Les angoysses douloureuses qui procedent damours

Part 15

Chapter 153,554 wordsPublic domain

Dictes ces parolles, es termes de silence me remys. Et lors Quezinstra eust certaine intelligence, que la timeur que je avoye de sejourner, me causoyt une extreme tristesse, Et pour ce a mon angoysseuse douleur non moins doulcement que prudentement confera medicine, me disant que les parolles par luy proferees: ne estoyent pour me desmouvoyr de mon affectee entreprinse: Mais seullement par maniere de fraternelle exhortation, & me promist, que quand il me plairoyt, se prepareroyt a la departie. Ce pendant que nous tenions telz propos, les Roys & princes estans au palays, se delectoyent a parler de Quezinstra: & disoyent tous generallement, que c’estoyt la fleur de chevalerie, & entre les aultres le Roy de Boetye disoit au Duc, que il estimoyt, que nous estions extraictz de tresnoble lieu: Car assez le demonstroyt nostre bonne condition & coustume, magnanimité & gentillesse: par lesquelles vertus l’on pouvoyt conjecturer, que au temps futur pourrions a grand honneur parvenir. A quoy respondit le Duc: certes mon opinion n’est dissemblable de la vostre, & suis joyeulx qu’ilz se sont adressez a ma court. Mais je me contriste, de ce que le Roy vostre frere ne peult assister a ce palais, pour l’acerbe douleur que l’on m’a dict qu’il souffre, a l’occasion de sa cheutte. Aussi ne s’i peult trouver le duc de Foucquerolles, car il n’est encores en sa valitude & santé, dont je suis marry: Car bien desireroye qu’ilz feussent en ma compaignie: Toutesfoys je ne veux faillir de mander les chevaliers: a ce que l’on distribue les pris. Et en ce disant: commanda a ung chevalier de se transporter vers nous, & de nous dire, que promptement ne faillissions de venir: a quoy le chevalier fist responce. Monsieur je crois, que pour le present ne seroit en leur pouvoir: Car je ay entendu dire en la chambre de zelandin que Quezinstra est ung petit vulneré, & avecq ce desirent pour ce jour, ne partir de leur chambre: affin de refociller ung petit leurs membres lassez. Par les parolles du chevalier feusmes excusez de nous transmigrer au Palays, jusques au lendemain que ne faillismes de assister.

Tost apres que en la spacieuse salle feusmes parvenus, survint ung chevalier tenant en sa main une espee merveilleusement belle: Et apres qu’il eust faict la reverence a tous les assistans, se vint adresser au noble Quezinstra: Et avecq une eloquence (esgalle a celle de Cicero) donna tel principe a son parler.

Tresnoble & vertueulx chevalier, duquel les admirables vertus sont incredibles & non equiparables: Certes si je ne rememorois la sentence des anticques, qui disoyent les louenges estre a declarer reservees jusques apres la mort: je m’efforceroie de louer & extoller vostre singuliere prouesses. Mais pour eviter d’estre noté du vice de adulation (qui des hommes de cler esprit, comme peste vient a fuir, je delibere m’en abstenir: aussi cognoyssant l’exiguité, debilité & petitesse de mon stile plustost en silence, que en indigeste commendation le passeray, vous delivrant la bonne espee, que par vostre valeur inestimable avez conquise, Et en ce disant la luy delivra. Et Quezinstra avec souveraine liesse l’accepta: puis en la contemplant, en se tournant vers moy disoit.

O victorieuse espee dont le maistre fut jadis remply de sy grand force, que nul ne luy pouvoit contester: ce fut le filz D’alcumena, lequel mist a mort le Hydre a sept testes au palus de Lairne, Il deffist le grand Lyon, puis le sanglier de Menale en Arcadie: Il conquist a course la cerve de Parthemye aux cornes d’or, & piedz de fer: les harpiez des Stimphalides, pres du lac de Archadie, & les abbatit a fleches, il couppa la gorge au furieux Thoreau vomissant le feu, lequel estoit en Marathone: il rompit la corne a Achelous qui se transformoit en plusieurs formes, Diomedes le tyrant, & Busiris le Roy cruel par luy furent occis: Antheus le geant, filz de la terre fut a la lutte par luy vaincu: il ravit les pommes d’or des Hesperides, en tuant le dragon qui les gardoit: Gerion le geant a trois corps fut par luy despouillé de son bestial: Il osta la ceinture de la royne des Amazones: Cacus le larron filz de Vulquan jettant feu par la bouche, sentit sa main, il occist d’ung traict Nessus le centaure, ravisseur de s’amie Deyanira: Hesione fille de laomedon fut par luy delivree du monstre: Troye fut par luy renversee: Il a soubstenu le ciel de ses fortes espaulles, en aydant au puissant Athlas: il a suppedité Cerberus le chien Tricipite, & l’a enchesné: Et si a faict grande timeur a tous ceulx de la region Plutonicque.

O dieu eternel, bien heureux seroye s’il m’estoit imparty la minime partie de sa proesse.

Telles ou semblables parolles me narroit Quezinstra, & ce reputoit felice de ce que telle espee estoit tumbee en ses mains: Et ce pendant qu’il se delectoit en tel propos: le Duc pour ne le vouloir frustrer de sa conqueste de la derniere journee, feist congreger & accumuler toutes les Damoyselles, affin qu’il peust choysir celle qui plus plaisante & delectable luy seroit. Plusieurs Damoyselles desiroient tresaffectueusement de captiver la benevolence de Quezinstra, tant pour sa proesse: que pour sa souveraine beaulté: Et pour ce elles estant en espoir meslé de timeur, estoient attendantes la determination de son courage: Ainsi comme les litigens escoutent l’arrest, & sentence diffinitive de leurs juges. Mais Quezinstra pour ne vouloir faillir a l’accomplissement de la promesse par luy faicte au duc de Foucquerolles avoit secrette deliberation de eslire la fille du conte de Merlieu, toutesfois il feist semblant de mediter ung petit: puis apres avoir ung petit songé, & en silence demouré, jecta son regard en circonference, & comme il eust apperceu la damoyselle, il profera telles parolles.

L’on ne se doibt esmerveiller si je differe de faire election de l’une de vous (tres nobles damoyselles) car toutes estes tant accomplies en dons de grace & de nature, que selon ma conception a chascune de vous appartiendroit quelque illustre & magnanime prince: Toutesfoys puis que le plaisir de toute la noble assistence est tel, ce sera ma damoyselle la fille du noble & illustre conte de Merlieu, vers laquelle je me adresseray. Et en ce disant se approcha d’elle, puis en tenant sa tant polide & blanche main, soubzriant doulcement luy dist. Tresillustre nymphe, je vous supplie ne vous vouloir contrister, pourtant si je ay prins l’audace & la hardiesse de vous eslyre, combien que je ne soye que ung paouvre chevalier, & ung riens au respect de vostre altissime noblesse & large posseder de voz parens. Toutesfoys je ne l’ay faict a l’intention de diminuer vostre estat, mais au contraire pour le vous augmenter, car je suis deliberé (si vostre vouloir s’i condescend) de vous donner pour espouse au noble duc de Foucquerolles, lequel (comme je croys) avec grand hylarité de cueur vous acceptera, a l’occasion de vostre excellente beaulté, honnesteté & vertueuse prudence, qui en vous singulierement reside.

A ces motz la gratieuse damoiselle rougit, & s’espargit parmy sa clere face une semblable couleur que le noble pourpre sur yvoyre blanc, dont elle se monstra plus belle aux assistentz, puis apres rompit la doulce silence, & ouvrit sa bouche ung petit vermeillette semblable aux nues rubicondes, quand le soleil s’esconce, & d’une voix doulcette plus armonieuse que les accordz de la lyre de Orpheus prononça telz motz.

Victorieux chevalier, combien que par vostre humaine benignité, vous plaise dire estre de petit estat, selon que puis conjecturer, vous estes d’extraction tresnoble: Car vostre grace, beaulté, & faconde, manifestement le demonstrent: parquoy il est assez croyable & concessible, que pourriez trouver dame plus accomplie en beaulté corporelle sans comparaison, que je ne suis. Mais comme je croys, pour le present, vostre deliberation n’est de vous occuper en amour: car vostre vertueux cueur aspire a accomplir louables entreprinses, & vostre genereulx esperit desire entendre a choses supresmes. Mais pourtant ne avez voulu laisser que avec discretion, ne ayez deliberé de me allier par matrimonialle conjunction: a celluy que vous estimez estre de condition assez convenante a la mienne: A quoy liberallement me condescendray, au moins si la paternelle puissance aultrement de moy ne veult disposer: car je ne me sçauroie excuser de filiale obedience. Moult fut louee la damoyselle de ses paroles tant courtoises & gratieuses. Si fut mandé le Conte de Merlieu, lequel joyeusement se consentit a l’aliance du duc de Foucquerolles, & ne restoit plus que de sçavoir en quelle disposition il estoit affin qu’il assistast au palais, pour prendre celle proye, que si long temps il avoit chassee. A l’heure Quezinstra & moy prisme la charge de luy annoncer les nouvelles, par quoy en grand promptitude nous transportasmes en son domicille, lequel ne nous feist moins de recueil que faisoit Menelaus a Ulixes quand de Ilyon la ruine meditoient & pensoient: Et ainsi commença a dire.

O mon esperance infaillible.

O unicque restaurateur de tout mon travail, par le moyen duquel je suis reduict en consolee lyesse, bien est veritable ce que nous lisons de Elvidius philosophe & tresprestant Senateur, lequel en plain Senat conclud les vrays amys estre instrumens de la bonne fortune, Ceste conclusion est par vous bien corroboree: car par l’accomplissement de vostre promesse, J’ay clere congnoissance de la purité de vostre cueur envers moy: dont je me repute felice & heureux: Car plus grand beatitude a l’homme ne sçauroit estre concedee, que de avoir compaignie belle, modeste, discrete & sage, comme est celle, dont par vostre proesse me avez pourveu. Et pour ce suis tellement recreé, que plus ne sens aulcune douleur, plus n’ay craincte de aulcune infortune, je ne ay timeur de mort quotidiane, puis que je ay le comble de mes desirs. Apres que il eust dict telles parolles, commanda que on luy apportast une robbe de velours cramoisy, pource que a l’heure presente se vouloit transporter au palais, puis incontinent qu’il fust appareillé, en la compaignie de plusieurs chevaliers & de nous, partit avecq le corps refocillé & l’ame letifiee. Et quand il fut parvenu, de toute la noble assistence fut honorablement receu. Et a l’heure l’on commença diversité de jeux & esbatemens, sinon le conte de Phocide, lequel se monstroit triste & anxieulx au millieu de l’universelle joye: car a l’occasion que il aymoit tresaffectueusement la Damoyselle, il ne estoit content de ce mariage, & ne cessoit de murmurer, dont Quezinstra fut adverty, & pour ce se adressa vers luy, pour luy faire aulcunes remonstrances, & entre aultres choses luy dist.

Le noble Perseus filz de Juppiter & de la belle Danes, par sa vertueuse magnanimité, delivra la gente brunette Andromeda du peril de la bellue (qui estoit ung monstre marin) qui de longueur avoit quatre vingtz & dix couldees, parquoy justement conquist amour de la belle, avec la succession du royaulme paternel. Mais Phineus & ses adherens, par temeraire presumption se efforcerent troubler les royalles nopces, dont s’en ensuyvit l’occision de plusieurs: & les aultres furent muez en pierres, parquoy en consideration de ce, vous debvez garder de troubler & empescher les mariages, pour craincte que le supernel moderateur, a juste cause ne vous fist miserablement finer. Ces parolles vous ay familierement narrees (tres illustre prince) affin de vous desmouvoir, de vouloir contester a l’encontre de ce mariage: Car ce ne seroit chose honneste ne licite, & vous en pourroit mesavenir. Quand le conte de Focide eut bien escouté telles remonstrances, considerant que il n’y pouoit remedier, il dissimula en face la douleur interieure, que son triste cueur sentoit, & par faintise sembloit que il print les modestes & doulces parolles de tresbonne part si dist a Quezinstra, que selon son opinion & jugement se vouloit condescendre, pour estre totallement avec discrete raison determiné. Ce pendant qu’il tenoit telles devises: chascun entendoit a toute recreation & voluptueux plaisirs, & ainsi se consomma & passa ce jour.

Feste nuptiale & fruition d’amours.

Chapitre. XI.

Venue l’heure que Phebus manda ses chevaulx aux frains dorez, hors de son altissime maison, la trompette de Neptune l’oceant en son lieu revocqua, & petit de temps apres les princes & chevaliers se leverent du paresseux sommeil: Car a ce les incitoient les oysillonetz armonians & jubilans de leurs joyeuses gorgettes: Et quand ilz furent tous triumphamment appareillez, se transmigrerent au logis du Duc de Foucquerolles, lequel ilz trouverent richement accoustré d’une robbe de pourpre battue en or, & fourree de armines, ainsi partit de son logis avec la noble compaignie: d’aultre part sa future espouse fut honnorablement accompaignee de dames de souveraine beaulté, & noblement aornees. La pucelle fut paree d’une robbe de couleur azuree, bordee de subtilles ouvraiges faictes a l’esguille, & garnie par grand prodigalité de grosses perles orientalles, sur son chef avoit une riche couronne de plusieurs dyamans, rubis, baillaitz, escharboucles, saphirs, esmerauldes, topaces, & chrisolittes, tellement que tout entour elle avoit une grande splendeur: & bien autant resplendissoit en venusté, beaulté, grace & faconde, tellement que par le regard de ses yeulx vers & estincellans eust peu attraire ung cueur adamantin, & le subjuguer a l’empire de Cupido. En tresbelle ordre se partit la noble compaignie, & eulx parvenus au temple en observant telles cerimonies, que les anticques avoient de coustume, furent solennellement espousez: puis apres retournerent en pareille ordre qu’ilz estoient venuz. Et eulx reduictz en une spacieuse & bien aornee salle, en laquelle se preparoit le plantureux bancquet nuptial, ou se trouvoit plus de sortes de viandes, que ne eut jadis aux nopces de Piritous, & de la belle ypodame. La refection prinse, commença le son des harpes & instrumens de musicque, desquelz je ne ose dire qu’ilz excedoient l’armonieux son de la lire de Apollo, comme timide de succumber au dangier de Marsias. Plusieurs jeunes chevaliers me persuadoient de dancer (ce que par leurs stimulations me convenoit faire) combien que mon anxieulx & triste cueur ne fut pas conforme a tel soulas. Mais pour me demonstrer courtoys & de honneste civilité, soubz semblant de joyeuse face me convenoit dissimuler l’insupportable douleur intrinseque, qui cruellement me molestoit. Helas trop se peuvent attedier & envoyer les corps delicatz, quand ilz sont privez de la veue de leurs amours. Las quand par aulcuns jeuz ou esbatemens on les pense letifier, l’on est occasion de augmenter leurs anxietez: Car au douloureux feu est mortel accident, de l’eaue ne peult on trouver refrigeration, par semblables delices qui seullement sont aptes a alleger les maladies corporelles. Estant donc en tel lieu ou chascun entendoit a solacieulx plaisirs, les ungs a dancer, les aultres se alloient poser aupres des belles dames, pour contempler & les entretenir d’amoureusez devises: aulcuns des princes se armerent pour aller jouster, le nouveau marié ne y voulut assister, comme celluy qui trop plus desiroit la jouste nocturne. Venue l’heure du souper, qui ne fut moins opulent que joyeulx, avec soefz & modestes parlemens, tous se delecterent jusques a l’heure qu’il fut temps de coucher. Et lors la royne de Boetie, & d’aultres jeunes dames conduyrent l’espousee en sa chambre, ou elle fut couchee, & tost apres survint le duc auquel le jour avoit esté ennuyeulx, pour l’aspirant desir qu’il avoit de avoir la fruition d’amour: & pour ce assez promptement se feist desabiller, & se alla poser aupres de sa doulce amye: aulcuns des jeunes princes delibererent de les aller visiter, & comme ilz estoient ententifz de investiguer & cercher par ou ilz entreroient, apperceurent une fenestre qui estoit demouree ouverte, qui leur fut propice pour entrer dedans. Et incontinent que l’ung d’eulx y fut, ouvrit l’huys aux aultres, sy vindrent au lict des amoureux, & les presserent & stimulerent de eulx lever: si fut trouvé que par force & violence, la chemise avoit esté deschiree, surquoy l’ung des jeunes princes dist, que il convenoit que informations en feussent faictes, pour les interestz d’amours: car telz excez ne doibvent demourer impunis, & ne est point prohibé de chasser aux guarennes: mais il fault preserver les cloustures de estre rompues. Grosses conclusions prindrent tous, & requirent que la damoyselle par serment fut interroguee, pour sçavoir qui telz excés avoit perpetré & commis, laquelle toute palle & descoulouree en baissant la veue dist, que en soy deshabillant, sa chemise estoit ainsi rompue: mais ceste excuse n’eut lieu de reception: car oultre est necessaire, que le delinquent & suspect du cas, soit interrogué. Si furent deputez commissaires, tant pour interroguer que informer le marié: auquel jour fut assigné a comparoir, la sequente journee, a huict heures du matin, pour respondre aux conclusions, requestes & demandes que l’on pourra prendre a l’encontre de luy: & pareillement la belle, comme recelleresse de malfaicteurs. Et alors y eut appel, par eulx interjecté a la court d’amours, ou le procés est encores pendant & indeciz. En telz ou semblables esbatemens se solacioyent les jeunes princes: puis apres se partirent & laisserent jouyr le nouveau marye de s’amye: lequel combien que sa fureur fut grande, en rompant la porte & les murs, sy est il a presupposer que depuis il se rendit humain. Et ainsi chascun se retira. De l’oceant n’estoient encores yssus les courans chevaulx, desquelz le filz de Apollo ne peult retenir le cours, quand diligemment me levay & appareillay, puis en me pourmenant commençay a mediter au desiré partement. Tost apres Quezinstra s’esveilla s’esmerveillant de si grande hastiveté, & pour ce me demanda l’occasion, a quoy je fis responce. Ce n’est la coustume des serviteurs de Cupido de profondement dormir, mais par eulx est tousjours le sommeil detesté. Car continuellement les amoreux ne cessent de cogiter & penser divers moyens, pour parvenir a leurs affectueulx desirs: parquoy vous debvez imaginer, que totallement ma pensee est occupee a chercher terres & mers, pour retrouver celle dont la veue a ceste puissance de restituer a ma debile vie doulceur & tranquillité: car croyez sy Juppiter le souverain des dieux, me vouloit beatifier & assumpter au supernel habitacle, comme il fit jadis le gentil troyen ganimedes, point n’estimeroye ceste felicité equiparable a la doulceur & suavité que pourroye recepvoir, en usant familierement du regard & souefve collocution de ma tresdesiree dame. A ces motz le mien compaignon doulcemment commença a soubrire, & me dist. Certes Guenelic puis que vous estimez la fruition d’amours tant delectable, point ne m’esmerveille de ce que ne voulez pardoner a aulcun peril, pour participer a telle beatitude: parquoy je vous prometz, que promptement sans plus vouloir differer impetreray licence & congé du Duc, affin de satisfaire a vostre desir. En disant ces parolles diligemment se leva & appareilla: puis nous transportasmes au palays, auquel toute la noblesse estoit assistente, & se delectoient en diversitez de joyeuses devises. Et lors Quezinstra desirant de me complaire: s’approcha du Duc: & luy dist. Monsieur presentement est venue l’heure que au partir nous perforce: parquoy apres avoir obtenu licence de vostre celsitude, a nostre partement donnerons principe: vous referant toutes les graces qu’il est en nostre petite possibilité, & non telles que a vostre altissime sublimité appartient: mais au moien de vostre urbanité & clemence, supporterez le petit pouoir de ceulx qui en recente memoire perpetuellement retiendront les benefices dont avez usé envers eulx. Et n’y aura jamais distance de lieux ne cours de temps, qui la souvenance de vous (tresillustre prince) nous puisse faire oublier, Et tant plus croystront lez ans, tant plus viendrons en la vraye congnoyssance de vostre vie politicque & coustumes genereuses. Mais pource que le temps nous presse, en prenant humble congé, nous departirons.

Ces parolles proferees, j’apperceuz le Duc aulcunement en la face commeu, & commença a prononcer telz motz. Nobles chevaliers je vous prie de m’exprimer la cause de vostre sy subite departie, y a il quelc’un en ma court, qui par sa temerité ou folye vous eust provocqué a courroux: si ainsi est faictes m’en sçavant, & je vous prometz que le mesfaict ne demourra impuny: Car il sera payé de sa deserte condigne. Mais si ainsi estoit, que vostre vouloir fut de vous absenter de ma court pour de voz personnes une aultre court honnorer ce me succederoit en une extreme vergongne: Car vous debvez estre certain que chose que puissez demander ne vous sera deniee. A ces motz en grande humilité Quezinstra luy respondit. Noble prince je vous asseure que telz nous a produict nature que tousjours vouldrions nous rendre obeissans a vostre sublimité, & desirerions estre perpetuellement en vostre court: si le urgente necessité a aultrement faire ne nous stimuloit: Car ce nous sera chose tresgriefve d’estre absentz de ceste honnorable court, qui est domicile de toute noblesse, & hebergement de toutes vertus: parquoy ce nous sera chose merveilleusement moleste, d’estre eslongnez de la presence de tant de vertueulx chevaliers. Mais si de la corporelle fruytion sommes privez, de la mentalle jamais. Et si le souverain recteur du ciel, & general arbitrateur de le universel monde, permect que puissons achever noz voyages, n’y aura faulte, que ne retournons en ceste inclyte Cité, pour nous dedier du tout a vostre bien honnoré service.

Quand le Duc eust entendu nostre ultime & yrrevocable deliberation, il se demonstra fort triste: mais voyant que nous disions nostre departie estre tant necessaire, ne voulut plus insister au contraire, considerant que nul ne doibt estre si importun, que de requerir aulcuns de chose, qui a conceder n’est licite. Et pour nous donner manifeste demonstrance de son bon vouloir envers nous, par son commandement nous feist delivrer grande quantité de pecune, pour subvenir aux affaires, que pourrions avoir en nostre voyage, dont de nous fut convenablement remercié: puis apres allasmes sur le Roy D’athenes: lequel n’estoyt encores guary, & la trouvasmes le duc de Foucquerolles, qui moins ne soffroyt a nous, que avoit faict le duc de Goranflos. Apres avoir prins congé d’eulx, nous transportasmes en la chambre de Zelandin: lequel trop plus que nul aultre de nostre departie se contrista: car quand nous feusmes en sa presence, pour prendre de luy congé: il fut si troublé, qu’il ne pouoit donner ne rendre voix: & seulement avec la veue signifioit l’anxieté & tristesse, qui au cueur luy estoit survenue: & quand il peut, prononça telles parolles.