Les angoysses douloureuses qui procedent damours

Part 1

Chapter 13,376 wordsPublic domain

Les Angoysses Douloureuses qui procedent D’amours: composees par Dame Helisenne.

Premiere Partie.

[Marque d’imprimeur: Ne hault ne bas, mediocrement.]

De Crenne.

Helisenne aulx Lisantes.

Dames d’honneur & belles nymphes Pleines de vertus & doulceur, Qui contemplez les paranymphes, Du regard, de cueurs ravisseur: L’archier non voyant, & mal seur, Vous picquera, prenez y garde. Soyez toutjour sur vostre garde: Car tel veult prendre, qui est pris. Je vous serviray d’avantgarde A mes despens, dommage & pris.

L’EPISTRE DEDICATIVE DE DAME HELISENNE A Toutes honnestes Dames, leur donnant humble salut. Et les enhorte par icelle a bien & honnestement aymer, en evitant toute vaine & impudicque amour.

Les anxietez & tristesse des miserables (comme je peulx penser & conjecturer) se diminuent, quand on les peult declarer a quelque sien amy fidele. Parce que je suis certaine par moy mesmes, que les dames naturellement sont inclinees a avoir compassion. C’est a vous mes nobles dames, que je veulx mes extremes douleurs estre communiquees. Car j’estime que mon infortune vous provoquera a quelques larmes piteuses: qui me pourra donner quelque refrigeration medicamente. Helas quand je vins a rememorer les afflictions, dont mon triste cueur a esté, & est continuellement agité, par infinitz desirs & amoureux aguillonnemens. Cela me cause une douleur qui excede toutes aultres, en sorte que ma main tremblante, demeure immobile. O trescheres dames, quand je considere que en voyant comme j’ay esté surprinse, vous pourez eviter les dangereux laqs d’amour, en y resistant du commencement, sans continuer en amoureuses pensees, Je vous prie de vouloir eviter ociosité, & vous occupez a quelques honnestes exercices. En ces considerations je me vins a reverberer & reprehendre mes forces, en exorant celle qui est mere & file de l’altitonant plasmateur, de vouloir ayder a ma triste memoire, a soustenir ma debile main, pour vous le sçavoir bien escripre.

COMMENCEMENT DES ANGOISSES AMOUREUSES de dame Helisenne, endurees pour son amy Guenelic.

Chapitre premier.

Au temps que la deesse CIBELE despouilla son glacial & gelide habit, & vestit sa verdoyante robbe tapissee de diverses couleurs, je fuz procree de noblesse: & fuz cause a ma naissance de reduyre en grand joye & lyesse mes plus prochains parens, qui sont pere & mere, parce qu’ilz estoient hors d’esperance de jamais avoir generation. O que a juste cause, je doibs mauldire l’heure que je nasquis, las que je fuz nee en maulvaise constellation, Je croys qu’il ne estoit Dieu au ciel, ne Fortune en terre pour moy, O que j’eusse esté heureuse, si le laict maternel m’eust esté venim, qui eust esté cause de la transmigration de l’ame sans ce qu’elle eust esté agitee de tant grand anxieté & tristesse. Mais puis qu’il a pleu au createur, que j’ay esté receue au monde, & procree, force m’est de mitiguer mes grandes & extremes douleurs, ce qui me semble estre impossible. Et pour reciter la premiere de mes infortunes, la cruelle Atropos me feist ceste oultrage, premier que fuz aagee d’ung an, de me priver du personnage (qui naturellement m’eust provocquee a grand dueil, si je n’eusse esté pupille & en bas aage) se fut mon pere, dont ma mere eust si grande tristesse & amaritude, que sans l’ardeur d’amour qu’elle avoit en moy, la dolente ame se fut separee de son corps.

Ainsi doncques demouray fille unique, qui fut occasion que ma mere print ung singulier plaisir a me faire instruire en bonnes meurs, & honnestes coustumes de vivre. Et quand je fuz parvenue a l’aage de unze ans, je fuz requise en mariage de plusieurs gentilz hommes: mais incontinent je fuz mariee a ung jeune gentil homme, a moy estrange (parce qu’il y avoit grand distance de son pays au mien) mais nonobstant qu’il n’y eust eu frequentation, ny familiarité aulcune, il me estoit si tresagreable, que me sentois grandement tenue a fortune, & me reputant heureuse. Et aussi j’estois le seul plaisir de mon mary, & me rendoit amour mutuel & reciproque: moy vivant en telle felicité, ne me restoit que une chose c’estoit santé, qui de moy s’estoit sequestree, au moyen que j’avoys esté mariee en trop jeune aage: mais ce ne me pouoit empescher de persister en l’ardente amour de mon mary, & quand il estoit contrainct soy absenter, pour faire service a son prince, je demeurois si chargee d’une extreme tristesse, que je l’estime indicible, & non equiparable, combien que certaine son absence, estre propre pour ma santé. En perseverant en telles amours ma personne croyssoit, & premier que pervinse au treiziesme an de mon aage, je estoye de forme elegante, & de tout si bien proportionee, que j’excedoye toutes aultres femmes en beaulté de corps, & si j’eusse esté aussi accomplie en beaulté de visaige, je m’eusse hardiment osé nommer des plus belles de France. Quand me trouvoye en quelque lieu, remply de grand multitude de gens, plusieurs venoient entour moy pour me regarder (comme par admiration) disans tous en general, voyez la, le plus beau corps que je veis jamais. Puis apres, en me regardant au visage disoient, elle est belle: mais il n’est a accomparer au corps. J’estoye requise de plusieurs, qui estoient ardens en mon amour non de gens de basse condition, mais princes & grans seigneurs: ce qui fut cause d’acroistre le bruict de moy, en plusieurs & divers lieux. Et fut parce que ung Roy avoit de coustume de sejourner souvent en une petite ville, dont n’y avoit de distance que deux lieues dela, jusques au lieu de nostre residence. Et luy estant informé de moy, eut desir de me veoir, parquoy ung jour vint a nostre chasteau (me pensant trouver) mais mon mary (comme prevoyant le temps futur) m’avoit faict absenter, cognoissant que impossible m’eust esté de resister contre ung tel personnage: mais le bruict du pays fut tel (pour aulcun temps) que j’estoy estimee du nombre de ses amyes, puis incontinent fut sceu le contraire, tellement que resplendissois en renommee de chasteté louable, & aussi jamais pour homme que j’eusse veu (combien qu’il fust accomply en don de grace & de nature) mon cueur n’avoit varié, & avoit tousjours ferme propos de vivre ainsi, en desprisant & ayant a abomination celles qui avoient bruict d’estre flexibles & subjectes a tel delict.

L’origine du divertissement de Helisenne, pour aymer a reproche.

Chapitre. II.

Ce pendant (O mes nobles dames) que vivoye ainsi constante & a bonne raison, parce qu’il ne estoit chose que peusse desirer, que promptement n’en fusse servie: & croys que si mon mary eust sceu le secret de mes pensees, que sans dilation les eust accomplies. Et si fortune muable ne eust esté envieuse de ma felicité, je me reputeroye fort obligee a elle. Mais a ceste heure a juste cause m’en doibs plaindre, comme de celle qui a usé de crudelité en moy. Et le moyen qui donna voye & ouverture a mes malheurs, fut par une terre que nous avons litigieuse, parquoy nous fut chose urgente & necessaire, de nous trouver en une ville (laquelle n’est loing de la dicte terre en litige) a cause que celluy pour qui estions inquietez, se tenoit sur le lieu, & estoit fort vigilant, & craignant d’estre prevenuz deliberant y aller, Je n’estois aulcunement marrye de l’inquietitude, ignorant la fortune & maladventure, ou briefvement je debvoye succumber: mais suyvant le naturel du sexe fœmenin (lequel n’est jamais rassasié de veoir, & d’estre veu) ne pensoye jamais veoir le jour de nostre partement, & continuellement incitoye mon mary, que ce feust bien tost. Le desiré jour venu, nous transmigrames en ladicte ville (pour avoir raison de justice) ou estoit le comble de mes prochains malheurs. Or pleust a dieu, que j’eusse eu la science, de la troyenne Cassandra, laquelle par esprit de prophetie prevoioyt la destruction du tresillustre & noble sang Troyen. Helas je me feusse conservee des infiniz regretz qui journellement pullullent en mon triste cueur, mais je croys que c’estoit predestination divine, parce que je congnois, que serviray d’exemple aux aultres.

Doncques parvenue au logis, incontinent me vins appuyer sur une fenestre, & regardois, en tenant propos joyeulx a mon mary, sans me soulcier de la chose, qui nous avoit contrainct de venir, ce qui estoit de grande importance. Ce jour se passa en toutes recreations, & voluptueux plaisirs. Et le lendemain me levay assez matin (ce que n’estoit ma coustume) & en m’abillant vins ouvrir la fenestre, & en regardant a l’autre part de la rue, je veis ung jeune homme, aussi regardant a sa fenestre, lequel je prins a regarder ententivement, il me sembla de tresbelle forme, & selon que je pouoye conjecturer a sa physonomie, je l’estimoys gracieux & amyable: il avoit le visage riant, la chevelure creppe, ung petit blonde, & sans avoir barbe, qui estoit manifeste demonstrance, de sa gentille jeunesse. Il estoit assez honneste en son habit, toutesfoys sans user d’acoustremens superfluz. Et au moyen de la grande chaleur, n’avoit autre habillement, que ung pourpoint de satin noir. Apres l’avoir trop que plus regardé, retiray ma veue: mais par force estoye contraincte retourner mes yeulx vers luy, il me regardoit aussi, dont j’estoys fort contente: mais je prenoye admiration, en moymesmes, de me trouver ainsi subjecte, a regarder ce jeune home, ce que d’aultres jamais ne m’estoit advenu. J’avoys acoustumé de prendre & captiver les hommes, & ne me faisoye que rire d’eulx, mais moymesmes miserablement, je fuz prise. Je ne pouois retirer mes yeulx, ne desirois aultre plaisir, que cestuy la. O mes dames, je vous exore & prie, que vueillez considerer, la grande puissance d’amours, veu que jamais je n’avois veu ce personnage, Vous pourriez trouver cela fort estrange: car le plus souvent amours viennent par continuelle frequentation. Las je m’efforçay de resister, voulant expulser amours de mon cueur, car le soir quant je fuz couchee aupres de mon mary, je vins distinctement a penser, la grande amytié, que luy avois tousjours portee, & que ma renommee avoit (jusques a present) esté clere, sans estre notee, de chose, qui peust denigrer mon honneur. En ces considerations, raison me venoit a coroborer, me conseillant d’estre ferme, & ne me laisser vaincre, & me disoit, comment veulx tu prendre le villain chemin, ord, & fetide, & laisser la belle sente, remplye de fleurs odoriferentes: tu es liee de mary, tu peulx prendre ton plaisir en mariage, c’est beau chemin lequel suyvant, tu te peulx saulver. O paoure dame, veulx tu preferer amour lascif, a l’amour matrimonial qui est chaste & pudicque, que tu as en si grande observation conservee? En considerant toutes ces choses, combien que feusse attaincte, & mon entendement fort blessé, au moyen de l’ardent amour, dont j’estoye possedee. Raison dominoit encores en moy: car une bonne pensee m’en amenoit une aultre: & commençay a considerer, & ruminer plusieurs hystoires, tant antiques que modernes, faisant mention des malheurs advenuz par avoir enfraintz & corrumpu chasteté en excedant les metes de raison, & me vint souvenir de la grecque Helene, qui fut cause de la totalle destruction de Troye. Puis comparut en ma memoire, le ravissement de Medee, laquelle pour remuneration & recompense d’avoir preservé de mort son amy Jason, il l’expulsa de son pays, parquoy luy fut necessaire de mendier, & requerir les suffrages & secours d’aultruy, dont advint que la paoure malheureuse, par ung desespoir, de ses propres mains occist ses enfans. Apres il me souvint de Eurial & la belle Lucrece, lequelz pour aulcun temps en grand hilarité & joyeuseté furent: mais depuis ledict Eurial fut contraint soy absenter, & suyvre L’empereur, qui fut cause de la mort immaturee de sa dame. Plusieurs aultres, se representoient en mes tristes pensees: comme Lancelot du lac, & la royne Genevre, qui furent cause de adnichiller l’excellente renommee du magnanime Roy Artus, & consequemment des nobles chevaliers de la table ronde. Et en ce mesme temps, Tristan de cornouaille, & la Royne yseul souffrirent tresgriefves fatigues, parce que leurs damnables amours estoit venues a la notice du roy Marc.

Apres avoir en mon ymagination consideré toutes ces choses, j’estoye deliberee de me desister d’amours, quand l’appetist sensuel me vint livrer ung tresdur assault, me voulant persuader de le suyvre, en accumulant en ma triste memoire innumerables pensees, toutes dissemblables aux premieres, dont je commençay a devenir froide, & feuz en telle extremité, que par voix ne se pourroit exprimer, par conception comprendre, ou par fantasie ymaginer. La semblance, effigie ou similitude du jeune jouvenceau, estoit paincte & descripte en ma pensee. Cela causoit port, faveur, & ayde, a amours, en sorte que la pensant mitiguer, elle croissoit & augmentoit, & disois en moymesmes, se n’est que simplesse, d’estre ainsi timide, il fault laisser la triste apprehension de maulx qui sont advenus au temps preterit, & avoir regard au temps present. Je cognois plusieurs jeunes dames & damoyselles qui ont bruyct d’avoir quelque amy, lesquelles vivent en joye & en liesse, force me sera de les ensuyvre: car de resister, les puissances me sont ostees: une chose y a qui me conforte, c’est que qui peche avec plusieurs, il n’est pas digne de si tresgrande reprehension. Et pour finale resolution, pour le moins je veulx avoir le plaisir, du regard delectable de mon amy. Je nourriray amours licitement en mon cueur, sans le divulguer a personne, tant soyt il mon amy fidele. Ainsi doncques, commençay du tout a chasser raison, parquoy la sensualité demeura superieure.

Helisenne surprinse d’amours est apperceue de son mary.

Chapitre. III.

En telles varietez de pensees, je passay toute la nuyct, j’estoye debile & de petite complexion pour ceste cause, au matin quand me voulus lever, me trouvay en maulvaise disposition de ma personne, pour l’acerbe travail, que j’avoys eu, de mes vaines & infructueuses pensees. Non obstant cela, d’ung grand & fervent desir portee, Je m’abilllay le plus hastivement que je peuz, pour venir a la fenestre ou j’atendois d’avoir singulier plaisir, & incontinent que je y feuz, veis celuy qui estoit le vray possesseur & seigneur de mon cueur. Alors je commençay a user de regardz impudicques, delaissant toute craincte & vergoigne, moy qui jusques a ce temps avois usé de regardz simples & honnestes: il avoit aussi ses yeulx inseparablement sur moy, qui fut cause que mon mary (en considerant les contenances de nous deux) eust quelque suspition, & pour en plus sçavoir, me disoit souvent, m’amye, par ce que je peulx comprendre, en considerant vostre contenance (qui est fort differente a vostre premiere coustume) vostre cueur est fort oppressé & chargé de tristesse, & melencolie, dont suis esbahy, veu que vous avez si grand desir d’estre en ceste ville, vous fasche il de quelque chose mal faicte? que je puisse reparer, ou amender? ou si vous avez desir d’avoir chose qui soit en ma puissance, ne differez de le dire: car vous debvez estre certaine de l’avoir promptement: car je vous porte si grand amitié, que liberallement exposeroye mon corps pour vous, jusques a la mort (si l’occasion s’y offroit.) A l’heure en grand promptitude, trouvay une artificielle mensonge, & luy deiz non, je vous asseure, que pour le present n’ay aulcune fascherie, a quoy vous puissiez remedier, car ceste soubdaine melencolie, ne me procede d’aultre chose, sinon que j’ay craincte de la terre litigieuse, cognoissant que partye adverse, est fort vigilante, & nous avons accostumé de vivre en delices & plaisirs mondains. Parquoy nous sera difficile estre diligens, comme le cas le requiert. Et lors mon mary en monstrant semblant de prester foy a mon dire & face joyeuse, me respondit, m’amye, je vous supplie ne craignez riens de ce que soyons prevenus ou surprins: car je vous prometz y avoir tel soing, que n’aurez cause de vous irriter, & ne vous soulciez de riens que de faire bonne chere, & prendre recreation. Et en ce disant, il me monstra mon amy (comme s’il n’eust prins garde a noz continuelz regardz) & me dit, voyez la le jouvenceau le plus accomply en beaulté que je veis de long temps: bien heureuse seroit celle, qui auroit ung tel amy. Ainsi qu’il proferoit telles parolles, mon amoureux cueur se debatoit dedans mon estomach, en muant couleur, du principe, devins palle & froide, puis apres une chaleur vehemente, licencia de moy la palle couleur, & devins chaulde, & vermeille, & fuz contraincte me retirer, pour l’affluence des souspirs, dont j’estoye agitee comme le monstrois par indices evidens, gestes exterieures & mouvemens inconstans. Et quand je voulois prononcer quelque propos, par maniere de plaintes & exclamations, l’extreme destresse de ma douleur, interrompoit ma voix, je perdis l’appetit de manger, & de dormir m’estoit impossible.

Long seroit a racompter & difficile, les pensemens que j’avoye: car je croy veritablement que jamais amoureuse ne fut si cruellement traictee en amours. Mais je m’esforceray d’en declarer, le plus qu’il me sera possible. Ainsi doncque perseveray journellement en telles amours tousjours usant des regardz acoustumez. Toutes ces choses veoit mon mary, comme cler voiant estoit certain que j’estoye surprinse, mais il ne m’en monstroit aulcun maulvais semblant. Mais au contraire, me monstroit plus grande amitié que jamais, dont je faisoye bien petit d’estime, car toute l’amour que luy portoys au paravant, s’estoit de luy separee, & en estoit le jeune amy vray possesseur. J’avois tant de plaisir en le regardant, que n’estimoye liesse qui la mienne superast, & ne cessay de penser & ymaginer, comment je pourroye parler a luy, & aulcunesfoys estoye si perturbee, que quant mon mary parloit a moy, je luy faisoye reiterer son propos par plusieurs fois, parce que l’appetist desordonné, avoit tout transporté mon esprit, au moyen de mes inutiles pensees. Je veoye mon amy quelques foys jouer d’une fleuste, aultres foys d’ung luc. Je prenoye singulier plaisir a l’ouyr, & a bref parler tous ces faictz m’estoient merveilleusement aggreables.

Je ne feuz en ceste delectation suave, doulce & melliflue que jusques au sixiesme jour, parce que mon mary me donna a cognoistre, la suspition que celeement & tacitement portoit en son triste cueur: car en se venant apuyer a la fenestre aupres de moy, me vint a prononcer aulcunes parolles, qui me semblerent merveilleusement acerbes. Il se tourna vers moy, & en soubzriant me dit, m’amye, se jeune homme la vous regarde fort, il a ses yeulx immobillement sur vous, je sçay que c’est d’amours, comme celuy qui l’a experimenté, mais je jugeroys & serois d’opinion selon ses gestes & contenances, qu’il est surprins de vostre amour. La prononciation de ce mauldit & insidieux propos me transperça le cueur, & feuz agitee, persecutee, & affligee de nouvelles doleurs, parquoy ne peuz promptement respondre, & quand je peuz parler, riant fainctement luy deis. Je crois que ce bien la ne m’est pas deu, car vous estimez que celle seroit felice & heureuse, qui auroit ung tel amy, non pourtant je ne n’ay point d’envie, car feust il aussi beau que Narcissus, qui n’estimoit creature equiparable a luy en beaulté, jamais mon cueur ne pouroit varier, ne vaciller, & certes aussi je croy que ces pensees & ymaginations, ne sont pas en moy, au moins que j’eusse peu appercevoir.

Et apres avoir excusé mon amy, je me retiray oultrageusement irritee, nouveaux & divers pensementz discouroyent par ma fantasie, j’estois incessamment aguillonnee de la beaulté ymaginee & paincte en ma memoire du plaisant jouvenceau, mais quand j’euz bien consideré, je commençay a mitiguer, & temperer ma fureur, disant en moy mesmes, je ne doybs estre hors d’esperance de mon amy, car mon mary n’a point de suspicion de moy, mais indubitablement m’estime ferme & constante, S’il c’est apperceu des coustumiers regardz de mon amy, je trouveray bien excuse qui aura lieu. Il me fault apprendre a souffrir patiemment, car il n’est si grand travail, que par prudence ne soit moderé: ne acerbe douleur, que patience ne derompe. Et avec ce qui se differe, ne s’abolist. En ceste deliberation passay encores quatre jours, je n’osoye plus regarder a la fenestre en la presence de mon mary, mais en son absence, je usoys des regardz accoustumez, pensant que par ce moyen me fust imparty quelque refrigeration, mais cela me causoit plus de ardeurs & enflammemens. Ung jour entre les aultres, je veiz mon amy allant par la rue, Il me print vouloir de m’enquerir de son estat, & maniere de vivre, ce qui me fut exhibé. Il estoyt de basse condition, dont je feuz merveilleusement marrye, mais la grand fureur d’amours (dont j’estoys possedee & seigneuriee) me offusquoit, & ostoit la congnoyssance, en sorte que combien qu’il m’en despleust, l’amour ne diminuoyt.

Helisenne change de logis non pas de cueur.

Chapitre. IIII.

Ce pendant que vivoye ainsi destituee de ma liberté, mon mary estoit melancolieusement irrité, de veoir mes gestes & contenances. Et pour ceste occasion, voulut changer de lieu (dont je fuz aulcunement faschee) mais considerant que mon amy trouverroit bien le lieu, & que amours le presseroit, & stimuleroit, de investiguer & chercher. Je ne feis aulcun semblant de mal contentement, & ainsi nous departasmes & alasmes resider en ung aultre lieu (assez proche du temple, ou l’on faict les divins oracles) ce qui vint incontinent a la notice de mon amy.