Les angoysses douloureuses qui procedent damours

Part 9

Chapter 93,456 wordsPublic domain

Peu de temps apres mon mary feist retour au logis: lequel avoit donné ordre a ses affaires, affin que je peusse partir le lendemain, dont je fuz incontinent advertie, & voyant qu’il persistoit en telle deliberation en grande anxieté & douleur je continuay mes pleurs, accompaignez de dolentz souspirs, & pour le travail que je souffroye ne pouoye parler ne rendre voix: mais seulement avec la veue aux assistentz signifioye l’extreme douleur que mon triste cueur sentoit. En telles destresse & amaritude, passay le jour & la nuyct. Le portier de Phebus de sa venue indice faisoit, quand par mes damoyselles je fuz advertie & solicitee: affin de me preparer a la douloureuse departie, a quoy je ne vouloye aulcunement entendre: mais voyant que mon mary me perforçoit de ce faire, Apres plusieurs regretz, en grande & labourieuse peine commençay a m’appareiller: & n’estois moins dolente que ceulx qui au dernier supplice sont condemnez. Toutesfoys pour ne pouoir plus differer, accompaignie de desespoir, me vins presenter devant mon mary: lequel je trouvay prest, parquoy sans dilation nous partasmes: & quand je fuz aux champs, je commençay a regarder le lieu dont j’estoye partie, & alors toute fondue en larmes avecq aulcuns souspirs en basse voix commençay a dire.

Regretz de Helisenne pour estre transportee en lieu a soy non aggreable.

Chapitre. XXIIII.

O Noble cité si je me contriste de t’eslongner ce n’est grand merveille: car en toy je laisse mon cueur, mon ame, ma vie, mon esprit & entiere puissance: & en ce disant levay mes yeulx au ciel haultain, & deiz, O cielz stelliferes: O souverain recteur des olimpicques manoirs: si ton irrevocable deliberation a esté pour sociale compaignie de l’espece humaine me produyre en cestuy hemisphere: Pourquoy ne me alienas tu du grand pouoir de ce fier Cupido. La puissance duquel cruellement se sent, & point ne se voit. O que bien heureux sont ceulx, qui de la flambe D’amours sont sequestrez: mais infelice est, qui sans refrigere & repos tousjours peine, ard & se consume: comme moy paoure & miserable, qui de sanglotz & gemissementz incessamment me repaitz, & suis si agitee & persecutee de cest embrasement, que non seulement les veines: mais les joinctures, nerfz, & os si cruellement sont tourmentez, que ma dolente ame lassee d’estre en ce triste corps ne desire que la separation: sachant qu’elle ne sçauroit souffrir peine plus griefve qu’elle sent d’une telle departie: car jamais Porcia pour Brutus, ne Cornelia pour Pompee, ne Laodomye pour Prothesilaus, ne la magnanime royne Carthagienne pour Aeneas, toutes ensemble tant de dueil ne souffrirent que moy paoure defortunee je sentz.

En continuant telle douloureuse complaincte, j’eslongnoys le lieu ou estoit mon desir, & ignoroys celluy ou mon mary me vouloit conduyre: mais par sa diligence en peu de jours y parvins. Parvenuz au lieu qui pour perpetuelle habitation m’estoit deputé, je veis que c’estoit le lieu qui aultresfoys m’avoit esté plus plaisant & delectable: parce que c’est ung petit chasteau situé & assis en ung fort beau lieu, & a tout a l’entour & circuyt dudict chasteau de petites tournelles, dont entre les aultres y en a une qui est assez grande & spacieuse, & est nommé ledict chasteau Cabasus, qui porte le nom principal du pays et terre de Cabaze. Ceulx qui ont frequenté ledict pays, en peuent bien avoir ouy parler. Incontinent que je fuz arrivee, dedans la plus grosse tour je fuz mise & enfermee, accompaignee seulement de deux damoyselles: dont l’une estoit fort anticque: laquelle avoit esté mandee par mon mary, parce qu’elle m’avoit servy du commencement que je fuz mariee, & en son service l’avoye trouvee moult fidelle, & a ceste cause elle fut persuadee de me tenir compaignie, en luy promettant de la remunerer suffisamment.

Helisenne fut enclose en une tour & eut en sa compaignie seullement deux damoyselles.

Chapitre. XXV.

Depuis que je fuz enclose en ceste tour, qui me sembloit triste & caligineuse habitation, combien que aultresfoys m’eust esté plaisant & delectable, Je continuay mes plainctes & exclamations entremeslees de plusieurs sanglotz, & aulcunesfoys sans considerer la presence de mes damoyselles par angoysseuse raige & extreme douleur, me vouloys escrier mes regrectz & souspirs, & m’agressoye en telle sorte que ma doulce voix ne pouoyt avoir yssue de mon dolent estomach: mais quand je pouoye parler, je recitoye toutes mes amours depuis le commencement jusques a la fin, & toutes les parolles que nous avions eu ensemble. Ce voyant l’ancienne damoyselle, laquelle estoit tresconstante & moderee, avoit manifeste demonstrance par signes evidentz, de l’anxieté & douleur, dont j’estoye oppressee, elle estoit commeue de compassion, & pour cuyder mitiguer la passion qu’elle comprenoit estre si puissante me disoit telles parolles.

Les advertissemens de l’ancienne damoyselle reconfortant Helisenne.

Chapitre. XXVI.

Ma dame, par ce que je puis comprendre par voz gestes & parolles, lesquelles j’ay bien notees & distinctement considerees, vous estes oultrageusement angustiee & travaillee, a l’occasion que Amours a vulneré vostre cueur tant tendre & delicieux. Je suis certaine qu’il est bien difficile de resister a la fureur du filz de Venus, si se n’est du commencement: car qui par longue espace nourrist Amour lascif en son cueur, a bien grand peine le peult on expulser, ne refuser les delectables jeux, a quoy voluntairement on se submect: mais comme j’ay entendu par voz parolles, Amours n’a encores riens entreprins sur vostre honneur. Vous debvez entendre qu’il y a cinq poinctz ou cinq degrez especiaulx en Amours, C’est assavoir le regard: le baiser, le parler, l’atouchement & le dernier est le plus desiré, auquel tous les aultres tendent. Pour finalle resolution, c’est celluy qui par honnesteté est appelle le don de mercy, J’entendz bien qu’il n’a tenu a vous, que ne soyez parvenue a ce dernier, mais la continuelle presence de monsieur vostre mary vous a empeschee, en sorte que n’avez eu seulement que le regard & le parler, encores s’estoit en merveilleuse timeur & crainte, Parquoy vous estes agitee de regrectz indicibles, a cause que n’esperez jamais parvenir a voz ferventz & ardentz desirs: parquoy vous consumez le temps en pleurs & gemissementz, vous increpez vostre constellation, detestez fortune, & cerchez la mort, laquelle l’on ne peult souffrir qu’une foys, & soubz l’imagination de ce que pensez qu’elle est fin de tous maulx tresaffectueusement la desirez. Et parce que la fureur domine la raison, ne considerez que telle violente mort est commencement d’horrible & insupportable peine, qui perpetuellement dure, & voz passions amoureuses se peuent terminer & prendre fin, & pour ce si seulement considerez ce qui sera perpetuel d’avecq le temporel, vous feriez aultre jugement, & metteriez peine d’extirper de vostre cueur le venimeux Amour qui si long temps y a faict residence, lequel vous a obtenebré les yeulx, en sorte que vous estes eslongnee de la vraye lumiere de raison: a laquelle il seroit bien temps de retourner, pour vous liberer des douloureuses anxietez, qui sont accumulees en vostre triste cueur. Vous me pourriez respondre, qu’il est bien aisé a dire, & mal aisé a le mettre en effect, & que l’amour est si fort inseree & vive en vostre cueur, que pour nulle espece de tourmentz ne le sçauriez distraire: mais au moins s’il vous est impossible de vous en desister, souffrez plus temperement, & ne continuez telles lachrimes & pleurs: car combien que nature pour pitié nous ait concedé les larmes, ce n’est pourtant pour en icelles nous consumer: & pour ce delaissez ces larmes non prouffitables, qui d’aultre chose ne servent que d’effacer la couleur de vostre plaisante face, & ne remplissez le ciel & la terre de clameurs vaines, & ne derompez vostre blanche poictrine d’enormes coups: mais reservez vostre vie a meilleur usage, & vivez en esperance, pensant que non plus que l’on ne peult avoir certitude d’aulcune chose mondaine advenir, Aussi ne se doibt on desesperer de perdre esperance d’ung bien advenir. Car en ce mortel monde nous survient diverses fortunes bonnes & adverses. Confortez vous doncques par bon advis, esperant que quelque foys dame fortune vous sera favorable: & s’il vous est force d’obeyr a Amours, duquel la puissance vous semble invincible, plus facilement parviendrez a vostre affectueux desir, en endurant patiemment qu’en usant de telles inconsultees & inconsiderees importunitez: & pour ce vous est chose tresurgente de temperer la ferocité, considerant qu’il vault mieulx ployer que rompre, & fleschir par obeyssance, qu’estre desracinee par obstination. Se vous vous monstrez vertueuse, il est assez croyable & concessible, que monsieur vostre mary prendra pitié de vous: parquoy ne serez long temps detenue en ceste tour: & se vous estes libere de telle calamité, ce ne sera chose impossible d’accomplir vostre desir: car en amours se trouvent plusieurs actes secretz & tours ingenieulx, qui les Amantz conduysent a leur fin desiree. Et encores que ne feussiez delivree, si ne vous debvriez vous tant contrister que de vous vouloir priver de vie: mais par le plus subtil moyen que l’on sçauroit penser & excogiter, vous seroit necessaire de certiorer vostre amy de vostre malheureuse infortune: Lequel voyant que pour perseverer en son amour soustenez vie douloureuse, triste & angoysseuse. S’il a aupres de luy quelque estincelle de l’amoureuse flamme retenue, il ne pardonnera a aulcun peril pour vous delivrer: mais avecq mille tourmentz & insidiations, encores luy contrariant le ciel, poursuyvra sa haulte entreprinse, comme estant certain de parvenir a la fruition du desiré plaisir par luy pretendu. Peult estre qu’il vous semble difficile, parce que comprenez ceste tour forte & inaccessible: mais croyez que combien que la chose soit fatigieuse, si est il possible d’accomplir ce qui se veult, & que ainsi soit les hystoires nous en font manifestes demonstrances. N’avez vous veu de Juppiter, lequel par subtile invention trouva moyen d’avoir jouyssance de s’amye la belle Danes, combien qu’elle fut enfermee en une tour merveilleusement forte. Aussi debvez avoir recordation de Leander, lequel ne craignoit exposer son corps en dangereux peril de la mer, pour parvenir au celeste plaisir de recueillir l’amoureux fruict du jeu D’amour, & pour ce congnoissant qu’amour par le moyen de sa grande puissance a extirpé toute timeur & crainte juvenile du cueur des dessus nommez, Vous vous debvez persuader de croire que vostre amy ne sera pusillanime non plus que les aultres noz predecesseurs: car je n’estime que l’espece humaine en son principe soit si divisee, que ce qui est concede a ung, a ung aultre ne se puisse accommoder, & pourtant je ne voys occasion parquoy vous deussiez succumber en tel desespoir que vous demonstrez estre par voz gestes & parolles.

La deliberation de Helisenne apres avoir entendu les remonstrances de l’ancienne damoyselle.

Chapitre. XXVII.

Apres que j’eu bien escouté telles ou semblables remonstrances, desquelles je prins aulcun confort, Ma pensee fut trop plus agitee que jamais ne fut nef, voille ou timon de nocher, entre les procelleurs & horribles ventz habandonnez. En pensant & meditant par quelle sorte & maniere, je pourroye certiorer mon amy de ma doloreuse infortune: mais apres plusieurs & diverses ymaginations je ne trouvay moyen plus convenable, que de reduire en ma memoire la piteuse complainte, que paravant j’avoye de ma main escripte: laquelle mon mary avoit bruslee par l’impetuosité de son yre, & me sembla si elle pouoyt estre consignee entre les mains de mon amy, que cela pourroit estre cause de mettre fin a mes peines, & donner principe au vivre joyeulx. Moy estant en telle deliberation, subitement je donnay commencement a l’œuvre præsente, estimant que ce me sera tresheureux labeur: & si ceste felicité m’est concedee qu’elle tumbe entre les mains de mon amy: je luy prie qu’il ne me vueille frustrer de mon esperee & attendue suavité, & luy supplie qu’il vueille considerer que de toutes choses qui sont soubz le ciel il est copiosité, voire abondance grande, sinon de loyaulx amys. Et pource qu’il luy seroit impossible (combien que sa vie fust longue) de recouvrer amy ou amye qu’il aymast aussi fidelement que moy, il me semble qu’il seroyt bien cruel, si de mon malheur par luy advenu, il ne prenoit pitié & commiseration, sachant mon ame estre en continuelle servitude, ma pensee liee, le corps vaincu, les membres debiles: lesquelz nul sinon luy secourir ne me peult, las toutesfoys que je suis plus tourmentee entre toutes aultres parolles qu’il me dist jamais, souvent je rememoyre aulcuns motz, qu’une foys briefvement me prononça, qui furent telz: Ma Dame, selon ma conception, & par ce que je puis juger par le changement de la couleur de vostre face: vous estes destituee de vostre santé: mais si vous me vouliez croyre, en brief temps vous seroit restituee: car je ne sache medecin ne Phisicien qui eussent medecines plus aptes a vous guerir que moy. Ces parolles me dist il en soubzriant doulcement: dont il me souviendra toute ma vie: car combien qu’elles fussent proferees par maniere de recreation: si estoyent elles veritables: car c’est celluy qui au meillieu de la grand mer Occeane me seroyt pays ferme: dedans les perilz, indubitable asseurance, dedans le feu tressuave refrigeration: en la paoureté extreme, richesse: & en maladie profonde, santé: car si je l’avoye, ce me seroit eternel contentement pour ne sçavoir oultre luy aulcune chose desirer. Et si ceste beatitude m’estoit concedee: alors en consolee lyesse luy racompteroye toutes mes peines & travaulx: & ce qui m’a esté triste & ennuyeulx a souffrir, a luy reciter me seroit felice. Las si j’avois l’ingenieux art de Dedalus, ou les enchantemens de Medee, en grand promptitude avec aelles legieres seroye transmigree ou lieu ou je le penseroye trouver. Mais quand je considere qu’il est impossible que jamais je le voye, ne luy moy, s’il ne s’esvertue par ung magnanime courage de me jecter de ceste captivité, & pour ultime recours, j’exore & prie le seigneur Cupido, qu’avecq toutes ses forces vueille esmouvoir son cueur pour ne souffrir le nombre de ses adorans diminuer: & soubz ceste esperance de l’exaudition de ma priere, je imposeray fin a ma doloreuse complainte, vous priant mes dames que vueillez considerer quel est ou peult estre mon mal, moy estant prisonniere en la fleur de ma jeunesse.

Conclusion du livre.

Chapitre. XXVIII.

Trescheres & honnorees Dames, admiration aulcune voz chastes cueurs demouve, en considerant dont me procede la hardiesse de me ingerer d’intituler l’œuvre presente, faisant mention D’amours impudicques, ce que selon l’opinion d’aulcunes dames timides se pourra juger plus digne d’estre conservé en profonde silence, que d’estre publié ne vulgarisé: mais si bien sçavez avecq quelle force Amour m’a contraincte & parforcee, de nulles je ne seroys increpee, & avecq ce (comme j’ay predict,) & ayant par plusieurs foys laissé & infaicte la plume, l’affectueulx desir que j’ay envers vous, mes nobles dames a esté occasion que je me suis evertuee de vous declarer le tout, sans riens reserver: car par l’experience de ma furieuse follie, vous puis adviser & donner conseil qui vous sera utile & proffitable pour de tel embrasement vous conserver. Bien suis certaine que ceste mienne petite œuvre se trouvera de rude & obnubilé esperit, au respect de celles que pouez avoir leu, qui sont composees par les orateurs & Hystoriographes, lesquelz par la sublimité de leurs entendementz composent livres, dont les matieres ne sont moins jocundes que difficiles & ardues: mais en cela me doibt servir d’excuse, que nostre condition fœminine n’est tant scientifique que naturellement sont les hommes. Et encores ne suis ny ne veulx estre si presumptueuse que j’estime superer, ne seulement a apparier aulcunes Dames en science de literature: car comme je croys il y en a qui sont de si hault esperit douees, qu’elles composeroient en langaige trop plus elegant, qui rendroit (aux benevolles Lecteurs) l’œuvre plus acceptable. Mais si mon debile sçavoir est cause qu’il n’est en langaige plus aorné & modeste, a luy se doibt attribuer la faulte, & non au deffault de mon vouloir & aspirant desir, comme celle qui totallement est studieuse & affectee pour vous faire congnoistre mon affection. Et pour ce (mes Dames) je supplie & requiers L’altitonant plasmateur qu’il vous octroye a toutes la continence de Penelope, le conseil de Thetis, la modestie D’argia, la constance de Dido, la pudicité de Lucrece, la sobrieté & espargne Illarité de Glandia, affin que par les moyens de ces dons de grace puissiez demourer franchez & liberes, sans que succumbez en semblables inconveniens.

FINIS.

La seconde partie des Angoysses douloureuses qui procedent D’amours. Composee par Dame Helisenne parlant en la personne de son amy Guenelic.

[Marque d’imprimeur: Ne hault ne bas, mediocrement.]

De Crenne.

A toutes nobles & vertueuses Dames Helisenne humble salut D.

Apres vous avoir exhibé (mes Dames benevoles) les vehementes passions que Amour venerienne peult es tendres & delicieux cueurs des amoureuses dames causer, il m’est prins vouloir de vous narrer & reciter les calamitez & extremes miseres, que par indiscretement aymer les jeunes hommes peuent souffrir. Et je estant en ceste meditation occupee, est survenue en ma memoyre encore aultre occasion, qui plus fort me stimule a appareiller ma tremblante & debile main, pour reprendre la plume derelinquee: car vous debvez croyre que d’ung aspirant desir, suis excitee de divulguer & manifester aulcunes œuvres belliqueuses & louables entreprinses, que par la lecture de ce mien petit livre vous seront declarees avoyr esté avec vertu & magnanimité de cueur accomplyes: ce que j’espere estre de grand utilité: car nous lisons que l’altissime Alexandre assiduellement se delectoit aux lectures de l’iliade du prince des Poetes Homere, tellement que plusieurs foys par tediation de la continuelle estude, l’insidieux someil luy survenoit, parquoy l’on peult comprendre que a ceste assiduité de lire, l’instigoit l’efficace & esmotion a chevalerie, que les choses par escript redigees luy pouoyent causer. Et a raison de ce, j’ay indubitable foy que l’œuvre presente excitera (non seulement les gentilz hommes modernes) au marcial exercice: mais pour l’advenir stimulera la posterité future d’estre vrays imitateurs d’icelluy: ce que par moy distinctement consideré, me faict trouver les peines de ce mien petit labeur assez legieres. Mais je doubte que aulcuns de vous admiration ne prennent de ce que le mien Guenelic (que j’ay nommé en mes angoysses homme de basse condition) se seroyt ainsi adonné a l’art militaire, & pour ceste cause vous veulx donner intelligible certitude de l’occasion pour quoy je l’ay dict (qui n’est aultre) que pource qu’il n’estoyt egal a moy qui avoye en ma possession plusieurs chateaulx, terres & seigneuries, en sorte que j’estoys habondante & tresaffluente en biens (au moins se richesses se peuvent ainsi nommer) non pourtant ne me veulx extoller, pour diminuer l’honneur de celluy: lequel depuis ce temps par ces œuvres dignes de louenges en a assez merité. Et pour ce, vous ay bien voulu rememorer les motz predictz, ensemble l’occasion, vous persuadant de croire que parce que (je n’entendz point qu’il ne fut noble) toutesfoys paoure gentil homme estoyt: mais ses vertus l’ont exalté, qui est bien le contraire de ceulx qui sont sublimes & eslevez par les dons & biens de fortune, lesquelz par pusillanimité de cueur eulz mesmes se despriment, qui les rend dignes de extreme vituperation, & tresinfelices sont d’estre conservez en vie, depuis estre ainsi adnichilez: car plus utile seroyt mourir a honneur, que vivre a honte: parquoy heureux est celluy qui avec louenge & renommee de ce monde se depart, & telle mort glorieuse se doyt estimer, & cela dis je pour Guenelic, & le vertueulx Quezinstra, desquelz j’espere estre telle la perseverance de leurs vertus, que par mort leur splendide renommee ne se pourra obnubiler, qui me seroyt cause de quelque letification, n’estoit que les anxietez dedans mon amoureux cueur latitees ne desirent d’estre accompaignees d’aulcunes consolations: & pourtant quand aultre chose ne puis faire, me suis mise a excogiter & chercher en la sublimité & infinité de ma pensee, rememorant toutes mes preterites douleurs, & estant en telles occupations mentalles, m’est souvenu que par plusieurs foys ay escript dedans mes angoysses, des importunitez & detractions de Guenelic, parquoy (selon que puis concepvoir) aulcuns pourroyent trouver estrange que luy ayant ainsi detracté, eust puis apres enduré tant de fatigues pour sa Dame retrouver, et me pourriez dire que ce n’est la coustume d’ung cordial amy, non seulement de mal dire, mais aussy de ouyr de sa Dame mal parler: car le vray naturel de ceulx qui bien ayment, est de servir, louer & obeir: & pour ce pourriez estimer l’amour de Guenelic petite, toutesfoys si vous avez recente memoire de mes escriptz, & que bien les considerez, vous congnoystrez par yceulx que jamais je n’euz certitude de verité des rappors que l’on me faisoyt: parquoy je croy & vous le debvez aussi presupposer, que c’estoyent faulx delateurs qui luy ont telle faulte composee: bien est vray que par son indiscretion d’impatience accompaignee: il a esté cause de tres grand mal, dont depuis il a eu congnoyssance, se repentant de sa petite consideration, comme vous pourrez voyr par ses angoysses: & ne vous esmerveillez si en icelle vous voyez des peines indicibles qu’il a souffert en s’efforçant de parvenir a la fruition D’amours: car telle est l’humaine virile condition, que durant le temps qu’ilz n’ont encore jouy de la chose aymee, ilz ne pardonnent a aulcuns perilz, puis que c’est pour parvenir d’avoir de leurs desirs contentement, comme vous aultres jeunes hommes le sçavez: & sur ce propos imposeray fin a mon Epistre, en exorant la clemence divine, qu’elle me vueille liberer de toute perturbation d’esperit, affin de bien achever l’œuvre presente.

LA SECONDE PARTIE DES ANGOISSES DOULOUREUSES composees par Dame Helisenne, parlant en la personne de son amy Guenelic:

Ou sont relatees les angoisses dudict Guenelic.

Chapitre. I.