Les amours du temps passé

Part 8

Chapter 83,681 wordsPublic domain

Ce recueil n'est pas seulement rare, il est introuvable. L'auteur est ce même M. de Nercyat à qui les fastes du badinage doivent _Félicia_ et _Monrose_; mais ici le badinage est poussé plus loin que dans ces romans. Les _Aphrodites_ sont une association de personnes des deux sexes, association qui n'a d'autre but que le plaisir. Des femmes de la cour, des abbés, des princes, de riches étrangers, des ex-nonnes, paradent dans une série de tableaux dont la nature trop exclusive restreindra nécessairement nos citations. Nous le regrettons, au point de vue de l'esprit et du style, deux qualités que M. de Nercyat possède à un rare degré; que ne les a-t-il déployées dans des livres avouables! Il a surtout une science et une aisance de dialogue on ne peut plus remarquables, et qui ne se sont jamais manifestées plus abondamment que dans les _Aphrodites_. Il jargonne comme les petits-maîtres de Marivaux.--Voici, par exemple, un comte qui revient du Manége, et qui, après s'être répandu en plaisanteries contre le nouvel _ordre de choses_ et la manie des _constitutions_, demande à déjeuner.

CÉLESTINE.--Que prendrez-vous, monsieur le comte?

LE COMTE.--Une croûte grillée avec un peu de vin d'Espagne.

CÉLESTINE.--On va vous servir à l'instant. (_Elle disparaît et revient un moment après avec un plateau._)

LE COMTE.--Quoi! c'est vous-même, belle Célestine, qui prenez la peine...

CÉLESTINE.--Pourquoi pas, monsieur le comte? on a toujours du plaisir à servir quelqu'un d'aimable.

LE COMTE.--Ah! ce joli compliment met le comble à vos attentions. (_Il la débarrasse du plateau._) Si vous vouliez, charmante Célestine, que ce déjeuner devînt délicieux pour moi, vous mouilleriez ce verre de vos lèvres de rose, et, buvant après vous, je croirais recevoir un baiser.

CÉLESTINE.--Voilà qui est d'une galanterie bien quintessenciée! Pourquoi demander de ma part un baiser par ricochet, quand je puis vous en donner plutôt deux directement?

LE COMTE, _les prenant avec transport_.--En vérité, Célestine, vous surpassez tout ce qui vient ici!

CÉLESTINE.--Chut! chut! songez que nous avons quelque part certaine duchesse, et...

LE COMTE.--Bon! Laissons, mon coeur, ces subtilités de délicatesse. Si vous m'aimiez un peu...

CÉLESTINE.--Nous ne nous connaissons point, pourquoi vous aimerais-je?--Vous êtes joli cavalier, pourquoi ne vous aimerais-je pas?

LE COMTE.--Elle est divine! Il y a un siècle, belle enfant, que tu me trottes en cervelle; mais tu as précisément une de ces sorcières de mines qu'il faut chasser de son imagination comme la peste, si l'on ne veut pas s'enfiévrer.

CÉLESTINE.--Pourquoi, s'il vous plaît, me chasser si fort? Sachez que j'aime beaucoup, moi, qu'on se passionne un peu pour mon petit mérite, etc., etc.

Tout ce babil amuse, et atteste un écrivain de race. Après le dialogue, le portrait. Celui-ci plaira par sa minutie charmante:

«VIOLETTE. Délicieuse brune. Elle est coiffée à l'enfant avec un ruban vert autour de ses cheveux à peine poudrés, et vêtue d'un peignoir garni de mousseline rayée par-dessus une chemise en toile de Hollande. Tendron pétillant de fraîcheur et de santé; petit front à sept pointes; yeux médiocrement grands, mais volcaniques; larges prunelles noires; sourcils tracés comme au pinceau. Fossettes aux joues et au menton; couleurs d'une extrême vivacité; joli méplat au bout d'un petit nez en l'air. Dents courtes, merveilleusement rangées et de l'émail le plus sain. Légère dose d'embonpoint. Petons et menottes du plus agréable modèle.»

Il y a dans les _Aphrodites_ quelques parties dramatiques et même fantasmagoriques:--l'histoire d'un baronnet qui se fait suivre partout de l'image de sa défunte maîtresse, en cire, de grandeur naturelle;--les jalousies, les fureurs sentimentales et la mort d'un comte de Schimpfreich;--mais ce sont des parties faibles et hors de leur place. En outre, M. de Nercyat ne perd jamais l'occasion de donner son coup de griffe aux événements et aux hommes de la Révolution.

Reliés, les _Aphrodites_ forment deux beaux volumes grand in-8º, très-soignés d'impression, avec des _errata_ à la suite de chaque cahier. Les gravures sont d'une exécution supérieure.

XXVII

LE DOCTORAT IN-PROMPTU

1788. Un volume in-32 de cent vingt pages, avec deux gravures, par le même.

Ce sont deux lettres adressées par une jeune dame, nommée Érosie, à son amie Juliette, et datées de Fontainebleau. En allant rejoindre à la cour le vieux baron de Roqueval, auquel sa main est promise, Érosie raconte de quelle façon elle a fait la rencontre et la conquête du petit vicomte de Solange, jouvenceau _céleste_, qui voyage accompagné de son pédagogue. Un _Avis des éditeurs_ s'exprime de la sorte:

«Un valet d'auberge, chargé de jeter dans la boîte la première de ces lettres, et supposant, d'après le volume, qu'elle pouvait contenir quelque chose de mystérieux, la porta chez un jeune homme attaché en sous-ordre à l'un des bureaux ministériels. Ce commis, abusant de la circonstance, ouvrit le paquet; mais, au lieu de secrets d'État, il n'y trouva que des folies, qu'il transcrivit pour son amusement. Cette copie, qui a circulé, nous est parvenue, et c'est d'après elle que nous avons imprimé.»

Écrit avec légèreté.

XXVIII

LA GALERIE DES FEMMES

Collection incomplète de huit tableaux recueillis par un amateur. Épigraphe: «_L'amour est le roman du coeur, et le plaisir en est l'histoire._ Beaumarchais, _Folle Journée_.» A Hambourg. 1790. 2 vol in-12, le premier de cent soixante-dix pages, et le second de cent cinquante-quatre.

Ces tableaux ont pour titres: _Adèle, ou l'Innocente_; _Elisa, ou la Femme sensible_; _Eulalie, ou la Coquette_; _Déidamie, ou la Femme savante_; etc. Ils sont écrits avec une finesse incomparable. Que si vous y trouvez trop de mythologie, prenez-vous-en au Directoire et à ses modes transparentes. Le quatrième tableau s'annonce ainsi:

«LETTRE DE ZULMÉ _au chevalier d'Arnance_.--J'irai ce soir incognito voir _Armide_ et le ballet de _Psyché_. Ma loge sera fermée à tout le monde si le chevalier d'Arnance ne se compte pour personne.»

«RÉPONSE.--Quelque opinion modeste qu'on ait de soi, il faut bien se compter pour quelque chose lorsqu'on a le bonheur d'être aperçu de vous. J'irai voir _Armide_ et _Psyché_.»

C'est très-dégagé, n'est-ce pas? Plus loin, le portrait de cette Zulmé offre de jolis traits: «Elle ne faisait rien comme les autres: une autre le faisait mieux et plaisait moins. Penchait-elle la tête, levait-elle un bras, avançait-elle le pied, on était ému. Il suffisait qu'elle regardât pour qu'on se crût aimé. Dans la poursuite du plaisir, Zulmé n'oubliait rien de ce qui peut le rendre plus vif et plus durable. C'est ainsi qu'elle ménageait avec soin sa réputation, pour avoir toujours ce sacrifice à faire.» J'ai noté, en outre, quelques détails d'ameublements et de costumes: «Déidamie était vêtue d'une légère simarre de crêpe bleu de ciel, nouée d'une ceinture de pourpre, le cou et le bras nus, sa belle chevelure emprisonnée dans des bandelettes et rassemblée avec une grâce antique sur le sommet de la tête.»

Étonnerons-nous beaucoup de monde en disant que la _Galerie des Femmes_ est le début anonyme de M. de Jouy, alors jeune et fringant _incroyable_? Plus tard, le diable devait se faire _ermite_; plus tard aussi, il devait faire rechercher et détruire avec le plus grand soin les exemplaires de cette érotique fantaisie. Ah! mais, nous étions là!--Quérard n'a pas mentionné la _Galerie des Femmes_ dans la _France littéraire_; on ne la trouve signalée, sans nom d'auteur, que dans le catalogue de Marc, libraire à Paris (1819).

XXIX

LES QUATRE MÉTAMORPHOSES

Poëmes. A Paris, de l'imprimerie de Plassan, l'an VII de la République (1799)

Ici nous nous trouvons en présence d'un véritable chef-d'oeuvre, dont on a singulièrement exagéré l'immoralité. Fruit de la fantaisie païenne du Directoire, ce poëme, ou plutôt ces poëmes n'ont rien de l'afféterie particulière à cette époque; dès les premiers vers, il est aisé de s'apercevoir que leur origine remonte à la plus pure et à la plus puissante antiquité. Les grâces de convention, qui se retrouvent à des degrés inégaux chez Dorat, Bernard, Malfilâtre, Colardeau, Bertin (nous faisons quelques réserves à l'égard de Parny), et qui sont l'essence même du XVIIIe siècle, disparaissent d'une façon absolue des _Quatre Métamorphoses_. Ce travail n'a pas été, sur le moment, apprécié comme il aurait dû l'être; son succès ne lui est venu que de la curiosité et du scandale. Les érudits ont souri, mais eux aussi se sont arrêtés à la superficie du livre; car, il le faut bien avouer, les érudits, ces porte-lumières, ces éclaireurs du passé, sont quelquefois privés du sens poétique. Ils ont signalé le pastiche, mais le côté créateur leur a échappé presque complétement; après avoir fait la part à Virgile, à Horace, à Pétrone, et même à Ausone, ils ont oublié de faire la part à l'auteur français, sculpteur délicat de ce camée, digne d'agrafer la ceinture d'une Vénus nouvelle.

Les _Quatre Métamorphoses_ forment un in-quarto de soixante-huit pages, papier-carton, caractères de toute beauté. L'auteur est Lemercier, ce novateur dramatique, plus vigoureux et plus original que Ducis, un _chercheur_, comme on dirait aujourd'hui, qui a cherché et trouvé un beau drame antique, _Agamemnon_, et quelques comédies d'un caractère étrange: _Plaute_, _Pinto_, _Christophe Colomb_. Au milieu de sa jeunesse, de sa réputation littéraire et de ses succès dans une société vêtue de gaze, il consacra une année à parfaire--dirai-je dans le silence du boudoir?--le badinage des _Quatre Métamorphoses_. Beaumarchais, à qui Lemercier communiqua son manuscrit, s'en enthousiasma justement; ce fut lui qui conseilla la magistrale édition in-quarto.

Publiées sans nom d'auteur, les _Quatre Métamorphoses_ ne se retrouvent plus aujourd'hui que dans quelques bibliothèques d'amateurs. Par une analyse et des extraits, nous allons en conserver ici tout ce qui peut être lu. Elles se composent de quatre petits poëmes distincts et d'une étendue à peu près égale, rimés en alexandrins: _Diane_, _Bacchus_, _Jupiter_, _Vulcain_. Une introduction, que nous donnons tout entière, trahit les scrupules du poëte et le montre s'efforçant d'atténuer ses torts envers la morale, à l'aide d'exemples fameux qu'il groupe en stances aussi spirituelles que paradoxales:

Minerve, as-tu flétri ces maîtres du Parnasse Qui chantèrent des dieux les plaisirs clandestins? As-tu puni Phébus, que charmait leur audace, Et qui joignit son luth à leurs chants libertins? Parle: as-tu fait rougir l'antique Mnémosyne Consacrant Jupiter égaré par l'Amour? L'affront d'Io, d'Europe, et l'impure origine Des frères immortels que Léda mit au jour? Le difforme Centaure enlevant Déjanire? Myrrha goûtant l'inceste au lit du vieux Cinyre? Hermaphrodite épris de son sexe douteux; Et Saturne, en coursier, hennissant pour Phillyre, Et le docte Chiron, monstre né de leurs feux? Au chantre de Téos tu pardonnas Bathylle, Et le jeune Alexis au modeste Virgile. Ton courroux, ô déesse! est-il si dangereux? --Non, me dis-tu: je hais cette âpre tyrannie Qui s'arme injustement d'hypocrites rigueurs; Les transports de l'esprit n'accusent point les coeurs. Je ris des fictions où se plaît le génie. Ainsi parle Minerve: elle fuit, et ma voix Célèbre en liberté, sur les monts d'Aonie, Bacchus, Amour, ses feux, ses erreurs et ses lois.

Voilà le lecteur prévenu. Mais qui pourrait s'arrêter après cet aimable exorde! Le feuillet est vite tourné, et l'on entre dans le premier poëme: _Diane_. Puisqu'il s'agit d'amour, Endymion ne saurait être loin; aussi l'aperçoit-on, en effet. L'innocent berger des montagnes de la Carie repose, endormi, comme la peinture nous l'a toujours uniformément représenté, dans une grotte inconnue au soleil. Trois nymphes, Olphée, Aglaure et Doris, fuyant les ardeurs du jour, s'arrêtent à le contempler. Peu à peu, s'enhardissant, l'une d'elles imprime un baiser sur ses cheveux noirs; l'autre prend plaisir à l'enchaîner avec des fleurs; la troisième lui lance en riant des noisettes.

Cependant le berger, agité par leurs cris, Dans les bruyants éclats dont leur gaîté s'amuse, Reçoit d'un lent réveil la lumière confuse.

Il se réveille enfin tout à fait; il les voit, mais sans trouble, et rappelant à lui son chien et son troupeau: «Ménades, laissez-moi, dit-il; cessez vos piéges, et retournez vers l'impur satyre!» Les nymphes en fureur crient vengeance, et le dieu des jardins, qui les entend, promet de les exaucer. Le dieu des jardins est puissant; mais Diane multiplie ses métamorphoses pour veiller sur Endymion. Non contente de descendre vers lui, le soir, sur une nue pâle, elle emprunte pendant le jour la forme de la chèvre Amalthée:

L'oeil inquiet, la corne en arcs se recourbant, La barbe en double tresse à ses genoux tombant.

Cette dernière métamorphose lui est fatale; le dieu des jardins (nous continuons à ne pas l'appeler par son nom) la reconnaît, et, à son tour, il apparaît en bélier. A cet endroit du poëme, l'action atteint son plus haut degré d'intérêt, mais il serait difficile à notre plume d'en suivre les épisodes: ils deviennent trop hardis. C'est dommage. Diane est vaincue, voilà le dénoûment, et elle remonte dans le ciel cacher une rougeur dont Endymion ignorera toujours le secret.

Nous aurons notre analyse plus complète et plus aisée avec _Bacchus_, qui représente, selon nous, le morceau éclatant de l'ouvrage.

Bacchus veut dans Athène enseigner ses mystères; Il fuit du Cithéron les rochers solitaires, Qui, troublés par les cris des filles d'Agénor, De hurlements sacrés retentissent encor. Palès, Faune et Priape, égypans et bacchantes, Nymphes des eaux, des bois, Satyres, Corybantes, Les flambeaux, ou le thyrse, ou la coupe à la main, De leur foule bruyante inondent le chemin. Les uns mêlent leurs cris aux chansons phrygiennes, Et la flûte sonore aux danses lydiennes; D'autres frappent les airs et les monts reculés Du son des chalumeaux à leur haleine enflés. Là, du Céphise au loin s'ébranle le rivage Aux longs accents aigus que pousse un cor sauvage, Et des cercles d'airain sous les coups résonnants Le bruit se fait entendre à mille échos tonnants.

Plus loin, en se roulant, la Ménade enivrée Montre de doux appas sous une peau tigrée Qui revêt son épaule et flotte au gré des vents, Cachant ses ongles d'or en de longs plis mouvants.

L'onagre appesanti porte le vieux Silène; A pas lourds et tardifs il descend dans la plaine. Les Nymphes, enlaçant leurs thyrses en berceau, Ombragent de son corps l'immobile fardeau. De ses yeux incertains la flamme est presque éteinte; Et les bourgeons vermeils dont sa figure est peinte En allument les traits, doucement égayés Par les vapeurs du vin où ses sens sont noyés.

Arrivé sous les murs d'Athènes, Bacchus voit se diriger au-devant de lui une double file de vierges; elles apportent les présents du roi Pandion. La plus belle de toutes, Érigone, fille d'Icare, marche à leur tête: elle offre au dieu un vase d'or enlevé autrefois à Vulcain par Cécrops, et où l'habile ouvrier a retracé les combats de Gnide. Bacchus reçoit le vase, et déjà sa lubricité a désigné Érigone pour victime.

Pandion arrive à son tour, suivi des principaux citoyens d'Athènes; le sage Pandion veut présider aux fêtes qui se préparent.

Lui-même aux yeux des Grecs, sur les trépieds dorés, Brûle en l'honneur du dieu les parfums consacrés, Choisit dans ses troupeaux, jeune et riche espérance, Un bouc, signe fécond d'amour et d'abondance, Le frappe de la hache, et le porte, luttant, Aux autels dont le feu le dévore à l'instant. Et de vin et de lait versant un doux mélange: «Puissant fils de Sémèle, ô Dieu de la vendange! »Viens étaler la pourpre et l'or de tes raisins. »De tous soins dégagés, libre de noirs chagrins, »L'homme chante l'ivresse où ton nectar le noie »Et respire l'audace, et l'amour, et la joie! »Tu règnes au delà des fleuves et des mers; »C'est toi qui, t'égarant sur les sommets déserts, »Des prêtresses en foule à ta suite hurlantes »Enlaces les cheveux de couleuvres sifflantes. »Ami des chants de paix et des cris belliqueux, »Tu te plais dans la guerre et tu chéris les jeux; »Et lorsqu'au noir séjour, dont il garde l'entrée, »Te reconnut Cerbère à ta corne dorée, »Ses aboyantes voix grondèrent sans courroux, »Et de sa triple langue il flatta tes genoux.»

Ce discours terminé, les fêtes commencent. On se répand dans les bois d'ifs et de pins; les torches s'allument aux mains des bacchantes et sèment leurs étincelles à travers les branchages. Un enfant blond, coloré d'une flamme vermeille, est entraîné et roulé sur le gazon: c'est l'Amour, qu'ont enivré les Thyades. Plus loin, un satyre poursuit Euchalie, frappée du thyrse et les yeux égarés par les fruits de la vigne; elle fuit, et deux charmants vers marquent son passage:

Son cothurne, tissu de fleurs à peine écloses, Laisse voir ses talons plus vermeils que les roses.

D'autres nymphes se dessinent sur les masses sombres du feuillage; formes précises, contours voluptueux mais arrêtés. L'une d'elles:

Son front, coiffé des crins d'un monstre de Némée, Est ombragé des dents dont sa gueule est armée; Et leur ivoire affreux, leurs débris menaçants, Relèvent la douceur de ses yeux ravissants.

La peinture ne ferait pas mieux. Toute la bacchanale est conduite avec cette sûreté de verve. Des points lumineux, des rimes inattendues, jaillissent à chaque instant de l'alexandrin maîtrisé. Les tableaux et les épisodes se multiplient, rappelant tour à tour le Corrége et l'Albane, et plus souvent encore Rubens. Écartez plutôt ces feuilles, et voyez:

Silène, au loin couché, dormait sous de vieux chênes. Un nectar bu la veille avait enflé ses veines; Sa couronne tombait pendante sur son sein; L'anse d'un vase usé s'échappait de sa main.

N'est-ce pas que cela semble attendre le graveur? Les cent détails de cette oeuvre artiste n'en font cependant pas perdre de vue le groupe principal: la lutte amoureuse d'Érigone et de Bacchus, terminée par la métamorphose du dieu en berceau de vigne.

Imprudente! elle court, à ses fruits attirée, Et, par sa prompte course et ses feux altérée, S'abreuve à ses raisins et pend à ses rameaux... Mais tel qu'on voit le lierre embrasser les ormeaux, Telle aussitôt la vigne, amante d'Érigone, De ceps entrelacés l'enchaîne et l'environne.

_Jupiter_, le troisième poëme du volume, ne peut guère être raconté. En voici l'épigraphe: ... _Rapti Ganymedis honores_ (Virgil. _Æneid._ lib. I, v. 28). L'auteur, indiscrètement inspiré, commence par y dépeindre la chute d'Hébé au festin de l'Olympe. L'abandon de Junon, la mélancolie de Narcisse, et finalement la métamorphose de Jupiter en aigle, métamorphose qui lui sert à enlever le jeune fils de Tros, surpris sur l'Ida, tels sont les éléments de ce poëme, aussi mouvementé que les autres, mais moins fertile en images riches et belles.

Les côtés dramatiques de Lemercier se développent dans _Vulcain_; la figure charbonnée et rude de ce pauvre dieu est bien rendue. Plus de roses, plus de lèvres pâmées au bord des coupes, plus d'éclats de rire au détour des bois. A la place, un boiteux, un travailleur de nuit et de jour, un butor qui est marié et qui est jaloux,--une vraie nature d'homme enfin, au milieu de tous ces dieux goguenards et bellâtres. Disons, puisque l'occasion s'en présente, combien il excite notre pitié, ce Vulcain toujours occupé à plaider en adultère, mais non en séparation, et de qui se moque continuellement et si injustement une mythologie sans coeur. Il est la seule réelle passion dans ce ciel d'opéra, la seule colère touchante. Quand les autres s'occupent à manger de l'ambroisie ou s'amusent à faire battre des Troyens contre des Grecs, il pleure ou serre les poings. Et comme il est absurde dans ses vengeances! comme on sent le martyr jusque dans cette invention désespérée des filets! Nous le plaignons de tout notre coeur; et après Voltaire, qui s'en est moqué, ce nous est une satisfaction de voir l'auteur des _Quatre Métamorphoses_ prendre au sérieux ce malheureux forgeron.

Pour début, une description des antres de Lemnos nous le montre tout noir de fumée et de cendre, gourmandant ses cyclopes, Bronte, Pyracmon, Stérope aux bras nerveux. Éole fait aller la forge avec son souffle. Le marteau retentit sur l'airain et sur l'or; des trépieds sont jetés pêle-mêle avec l'égide de la déesse de la guerre, où l'on voit gravées la Fuite, la Peur et la Gorgone. Les murs du palais déroulent en merveilleux lambris l'enfance difforme du dieu, sa chute violente dans l'Océan, et le fauteuil aux ressorts perfides qu'il fabriqua pour enchaîner les efforts de Junon.

Tandis qu'autour de l'âtre où le fer étincelle, Des Calybes fumants il excite le zèle, Il aperçoit un arc, un carquois, et des dards Restés sur une enclume et sur la terre épars. «Sont-ce là vos travaux, Cyclopes infidèles? »Vous forgez à l'Amour ces flèches criminelles »Dont ma perfide épouse, au mépris de sa foi, »A trop souvent armé ses charmes contre moi!» Il dit, et jette au loin les flèches détestées.

Le drame s'agite et ne demande qu'à ouvrir les ailes. Vulcain apprend les rendez-vous de Vénus et d'Adonis; il s'emporte, et cette fois jure de se venger effroyablement:

... Dépouillant et sa forme et ses traits, Vulcain n'est plus un dieu, c'est l'horreur des forêts, C'est un tigre! il s'apprête à dévorer sa proie. Cet espoir fait briller, aux rayons de la joie, L'opale de son oeil farouche et flamboyant. Ses flancs marqués de feux et son dos ondoyant, Sa rage tout à coup muette ou rugissante, Aux rochers du Liban vont porter l'épouvante.

Cette irruption de la passion dans les _Quatre Métamorphoses_ fait merveille: le vers se durcit, l'image se rougit, le poëte des Atrides se révèle. Vulcain se rue à travers les amours bocagères de sa femme; il renverse Adonis, il le terrasse et le broie. On conçoit que la volupté n'a que faire ici; le poëme pourrait être cité en entier.

Après avoir dissipé les ombres sanglantes du drame, l'auteur termine par ce tableau délicieux:

Mais l'Orient s'allume, et déjà tu t'éveilles, Aurore! Au pur éclat de tes couleurs vermeilles Se dorent les vapeurs fuyant à tes regards. Ta main a soulevé le voile des brouillards. Des côteaux éclairés tu domines le faîte; Et des lis sous les pieds, des roses sur la tête, De perles rayonnante, humide encor de pleurs, Tu t'avances; tes pas font éclore les fleurs.

Enflammez mes esprits d'un aimable délire, Muses, et pardonnez aux crimes de ma lyre.

Ce pardon s'est fait attendre longtemps. Des contemporains se sont dressés sur les ergots de la morale. Le petit libraire Colnet, dans son mauvais et pédantesque volume, _les Étrennes de l'Institut national, ou la Revue littéraire de l'an VII_, a déploré vivement «cet écart d'un jeune homme qui a donné aux amateurs de la scène française les plus belles espérances.» A côté de cela, Colnet choisit et cite les morceaux les plus scabreux.--L'auteur anonyme du _Tribunal d'Apollon_ (an VIII), mal informé, croyons-nous, a attribué la publication des _Quatre Métamorphoses_ à la _nécessité de vivre_. «On ne vit pas de gloire, dit-il, on ne paye pas son loyer avec un récit de Théramène. Les repas se succèdent si rapidement, tandis qu'on élabore lentement une oeuvre dramatique!» Le pamphlétaire se trompe: ce petit poëme a coûté plus de temps et de soins à Lemercier qu'une longue tragédie.