Les amours jaunes

Chapter 7

Chapter 73,279 wordsPublic domain

Une porte s'ouvrit. C'est la salle allumée. Silhouettes grouillant à travers la fumée: Les amateurs beuglant, ronflant, trinquant, rendus; --Des Anglais, jouissant comme de vrais pendus, Se cuvent, pleins de tout et de béatitude; --Des Yankees longs, et roide-soûls par habitude, Assis en deux, et, tour-à-tour tirant au mur Leur jet de jus de chique, au but, et toujours sûr; --Des Hollandais salés, lardés de couperose; --De blonds Norwégiens hercules de chlorose; --Des Espagnols avec leurs figures en os; --Des baleiniers huileux comme des cachalots; --D'honnêtes caboteurs bien carrés d'envergures, Calfatés de goudron sur toutes les coutures; --Des Nègres blancs, avec des mulâtres lippus; Des Chinois, le chignon roulé sous un gibus , Vêtus d'un frac flambant-neuf et d'un parapluie; --Des chauffeurs venus là pour essuyer leur suie; --Des Allemands chantant l'amour en orphéon, Leur patrie et leur chope ... avec accordéon; --Un noble Italien, jouant avec un mousse Qui roule deux gros yeux sous sa tignasse rousse; --Des Grecs plats; des Bretons à tête biscornue; --L'escouade d'un vaisseau russe, en grande tenue; --Des Gascons adorés pour leur galant bagout.... Et quelques renégats--écume du ragoût.--

Là, plus loin dans le fond sur les banquettes grasses, Des novices légers s'affalent sur les Grâces De corvée.... Elles sont d'un gras encourageant; Ça se paye au tonnage, on en veut pour l'argent.... Et, quand on largue tout , il faut que la viande Tombe, comme un hunier qui se déferle en bande!

--On a des petits noms: Chiourme, Jany-Gratis, Bout-dehors, Fond-de-Vase, Anspeck, Garcette à-ris . --C'est gréé comme il faut: satin rose et dentelle; Ils ne trouvent jamais la mariée assez belle.... --Du velours pour frotter à cru leur cuir tanné! Et du fard, pour torcher leur baiser boucané!... A leurs ceintures d'or, faut ceinture dorée! Allons!-- Ciel moutonné, comme femme fardée N'a pas longue durée à ces Pachas d'un jour.... -- N'en faut du vin! n'en faut du rouge!... et de l'amour!

* * * * *

Bitor regardait ça--comment on fait la joie-- Chauve-souris fixant les albatros en proie.... Son rêve fut secoué par une grosse voix: --Eh, dis donc, l'oiseau bleu, c'est-y fini ton choix? --Oui: (Ses yeux verts vrillaient la nuit de la cuisine) ... La grosse dame en rose avec sa crinoline!... --Ça: c'est Mary-Saloppe , elle a son plein et dort.-- Lui, dégainant le bas qui tenait son trésor: --Je te dis que je veux la belle dame rose!... --Ça t'y du vice!... Ah-ça: t'es porté sur la chose?... Pour avec elle, alors, tu feras dix cocus, Dix tout frais de ce soir!... Vas-y pour tes écus Et paye en double: On va t'amateloter . Monte.... --Non ici..--Dans le noir?... allons faut pas de honte! --Je veux ici!--Pas mèche, avec les règlements. --Et moi je veux!--C'est bon ... mais t'endors pas dedans....

Ohé là-bas! debout au quart, Mary-Saloppe! --Eh, c'est pas moi de quart! --C'est pour prendre une chope, C'est rien la corvée ... accoste: il y a gras! --De quoi donc?--Va, c'est un qu'a de l'or plein ses bas, Un bossu dans un sac, qui veut pas qu'on l'évente.... --Bon: qu'y prenne son soûl, j'ai le mien! j'ai ma pente. --Va, c'est dans la cuisine....

--Eh! voyons-toi, Bichon.... T'es tortu, mais j'ai pas peur d'un tire-bouchon! Viens.... Si ça t'est égal: éclairons la chandelle? --Non.--Je voudrais te voir, j'aime Polichinelle.... Ah je te tiens; on sait jouer Colin-Maillard!...-- La matrulle ferma la porte.... --Ah tortillard!...

* * * * *

Charivari!--Pour qui?--Quelle ronde infernale, Quel paquet crevé roule en hurlant dans la salle?... --Ah, peau de cervelas! ah, tu veux du chahut! A poil! à poil! on va te caréner tout cru! Ah, tu grognes, cochon! Attends, tu veux la goutte: Tiens son ballon!... Allons, avale-moi ça ... toute! Gare au grappin, il croche! Ah! le cancre qui mord! C'est le diable bouilli!...--

C'était l'heureux Bitor.

--Carognes, criait-il, mollissez!... je régale.... --Carognes?... Ah, roussin! mauvais comme la gale! Tu régales, Limonadier de la Passion? On te régalera, va! double ration! Pou crochard qui montais nous piquer nos punaises! Cancre qui viens manger nos peaux! ... Pas de foutaises, Vous autres: Toi, la mère , apporte de là haut, Un grand tapis de lit, en double et comme-y-faut!... Voilà!-- Dix bras tendus hâlent la couverture --Le tortillou dessus!... On va la danser dure; Saute, Paillasse! hop là!...-- C'est que le matelot, Bon enfant, est très dur quand il est rigolot . Sa colère: c'est bon.--Sa joie: ah, pas de grâce!... Ces dames rigolaient .... --Attrape: pile ou face? Ah, le malin! quel vice! il échoue en côté!-- ...Sur sa bosse grêlaient, avec quelle gaîté! Des bouts de corde en l'air sifflant comme couleuvres; Les sifflets de gabier, rossignols de manoeuvres, Commandaient et rossignolaient à l'unisson.... --Tiens bon!...-- Pelotonné, le pauvre hérisson Volait, rebondissait, roulait. Enfin la plainte Qu'il rendait comme un cri de poulie est éteinte.... --Tiens bon! il fait exprès.... Il est dur, l'entêté!... C'est un lapin! ça veut le jus plus pimenté: Attends!...-- Quelques couteaux pleuvent ... Mary-Saloppe D'un beau mouvement, hèle:--A moi sa place!--Tope! Amène tout en vrac! largue!...-- Le jouet mort S'aplatit sur la planche et rebondit encor....

Comme après un doux rêve, il rouvrit son oeil louche Et trouble.... Il essuya dans le coin de sa bouche, Un peu d'écume avec sa chique en sang.... -C'est bien; C'est fini, matelot.. Un coup de sacré-chien! Ça vous remet le coeur; bois!...-- Il prit avec peine Tout l'argent qui restait dans son bon bas de laine Et regardant Mary-Saloppe :--C'est pour toi, Pourboire ... en souvenir.-Vrai: baise-moi donc, quoi!... Vous autres, laissez-le, grands lâches! mateluches! C'est mon amant de coeur ... on a ses coqueluches! ... Toi: file à l'embellie, en double, l'asticot: L'échouage est mauvais, mon pauvre saligot!...--

Son oeil marécageux, larme de crocodile, La regardait encore....--Allons, mon garçon, file!--

* * * * *

C'est tout. Le lendemain, et jours suivants, à bord Il manquait.--Le navire est parti sans Bitor.--

* * * * *

Plus tard, l'eau soulevait une masse vaseuse Dans le dock. On trouva des plaques de vareuse.... Un cadavre bossu, ballonné, démasqué Par les crabes. Et ça fut jeté sur le quai, Tout comme l'autre soir, sur une couverture. Restant de crabe, encore il servit de pâture Au rire du public; et les gamins d'enfants Jouant au bord de l'eau noire sous le beau temps. Sur sa bosse tapaient comme sur un tambour Crevé.... --Le pauvre corps avait connu l'amour!

( Marseille.--La Joliette.--Mai .)

[note 6: le bitors est un gros fil à voile tordu en double et goudronné.]

LE RENÉGAT

Ça c'est un renégat. Contumace partout: Pour ne rien faire, ça fait tout. Écumé de partout et d'ailleurs; crâne et lâche, Écumeur amphibie, à la course, à la tâche; Esclave, flibustier, nègre, blanc, ou soldat, Bravo: fait tout ce qui concerne tout état; Singe, limier de femme ... ou même, au besoin, femme; Prophète in partibus , à tant par kilo d'âme; Pendu, bourreau, poison, flûtiste, médecin, Eunuque; ou mendiant, un coutelas en main....

La mort le connaît bien, mais n'en a plus envie.... Recraché par la mort, recraché par la vie, Ça mange de l'humain, de l'or, de l'excrément, Du plomb, de l'ambroisie ... ou rien--Ce que ça sent.--

Son nom?--Il a changé de peau, comme chemise.... Dans toutes langues c'est: Ignace ou Cydalyse, Todos los santos .... Mais il ne porte plus ça; Il a bien effacé son T. F . de forçat!... --Qui l'a poussé ... l'amour?--Il a jeté sa gourme! Il a tout violé: potence et garde-chiourme. --La haine?--Non.--Le vol?--Il a refusé mieux. --Coup de barre du vice?--Il n'est pas vicieux; Non ... dans le ventre il a de la fille-de-joie, C'est un tempérament ... un artiste de proie.

* * * * *

Au diable même il n'a pas fait miséricorde. --Hâle encore!--Il a tout pourri jusqu'à la corde, Il a tué toute bête , éreinté tous les coups....

Pur, à force d'avoir purgé tous les dégoûts.

( Baléares .)

AURORA

APPAREILLAGE D'UN BRICK CORSAIRE

« Quand l'on fut toujours vertueux L'on aime à voir lever l'aurore .... »

Cent vingt corsaires , gens de corde et de sac, A bord de la Mary-Gratis , ont mis leur sac. --Il est temps, les enfants! on a roulé sa bosse.... Hisse!--C'est le grand foc qui va payer la noce. Etarque!--Leur argent les fasse tous cocus!... La drisse du grand-foc leur rendra leurs écus.... --Hisse hoé!... C'est pas tant le gendarm' qué jé r'grette! --Hisse hoà!... C'est pas ça! Naviguons, ma brunette!

Va donc Mary-Gratis , brick écumeur d'Anglais! Vire à pic et dérape!..--Un coquin de vent frais Largue, en vrai matelot, les voiles de l'aurore; L'écho des cabarets de terre beugle encore.... Eux répondent en choeur, perchés dans les huniers, Comme des colibris au haut des cocotiers:

« Jusqu'au revoir, la belle, Bientôt nous reviendrons .... »

Ils ont bien passé là quatre nuits de liesse, Moitié sous le comptoir et moitié sur l'hôtesse....

«... Tâchez d'être fidèle, Nous serons bons garçons .... »

--Évente les huniers!... C'est pas ça qué jé r'grette .... --Brasse et borde partout!... Naviguons, ma brunette! -- Adieu, séjour de guigne! ... Et roule, et cours bon bord.... Va, la Mary-Gratis! --au nord-est quart de nord.--

... Et la Mary-Gratis , en flibustant l'écume, Bordant le lit du vent se gîte dans la brume. Et le grand flot du large en sursaut réveillé A terre va bâiller, s'étirant sur le roc: Roul' ta bosse, tout est payé Hiss' le grand foc!

* * * * *

Ils cinglent déjà loin. Et, couvrant leur sillage, La houle qui roulait leur chanson sur la plage Murmure solidement, revenant sur ses pas: --Tout est payé, la belle!... ils ne reviendront pas.

LE NOVICE EN PARTANCE et SENTIMENTAL

A LA DÉCENTE DES MARINS CHES MARIJANE SERRE A BOIRE & A MANGER COUCHE A PIEDS ET A CHEVAL. DEBIT.

Le temps était si beau, la mer était si belle.... Qu'on dirait qu'y en avait pas. Je promenais, un coup encore, ma Donzelle, A terre, tous deux, sous mon bras.

C'était donc, pour du coup, la dernière journée. Comme-ça: ça m'était égal.... Ça n'en était pas moins la suprême tournée Et j'étais sensitif pas mal.

... Tous les ans, plus ou moins, je relâchais près d'elle --Un mois de mouillage à passer-- Et je la relâchais tout fraîchement fidèle.... Et toujours à recommencer.

Donc, quand la barque était à l'ancre, sans malice J'accostais, novice vainqueur, Pour mouiller un pied d'ancre. Espérance propice!... Un pied d'ancre dans son coeur!

Elle donnait la main à manger mon décompte Et mes avances à manger. Car, pour un mathurin faraud, c'est une honte:[7] De ne pas rembarquer léger.

J'emportais ses cheveux, pour en cas de naufrage, Et ses adieux au long-cours. Et je lui rapportais des objets de sauvage, Que le douanier saisit toujours.

Je me l'imaginais pendant les traversées, Moi-même et naturellement. Je m'en imaginais d'autres aussi--sensées Elle--dans mon tempérament.

Mon nom mâle à son nom femelle se jumelle, Bout-à-bout et par à peu-près: Moi je suis Jean-Marie et c'est Mary-Jane elle.... Elle ni moi n'ons fait exprès.

... Notre chien de métier est chose assez jolis Pour un leste et gueusard amant; Toujours pour démarrer on trouve l'embellie: --Un pleur.... Et saille de l'avant!

Et hisse le grand foc!--la loi me le commande.-- Largue les garcettes , sans gant![8] Etarque à bloc!--L'homme est libre et la mer est grande La femme: un sillage!... Et bon vent!--

On a toujours, puisque c'est dans notre nature, --Coulant en douceur, comme tout-- Filé son câble par le bout, sans fignolure .... Filé son câble par le bout!

--File!... la passion n'est jamais défrisée. --Evente tout et pique au nord! Borde la brigantine et porte à la risée!... --On prend sa capote et s'endort....

--Et file le parfait amour! à ma manière, --Ce n'est pas la bonne: tant mieux! C'est encor la meilleure et dernière et première.... As pas peur d'échouer, mon vieux!

Ah! la mer et l'amour!--On sait--c'est variable.... Aujourd'hui: zéphyrs et houris! Et demain ... c'est un grain: Vente la peau du diable! Debout au quart! croche des ris!...

--Nous fesons le bonheur d'un tas de malheureuses, Gabiers-volants de Cupidon!... Et la lame de l'ouest nous rince les pleureuses.... --Encore une! et lave le pont!

* * * * *

Comme ça mol je suis. Elle, c'était la rose D'amour, et du débit d'ici.... Nous cherchions tous deux à nous dire quelque chose De triste.--C'est plus propre aussi.--

... Elle ne disait rien--Moi: pas plus.--Et sans doute, La chose aurait duré longtemps.... Quand elle dit, d'un coup, au milieu de la route: --Ah Jésus! comme il fait beau temps.--

J'y pensais justement, et peut-être avant elle.... Comme avec un même coeur, quoi! Donc, je dis à mon tour:--Oh! oui, mademoiselle, Oui...; Les vents hâlent le noroî ....

--Ah! pour où partez-vous?--Ah! pour notre voyage.... --Des pays mauvais?--Pas meilleurs.... --Pourquoi?--Pour faire un tour, démoisir l'équipage.... Pour quelque part, et pas ailleurs:

New-York ... Saint-Malo....--Que partout Dieu vous garde! --Oh!... Le saint homme y peut s'asseoir; Ça n'est notre métier à nous, ça nous regarde: Eveillatifs , l'oeil au bossoir!

--Oh! ne blasphémez pas! Que la Vierge vous veille! --Oui: que je vous rapporte encor Une bonne Vierge à la façon de Marseille: Pieds, mains, et tête et tout, en or?...

--Votre navire est-il bon pour la mer lointaine? --Ah! pour ça, je ne sais pas trop, Mademoiselle; c'est l'affaire au capitaine, Pas à vous, ni moi matelot.

--Mais le navire a-t-il un beau nom de baptême? --C'est un brick ... pour son petit nom: Un espèce de nom de dieu ... toujours le même, Ou de sa moitié: Junon ....

--Je tremblerai pour vous, quand la mer se tourmente.... --Tiens bon, va! la coque a deux bords.... On sait patiner ça! comme on fait d'une amante.... --Mais les mauvais maux?...--Oh! des sorts!

--Je tremble aussi que vous n'oubliiez mes tendresses Parmi vos reines de là-bas.... --Beaux cadavres de femme: oui! mais noirs et singesses. Et puis: voyez, là, sur mon bras:

C'est l' Hôtel de l'Hymen, dont deux coeurs en gargousse Tatoués à perpétuité! Et la petite bonne-femme en frac de mousse : C'est vous, en portrait ... pas flatté.

--Pour lors, c'est donc demain que vous quittez?...--Peut-être. --Déjà!...--Peut-être après-demain. --Regardez en appareillant, vers ma fenêtre: On fera bonjour de la main.

--C'est bon. Jusqu'au retour de n'importe où, m'amie.... Du Tropique ou Noukahiva. Tâchez d'être fidèle, et moi: sans avarie.... Une autre fois mieux!--Adieu-vat!

( Brest-Recouvrance .)

[Note 7: Mathurin : Dumanet maritime.]

[Note 8: Garcettes .--Bouts de cordes qui servent à serrer les voiles.]

LA GOUTTE

Sous un seul hunier--le dernier--à la cape, Le navire était soûl; l'eau sur nous faisait nappe. --Aux pompes, faillis chiens!--L'équipage fit--non.--

--Le hunier! le hunier!... C'est un coup de canon. Un grand froufrou de soie à travers la tourmente.

--Le hunier emporté!--C'est la fin. Quelqu'un chante.-- --Tais-toi, Lascar!--Tantôt.--Le hunier emporté!... --Pare le foc, quelqu'un de bonne volonté!... --Moi.--Toi, lascar?--Je chantais ça, moi, capitaine. --Va.--Non: la goutte avant?--Non, après.--Pas la peine: La grande tasse est là pour un coup....-- Pour braver,

Quoi! mourir pour mourir et ne rien sauver.... --Fais comme tu pourras: Coupe. Et gare à ta drisse. --Merci-- D'un bond du singe il saute, de la lisse, Sur le beaupré noyé, dans les agrès pendants. --Bravo!-- Nous regardions, la mort entre les dents.

--Garçons, tous à la drisse! à nous! pare l'écoute!... (Le coup de grâce enfin.... )--Hisse! barre au vent toute! Hurrah! nous abattons!...-- Et le foc déferlé Redresse en un clin d'oeil le navire acculé. C'est le salut à nous qui bat dans cette loque Fuyant devant le temps! Encor paré la coque! --Hurrah pour le lascar!--Le lascar?... --A la mer! --Disparu?--Disparu--Bon, ce n'est pas trop cher.

* * * * *

--Ouf! c'est fait--Toi, Lascar!--moi, Lascar, capitaine, La lame m'a rincé de dessus la poulaine, Le même coup de mer m'a ramené gratis.... Allons, mes poux n'auront pas besoin d'onguent-gris.

--Accoste, tout le monde! Et toi, Lascar, écoute: Nous te devons la vie....--Après?--Pour ça?...--La goutte! Mais c'était pas pour ça, n'allez pas croire, au moins.... --Viens m'embrasser!--Attrape à torcher les grouins. J'suis pas beau, capitain', mais, soit dit en famille, Je vous ai fait plaisir plus qu'une belle fille?...

* * * * *

Le capitaine mit, ce jour, sur son rapport: -- Gros temps. Laissé porter. Rien de neuf à bord .--

( A bord .)

BAMBINE

Tu dors sous les panais, capitaine Bambine Du remorqueur havrais l' Aimable Proserpine , Qui, vingt-huit ans, fit voir au Parisien béant, Pour vingt sous: L' OCÉAN! L'OCÉAN!! L'OCÉAN!!!

Train de plaisir au large.--On double la jetée-- En rade: y a-z-un peu d'gomme ....--Une mer démontée-- Et la cargaison râle:--Ah! commandant! assez! Assez, pour notre argent, de tempête! cessez!--

Bambine ne dit mot. Un bon coup de mer passe Sur les infortunés:--Ah--, capitaine! grâce!... --C'est bon ... si ces messieurs et dam's ont leur content?... C'est pas pour mon plaisir, moi, v's êtes mon chargement: Pare à virer....--

Malheur! le coquin de navire Donne en grand sur un banc....--Stoppe!--Fini de rire.... Et talonne à tout rompre, et roule bord sur bord Balayé par la lame:--A la fin, c'est trop fort!...-- Et la cargaison rend des cris ... rend tout! rend l'âme Bambine fait les cent pas. Un ange, une femme Le prend:--C'est ennuyeux ça, conducteur! cessez! Faites-moi mettre à terre, à la fin! c'est assez!--

Bambine l'élongeant d'un long regard austère: --A terre! q'vous avez dit?... vous avez dit: à terre.... A terre! pas dégoûtai!... Moi-z'aussi, foi d'mat'lot, J'voudrais ben!... attendu q'si t'-ta-l'heure l'prim' flot Ne soulag' pas la coque: vous et moi, mes princesses J'bêrons ben, sauf respect, la lavure éd'nos fesses!--

Il reprit ses cent pas, tout à fait mal bordé: --A terre!... j'crâis f...tre ben! Les femm's!... pas dégoûté!

( Havre-de-Grâce. La Hêve.--(Août .)

CAP'TAINE LEDOUX

A LA BONNE RELACHE DES CABOTEURS VEUVE-CAP'TAINE GALMICHE CHAUDIÈRE POUR LES MARINS--COOK-HOUSE BRANDY--LIQOEUR --POULIAGE--

Tiens, c'est l'cap'tain' Ledoux!.. eh quel bon vent vous pousse: --Un bon frais , m'am' Galmiche, à fair' plier mon pouce: R'lâchés en avarie, en rade, avec mon lougre .... --Auguss! on se hiss' pas comme ça desur les g'noux Des cap'tain's!...--Eh, laissez, l'chérubin! c'est à vous: --Mon portrait craché hein?...--Ah.... Ah! l'vilain p'tit bougre.

( Saint-Mâlo-de-l'Isle .)

LETTRE DU MEXIQUE

La Vera-Cruz, 10 février .

Vous m'avez confié le petit.--Il est mort. «Et plus d'un camarade avec, pauvre cher être. L'équipage ... y en a plus. Il reviendra peut-être Quelques-uns de nous.--C'est le sort»--

«Rien n'est beau comme ça--Matelot--pour un homme Tout le monde en voudrait à terre--C'est bien sur. Sans le désagrément. Rien que ça: Voyez comme Déjà l'apprentissage est dur.»

«Je pleure en marquant ça, moi, vieux Frère-la-côte. J'aurais donné ma peau joliment sans façon Pour vous le renvoyer.... Moi, ce n'est pas ma faute: Ce mal-là n'a pas de raison.»

«La fièvre est ici comme Mars en carême, Au cimetière on va toucher sa ration. Le zouave a nommé ça--Parisien quand-même-- « Le Jardin d'acclimatation .»

«Consolez-vous. Le monde y crève comme mouches. ... J'ai trouvé dans son sac des souvenir de coeur: Un portrait de fille, et deux petites babouches, Et: marqué-- Cadeau pour ma soeur .»--

«Il fait dire à maman : qu'il a fait sa prière. Au père: qu'il serait mieux mort dans un combat. Deux anges étaient là sur son heure dernière: Un matelot. Un vieux soldat.»

Toulon, 24 mai .

LE MOUSSE

Mousse:. il est donc marin, ton père?... --Pêcheur. Perdu depuis longtemps. En découchant d'avec ma mère, Il a couché dans les brisants....

Maman lui garde au cimetière Une tombe--et rien dedans.-- C'est moi son mari sur la terre, Pour gagner du pain aux enfants

Deux petits.--Alors, sur la plage, Rien n'est revenu du naufrage?... --Son garde-pipe et son sabot....

La mère pleure, le dimanche, Pour repos.... Moi: j'ai ma revanche Quand je serai grand-matelot!--

(Baie des Trépassés .)

AU VIEUX ROSCOFF

Berceuse en Nord-Ouest mineur

Trou de flibustiers, vieux nid A corsaires!--dans la tourmente, Dors ton bon somme de granit Sur tes caves que le flot hante....

Ronfle à la mer, ronfle à la brise; Ta corne dans la brume grise, Ton pied marin dans les brisans.... --Dors: tu peux fermer ton oeil borgne Ouvert sur le large, et qui lorgne Les Anglais, depuis trois cents ans.