours si troublée, de ce peuple singulier.
L'antipathie que les Juifs, par leur supériorité morale, leurs coutumes bizarres, et aussi par leur dureté, excitaient chez les populations au milieu desquelles ils vivaient, était arrivée à son comble, surtout à Alexandrie[3]. Ces haines accumulées profitèrent, pour se satisfaire, du passage à l'empire d'un des fous les plus dangereux qui aient régné. Caligula, au moins depuis la maladie qui acheva de déranger ses facultés mentales (octobre 37), donnait l'affreux spectacle d'un écervelé gouvernant le monde avec les pouvoirs les plus énormes que jamais homme eût tenus dans sa main. La loi désastreuse du césarisme rendait possibles de telles horreurs, et faisait qu'elles étaient sans remède. Cela dura trois ans et trois mois. On a honte de raconter en une histoire sérieuse ce qui va suivre. Avant d'entrer dans le récit de ces saturnales, il faut dire avec Suétone: _Reliqua ut de monstro narranda sunt_.
[Pg 193]-[An 38] Le plus inoffensif passe-temps de cet insensé était le souci de sa propre divinité[4]. Il y mettait une espèce d'ironie amère, un mélange de sérieux et de comique (car le monstre ne manquait pas d'esprit), une sorte de dérision profonde du genre humain. Les ennemis des Juifs virent quel parti on pouvait tirer de cette manie. L'abaissement religieux du monde était tel, qu'il ne s'éleva pas une protestation contre les sacrilèges du césar; chaque culte s'empressa de lui décerner les titres et les honneurs qu'il réservait à ses dieux. C'est la gloire éternelle des Juifs d'avoir élevé, au milieu de cette ignoble idolâtrie, le cri de la conscience indignée. Le principe d'intolérance qui était en eux, et qui les entraînait à tant d'actes cruels, paraissait ici par son beau côté. Affirmant seuls que leur religion était la religion absolue, ils ne plièrent pas devant l'odieux caprice du tyran. Ce fut pour eux l'origine de tracasseries sans fin. Il suffisait qu'il y eût dans une ville un homme mécontent de la synagogue, méchant, ou simplement espiègle, pour amener d'affreuses conséquences. Un jour, c'était un autel à Caligula qu'on trouvait érigé à l'endroit où les Juifs le pouvaient le
[Pg 194]-[An 38] moins souffrir[5]. Un autre jour, c'était une troupe de gamins, criant au scandale, parce que les Juifs seuls refusaient de placer la statue de l'empereur dans leurs lieux de prière; on courait alors aux synagogues et aux oratoires; on y installait le buste de Caligula[6]; on mettait les malheureux dans l'alternative ou de renoncer à leur religion, ou de commettre un crime de lèse-majesté. Il s'ensuivait d'affreuses vexations.
De telles plaisanteries s'étaient déjà plusieurs fois renouvelées, quand on suggéra à l'empereur une idée plus diabolique encore; ce fut de placer son colosse en or dans le sanctuaire du temple de Jérusalem, et de faire dédier le temple lui-même à sa divinité[7]. Cette odieuse intrigue faillit hâter de trente ans la révolte et la ruine de la nation juive. La modération du légat impérial, Publius Pétronius, et l'intervention du roi Hérode Agrippa, favori de Caligula, prévinrent la catastrophe. Mais, jusqu'au moment où l'épée de Chæréa délivra la terre du tyran le plus exécrable qu'elle eût encore supporté, les Juifs vécurent partout dans la terreur. Philon nous a conservé
[Pg 195]-[An 38] le détail de la scène inouïe qui se passa quand la députation dont il était le chef fut admise à voir l'empereur[8]. Caligula les reçut pendant qu'il visitait les villas de Mécène et de Lamia, près de la mer, aux environs de Pouzzoles. Il était ce jour-là en veine de gaieté. Hélicon, son railleur de prédilection, lui avait conté toute sorte de bouffonneries sur les Juifs. «Ah! c'est donc vous, leur dit-il avec un rire amer et en montrant les dents, qui seuls ne voulez pas me reconnaître pour dieu, et qui préférez en adorer un que vous ne sauriez seulement nommer?» Il accompagna ces paroles d'un épouvantable blasphème. Les Juifs tremblaient; leurs adversaires alexandrins prirent les premiers la parole: «Vous détesteriez, seigneur, encore bien davantage ces gens et toute leur nation, si vous saviez l'aversion qu'ils ont pour vous; car ils ont été les seuls qui n'aient point sacrifié pour votre santé, lorsque tous les peuples le faisaient.» A ces mots, les Juifs s'écrièrent que c'était là une calomnie, et qu'ils avaient offert trois fois pour la prospérité de l'empereur les sacrifices les plus solennels qui fussent en leur religion. «Soit, dit Caligula avec un sérieux fort comique, vous avez sacrifié; c'est bien; mais ce n'est pas à moi que vous avez sacrifié.
[Pg 196]-[An 38] Quel avantage en retiré-je?» Là-dessus, leur tournant le dos, il se mit à parcourir les appartements, donnant des ordres pour les réparations, montant et descendant sans cesse. Les malheureux députés (entre lesquels Philon, âgé de quatre-vingts ans, l'homme peut-être le plus vénérable du temps, depuis que Jésus n'était plus) le suivaient en haut, en bas, essoufflés, tremblants, bafoués par l'assistance. Caligula, se retournant tout à coup: «A propos, leur dit-il, pourquoi donc ne mangez-vous pas de porc?» Les flatteurs éclatèrent de rire; des officiers, d'un ton sévère, les avertirent qu'on manquait à la majesté de l'empereur par des rires immodérés. Les Juifs balbutièrent; un d'eux dit assez gauchement: «Mais il y a des personnes qui ne mangent pas d'agneau.--- Ah! pour ceux-là, dit l'empereur, ils ont bien raison; c'est une viande qui n'a pas de goût.» Il feignit ensuite de s'enquérir de leur affaire; puis, la harangue à peine commencée, il les quitte et va donner des ordres pour la décoration d'une salle qu'il voulait garnir de pierre spéculaire. Il revient, affectant un air modéré, demande aux envoyés s'ils ont quelque chose à ajouter, et, comme ceux-ci reprennent le discours interrompu, il leur tourne le dos pour aller voir une autre salle qu'il faisait orner de peintures. Ce jeu de tigre, badinant avec sa proie,
[Pg 197]-[An 39] dura des heures. Les Juifs s'attendaient à la mort. Mais, au dernier moment, les griffes de la bête rentrèrent. «Allons! dit Caligula en repassant, décidément ces gens-ci ne sont pas aussi coupables qu'ils sont à plaindre de ne pas croire à ma divinité.» Voilà comment les questions les plus graves pouvaient être traitées sous l'horrible régime que la bassesse du monde avait créé, qu'une soldatesque et une populace également viles chérissaient, que la lâcheté de presque tous maintenait.
On comprend que cette situation si tendue ait enlevé aux Juifs, du temps de Marullus, beaucoup de cette audace qui les faisait parler si fièrement à Pilate. Déjà presque détachés du temple, les chrétiens devaient être bien moins effrayés que les Juifs des projets sacrilèges de Caligula. Ils étaient, d'ailleurs, trop peu nombreux pour que l'on connût à Rome leur existence. L'orage du temps de Caligula, comme celui qui aboutit à la prise de Jérusalem par Titus, passa sur leur tête, et à plusieurs égards les servit. Tout ce qui affaiblissait l'indépendance juive leur était favorable, puisque c'était autant d'enlevé au pouvoir d'une orthodoxie soupçonneuse, appuyant ses prétentions par de sévères pénalités.
Cette période de paix fut féconde en développements intérieurs. L'Église naissante se divisait en
[Pg 198]-[An 39] trois provinces: Judée, Samarie, Galilée[9], à laquelle sans doute se rattachait Damas. Jérusalem avait sa primauté absolument incontestée. L'Église de cette ville, qui avait été dispersée après la mort d'Étienne, se reconstitua vite. Les apôtres n'avaient jamais quitté la ville. Les frères du Seigneur continuaient d'y résider et de jouir d'une grande autorité[10]. Il ne semble pas que cette nouvelle Église de Jérusalem ait été organisée d'une manière aussi rigoureuse que la première; la communauté des biens n'y fut pas strictement rétablie. Seulement, on fonda une grande caisse des pauvres, où devaient être versées les aumônes que les Églises particulières envoyaient à l'Église mère, origine et source permanente de leur foi[11].
Pierre faisait de fréquents voyages apostoliques dans les environs de Jérusalem[12]. Il jouissait toujours d'une grande réputation de thaumaturge. A Lydda[13], en particulier, il passa pour avoir guéri un paralytique nommé Énée, miracle qui, dit-on, amena de nombreuses conversions dans la plaine de Saron[14].
[Pg 199]-[An 40] De Lydda, il se rendit à Joppé[15], ville qui paraît avoir été un centre pour le christianisme. Des villes d'ouvriers, de marins, de pauvres gens, où les Juifs orthodoxes ne dominaient pas[16], étaient celles où la secte trouvait les meilleures dispositions. Pierre fit un long séjour à Joppé, chez un tanneur nommé Simon, qui demeurait près de la mer[17]. L'industrie du cuir était un métier presque impur; on ne devait pas fréquenter ceux qui l'exerçaient, si bien que les corroyeurs étaient réduits à demeurer dans des quartiers à part[18]. Pierre, en choisissant un tel hôte, donnait une marque de son indifférence pour les préjugés juifs, et travaillait à cet ennoblissement des petits métiers qui est, pour une bonne part, l'ouvrage de l'esprit chrétien.
L'organisation des œuvres de charité surtout se poursuivait activement. L'Église de Joppé possédait une femme admirable nommée en araméen _Tabitha_ (gazelle), et en grec _Dorcas_[19], qui consacrait tous ses
[Pg 200]-[An 40] soins aux pauvres[20]. Elle était riche, ce semble, et distribuait son bien en aumônes. Cette respectable dame avait formé une réunion de veuves pieuses, qui passaient avec elles leurs journées[21] à tisser des habits pour les indigents. Comme le schisme du christianisme avec le judaïsme n'était pas encore consommé, il est probable que les Juifs bénéficiaient de ces actes de charité. «Les saints et les veuves[22]» étaient ainsi de pieuses personnes, faisant du bien à tous, des espèces de bégards et de béguines, que les seuls rigoristes d'une orthodoxie pédantesque tenaient pour suspects, des _fraticelli_ aimés du peuple, dévots, charitables, pleins de pitié.
Le germe de ces associations de femmes, qui sont une des gloires du christianisme, exista de la sorte dans les premières Églises de Judée. A Jaffa commença la génération de ces femmes voilées, vêtues de lin, qui devaient continuer à travers les siècles la tradition des charitables secrets. Tabitha fut la mère d'une famille qui ne finira pas, tant qu'il y aura des misères à soulager et de bons instincts de femme à satisfaire. On raconta plus tard que Pierre l'avait ressuscitée. Hélas! la mort, tout
[Pg 201]-[An 40] insensée, toute révoltante qu'elle est en pareil cas, est inflexible. Quand l'âme la plus exquise s'est exhalée, l'arrêt demeure irrévocable; la femme la plus excellente ne répond pas plus que la femme vulgaire et frivole à l'invitation des voix amies qui la rappellent. Mais l'idée n'est pas assujettie aux conditions de la matière. La vertu et la bonté échappent aux prises de la mort. Tabitha n'avait pas besoin d'être ressuscitée. Pour quatre jours de plus à passer en cette triste vie, fallait-il la déranger de sa douce et immuable éternité? Laissez-la reposer en paix; le jour des justes viendra.
Dans ces villes très-mêlées, le problème de l'admission des païens au baptême se posait avec beaucoup d'urgence. Pierre en était fortement préoccupé. Un jour qu'il priait à Joppé, sur la terrasse de la maison du tanneur, ayant devant lui cette mer qui allait bientôt porter la foi nouvelle à tout l'Empire, il eut une extase prophétique. Dans le demi-sommeil où il était plongé, il crut éprouver une sensation de faim, et demanda quelque chose. Or, pendant qu'on le lui préparait, il vit le ciel ouvert et une nappe nouée aux quatre coins en descendre. Ayant regardé à l'intérieur de la nappe, il y vit des animaux de toute espèce, et crut entendre une voix qui lui disait: «Tue et mange.» Et sur l'objection qu'il fit que plusieurs