Les amours jaunes

Chapter 2

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D'UN LOUIS

Bougival, 8 mai .

Elle était riche de vingt ans, Moi j'étais jeune de vingt francs, Et nous fîmes bourse commune, Placée, à fond-perdu, dans une Infidèle nuit de printemps....

La lune a fait trou dedans, Rond comme un écu de cinq francs, Par où passa notre fortune: Vingt ans! vingt francs!... et puis la lune!

--En monnaie--hélas--les vingt francs! En monnaie aussi les vingt ans! Toujours de trous en trous de lune, Et de bourse en bourse commune.... --C'est à peu près même fortune!

* * * * *

--Je la trouvai--bien des printemps, Bien des vingt ans, bien des vingt francs, Bien des trous et bien de la lune Après--Toujours vierge et vingt ans, Et ... colonelle à la Commune!

* * * * *

--Puis après: la chasse aux passants, Aux vingt sols, et plus aux vingt francs.... Puis après: la fosse commune, Nuit gratuite sans trou de lune.

( Saint-Cloud.--Novembre )

BONNE FORTUNE et FORTUNE

Odor della feminita

Moi, je fais mon trottoir, quand la nature est belle, Pour la passante qui, d'un petit air vainqueur, Voudra bien crocheter, du bout de son ombrelle, Un clin de ma prunelle ou la peau de mon coeur....

Et je me crois content--pas trop!--mais il faut vivre: Pour promener un peu sa faim, le gueux s'enivre....

Un beau jour--quel métier!--je faisais, comme ça, Ma croisière.--Métier!...--Enfin, Elle passa --Elle qui?--La Passante! Elle, avec son ombrelle! Vrai valet de bourreau, je la frôlai ...---mais Elle

Me regarda tout bas, souriant en dessous, Et ... me tendit sa main, et ... m'a donné deux sous.

( Rue des Martyrs .)

A UNE CAMARADE

Que me veux-tu donc, femme trois fois fille?... Moi qui te croyais un si bon enfant! --De l'amour?...--Allons: cherche, apporte, pille! M'aimer aussi, toi!... moi qui t'aimais tant.

Oh! je t'aimais comme ... un lézard qui pèle Aime le rayon qui cuit son sommeil.... L'Amour entre nous vient battre de l'aile: --Eh! qu'il s'ôte de devant mon soleil!

Mon amour, à moi, n'aime pas qu'on l'aime; Mendiant, il a peur d'être écouté.... C'est un lazzarone enfin, un bohème, Déjeunant de jeûne et de liberté.

--Curiosité, bibelot, bricolle?... C'est possible: il est rare--et c'est son bien-- Mais un bibelot cassé se recolle; Et lui, décollé, ne vaudra plus rien!...

Va, n'enfonçons pas la porte entr'ouverte Sur un paradis déjà trop rendu! Et gardons à la pomme, jadis verte, Sa peau, sous son fard de fruit défendu.

Que nous sommes-nous donc fait l'un à l'autre?... --Rien....--Peut-être alors que c'est pour cela; --Quel a commencé?--Pas moi, bon apôtre! Après, quel dira: c'est donc tout--voilà!

--Tous les deux, sans doute....--Et toi, sois bien sûre Que c'est encor moi le plus attrapé: Car si, par erreur, ou par aventure, Tu ne me trompais ... je serais trompé!

Appelons cela: l'amitié calmée ; Puisque l'amour veut mettre son holà. N'y croyons pas trop, chère mal-aimée.... --C'est toujours trop vrai ces mensonges-là!--

Nous pourrons, au moins, ne pas nous maudire --Si ça t'est égal--le quart-d'heure après. Si nous en mourons--ce sera de rire.... Moi qui l'aimais tant ton rire si frais!

UN JEUNE QUI S'EN VA

Morire.

Oh le printemps!--Je voudrais paître!... C'est drôle, est-ce pas: Les mourants Font toujours ouvrir leur fenêtre, Jaloux de leur part de printemps!

Oh le printemps! Je veux écrire! Donne-moi mon bout de crayon --Mon bout de crayon, c'est ma lyre-- Et--là--je me sens un rayon.

Vite!... j'ai vu, dans mon délire, Venir me manger dans la main La Gloire qui voulait me lire! --La gloire n'attend pas demain.--

Sur ton bras, soutiens ton poète, Toi, sa Muse, quand il chantait, Son Sourire quand il mourait, Et sa Fête ... quand c'était fête!

Sultane, apporte un peu ma pipe Turque, incrustée en faux saphir, Celle qui va bien à mon type .... Et ris!--C'est fini de mourir;

Et viens sur mon lit de malade; Empêche la mort d'y toucher, D'emporter cet enfant maussade Qui ne veut pas s'aller coucher.

Ne pleure donc plus,--je suis bête-- Vois: mon drap n'est pas un linceul.... Je chantais cela pour moi seul.... Le vide chante dans ma tête.

Retourne contre la muraille. --Là--l'esquisse--un portrait de toi-- Malgré lui mon oeil soûl travaille Sur la toile.... C'était de moi.

J'entends--bourdon de la fièvre-- Un chant de berceau me monter: « J'entends le renard, le lièvre, Le lièvre, le loup chanter .»

... Va! nous aurons une chambrette Bien fraîche, à papier bleu rayé; Avec un vrai bon lit honnête A nous, à rideaux ... et payé!

Et nous irons dans la prairie Pêcher à la ligne tous deux, Ou bien mourir pour la patrie !... --Tu sais, je fais ce que tu veux.

... Et nous aurons des robes neuves, Nous serons riches à bâiller Quand j'aurai revu mes épreuves ! --Pour vivre, il faut bien travailler....

--Non! mourir.... La vie était belle Avec toi! mais rien ne va plus.... A moi le pompon d'immortelle Des grands poètes que j'ai lus!

A moi, Myosotis! Feuille morte De Jeune malade à pas lent! Souvenir de soi ... qu'on emporte En croyant le laisser--souvent!

--Décès: Rolla:--l'Académie-- Murger, Beaudelaire:--hôpital,-- Lamartine:--en perdant la vie De sa fille, en strophes pas mal....

Doux bedeau, pleureuse en lévite, Harmonieux tronc des moissonnés Inventeur de la larme écrite , Lacrymatoire d'abonnés!...

Moreau---j'oubliais--Hégésippe, Créateur de l'art-hôpital.... Depuis, j'ai la phthisie en grippe; Ce n'est plus même original.

--Escousse encor: mort en extase De lui; mort phthisique d'orgueil. --Gilbert: phthisie et paraphrase Rentrée, en se pleurant à l'oeil .

--Un autre incompris: Lacenaire, Faisant des vers en amateur Dans le goût anti-poitrinaire, Avec Sanson pour éditeur.

--Lord Byron, gentleman-vampire, Hystérique du ténébreux; Anglais sec, cassé par son rire, Son noble rire de lépreux.

--Hugo: l'Homme apocalyptique, L'Homme-Ceci-tûra-cela, Meurt, gardenational épique; Il n'en reste qu'un--celui-là!--

... Puis un tas d'amants de la lune, Guère plus morts qu'ils n'ont vécu, Et changeant de fosse commune Sans un discours, sans un écu!

J'en ai lus mourir!... Et ce cygne Sous le couteau du cuisinier: --Chénier--... Je me sens--mauvais signe!-- De la jalousie.--O métier!

Métier! Métier de mourir.... Assez, j'ai fini mon étude. Métier: se rimer finir!... C'est une affaire d'habitude.

Mais non, la poésie est: vivre, Paresser encore, et souffrir Pour toi, maîtresse! et pour mon livre; Il est là qui dort --Non: mourir!

* * * * *

Sentir sur ma lèvre appauvrie Ton dernier baiser se gercer, La mort dans tes bras me bercer.... Me déshabiller de la vie!...

( Charenton.--Avril .)

INSOMNIE

Insomnie, impalpable Bête! N'as-tu d'amour que dans la tête: Pour venir te pâmer à voir, Sous ton mauvais oeil, l'homme mordre Ses draps, et dans l'ennui se tordre!... Sous ton oeil de diamant noir.

Dis: pourquoi, durant la nuit blanche, Pluvieuse comme un dimanche, Venir nous lécher comme un chien: Espérance ou Regret qui veille, A notre palpitante oreille Parler bas ... et ne dire rien?

Pourquoi, sur notre gorge aride, Toujours pencher ta coupe vide Et nous laisser le cou tendu, Tantales, soiffeurs de chimère: --Philtre amoureux ou lie amère Fraîche rosée ou plomb fondu!--

Insomnie, es-tu donc pas belle?... Eh pourquoi, lubrique pucelle, Nous étreindre entre tes genoux? Pourquoi râler sur notre bouche, Pourquoi défaire notre couche, Et ... ne pas coucher avec nous

Pourquoi, Belle-de-nuit impure, Ce masque noir sur ta figure?... --Pour intriguer les songes d'or?... N'es-tu pas l'amour dans l'espace, Souffle de Messaline lasse, Mais pas rassasiée encor!

Insomnie, est-tu l'Hystérie.... Es-tu l'orgue de barbarie Qui moud l' Hosannah des Élus?... --Ou n'es-tu pas l'éternel plectre, Sur les nerfs des damnés-de-lettre, Raclant leurs vers--qu'eux seuls ont lus.

Insomnie, es-tu l'âne en peine De Buridan--ou le phalène De l'enfer?--Ton baiser de feu Laisse un goût froidi de fer rouge.... Oh! viens te poser dans mon bouge!... Nous dormirons ensemble un peu.

LA PIPE AU POÈTE

Je suis la Pipe d'un poète, Sa nourrice, et: j'endors sa Bête .

Quand ses chimères éborgnées Viennent se heurter à son front, Je fume.... Et lui, dans son plafond, Ne peut plus voir les araignées.

... Je lui fais un ciel, des nuages, La mer, le désert, des mirages; --Il laisse errer là son oeil mort....

Et, quand lourde devient la nue, Il croit voir une ombre connue, --Et je sens mon tuyau qu'il mord.

--Un autre tourbillon délie Son âme, son carcan, sa vie! ... Et je me sens m'éteindre.--Il dort--

* * * * *

--Dors encor: la Bête est calmée, File ton rêve jusqu'au bout.... Mon Pauvre!... la fumée est tout. --S'il est vrai que tout est fumée....

( Paris--Janvier )

LE CRAPAUD

Un chant dans une nuit sans air.... --La lune plaque en métal clair Les découpures du vert sombre.

... Un chant; comme un écho, tout vif Enterré, là, sous le massif.... --Ça se tait: Viens, c'est là, dans l'ombre....

--Un crapaud!--Pourquoi cette peur, Près de moi, ton soldat fidèle! Vois-le, poète tondu, sans aile, Rossignol de la boue....--Horreur!--

... Il chante.--Horreur!!--Horreur pourquoi Vois-tu pas son oeil de lumière.... Non: il s'en va, froid, sous sa pierre.

* * * * *

Bonsoir--ce crapaud-là c'est moi.

( Ce soir, 20 Juillet .)

FEMME

la Bête fer

Lui--cet être faussé, mal aimé, mal souffert, Mal haï--mauvais livre ... et pire: il m'intéresse.-- S'il est vide après tout.... Oh mon dieu, je le laisse, Comme un roman pauvre--entr'ouvert.

Cet homme est laid....--Et moi, ne suis-je donc pas belle, Et belle encore pour nous deux!-- En suis-je donc enfin aux rêves de pucelle?... --Je suis reine: Qu'il soit lépreux!

Où vais-je--femme!--Après ... suis-je donc cas légère Pour me relever d'un faux pas! Est-ce donc Lui que j'aime?--Eh non! c'est son mystère.... Celui que peut-être Il n'a pas.

Plus Il m'évite, et plus et plus Il me poursuit.... Nous verrons ce dédain suprême. Il est rare à croquer, celui-là qui me fuit!... Il me fuit--Eh bien non!... Pas même.

... Aurais-je ri pourtant! si, comme un galant homme, Il avait allumé ses feux.... Comme Ève--femme aussi--qui n'aimait pas la Pomme, Je ne l'aime pas--et j'en veux!--

C'est innocent.--Et Lui: ... Si l'arme était chargée.... --Et moi, j'aime les vilains jeux! Et ... l'on sait amuser, avec une dragée Haute, un animal ombrageux.

De quel droit ce regard, ce mauvais oeil qui touche: Monsieur poserait le fatal? Je suis myope, il est vrai,... Peut-être qu'il est louche; Je l'ai vu si peu--mais si mal.--

... Et si je le laissais se draper en quenouille, Seul dans sa honteuse fierté!... --Non. Je sens me ronger, comme ronge la rouille, Mon orgueil malade, irrité.

Allons donc! c'est écrit--n'est-ce pas--dans ma tête, En pattes-de-mouche d'enfer; Écrit, sur cette page où--là--ma main s'arrête. --Main de femme et plume de fer.--

Oui!--Baiser de Judas--Lui cracher à la bouche Cet amour! --Il l'a mérité-- Lui dont la triste image est debout sur ma couche, Implacable de volupté.

Oh oui: coller ma langue à l'inerte sourire Qu'il porte là comme un faux pli! Songe creux et malsain, repoussant ... qui m'attire! ................................. Une nuit blanche ... un jour sali....

DUEL AUX CAMÉLIAS

J'ai vu le soleil dur contre les touffes Ferrailler.--J'ai vu deux fers soleiller, Deux fers qui faisaient des parades bouffes; Des merles en noir regardaient briller.

Un monsieur en linge arrangeait sa manche; Blanc, il me semblait un gros camélia; Une autre fleur rose était sur la branche, Rose comme.... Et puis un fleuret plia.

--Je vois rouge.... Ah oui! c'est juste: on s'égorge-- ... Un camélia blanc--là--comme Sa gorge ... Un camélia jaune,--ici--tout mâché....

Amour mort, tombé de ma boutonnière. --A moi, plaie ouverte et fleur printannière! Camélia vivant, de sang panaché!

( Veneris Dies 13***)

FLEUR D'ART

Oui--Quel art jaloux dans Ta fine histoire! Quels bibelots chers!--Un bout de sonnet, Un coeur gravé dans ta manière noire, Des traits de canif à coups de stylet.--

Tout fier mon coeur porte à la boutonnière Que tu lui taillas, un petit bouquet D'immortelle rouge--Encor ta manière-- C'est du sang en fleur. Souvenir coquet.

Allons, pas de pleurs à notre mémoire! --C'est la mâle-mort de l'amour ici-- Foin du myosotis, vieux sachet d'armoire!

Double femme, va!... Qu'un âne te braie! Si tu n'étais fausse, eh serais-tu vraie?... L'amour est un duel:--Bien touché! Merci.

PAUVRE GARÇON

La Bête féroce .

Lui qui sifflait si haut, son petit air de tête, Etait plat près de moi; je voyais qu'il cherchait ... Et ne trouvait pas, et ... j'aimais le sentir bête, Ce héros qui n'a pas su trouver qu'il m'aimait.

J'ai fait des ricochets sur son coeur en tempête. Il regardait cela.... Vraiment, cela l'usait?... Quel instrument rétif à jouer, qu'un poète!... J'en ai joué. Vraiment--moi--cela m'amusait.

Est-il mort?...--Ah--c'était, du reste, un garçon drôle. Aurait-il donc trop pris au sérieux son rôle, Sans me le dire ... au moins.--Car il est mort, de quoi?...

Se serait-il laissé fluer de poésie.... Serait-il mort de chic , de boire, ou de phthisie, Ou, peut-être, après tout: de rien ... ou bien de Moi.

DÉCLIN

Comme il était bien, Lui, ce Jeune plein de sève! Apre à la vie O Gué !... et si doux en son rêve. Comme il portait sa tête ou la couchait gaîment! Hume-vent à l'amour!... qu'il passait tristement.

Oh comme il était Rien!...--Aujourd'hui, sans rancune Il a vu lui sourire, au retour, la Fortune; Lui ne sourira plus que d'autrefois; il sait Combien tout cela coûte et comment ça se fait.

Son Coeur a pris du ventre et dit bonjour en prose. Il est coté fort cher ... ce Dieu c'est quelque chose; Il ne va plus les mains dans les poches tout nu....

Dans sa gloire qu'il porte en paletot funèbre, Vous le reconnaîtrez fini, banal, célèbre.... Vous le reconnaîtrez, alors, cet inconnu.

BONSOIR

Et vous viendrez alors, imbécile caillette, Taper dans ce miroir clignant qui se paillette D'un éclis d'or, accroc de l'astre jaune, éteint Vous verrez un bijou dans cet éclat de tain

Vous viendrez à cet homme, à son reflet mièvre Sans chaleur.... Mais, au jour qu'il dardait la fièvre, Vous n'avez rien senti, vous qui--midi passé-- Tombez dans ce rayon tombant qu'il a laissé.

Lui ne vous connaît plus, Vous, l'Ombre déjà vue, Vous qu'il avait couchée en son ciel toute nue, Quand il était un Dieu!... Tout cela--n'en faut plus.--

Croyez--Mais lui n'a plus ce mirage qui leurre, Pleurez--Mais il n'a plus cette corde qui pleure. Ses chants ...--C'était d'un autre; il ne les a pas plus.

LE POÈTE CONTUMACE

Sur la côte d'ARMOR,--Un ancien vieux couvent, Les vents se croyaient là dans un moulin-à-vent, Et les ânes de la contrée, Au lierre râpé, venaient râper leurs dents Contre un mur si troué que, pour entrer dedans, On n'aurait pu trouver l'entrée.

--Seul--mais toujours debout avec un rare aplomb, Crénelé comme la mâchoire d'une vieille, Son toit à coups-de-poing sur le coin de l'oreille, Aux corneilles bayant, se tenait le donjon,

Fier toujours d'avoir eu, dans le temps, sa légende.... Ce n'était plus qu'un nid à gens de contrebande, Vagabonds de nuit, amoureux buissonniers, Chiens errants, vieux rats, fraudeurs et douaniers.

--Aujourd'hui l'hôte était de la borgne tourelle, Un Poète sauvage, avec un plomb dans l'aile, Et tombé là parmi les antiques hiboux Qui l'estimaient d'en haut.--Il respectait leurs trous,-- Lui, seul hibou payant, comme son bail le porte: Pour vingt-cinq écus l'an, dont: remettre une porte .--

Pour les gens du pays, il ne les voyait pas: Seulement, en passant, eux regardaient d'en bas, Se montrant du nez sa fenêtre; Le curé se doutait que c'était un lépreux; Et le maire disait:--Moi, qu'est-ce que j'y peux, C'est plutôt un Anglais ... un Etre .

Les femmes avaient su--sans doute par les buses, Qu'il vivait en concubinage avec des Muses! ... Un hérétique enfin.... Quelque Parisien De Paris ou d'ailleurs.--Hélas! on n'en sait rien.-- Il était invisible; et, comme ses Donzelles Ne s'affichaient pas trop , on ne parla plus d'elles.

--Lui, c'était simplement un long flâneur, sec, pâle; Un ermite-amateur, chassé par la rafale.... Il avait trop aimé les beaux pays malsains Condamné des huissiers, comme des médecins, Il avait posé là, seul et cherchant sa place Pour mourir seul ou pour vivre par contumace....

Faisant, d'un à-peu-près d'artiste, Un philosophe d'à peu près, Râleur de soleil ou de frais, En dehors de l'humaine piste.

Il lui restait encore un hamac, une vielle, Un barbet qui dormait sous le nom de Fidèle ; Non moins fidèle était, triste et doux comme lui, Un autre compagnon qui s'appelait l'Ennui.

Se mourant en sommeil, il se vivait en rêve. Son rêve était le flot qui montait sur la grève, Le flot qui descendait; Quelquefois, vaguement, il se prenait attendre.... Attendre quoi ... le flot monter--le flot descendre-- Ou l'Absente.... Qui sait?

Le sait-il bien lui-même?... Au vent de sa guérite, A-t-il donc oublié comme les morts vont vite, Lui, ce viveur vécu, revenant égaré, Cherche-t-il son follet, à lui, mal enterré?

--Certe, Elle n'est pas loin, celle après qui tu brames, O Cerf de Saint-Hubert! Mais ton front est sans flammes.... N'apparais pas, mon vieux, triste et faux déterré.... Fais le mort si tu peux.... Car Elle t'a pleuré!

--Est-ce qu'il pouvait, Lui!... n'était-il pas poète.... Immortel comme un autre?... Et dans sa pauvre tête Déménagée, encor il sentait que les vers Hexamètres faisaient les cent pas de travers.

--Manque de savoir-vivre extrême--il survivait-- Et--manque de savoir-mourir--il écrivait:

«C'est un être passé de cent lunes, ma Chère, En ton coeur poétique, à l'état légendaire. Je rime, donc je vis ... ne crains pas, c'est à blanc . --Une coquille d'huître en rupture de banc!-- Oui, j'ai beau me palper: c'est moi!--Dernière faute-- En route pour les cieux--car ma niche est si haute!-- Je me suis demandé, prêt à prendre l'essor: Tête ou pile ...--Et voilà--je me demande encor....»

«C'est à toi que je fis mes adieux à la vie, A toi qui me pleuras, jusqu'à me faire envie De rester me pleurer avec toi. Maintenant C'est joué, je ne suis qu'un gâteux revenant, En os et ... (j'allais dire en chair).--La chose est sûre C'est bien moi, je suis là--mais comme une rature.»

«Nous étions amateurs de curiosité: Viens voir le Bibelot .--Moi j'en suis dégoûté.-- Dans mes dégoûts surtout, j'ai des goûts élégants; Tu sais: j'avais lâché la Vie avec des gants; L' Autre n'est pas même à prendre avec des pincettes ... Je cherche au mannequin de nouvelles toilettes.»

«Reviens m'aider: Tes yeux dans ces yeux-là! Ta lèvre Sur cette lèvre!... Et, là, ne sens-tu pas ma fièvre --Ma fièvre de Toi? ...--Sous l'orbe est-il passé L'arc-en-ciel au charbon par nos nuits laissé? Et cette étoile?...--Oh! va, ne cherche plus l'étoile Que tu voulais voir à mon front; Une araignée a fait sa toile, Au même endroit--dans le plafond.»

«Je suis un étranger.--Cela vaut mieux peut-être.... --Eh bien! non, viens encor un peu me reconnaître; Comme au bon saint Thomas, je veux te voir la foi, Je veux te voir toucher la plaie et dire:--Toi!»--

«Viens encor me finir--c'est très gai: De ta chambre, Tu verras mes moissons--Nous sommes en décembre-- Mes grands bois de sapin, les fleurs d'or des genêts, Mes bruyères d'Armor ...--en tas sur les chenets. Viens te gorger d'air pur--Ici j'ai de la brise Si franche!... que le bout de ma toiture en frise. Le soleil est si doux ...--qu'il gèle tout le temps. Le printemps....--Le printemps n'est-ce pas tes vingt ans. On n'attend plus que toi, vois: déjà l'hirondelle Se pose ... en fer rouillé, clouée à ma tourelle.-- Et bientôt nous pourrons cueillir le champignon.... Dans mon escalier que dore ... un lumignon. Dans le mur qui verdoie existe une pervenche Sèche.--... Et puis nous irons à l'eau faire la planche --Planches d'épave au sec--comme moi--sur ces plages. La Mer roucoule sa Berceuse pour naufrages ; Barcarolle du soir ... pour les canards sauvages.»

«En Paul et Virginie , et virginaux--veux-tu-- Nous nous mettrons au vert du paradis perdu.... Ou Robinson avec Vendredi --c'est facile-- La pluie a déjà fait, de mon royaume, une île.»

«Si pourtant, près de moi, tu crains la solitude, Nous avons des amis, sans fard--Un braconnier; Sans compter un caban bleu qui, par habitude, Fait toujours les cent-pas et contient un douanier.... Plus de clercs d'huissier! J'ai le clair de la lune, Et des amis pierrots amoureux sans fortune.»

--«Et nos nuits!... Belles nuits pour l'orgie à la tour! ... Nuits à la Roméo!--Jamais il ne fait jour.-- La Nature au réveil--réveil de déchaînée-- Secouant son drap blanc ... éteint ma cheminée. Voici mes rossignols ... rossignols d'ouragans-- Gais comme des poinçons--sanglots de chats-huans! Ma girouette dérouille en haut sa tyrolienne Et l'on entend gémir ma porte éolienne, Comme chez saint Antoine en sa tentation.... Oh viens! joli Suppôt de la séduction!»

--«Hop! les rats du grenier dansent des farandoles! Les ardoises du toit roulent en castagnoles! Les Folles-du-logis.... Non, je n'ai plus de Folles!»

... «Comme je revendrais ma dépouille à Satan S'il me tentait avec un petit Revenant.... --Toi--Je te vois partout, mais comme un voyant blême, Je t'adore.... Et c'est pauvre: adorer ce qu'on aime! Apparais, un poignard dans le coeur!--Ce sera, Tu sais bien, comme dans Inès de La Sierra .... --On frappe ... oh! c'est quelqu'un.... Hélas! oui, c'est un rat.»