Les angoysses douloureuses qui procedent damours
Part 3
Mais quand Proserpine commença a cheminer en la maison du chien tricipite, & Phœbus son chair au zodiac accomodoyt, sur lequel (icelluy Phœbus monté) portoit en son chef son dyademe tout couvert de resplendissantz & lucides rais pour illustrer & esclarcir l’universel monde, Je me levay subitement, & commençay a m’appareiller, je vestis une cotte de satin blanc, & une robbe de satin cramoisy, j’aornay mon chef de belles brodures, & riches pierres precieuses, & quand je fuz accoustree, je commençay a me pourmener, en me mirant en mes sumptueulx habillemens, comme le pan en ses belles plumes, pensant plaire aux aultres comme a moymesmes, & ce pendent mon mary se habilloit, lequel prenoit singulier plaisir en me voyant, & me dict qu’il estoit temps d’aller, & en ce disant, sortasmes de la chambre en la compaignie de mes damoyselles, je cheminoye lentement, tenant gravité honneste, tout le monde jectoit son regard sur moy, en disant les ungz aux aultres, voyez la, la creature excedant & oultrepassant toutes aultres en formosité de corps. Et apres qu’ilz m’avoyent regardee, ilz alloyent appeller les aultres, les faisant saillir de leurs domicilles, afin qu’ilz me veissent. S’estoyt une chose admirable de veoyr le peuple qui s’assembloyt entour moy, & quand je feuz parvenue jusques au temple, plusieurs jeunes hommes venoyent en circuyt tout a l’entour de moy, me monstrant semblant amoureux, par doulx & attrayantz regardz tirez du coing de l’œil, pour essayer de me divertir & decepvoyr, mais je ne m’en soucioye aulcunement, Car toutes mes pensees estoyent accumulees en ung seul. Je regardoye en plusieurs et divers lieux, mais je ne veoye celuy qui estoit le singulier plaisir de ma veue, et ne vint jusques a ce que le service divin fut commencé, et luy venu, il ne usa des regardz accoustumez, mais ne feist seulement que passer devant moy, Je ymaginoye que c’estoyt pource que mon mary estoit present, pour eviter de luy donner suspition, parquoy je feuz contente. Et quand l’office solennel fut finé, nous partismes pour venir au logis, et passasmes le temps en recreation et voluptueulx plaisirs, jusques a ce que retournasmes pour ouyr vespres, ou mon amy ne faillit de se trouver, lequel (a ceste foys) ne usa de discretion, parce que a la presence de mon mary donnoyt evidente demonstrance de son affection, par ses regardz amoureux, & doulx attraictz, en perseverant de me monstrer a sez compaignons, combien qu’il n’eust encores parlé a moy, & quand je veoye son inconstance, je regardoye d’ung regard doulx & simple, affin de luy monstrer & exhiber par signes, que par sa contenance il causoyt une grande doleance en mon cueur: mais pour ce, ne differa ses importunitez, car il venoyt passer si pres de moy qu’il marchoit sur ma cotte de satin blanc, j’estoye fort curieuse en habillemens: c’estoit la chose ou je prenoye singulier plaisir: mais non obstant cela il ne m’en desplaisoit, mais au contraire voluntairement & de bon cueur j’eusse baisé le lieu ou son pied avoit touché: mon mary veoit le tout, lequel par fascherie fut contrainct soy absenter, dont contre mon vouloyr, & pour eviter occasion de noyse je le suyvis, et incontinent que feusmes en la maison il me deist. Je m’esbahys de vostre amy, lequel n’a sceu dissimuler son amoureuse follye en ma presence, il luy procede de grande presumption de venir marcher sur vostre cotte, il semble par cela qu’il eust grand privaulté et familiarité avecq vous. Doncques pour eviter de m’engendrer plus de passions et fascheries, que mon triste cueur ne sçauroit porter, je vous prohibe et deffendz de vous trouver en lieu ou il soyt en mon absence, et oultre plus quand je seroye present, et feust a l’eslevation du corps de Jesuchrist, je veulz que incontinent que vous le pourrez apercevoyr, que sans dilation vous absentez: et sy vous n’observez ce mien commandement, j’ay ferme propos et deliberation de me separer de vous: vous avez du bien de par vous, terres et seigneuries plus que je n’en ay, lequel je ne vous veulx retenir. Car je ne vouldroye aulcunement prouffiter du bien d’une femme lascive. Et quand il eust ce dict, je luy respondis, que j’accompliroye son commandement, et qu’il n’en fut perplex ne doubteux, sy je ne luy en donnoye l’occasion: et a l’heure il se contenta adjoustant foy a mon dire, et n’en fut non plus parlé jusques au lendemain que me vouluz lever et accoustrer d’habillementz riches & sumptueux: ce que mon mary ne voulut permettre, et pour luy complaire feuz contente de me habiller plus simplement, & quand je fuz appareillee, nous nous transportasmes au temple ou je trouvay mon amy, lequel persevera ses importunitez, en sorte que je fuz contraincte de changer trois foys de lieu, mais tousjours il me suyvoit, en tenant propos de moy a ses compaignons, & par conjecture je pense qu’il parloit de mon mary, lequel continuellement estoit avecq moy, car j’entendis l’ung de ses compaignons qui luy disoit, que parce qu’il pouvoit comprendre en regardant ma face, qui me demonstroit si anxieuse, qu’il y avoit de la suspition: & quand mon amy ouyt ces motz, il commença a rire, & voyant cela, & aussi memorative du commandement de mon mary, je m’absenté, pensant que quelque foys trouveroys lieu plus commode & opportun pour exprimer l’ung a l’aultre les secretz de noz pensees.
Les approches des deux amans pour parler ensemble.
Chapitre. VII.
Ainsi doncques perseveray tousjours de suyvre la maulvaise partie de mon esprit, & n’eurent puissance les propos & derisions (dont usoyt mon amy) de me sçavoir desmouvoir de ma follie: mais parce que j’avoye les jours precedens observé le commandement de mon mary, en dissimulant l’ardente flamme qui me brusloit & consumoyt, qui est une chose fort difficile, il me fut imparty plus de liberté que je n’avoye eu de long temps: car j’alloye au temple seulement en compaignie de l’une de mes familieres damoyselles, dont j’estoye fort joyeuse, pensant que mon amy auroit opportunité de parler, & pour l’inciter, je me tenoye dedans le temple jusques a ce qu’il estoit vuyde de toutes gens, & continuay ainsi par plusieurs jours, nonobstant il ne se advançoit de parler, dont estoye esmerveillee, & ymaginoye que ce qu’il differoit luy procedoit de pusillanimité, toutesfoys je ne lassay de persister, & ung jour entre aultres, je vey qu’il estoit plus pensif qu’il n’avoit accoustumé, & se promenoit seul tenant son bonnet en sa main, pour me donner recreation en voyant ses beaux cheveux tant bien pignez. Et apres qu’il se fut assez pourmené, il entra en une chapelle ou on commençoit a faire le divin service, parquoy j’eu occasion honneste de me lever, & aller pres de luy. Je veoye qu’il regardoit souvent entour luy, & aussi faisois je pareillement, & croys que noz pensees n’estoient differentes, car tous deux d’ung vouloir unanime avions timeur de la survenue de mon mary: & incontinent le service divin faict & accomply, il commença a se pourmener, mais il ne tarda gueres qu’il ne se vint presenter devant moy, en me saluant & regardant d’ung œil doulx & amoureux, & dict ainsi.
Les amans pour n’estre apperceulx usent de letres.
Chapitre. VIII.
Madame, il y a long temps que j’ay grand desir & affection de parler a vous, pour vous declairer ce que facilement pouez conjecturer, mais je ne veulx tenir long propoz, affin d’eviter la suspition dez gens, qui vous pourroient causer & engendrer scandale: & pourtant je vous prie de me dire familierement, s’il vous plaira recepvoir une mienne letre. Quand je l’eux ouy parler je luy deis, que liberalement la recepvroye, & qu’il ne feist difficulté de m’escripre entierement tout son vouloyr sans riens reserver, & que pareillement le feroye sçavant du mien. A la prononciation de mes parolles je devins palle, & me print ung tremblement de tous mes membres, souspirs en si grand multitude vuidoyent de mon estomach que l’ung ne donnoit lieu a l’aultre, parquoy je luy declairoye assez par mes gestez exterieures, & par le semblant de mes yeulx attrayans, que j’avoye l’affection interieure de mesmes a luy, dont il se monstroit joyeulx par semblant, & en prenant ung humble congé, me remercya. Et incontinent qu’il fut party, je retournay en mon logis jusques au lendemain, que nous retournasmes au temple: nous arrivez, je le veis accompaigné d’ung sien compaignon, mais incontinent qu’il m’eust veu, de luy fut licencié, & en se pourmenant, faignant dire ses heures se monstroit plus modeste & craintif que au paravant, ce qu’il ne feit jamais depuis. Et quand il eust l’opportunité, il me vint saluer, me presentant ses lettres, lesquelles je receupz le plus subtilement que je peuz, pensant n’estre apperceue de nul, & luy dictz, que le lendemain luy en rendroys response: & lors en baissant le chief, se tint taciturne aulcune espace, puis apres en rompant silence reprint le propos en ceste maniere. Ma dame, je craintz merveilleusement monsieur vostre mary, & a l’heure en grand promptitude sans luy donner loisir d’achever son propos, je luy deis. Je vous prie ne vous souciez de cela, car il n’a doubte, ne suspition sur moy. A ces motx il me print a regarder comme par admiration, considerant en son ymagination (comme j’ay peu comprendre le depuis) que l’impetuosité D’amours avoit rompu en moy les laqz de temperance & moderation, qui me faisoit exceder toute audace fœminine: toutesfoys suyvant son propos, il me dict. Ma dame, je suis joyeulx d’estre certain qu’il n’a doubte ne suspition de nous: il fault moderer nostre vouloir avecq discretion, pour ne luy prester occasion d’estre en doubte, & le plus occultement & secretement qu’il vous sera possible m’exhiberez voz lettres, en me monstrant par quelques honnestes, & secretz signes, quand il vous plaira que je m’approche pour les recepvoyr. Et en ce disant, print congé, & je le conduysoye de mes yeulx estincellantz de desirs amoureulx, car j’estoye toute embrasee du feu Venerien & croissoit L’amour si puissant en mon cueur, que le reciter seroit incredible a ceulx qui n’ont experimenté Amours.
La lecture des letres de l’amoureux.
Chapitre. IX.
Incontinent apres la reception de ses lettres, fort hastivement je retournay, & en entrant dedans ma chambre les ouvry, & leu le contenu d’icelles, lequel s’ensuyt.
Ma dame puis que la libere faculté de parler a vous, pour vous encliner mon amoureuse conception ne m’est permise, j’ay esté contrainct par la persuasion du filz de Venus vous escripre la presente, & pour vous certiorer de l’extremité ou amour excessif m’a conduict, devez sçavoir que lors que premierement dressay ma veue sur voz yeulx vers & irradians, me sembla veoir issir une splendeur, laquelle plus pres le cueur me transperça, que ne feist l’aguë sagette de Juppiter, Phaeton, & a l’heure me sentant de ce doulx regard surprins, je vins distinctement a speculer vostre excellente beaulté, mais en considerant l’excellence de vostre beau corps proportionné, oultre la forme commune de mon vray sentement demeuray privé. Et pour la recente memoire de l’acerbe douleur ou je fuz reduict, mon entendement est si perturbé, qu’il me seroit impossible de vous louer & extoller de louenge condigne, selon la speciosité de vostre forme, & encores que ne fusse agité d’aulcune perturbation cognoissant les debiles forces de mon fragile esperit, je ne l’oseroye entreprendre, parce que j’estime que le narrer seroit difficile a toutes langues disertes, car selon ma conception, l’exprimer de choses si singuliere se doibt reserver a la divine eloquence de Mercure. Et pour ce je m’en abstiendray, & veulx continuer de vous exposer le secret de mon cueur, voulant observer la coustume antique des trescelebres Persians, qui estoit de ne se presenter a l’altissime sublimité du Roy les mains vaques de presens, non pour presumption qu’ilz eussent que le seigneur fust flexible a aulcune avarice, mais pour observance & supreme reverence. Et pource ma dame que je n’ay chose de moy plus estimee que ma personne, le plus fidelement que je puis je vous en fais present pour ung perpetuel mancipe: vous suppliant que de tel cueur l’acceptez comme je le vous presente, & considerez que ce n’est moindre vertu le gracieulx recepvoir, que le liberal donner. Aultre chose donc ne reste, que a ung fidelle serviteur rendre guerdon. Et si ma valeur est petite au respect de vostre altitude, non comme ma compaigne ou eguale, mais comme ma dame & superieure vous prie me guerdonner, affin que par dureté ou negligence de me secourir ne me prestez matiere de cruelle & violente mort, mais vous estant sur toutes creatures souveraine & plaine de urbanité traictable, soyez commeue a pitié & compassion, & ne vueillez souffrir que si infelicement je renonce a la nature, & soubz l’esperance de vostre doulceur imposeray fin a ma fidelissime lettre. Escript par celluy qui hardiment se peult nommer le serviteur en amours excedant tous aultres en loyaulté & fidele servitude.
Et apres les avoir leues, j’eu une incomprehensible & inestimable joye & consolation: car par ses escriptz, il se disoit mien a perpetuité, & lors je commençay a cogiter & penser en moy mesmes, quelle response je donneroys a ses lettres, & me sembla qu’il ne seroit bon d’acquiescer promptement a sa requeste, parce que les choses qui facilement sont obtenues, sont peu apprecieez: mais celles que en grandz fatigues on acquiert, sont estimees cheres & precieuses. Pour ces causes, je luy escripvis lettres par lesquelles il ne pouoit gueres esperer de parvenir a son intention, dont le contenu d’icelles s’ensuyt.
Lettres que la dame escript a son amy.
Chapitre. X.
Apres avoir a mes yeulx presenté voz lettres, & le contenu d’icelles distinctement medité & consideré, par ce que puis concepvoir (si vostre lettre n’est par simulation ou fainctise composee) je presuppose que par l’insupportable charge d’amours estes plus angustié & afflicté que a homme prudent ne convient: car si bien considerez, vous ne devez persister en telles amours, lesquelles ne consistent en vertu, Parce que impossible me seroit satisfaire a vostre affectueux desir sans denigrer & adnichiler ma bonne renommee: ce qu’il me seroit plus accerbe que une violente mort, parce que je n’estime ceulx ou celles vifz desquelz la bonne renommee est estaincte, mais se doibvent estimer pires que mortz. Et au contraire de ceulx qui ont faict actes vertueux dont leurs noms sempiternellement durent, en despit de la cruelle Atropos, combien que en cendres leurs oz demolis reposent. Iceulx se doibvent estimer vifz, & se doibt l’on persuader de les ensuyvre par vertueuses coustumes, qui rendent l’homme immortel. Et pour a ce parvenir necessairement fault eviter de se laisser submerger en ses voluptueuses lascivitez, affin de n’estre conduict a ceste antique & accoustumee infelicité, soubz laquelle tout le monde se lamente, & s’en ensuyvent plusieurs inconveniens. Si la fille de Leda eust observé le vivre pudicque, le Grec n’eust le tresfameux ylion mis en totalle ruyne. Et si la royne de Carthage eust perseveré d’estre constante, elle eust avec louenge perpetuelle de son amy Sicheus l’umbre suyvie. Telles hystoires doibvent estre suffisantes pour nous garder de succumber en semblables delictz. Et pour ung petit appetit, n’estre si faciles d’escouter les polides, elegantes & suaves parolles de vous aultres jouvencaux: lesquelles ne sont sinon ung laqz deceptif pour circunvenir & decepvoir cellez qui sont trop faciles ou dommageable croire: lequel vice a esté cause de adulterer plusieurs dames fameuses, puis apres qu’ilz ont obtenu la privee & secrete fruition des amours de celles qu’il disent tant aymer ne sont contentz, mais aulcunesfoys par indiscretion s’en vantent & glorifient, Parquoy toutes ces choses considerees tresheureuses sont celles qui de la flamme d’amours se peuvent conserver. Pour laquelle evaderie vous supplie que imposez fin au continuel poursuyvre, car je crains que par voz continuelles stimulations je ne soye persuadee de exceder les metes de raison, car voz doulx & attrayans regardz, avecq les parolles exhibees par voz lettres pourroient causer grand efficace & emotion aux cueurs des jeunes dames, & aulcunes de simple entendement penseroient resider en leurs personnes beaucoup plus de dons & de perfections que dieu & nature n’y en auroit mis. Mais ne voulant tumber au laberinthe de presumption, je ne prens aulcune gloire de voz louenges & exaltations, car peult estre que par affection non moderee vostre œil peult errer. Mais croyez que ce amour de son auree sagette m’avoit attainte, que aultre que vous de ma benevolence ne seroit possesseur. Et de ce vous supplie vous vouloir contenter. En exorant L’altitonant que felice repos vous octroye.
Les Miennes Lettres Sigillay, & avec ung grand desir trouvay subtil moyen de les luy consigner, & il les receut joyeusement, & tout subit apres les luy avoir exhibees me retiray en ma chambre, ou j’estoys plus voluntiers seule, que accompaignee, pour plus solitairement continuer en mes fantasieuses pensees, & en telle solicitude je me delectoye a lire les lettrez de mon amy, puis apres je regardoye le double des miennes, distinctement tous les termes de l’une & de l’aultre. Et ainsi que m’occupoye en telles solacieuses exercices mon mary survint, dont ne me prenoye garde, lequel en hurtant du pied par grande impetuosité ouvrit l’huys de ma chambre, dont je fuz si merveilleusement troublee, que je n’euz advis ne discretion de cacher les lettres. Il commença a me regarder par grand despit & desdaing meslé de colere en prononçant telles parolles.
Le courroux du mary jaloux, & l’excuse de sa femme.
Chapitre. XI.
O Meschante femme, presentement est venue l’heure que tu ne pourroys aulcunement nyer ta lubricité, & non moderee affection: Car combien que tes deceptives parolles ont eu puissance de m’instiguer & incliner a t’eslargir & impartir quelque liberté, en adjoustant foy a tes mensonges, parce que je pensoye, au moyen des remonstrances que je te faisoye journellement que tu feusses pressee & stimulee de te reduyre a ta premiere coustume: mais pour quelques exhortations ou monitions que je sceuz faire, ton cueur en ce inveteré & endurcy, n’ay aulcunement sceu convertir, & en ce disant print les lettres que j’avoye laissees sur mon lict, parce que timeur avoyt obnubilee la clarté de mon entendement, & quand il les eust leues, ce luy fut cause d’augmentation de fureur, & fort indigné s’approcha de moy, & me donna si grand coup sur la face, que violentement me feist baiser la terre, dont ne me peuz lever soubdainement, mais quand je commençay a reprendre mes forces, je plouray moult amerement, tellement que les ruysseaulx de mes larmes tomboyent en grande superfluité & abondance aval ma face. La cause de mon pleur ne me procedoit de la juste douleur, & remordz de conscience que je debvoye avoyr de ma vie detestable, mais au contraire d’une grande superbité, car au moyen que j’avoye chassé raison, tousjours depuis c’estoyt monstree de moy loingtaine & fugitive, parquoy selon mon advis mon mary me faisoit grand tort, lequel continuant ses parolles injurieuses, me deist. Admiration ne te prenne de ce que oultre ma coustume je t’ay furieusement frappé, mais approche de moy, & regarde tes lettres, que tu ne sçauroys nyer: & me deis sans me servir d’une artificielle mensonge (dont tu scez maintenant user). Qui est le personnage a qui tu pretendz commettre telz escriptz? Quant il eust ce dict, je commençay a mediter & penser, & disoye a moymesmes. Helas je ne me sçauroye excuser, car ma lettre de ma main escripte rend cler tesmoignage de ma vie, puis je disoye au contraire, si m’est il necessaire de le nyer, car a face hardie une prouve ne nuyt. Lors en faisant grandz plainctes & exclamations, deis ainsi. Helas mon amy, qui vous meult d’estre si cruel, pour la lettre que vous avez trouvee, laquelle a esté composee seulement par exercice, & pour eviter oysiveté, parquoy ne me debvez ainsi injurier ne molester, sans avoir ouy mes raisons. Quelle loy au monde est tant inicque, barbare & triste, qu’elle permette le supplice devant la sentence? Ou est la conseillee raison? ou est vostre prudent jugement, que premier me condamnez que de m’escouter? Ainsi que je proferoye telles parolles, les pensant continuer, il interrompit propos, en disant. Voicy lettres qui t’ont esté envoyees, d’ou viennent elles? Je luy respondis, que je ne les cognoissoye. Non (dict il) & pour plus grand approbation de telz mensonges, je te certifie que j’ay recogneues tes letres entre les mains de ton amy, lequel par inconstance & indiscretion les communicquoit a deux de ses compaignons, & si tu es si hardie & asseuree que vueilles soustenir le contraire, je trouveray maniere de les avoir de luy par quelque subtil moyen, car tout son desir & affection n’est qu’a penser & ymaginer diverses façons, & divers actes, a toy dommageables, pour te priver d’honneur, affin de te publier, mais doresnavant tu n’auras plus de delectable plaisir de sa veue, parce que je ne veulx que tu sorte de ta chambre, ne que regarde a la fenestre, & s’il te semble que en ceste sorte ta vie seroit trop infelice, je ne me veulx desdire de l’offre que je t’ay faicte, c’est de separation comme j’ay predict.
Ainsi doncques estoye contraincte d’endurer, & souffrir toutes ces fatigues, estant privee de la veue de mon amy, lequel estoyt esmerveillé de ce qu’il ne me veoyt plus: mais ce nonobstant il ne voulut imposer fin a l’amoreuse poursuyte, mais continua par plusieurs & diverses foys de venir avecques chantres, dont entre les aultres je recognoyssoye sa voix. O que j’estoye anxieuse a l’occasion que ne m’osoye monstrer, & adoncques je fuz plusieurs foys tentee de me lever, & me precipiter, en me jectant du hault des fenestres en bas, je feuz en telle calamité quinze jours ou environ, que fusmes contrainctz partir pour eviter scandale, car les voisins tenoient divers propos, de ce que l’on perseveroit telz & semblables jeuz. Je feuz assez joyeuse de changer de lieu, affin que plus facilement me feust permis d’aller parmy la ville, pensant que quelque foys pourroye rencontrer mon amy, toutesfoys apres noz transmigrations je feuz trois sepmaines sans le veoir, ne ouyr de ses nouvelles, qui me fut chose tresgriefve, & quasi insupportable. Pendant ce temps que je languissoye en telle calamité, toutes choses m’estoient tristes & odieuses, & ne prenoye delectation es choses de ce monde, & encores fortune non rassasiee de me prester matiere d’angoisseuses douleurs, les voulant augmenter s’efforça d’appareiller une infortune, dont le rememorer m’est triste, & ayant horreur de le relater, toutesfoys en plorant & lamentant mon infelicité, je m’efforçay de l’escripre. Et pour vous declairer, la male adventure ou je cuiday succumber, ung jour entre les aultres moy estant couchee aupres de mon mary, merveilleusement pensive, en sorte que les affections (dont mon cueur estoit agité) me consummoient l’esperit, dont j’estoye si debile, qu’il me sembloit impossible de me sçavoir lever, mais je fuz si fort oppressee de mon mary, que contraincte me fut de m’evertuer, combien que par plusieurs foys me convint recoucher, sans me sçavoir ayder de mes membres, helaz ce m’estoit certain presaige de mon mal futur, mais la demonstrance m’estoyt occulte.