Chapter 5
(LAMARTINE.-- Graziella --1fr. 25c. le vol.)
A l'île de Procide, où la mer de Sorrente Scande un flot hexamètre à la fleur d'oranger, Un Naturel se fait une petite rente En Graziellant l'Étranger....
L'Etrangère surtout, confite en Lamartine, Qui paye pour fluer, vers à vers, sur les lieux.... --Du Cygne-de-Saint-Point l'Homme a si bien la mine, Qu'on croirait qu'il va rendre un vers ... harmonieux.
C'est un peintre inspiré qui lui trouva sa balle, Sa balle de profil:--Oh mais! dit-il, voilà! Je te baptise, au nom de la couleur locale: --LE FILS DE LAMARTINE ET DE GRAZIELLA!--
Vrai portrait du portrait du Rafaël fort triste, [1].... Fort triste, pressentant qu'il serait décollé De sa toile, pour vivre en la peau du Harpiste Ainsi que de son fils, rafaël raffalé.
-- Raphaël-Lamartine et fils !--O Fornarine-Graziella! Vos noms font de petits profits; L'écho dit pour deux sous: Le Fils de Lamartine! Si Lamartine eût pu jamais avoir un fils!
--Et toi, Graziella.... Toi, Lesbienne Vierge! Nom d'amour, que, sopran' il a tant déchanté!... Nom de joie!... et qu'il a pleuré--Jaune cierge-- Tu n'étais vierge que de sa virginité!
--Dis: moins éoliens étaient, ô Grazielle, Tes Mâles d'Ischia?... que ce pieux Jocelyn Qui tenait, à côté, la lyre et la chandelle.... Et, de loin, t'enterrait en chants de sacristain....
Ces souvenirs sont loin....--Dors, va! Dors sous les pierres Que voit, n'importe où, l'étranger, Où fait paître ton Fils des familles entières --Citron prématuré de ta Fleur d'Oranger--
Dors--l'Oranger fleurit encor ... encor se fane; Et la rosée et le soleil ont eu ses fleurs.... Le Poète-apothicaire en a fait sa tisane: Remède à vers! remède à pleurs',
--Dors--L'Oranger fleurit encor ... et la mémoire Des jeunes d'autrefois dont l'ombre est encor là. Qui ne t'ont pas pêchée au fond d'une écritoire.... Et n'en péchaient que mieux!--dis, ô picciola!
--Mère de l'Antéchrist de Lamartine-Père, Aurore qui mourus sous un coup d'éteignoir, Ton Orphelin, posthume et de père et de mère, Allait--quand tu naquis--déjà comme un vieux Soir.
Graziella!--Conception trois fois immaculée.... D'un platonique amour, Messie et Souvenir, Ce Fils avait vingt ans quand, Mère inoculée, Tu mourus à seize ans!... C'est bien tôt pour mourir!
--Pour toi: c'est ta seule oeuvre mâle, ô Lamartine, Saint-Joseph de la Muse, avec elle couché, Et l'aidant à vêler ... par la grâce divine: Ton fils avant la lettre est conçu sans péché!...
--Lui se souvient très peu de ces scènes passées.... Mais il laisse le vent et le flot murmurer , Et l'Étranger, plongeant dans ses tristes pensées.... En tirer un franc--pour pleurer!
Et, tout bas, il vous dit, de murmure en murmures: Que sa fille ressemble à L'AUTRE ... et qu'elle est là, Qu'on peut pleurer, à l'heure, avec des rimes pures, Et ...-- pour cent sous, Signor --nommer Graziella!
( Isola di Capri.--Gennaio .)
[note 1: Lamartine avoue quelque part qu'un seul portrait lui ressemblait alors: Celui de Raphaël peint par lui-même.]
LIBERTA [2]
A là cellule IV BIS (prison royale de Gènes .)
-- Lasciate ogné .-- DANTE
O belle hospitalière Qui ne me connais pas, Vierge publique et fière Qui m'as ouvert les bras.... Rompant ma longue chaîne, L'eunuque m'a jeté Sur ton sein royal, Reine! --Vanité, vanité!--
Comme la Vénus nue. D'un bain de lait de chaux Tu sors, blanche Inconnue, Fille des noirs cachots Où l'on pleure, d'usage.... --Moi: jamais n'ai chanté Que pour toi, dans ta cage, Cage de la gaîté!
La misère parée Est dans le grand égout; Dépouillons la livrée Et la chemise et tout! Que tout mon baiser couvre Ta franche nudité.... Vraie ou fausse, se rouvre Une virginité!
--Plus ce ciel louche et rose Ni ce soleil d'enfer!... --Ta paupière mi-close, Tes cils, barreaux de fer! Ta ceinture-dorée, De fer!--Fidélité-- Et ta couche encastrée Tombeau de volupté!
A nos coeurs plus d'alarmes: Libres et bien à nous!... Sens planer les gendarmes, Pigeons du rendez-vous; Et Cupidon-Cerbère A qui la sûreté De nos amours est chère.... Quatre murs!--Liberté!
Ho! l'Espérance folle --Ce crampon--est au clou. L'existence qui colle Est collée à l'écrou. Le souvenir qui hante A l'huys est resté; L'huys n'a pas de fente.... --Oh le carcan ôté!--
Laissons venir la Muse, Elle osera chanter; Et, si le jeu t'amuse, Je veux te la prêter.... Ton petit lit de sangle, Pour nous a rajouté Les trois bouts du triangle ; Triple amour!--Trinité!
Plus d'huissiers aux mains sales! Ni mains de chers amis! Ni menottes banales!... --Mon nom est Quatre-Bis .-- Hors la terrestre croûte, Désert mal habité, Loin des mortels je goûte Un peu d'éternité.
--Prison, sûre conquête Où le poète est roi! Et boudoir plus qu'honnête Où le sage est chez soi. Cruche, au moins ingénue, Puits de la vérité! Vide, quand on l'a bue.... --Vase de pureté!--
--Seule est ta solitude, Et béats tes ennuis Sans pose et sans étude.... Plus de jours, plus de nuits! C'est tout le temps dimanche, Et le far-niente Dort pour moi sur la planche De l'idéalité....
... Jusqu'au jour de misère Où, condamné, je sors Seul, ramer ma galère.... Là, n'importe où,... dehors. Laissant emprisonnée A perpétuité Cette fleur cloisonnée, Qui fut ma liberté....
--Va: reprends, froide et dure, Pour le captif oison, Ton masque, ta figure De porte de prison.... Que d'autres, basse race Dont le dos est voûté, Pour eux te trouve basse, Altière déité!
( Cellule 4.--Genova-la-Superba .)
[note 2: Libertà . Ce mot se lit au fronton de la prison à Gènes.]
HIDALDO!
Ils sont fiers ceux-là!... comme poux sur la gale! C'est à la don-Juan qu'ils vous font votre malle. Ils ne sentent pas bon, mais ils fleurent le preux: Valeureux vauriens, crétins chevalereux! Prenant sans demander--toujours suant la race,-- Et demandant un sol,--mais toujours pleins de grâce.
Là, j'ai fait le croquis d'un mendiant à cheval: --Le Cid ... un cid par un été de carnaval:
--Je cheminais--à pieds--traînant une compagne; Le soleil craquelait la route en blanc-d'Espagne; Et le cid fut sur nous en un temps de galop.... Là, me pressant entre le mur et le garrot: --Ah! seigneur Cavalier , d'honneur! sur ma parole! Je mendie à genoux: un oignon ... une obole?...-- (Et son cheval paissait mon col.)--Pauvre animal, Il vous aime déjà! Ne prenez pas à mal.... --Au large!--Oh! mais: au moins votre bout de cigare?... La Vierge vous le rende.--Allons: au large! ou: gare! (Son pied nu prenait ma poche en étrier.) --Pitié pour un infirme, o seigneur-cavalier.... --Tiens donc un sou....--Senor, que jamais je n'oublie Votre Grâce! Pardon, je vous ai retardé.... Senora: Merci, toi! pour être si jolie.... Ma Jolie, et: Merci pour m'avoir regardé!
( Cosas de Espana )
PARIA
Qu'ils se payent des républiques, Hommes libres!--carcan au cou-- Qu'ils peuplent leurs nids domestiques!... --Moi je suis le maigre coucou.
--Moi,--coeur eunuque, dératé De ce qui mouille et ce qui vibre.... Que me chante leur Liberté, A moi? toujours seul. Toujours libre.
--Ma Patrie ... elle est par le monde; Et, puisque la planète est ronde, Je ne crains pas d'en voir le bout.... Ma patrie est où je la plante: Terre ou mer, elle est sous la plante De mes pieds--quand je suis debout.
--Quand je suis couché: ma patrie C'est la couche seule et meurtrie Où je vais forcer dans mes bras Ma moitié, comme moi sans âme; Et ma moitié: c'est une femme.... Une femme que je n'ai pas.
--L'idéal à moi: c'est un songe Creux; mon horizon--l'imprévu-- Et le mal du pays me ronge.... Du pays que je n'ai pas vu.
Que les moutons suivent leur route, De Carcassonne à Tombouctou.... --Moi, ma route me suit. Sans doute Elle me suivra n'importe où.
Mon pavillon sur moi frissonne, Il a le ciel pour couronne: C'est la brise dans mes cheveux.... Et, dans n'importe quelle langue; Je puis subir une harangue; Je puis me taire si je veux.
Ma pensée est un souffle aride: C'est l'air. L'air est à moi partout. Et ma parole est l'écho vide Qui ne dit rien--et c'est tout.
Mon passé: c'est ce que j'oublie. La seule chose qui me lie C'est ma main dans mon autre main. Mon souvenir--Rien--C'est ma trace. Mon présent, c'est tout ce qui passe Mon avenir--Demain ... demain
Je ne connais pas mon semblable; Moi, je suis ce que je me fais. -- Le Moi humain est haïssable .... --Je ne m'aime ni ne me hais.
--Allons! la vie est une fille Qui m'a pris à son bon plaisir.... Le mien, c'est: la mettre en guenille, La prostituer sans désir.
--Des dieux?...--Par hasard j'ai pu naître; Peut-être en est-il--par hasard.... Ceux-là, s'ils veulent me connaître, Me trouveront bien quelque part.
--Où que je meure: ma patrie S'ouvrira bien, sans qu'on l'en prie, Assez grande pour mon linceul.... Un linceul encor: pour que faire?... Puisque ma patrie est en terre Mon os ira bien là tout seul....
* * * * *
ARMOR
* * * * *
PAYSAGE MAUVAIS
Sables de vieux os--Le flot râle Des glas: crevant bruit sur bruit.... --Palud pâle, où la lune avale De gros vers, pour passer la nuit.
--Calme de peste, où la fièvre Cuit.... Le follet damné languit. --Herbe puante où le lièvre Est un sorcier poltron qui fuit.
--La Lavandière blanche étale Des trépassés le linge sale, Au soleil des loups ....--Les crapauds.
Petits chantres mélancoliques Empoisonnent de leurs coliques, Les champignons, leurs escabeaux.
( Marais de Guérande.--Avril .)
NATURE MORTE
Des coucous l'Angélus funèbre A fait sursauter, à ténèbre, Le coucou, pendule du vieux,
Et le chat-huant, sentinelle, Dans sa carcasse à la chandelle Qui flamboie à travers ses yeux.
--Écoute se taire la chouette.... --Un cri de bois: C'est la brouette De la Mort , le long du chemin....
Et, d'un vol joyeux, la corneille Fait le tour du toit où l'on veille Le défunt qui s'en va demain.
( Bretagne.--Avril .)
UN RICHE EN BRETAGNE
O fortunatos nimdim, sua si .... VIRGILE.
C'est le bon riche, c'est un vieux pauvre en Bretagne, Oui, pouilleux de pavé sans eau pure et sans ciel! --Lui, c'est un philosophe-errant dans la campagne; Il aime son pain noir sec--pas beurré de fiel.... S'il n'en a pas: bonsoir.--Il connaît une crèche Où la vache lui prête un peu de paille fraîche, Il s'endort, rêvassant planche-à-pain au milieu, Et s'éveille au matin en bayant au Bon-Dieu. -- Panem nostrum ....--Sa faim a le goût d'espérance.... Un Benedicite s'exhale de sa panse; Il sait bien que pour lui l'oeil d'en haut est ouvert Dans ce coin d'où tomba la manne du désert Et le pain de son sac.... Il va de ferme en ferme. Et jamais à son pas la porte ne se ferme, --Car sa venue est bien.--Il entre à la maison Pour allumer sa pipe en soufflant un tison.... Et s'assied.--Quand on a quelque chose, on lui donne; Alors, il se secoue et rit, tousse et rognonne Un Pater en hébreu. Puis, son bâton en main, Il reprend sa tournée en disant: à demain. Le gros chien de la cour en passant le caresse.... --Avec ça, peut-on pas se passer de maîtresse?... Et,--qui sait,--dans les champs, un beau jour, la beauté Peut s'amuser à faire aussi la charité....
--Lui, n'est pas pauvre: il est Un Pauvre,--et s'en contente C'est un petit rentier, moins l'ennui de la rente. Seul, il se chante vêpre en berçant son ennui.... --Travailler--Pour que faire?... On travaille pour lui. Point ne doit déroger, il perdrait la pratique; Il doit garder intact son vieux blason mystique. --Noblesse oblige.--Il est saint: à chaque foyer Sa niche est là, tout près du grillon familier. Bon messager boiteux, il a plus d'une histoire A faire froid au dos, quand la nuit est bien noire.... N'a-t-il pas vu, rôdeur, durant les clairs minuits Dans la lande danser les cornandons maudits....
--Il est simple ... peut-être.--Heureux ceux qui sont simples!... A la lune, n'a-t-il jamais cueilli des simples?... --Il est sorcier peut-être ... et, sur le mauvais seuil, Pourrait, en s'en allant, jeter le mauvais oeil.... --Mais non: mieux vaut porter bonheur; dans les familles, Proposer ou chercher des maris pour les filles. Il est de noce alors, très humble desservant De la part du bon-dieu .--Dieu doit être content: Plein comme feu Noé, son Pauvre est ramassé Le lendemain matin au revers d'un fossé.
Ah, s'il avait été senti du doux Virgile.... Il eût été traduit par monsieur Delille, Comme un « trop fortuné s'il connût son bonheur .... »
--Merci: ça le connaît, ce marmiteux seigneur!
( Saint-Thêgonnec .)
SAINT TUPETU
DE
TU-PE-TU
C'est au pays de Léon.--Est vite petite chapelle à saint Tupetu. (En breton : D'un côté ou de l'autre.)
Une fois l'an, les croyants--fatalistes chrétiens--s'y rendent en pèlerinage, afin d'obtenir, par l'entremise du Saint, le dénoûment fatal de toute affaire nouée: la délivrance d'un malade tenace on d'une vache pleine; ou, tout au moins, quelque signe de l'avenir: tel que c'est écrit là-haut .--Puisque cela doit être, autant que cela soit de suite ... d'un côté ou de l'autre--Tu-pe-tu.
L'oracle fonctionne pendant la grand' messe: l'officiant fait faire, pour chacun, un tour à la Roulette-de-chance, grand cercle en bois fixé à la voûte et manoeuvré par une longue corde que Tupetu tient lui-même dans sa main de granit. La roue, garnie de clochettes, tourne en carillonnant; son point d'arrêt présage l'arrêt du destin :--D'un côté ou de l'autre.
Et chacun s'en va comme il est venu, quitte à revenir l'an prochain ... Tu-pe-tu finit fatalement par avoir son effet .
Il est, dans la vieille Armorique, Un saint--des saints le plus pointu-- Pointu comme un clocher gothique Et comme son nom: TUPETU.
Son petit clocheton de pierre Semble prêt à changer de bout.... Il lui faut, pour tenir debout, Beaucoup de foi ... beaucoup de lierre....
Et, dans sa chapelle ouverte, entre --Tête ou pieds--tout franc Breton Pour lui tâter l'oeuf dans le ventre, L'oeuf du destin: C'est oui?--c'est non?
--Plus fort que sainte Cunégonde Ou Cucugnan de Quilbignon.... Petit prophète au pauvre monde, Saint de la veine ou du guignon,
Il tient sa Roulette-de-chance Qu'il vous fait aller pour cinq sous; Ça dit bien, mieux qu'une balance, Si l'on est dessus ou dessous.
C'est la roulette sans pareille, Et les grelots qui sont parmi Vont, là-haut, chatouiller l'oreille Du coquin de Sort endormi.
Sonnette de la Providence, Et serinette du Destin; Carillon faux, mais argentin; Grelottière de l'Espérance....
Tu-pe-tu --D'un bord ou de l'autre! Tu-pe-tu --Banco--Quitte-ou-tout! Juge-de-paix sans patenôtre.... TUPETU, saint valet d'atout!
Tu-pe-tu --Pas de milieu!... TUPETU, sorcier à musique, Croupier du tourniquet mystique Pour les macarons du Bon-Dieu!...
Médecin héroïque, il pousse Le mourant à sauter le pas: Soit dans la vie à la rescousse.... Soit, à pieds joints, en plein trépas:
-- Tu-pe-tu! cheval couronné! -- Tu-pe-tu! qu'on saute ou qu'on butte! -- Tu-pe-tu! vieillard obstiné!... Au bout du fossé la culbute!
TUPETU, saint tout juste honnête, Petit Janus chair et poisson! Saint confesseur à double tête, Saint confesseur à double fond!...
--Pile-ou-face de la vertu, Ambigu patron des pucelles Qui viennent t'offrir des chandelles. Jésuite! tu dis:-- Tu-pe-tu! ...
LA RAPSODIE FORAINE et LE PARDON DE SAINTE-ANNE
La Palud, 27 Août, jour du Pardon .
Bénite est l'infertile plage Où, comme la mer, tout est nud. Sainte est la chapelle sauvage De Sainte-Anne-de-la-Palud....
De la Bonne Femme Sainte Anne Grand'tante du petit Jésus, En bois pourri dans sa soutane Riche ... plus riche que Crésus!
Contre elle la petite Vierge, Fuseau frêle, attend l'Angélus ; Au coin, Joseph tenant son cierge, Niche, en saint qu'on ne fête plus....
* * * * *
C'est le Pardon .--Liesse et mystères-- Déjà l'herbe rase a des poux.... -- Sainte Anne, Onguent des belles-mères! Consolation des époux! ...
Des paroisses environnantes: De Plougastel et Loc-Tudy, Ils viennent tous planter leurs tentes, Trois nuits, trois jours--jusqu'au lundi.
Trois jours, trois nuits, la palud grogne, Selon l'antique rituel, --Choeur séraphique et chant d'ivrogne-- Le CANTIQUE SPIRITUEL .
* * * * *
Mère taillée à coups de hache, Tout coeur de chêne dur et bon; Sous l'or de ta robe se cache L'âme en pièce d'un franc-Breton!
--Vieille verte à face usée Comme la pierre du torrent, Par des larmes d'amour creusée, Séchée avec des pleurs de sang....
--Toi dont la mamelle tarie S'est refait, pour avoir porté La Virginité de Marie, Une mâle virginité!
--Servante-maîtresse altière, Très-haute devant le Très-Haut: Au pauvre monde, pas fière, Dame pleine de comme-il-faut!
--Bâton des aveugles! Béquille Des vieilles! Bras des nouveaux-nés! Mère de madame ta fille! Parente des abandonnés!
--O Fleur de la pucelle neuve! Fruit de l'épouse au sein grossi! Reposoir de la femme veuve.... Et dit veuf Dante-de-merci!
--Arche de Joachim! Aïeule! Médaille de cuivre effacé! Gui sacré! Trèfle-quatre-feuille! Mont d'Horeb! Souche de Jessé!
--O toi qui recouvrais la cendre, Qui filais comme on fait chez nous, Quand le soir venait à descendre, Tenant l'ENFANT sur tes genoux;
--Toi qui fus là, seule, pour faire Son maillot neuf à Bethléem. Et là, pour coudre son suaire Douloureux, à Jérusalem!...
Des croix profondes sont tes rides, Tes cheveux sont blancs comme fils.... --Préserve des regards arides Le berceau de nos petits-fils!
Fais venir et conserve en joie Ceux à naître et ceux qui sont nés. Et verse, sans que Dieu te voie, L'eau de tes yeux sur les damnés!
Reprends dans leur chemise blanche Les petits qui sont en langueur.... Rappelle à l'éternel Dimanche Les vieux qui traînent en longueur.
--Dragon-gardien de la Vierge, Garde la crèche sous ton oeil. Que, près de toi, Joseph-concierge Garde la propreté du seuil!
Prends pitié de la fille-mère, Du petit au bord du chemin.... Si quelqu'un leur jette la pierre, Que la pierre se change en pain!
--Dame bonne en mer et sur terre, Montre-nous le ciel et le port, Dans la tempête ou dans la guerre.... O Fanal de la bonne mort!
Humble: à tes pieds n'as point d'étoile, Humble ... et brave pour protéger! Dans la nue apparaît ton voile, Pâle auréole du danger.
--Aux perdus dont la vue est grise, --Sauf respect--perdus de boisson, Montre le clocher de l'église Et le chemin de la maison.
Prête ta douce et chaste flamme Aux chrétiens qui sont ici.... Ton remède de bonne femme Pour les bêtes-à-corne aussi!
Montre à nos femmes et servantes L'ouvrage et la fécondité.... --Le bonjour aux âmes parentes Qui sont bien dans l'éternité!
--Nous mettrons un cordon de cire, De cire-vierge jaune, autour De ta chapelle; et ferons dire Ta messe basse au point du jour.
--Préserve notre cheminée Des sorts et du monde-malin.... A Pâques te sera donnée Une quenouille avec du lin.
Si nos corps sont puants sur terre, Ta grâce est un bain de santé; Répands sur nous, au cimetière, Ta bonne odeur-de-sainteté.
--A l'an prochain!--Voici ton cierge: (C'est deux livres qu'il a coûté) ... Respects à Madame la Vierge, Sans oublier la Trinité .
* * * * *
... Et les fidèles, en chemise, --Sainte Anne, ayez pitié de nous!-- Font trois fois le tour de l'église En se traînant sur leurs genoux;
Et boivent l'eau miraculeuse Où les Job teigneux ont lavé Leur nudité contagieuse.... --Allez: la Foi vous a sauvé!--
C'est là que tiennent leurs cénacles Les pauvres, frères de Jésus. --Ce n'est pas la cour des miracles, Les trous sont vrais: Vide latus!
Sont-ils pas divins sur leurs claies, Qu'auréole un nimbe vermeil, Ces propriétaires de plaies, Rubis vivants sous le soleil!...
En aboyant, un rachitique Secoue un moignon désossé. Coudoyant un épileptique Qui travaille dans un fossé.
Là, ce tronc d'homme où croît l'ulcère, Contre un tronc d'arbre où croît le gui Ici, c'est la fille et la mère Dansant la danse de Saint-Guy.
Cet autre pare le cautère De son petit enfant malsain: --L'enfant se doit à son vieux père.... --Et le chancre est un gagne-pain!
Là, c'est l'idiot de naissance, Un visité par Gabriel , Dans l'extase de l'innocence.... --L'innocent est près du ciel!--
--Tiens, passant, regarde: tout passe.... L'oeil de l'idiot est resté. Car il est en état-de-grâce.... --Et la Grâce est l'Éternité!--
Parmi les autres, après vêpre, Qui sont d'eau bénite arrosés, Un cadavre, vivant de lèpre, Fleurit--souvenir des croisés....
Puis tous ceux que les Rois de France Guérissaient d'un toucher de doigts.... --Mais la France n'a plus de rois, Et leur dieu suspend sa clémence.
--Charité dans leurs écuelles!... Nos aïeux ensemble ont porté Ces fleurs de lis en écrouelles Dont ces choisis ont hérité.
-- Miserere pour les ripailles Des Ankokrignets et Kakous! ... Ces moignons-là sont des tenailles, Ces béquilles donnent des coups.
Risquez-vous donc là, gens ingambes, Mais gare pour votre toison: Gare aux bras crochus! gare aux jambes En kyriè-èleison!
... Et détourne-toi, jeune fille, Qui viens là voir, et prendre l'air.... Peut-être, sous l'autre guenille, Percerait la guenille en chair....
C'est qu'ils chassent là sur leurs terres! Leurs peaux sont leurs blasons béants: --Le droit-du-seigneur à leurs serres!... Le droit du Seigneur de céans!--
Tas d'ex-voto de carne impure, Charnier d'élus pour les cieux, Chez le Seigneur ils sont chez eux! --Ne sont-ils pas sa créature....