Part 7
Nous regrettons de ne pouvoir mettre sous les yeux du lecteur quelques-unes de ces peintures couleur de rose, que l'on dirait touchées par Baudouin; mais on comprendra l'impossibilité où nous sommes par les titres seuls des chapitres: _La Petite maison._--_Le Bain._--_Les Vers à soie._--_Deux bonnes fortunes manquées; comment?_--_L'Actrice de province raconte son histoire._--_Attrapez-moi toujours de même!_--_L'Amour est un futé matois_, etc., etc.
Vers le commencement de l'Empire, le _Soupé des Petits-Maîtres_ a été réimprimé chez Didot en très-jolie petite édition, dont quelques exemplaires sur beau papier de Hollande ont paru dans les ventes.
XVI
LES FAIBLESSES D'UNE JOLIE FEMME, OU MÉMOIRES DE MADAME DE VILFRANC
Deux parties, à Amsterdam, et se trouve à Paris, chez Belin, libraire, rue Saint-Jacques, vis-à-vis celle du Plâtre. 1779.
Il n'y a de réellement amusant là-dedans que l'histoire d'un malheureux cordon de sonnette engagé par hasard sous l'oreiller de madame de Vilfranc, et qui fait apparaître à chaque minute une servante qu'on se défend d'avoir appelée. Nous ne pouvons nous expliquer davantage. En dehors de quelques licences timidement indiquées, les _Faiblesses d'une Jolie Femme_ trahissent de grandes visées au romanesque. L'auteur est ce fécond et trop fécond Nougaret, qui, sans avoir fait aucune espèce d'études, s'est livré à tous les genres de littérature, et est mort, la plume à la main, à plus de quatre-vingts ans.
XVII
LES CONFIDENCES RÉCIPROQUES, OU ANECDOTES DE LA SOCIÉTÉ DE MADAME DE B***
Trois parties, avec frontispice, sans indication de lieu ni de date.
Ce sont des récits assez vulgaires, rehaussés tantôt par un air de sentiment, tantôt par un air de libertinage. La troisième partie, intitulée _Les Faits et gestes du vicomte de Nantel_, a été réimprimée séparément en 1818 sous ce nouveau titre: _Ma vie de garçon._ Il s'agit encore une fois d'un grivois imberbe qui s'introduit dans un couvent de filles sous l'habit d'une soeur converse. Le XVIIIe siècle ne sortait pas de là, et l'Empire, à son tour, a perpétué cette traduction venue en ligne directe du comte Ory.
XVIII
LES SONNETTES, OU MÉMOIRES DE M. LE MARQUIS D***
Deux parties, avec frontispice.
Les _Sonnettes_ sont tout à fait de la famille du _Grelot_, mais ce dernier leur est infiniment préférable. Elles sont dédiées à un M. le D*** (le Dru), serrurier de son état, dont une enseigne curieuse par sa naïveté fit la réputation et même la fortune. Il ne nous est pas permis d'en reproduire le texte, qui d'ailleurs court les _ana_ et est dans la mémoire de tous les vieillards. Quatre ou cinq intrigues dominées par un amour sérieux et couronnées par un mariage, il n'y a pas d'autres sujets dans les _Sonnettes_, desquelles on pouvait attendre un plus joyeux carillon.
Auteur: Guiart de Servigné.
Dans l'édition de la Bibliothèque amusante (1781), les _Sonnettes_ sont suivies de l'_Histoire d'une comédienne qui a quitté le spectacle_ et de l'_Origine des bijoux indiscrets_, conte.
Une grossière spéculation de librairie a fait reparaître en 1803 _les Sonnettes_ avec ce nouveau titre: _Félix, ou le Jeune amant et le Vieux libertin._ Des noms y sont changés; les chapitres y ont des titres ridicules.
XIX
FÉLICIA, OU MES FREDAINES
Avec cette épigraphe: «_La faute en est aux dieux qui me firent si folle._» Deux volumes, à Amsterdam, 1784.
La vivacité de quelques tableaux ne doit pas nous empêcher de rendre justice à l'une des plus charmantes productions que la décadence du XVIIIe siècle ait inspirées, coquette débauche de sentiment et d'esprit, esquisse folâtre des dernières ruelles à la mode, accentuée plus littérairement que le long roman de Louvet. _Félicia_ a été rééditée à l'infini et dans tous les formats, avec un grand luxe de gravures. Ce sont encore des mémoires, mais des mémoires aussi rapides et aussi mutins qu'on peut le désirer.
«Je vais passer et repasser mes folies en parade, avec la satisfaction d'un nouveau colonel qui fait défiler son régiment un jour de revue, ou, si vous voulez, d'un vieil avare qui compte et pèse les espèces d'un remboursement dont il vient de donner quittance.»
Félicia naquit comme Vénus, de l'écume des flots, c'est-à-dire qu'elle reçut le jour sur un bâtiment corsaire, au milieu des horreurs d'un combat naval. Un bourgeois d'Italie, nommé Sylvino, l'adopta pour sa fille et lui fit donner une éducation complète. Née sous un astre brûlant, elle manifesta de bonne heure les plus tendres dispositions, et un petit maître de danse faillit lui faire tourner la tête, alors qu'elle n'avait guère plus de quatorze ans. Mais l'amour, qui veillait sur elle, lui réservait de plus hautes destinées. Le chevalier d'Aiglemont parut: c'était un Adonis de dix-neuf ans, d'une taille svelte, que faisait ressortir un uniforme d'officier aux gardes. Il arriva un matin, pendant que Félicia prenait une leçon de clavecin. La _leçon de clavecin_! Que de fois la peinture et la gravure se sont emparées de ce sujet!
«Déjà savante, je touchai une sonate difficile qui m'était assez familière; mais la présence du chevalier me jeta dans un trouble si grand, je perdis à tel point l'attention, que je m'embrouillai et mis le maître de fort mauvaise humeur. Il n'eût pas été fâché de briller par le talent de son écolière aux yeux d'un homme qu'il connaissait pour un excellent amateur de musique. Le maître jouait une partie de violon.--Donnez, monsieur, lui dit l'aimable chevalier, je vais accompagner, et vous aiderez mademoiselle à se remettre. A peine il tint le violon que cet instrument rendit des sons délicieux. Nous reprîmes la sonate du commencement; jamais je n'avais si bien touché. D'Aiglemont accompagnait avec une justesse, une expression, qui me mettaient hors de moi. Mon jeu faisait sur lui la même impression; je l'entendais de temps en temps soupirer; le délire de son âme prêtait de nouvelles beautés à son exécution, de nouvelles grâces à sa figure.»
De sonate en sonate, l'heureux d'Aiglemont subjugua le coeur de la jeune Félicia. Ce fut lui qui la forma et qui la produisit. Il eut pour successeur un aimable prélat, type aujourd'hui disparu, et dont à ce titre le portrait doit trouver place dans ces pages: «Monseigneur était d'une figure intéressante, petit-maître à l'excès, aussi pétulant que lorsqu'il était officier, toujours gai, content et bouillant d'esprit; il paraissait de dix ans plus jeune qu'il n'était. Amateur universel, poésies, lettres, spectacles, arts, sciences, talents, plaisirs, modes, folies, tout était de son ressort.» Le prélat emmena dans son diocèse sa nouvelle conquête et lui donna une cour de hobereaux. Cette liaison mourut avec les roses d'automne. Félicia, qui grandissait à vue d'oeil, demanda des chevaux pour Paris, et partit; mais elle comptait sans une poignée de sacripants qui arrêtèrent sa berline sur la grande route, et qui certainement lui eussent fait un très-dur parti sans l'intervention miraculeuse d'un charmant jouvenceau, lequel, armé d'une épée, chargea tous ces gueux à la fois, et donna ainsi à la maréchaussée le temps d'arriver.
Ce libérateur tombé du ciel s'appelait Monrose; quoique passablement grand, il n'avait pas encore atteint son troisième lustre. Il s'était, la veille, échappé du collége, et allait un peu à l'aventure, ne sachant rien de la vie et des _orages du coeur_. Ce fut Félicia qui, à son tour, se chargea de cette éducation. «Beautés qui rêvez une adoration pure, s'écrie-t-elle, c'est à l'âge de Monrose qu'il faut prendre les hommes, si vous voulez respirer un moment leur encens délicat; un moment, entendez-vous! Car bientôt ces coeurs si francs, si sensibles, participent à la contagion générale, et vous devenez les dupes de ceux que vous croyez duper. On se lasse d'entretenir l'illusion de votre orgueil; les adorateurs s'enfuient en se moquant; vous demeurez rongées de regrets et couvertes de ridicule.» Un peu plus loin, elle dévoile tout son système de conduite dans ces quelques lignes: «Monrose prononça mille serments à mes genoux avec l'enthousiasme de la passion et du respect. Cependant je me souciais fort peu d'être adorée; cela ne m'a jamais flattée, j'ai toujours souhaité COURT AMOUR ET LONGUE AMITIÉ.» Peut-être cette profession de foi est-elle d'une philosophie outrée et invraisemblable sur des lèvres de vingt ans; les femmes d'alors ne raisonnaient pas avec la froideur de Félicia; elles se piquaient toutes au contraire de cette exaltation répandue par la _Nouvelle Héloïse_ et les romans anglais. Les plus libertines savaient, dans leurs caprices, conserver cette teinte de sensibilité qui est un des caractères les plus distincts de l'époque. On se doutait à peine que l'on fût corrompue; on n'aimait peut-être pas, mais au moins on croyait aimer, on voulait aimer surtout, ce qui a un côté méritoire. Aussi je crois que ces mots: _Je ne me souciais pas d'être adorée, cela ne m'a jamais flattée_, sont tout à fait hors nature,--d'autant plus que Félicia les dément à chaque instant.
Ses amours avec le beau Monrose remplissent la première moitié du second volume; mais bientôt les infidélités qu'il accumule avec la plus grande candeur du monde la forcent à lui donner un suppléant. Ce suppléant est un riche Anglais du nom de Sidney, ingénieux comme tous les Anglais et sybarite à la dernière puissance. On lit avec étonnement la description très-minutieuse de la maison de plaisance qu'il s'est fait arranger au bord de la Seine. D'abord, ce sont deux statues qui servent de limites à ses domaines, et qui ont cela de particulier qu'elles se tournent le dos. L'une regarde le côté par où l'on arrive, et représente la Défiance; elle est debout, élancée, l'oeil furieux; à côté d'elle, un dogue semble vouloir se ruer sur les passants; sur la table du piédestal on lit: _Odi profanum vulgus._ L'autre statue, qu'on ne voit en face qu'en revenant, est assise et figure l'Amitié; son regard et son geste témoignent du déplaisir qu'elle a de voir partir les hôtes de lord Sidney; un épagneul est sur ses genoux. Au bas sont gravés ces mots: _Redite cari._
Mais cela est le moins curieux. Voici qui vaut davantage. Le noble lord, qui raffole de tout ce qui est fantastique et mystérieux, s'amuse pendant la nuit à faire des niches à ceux qui couchent dans son château. Pour cela, son architecte a pratiqué sous chaque appartement une espèce d'entre-sol ignoré et des dégagements autour de chaque alcôve. Des escaliers pratiqués dans l'épaisseur des murailles communiquent à tous les étages, où des postes d'observation sont ménagés dans des corridors, matelassés de toutes parts et percés de petits trous dans les ornements des trumeaux. Lorsque Sidney veut s'introduire dans une chambre, il n'a qu'à pousser un panneau à coulisse exécuté dans la perfection; il peut aussi donner la sérénade à ses locataires, au moyen de certains tubes qui circulent du haut en bas de la maison et s'adaptent à tous les chevets. Ces tubes lui servent également à entendre ce qui se dit chez lui, et souvent à y répondre. On sait que la plupart de ces inventions pleines de perfidie sont renouvelées de Denys le tyran, qui en faisait une application moins inoffensive que lord Sidney. Il n'y a pas longtemps encore que Grimod de la Reynière, le spirituel gourmand et l'humoriste, les avait réalisées à son tour dans son château de Villers-sur-Orge, près de Longjumeau.
Le roman de _Félicia_ est tout en épisodes, il fait mouvoir une multitude de personnages; nous ne pouvons qu'indiquer les jalons principaux. L'élément dramatique finit par prendre le dessus, et après des complications précipitées, l'héroïne épouse pour la forme un vieux comte. Du reste, tout le monde épouse au dénoûment: lord Sidney épouse une certaine Zeïla, perdue, retrouvée et toujours adorée; le d'Aiglemont des premiers chapitres épouse une petite personne de couvent. Il n'y a que Monrose qui n'épouse pas, mais, en compensation, il retrouve sa famille et entre dans les mousquetaires, où il ne tarde pas à devenir capitaine.
Nous avons beaucoup abrégé; mais si de tels livres ne supportent pas d'analyse, ils comportent du moins les citations. Entre plusieurs, nous choisissons la peinture très-vivante de deux originaux: un président de province et son gendre. C'est Félicia qui parle: «Exacte au rendez-vous, je les trouvai tous deux dans la grande allée du Palais-Royal; ils m'attendaient, assis et entourés d'une jeunesse désoeuvrée qui se divertissait de la manière dont ils étaient accoutrés. Le beau-père avait, en dépit de la saison, un antique habit de drap pourpre à paniers, orné d'une grande quantité de boutons et de boutonnières; cette parure devait avoir été de son temps du plus grand effet; la veste était d'une riche étoffe or et argent, mais dont le fond crasseux et les bouquets débrochés trahissaient le grand âge. La culotte, pareille à l'habit, était un peu plus neuve. Des bas roulés, de vastes souliers, la perruque à la brigadière, l'immense chapeau brodé d'argent sous le bras, l'épée imperceptible et la longue canne à bec de corbin complétaient le costume du bon président.--Le sieur de la Caffardière ne lui cédait pas l'honneur d'être mis le plus bizarrement. Ayant perdu presque tous ses cheveux, il était coiffé d'une fausse _grecque_ huppée, placée de travers, et de deux boucles empâtées dont la pommade fondait au soleil. Une petite bourse dont le sac vide badinait à deux doigts d'une nuque allongée meublait le derrière de la tête. L'habit était de camelot bleu de ciel, avec un large galon mal festonné; la veste en basin, ornée d'une frange trop longue, battait sur les genoux. Il avait une culotte de velours noir et des bas de soie couleur de chair, des souliers plats décorés d'une antique boucle dont l'éclat éblouissait tous les yeux, un petit chapeau avec un plumet sale. Quant à l'épée, elle réparait par son excessive longueur l'extrême petitesse de celle du beau-père. En un mot, ces messieurs étaient à montrer pour de l'argent.»
Le crayon ne ferait pas mieux pour ces deux caricatures; et afin d'achever le portrait de ce président, lequel est un homme excellent, très-fort sur la basse de viole, nous recommandons ces lignes expressives: «Cet homme, que le feu d'un demi-génie fort actif avait desséché, ressemblait beaucoup à une momie habillée à la française. De grands traits chargés, de gros yeux brusques, saillants, bordés de fossés creux, une bouche plate, un nez aquilin et un menton pointu, donnaient au personnage une physionomie folle, mais spirituelle et passablement bonne; et, sans le ridicule frappant dont cet honnête président était verni de la tête aux pieds, on se fût accoutumé volontiers à sa pittoresque laideur.»
L'auteur de _Félicia_ est le chevalier de Nercyat, de qui nous nous occuperons un jour.
XX
L'ÉTOURDI
A Lampsaque, 1784.
Il faut être doué d'une effronterie rare pour copier l'introduction entière du _Soupé des Petits-Maîtres_, l'aventure des deux religieuses dans la _Confession générale de Wilfort_, une anecdote de lanterne magique aussi connue que l'enseigne de M. le Dru, et oser baptiser le tout du nom de _L'Étourdi_. L'audacieux arrangeur de cette compilation, qui n'a pu être cependant assez crédule pour rêver l'impunité, pousse l'amour-propre jusqu'à s'avouer, dans une note, l'auteur d'un _Almanach de Nuit_ pour l'année 1776. Je me souviens d'avoir eu entre les mains cet almanach, signé du chevalier des R.....s, et avoir été rebuté par le ton de sottise qui y règne d'un bout à l'autre.
XXI
MA JEUNESSE
Quatre parties.
«Ce fut un mardi que, sortant de l'Opéra, encore extasié des attitudes légères de nos Terpsichores, mes pas me conduisirent au jardin du Palais-Royal, où, bientôt après, je vis arriver un objet enchanteur qui depuis longtemps fixait mes désirs. Léonore (c'était son nom de guerre) était parée élégamment; sa taille et son maintien frivole ne laissaient rien à souhaiter; ses regards volaient de toutes parts et annonçaient le désir de plaire, souvent la certitude d'y réussir. Affectant toujours de passer à côté d'elle, mes regards enflammés, accompagnés chaque fois d'un sourire, la forcèrent de rompre un silence qui lui pesait sans doute autant qu'à moi.--Ai-je donc quelque chose de ridicule, me dit-elle, qui vous oblige, monsieur, à m'observer de la sorte? Ma réponse fut prompte, en lui disant:--Le sourire, mademoiselle, est presque toujours l'effet du plaisir.» Cette entrée en matière ne se soutient pas longtemps; les amours deviennent vulgaires et même mélodramatiques: à Léonore succèdent Lise, Ninon, Ursule, Sézine, Victoire, Bibiane. Et puis, l'éternel couvent! les éternelles nonnes! avec cette différence que le héros, au lieu de se travestir en femme ou en abbé, s'habille en médecin, ce qui est aussi vieux, mais moins amusant. _Ma Jeunesse_, dont le style est inégal, se fait lire avec impatience; c'est trop de quatre parties: on n'est pas jeune pendant si longtemps, ou bien on l'est davantage.
XXII
MONROSE, OU LE LIBERTIN PAR FATALITÉ
Suite de FÉLICIA, par le même auteur, quatre parties. Paris, 1795.
De nouveaux personnages ajoutés à ceux que nous connaissons recommencent une série d'orgies, pourvue du même genre d'attrait que la première. L'abbé de Saint-Lubin, la baronne de Liesseval, Mimi, madame de Flakbach, Armande, Floricourt, Senneville, placés pour ainsi dire sous le commandement de Félicia et de Monrose, vont passer la saison d'été dans une délicieuse terre située à quelques lieues de Paris; ils n'y couronnent point de rosières, comme on le pense bien; ils se contentent de jouer la comédie,--_Les Fausses Infidélités_, par exemple,--et de chasser tout le jour dans les bois, souvent même le soir. De temps à autre, comme dans _Félicia_, le drame intervient brusquement et se prolonge quelquefois dans une proportion fatigante; l'auteur s'en aperçoit, mais seulement vers la fin du quatrième volume: «Je conviens avec vous, dit-il, cher lecteur, que la marche de toutes ces aventures n'est pas ordinaire. Ce mélange singulier de vertu, de faiblesse, de sentiment, de caprice, ces brusques transitions de la tristesse au plaisir, du plaisir au remords, du courroux à l'attendrissement, tout cela est de nature à vous ballotter peut-être désagréablement, si vous avez l'habitude et le goût de ces scènes uniformes où chaque acteur conserve son premier masque d'un bout à l'autre de son rôle. La plupart de mes personnages sont à moitié purs et à moitié atteints d'une corruption dont il est bien difficile de se garantir au sein des capitales, quand on y apporte des passions et d'assez grands moyens de les satisfaire. De là, tant de disparates. L'histoire de mes acteurs est celle des trois quarts des mondains de tous les pays de l'Europe.»
Il faut remarquer dans _Monrose_ un individu italien qui pourrait bien avoir servi de modèle à Balzac pour son ou sa Zambinella, dans le petit roman de _Sarrazine_.
XXIII
LES ALMANACHS GALANTS
C'étaient de petits livres in-32, très-coquets, dorés sur tranche et fermés par un stylet qui servait à écrire sur un certain nombre de pages blanches ménagées à la fin de chaque volume. Le texte était composé habituellement de chansons et de maximes d'amour, avec des gravures pour tous les mois. Voici une liste des almanachs pour l'année 1789 qui se trouvaient chez le libraire Langlois fils, rue du Marché-Palu, au coin du Petit-Pont:
_Le Nanan des curieux._ _L'Affaire du moment._ _Le Portefeuille des femmes galantes._ _L'Almanach bien fait._ _L'Almanach sans titre._ _Le Petit Chou-Chou._ _Les Hymnes de Paphos._ _On ne veut que celui-là._ _Pierrot-Gaillard._ _Merlin-Bavard._ _Les Fastes de Cythère._ _La Récolte des petits riens._ _Le Loto magique._ _Le Plaisir sans fin._ _Mon petit savoir-faire._ _Le Grimoire d'amour._ _Les Mois à la mode, ou l'An des plaisirs._
Sauf quelques-uns, ces petits livres de poche ne dépassent pas le badinage. La plupart sont d'une ingénuité grotesque, comme dans le dialogue suivant, extrait des _Mois à la mode_.
Un batelier conduit deux messieurs et deux dames au parc de Saint-Cloud, le jour de la fête.
UN MONSIEUR.--L'air est pur aujourd'hui, et je crois que nous ne risquons rien, mesdames, de vous promettre une belle journée.
LES DAMES.--Le temps paraît assez sûr, mais vous savez qu'il est comme les hommes, c'est-à-dire inconstant.
LE MONSIEUR.--Ah! mesdames, je ne saurais prendre cela pour moi.
UNE DES DAMES.--Cependant, s'il ne faisait pas beau aujourd'hui, que diriez-vous?
LE MONSIEUR.--Je dirais, madame, qu'en votre compagnie on ne saurait jamais essuyer de mauvais temps; et ces lieux, si enchanteurs qu'ils puissent être, n'auraient aucun appas pour nous s'ils ne recevaient leur principal ornement de votre présence.
AIR: _La plus belle promenade._
Le séjour le plus aimable N'aurait point d'attraits sans vous; L'antre le plus effroyable Plaît par des objets si doux. Triste Paris! tu nous lasses, Et ces lieux plaisent beaucoup Quand on amène les Grâces A la fête de Saint-Cloud.
C'est fort innocent.
XXIV
L'ODALISQUE
Ouvrage traduit du turc par Voltaire. A Constantinople, chez Ibrahim Bectas, imprimeur du grand visir, auprès de la mosquée de Sainte-Sophie. Avec privilége de sa Hautesse et du Muphti. 1796. In-32 de soixante-quinze pages, sur papier fort, quatre gravures avec renvois aux pages correspondantes.
Le nom de Voltaire couvre impudemment une spéculation scandaleuse et des épisodes sans esprit. On lit dans un _Avis de l'éditeur_ placé au début:
«Voltaire a composé cet ouvrage à quatre-vingt-deux ans. Le manuscrit nous a été remis par son secrétaire intime, ce qui nous autorise à assurer l'authenticité de ce que nous annonçons. On verra qu'il nous aurait été facile de faire disparaître quelques expressions énergiques, mais une froide périphrase n'aurait pas aussi bien rendu l'expression du personnage. Au surplus, nous pensons qu'il faut respecter un grand homme jusque dans les écarts de son imagination.»
Il est impossible de se laisser prendre à ce piége vulgaire; l'_Odalisque_ est un récit absolument dépourvu d'intérêt. Zéni est une petite fille que l'on élève pour la couche du Sultan; un eunuque, nommé Zulphicara, devient amoureux d'elle; de là, des descriptions de sérail, des scènes de jalousie. Ce n'est pas autre chose que cela.
Sur la page du titre, au milieu d'un cadre de fleurs et d'oiseaux, un J, un F et un M majuscules sont entrelacés. Ce chiffre nous fait supposer que l'éditeur de l'_Odalisque_ pourrait bien être Jean-François Mayeur, assez coutumier de ces indignes supercheries.
XXV
ÉLÉONORE, OU L'HEUREUSE PERSONNE
A Paris, chez les marchands de nouveautés, an VII. Un volume in-32 de deux cent dix pages, avec un frontispice et deux gravures.
Un _sylphe_ accorde à une jeune novice de couvent la faculté d'être tour à tour homme et femme, aujourd'hui Éléonor et demain Éléonore. Les aventures qui en résultent sont peu nombreuses et n'attestent qu'une médiocre invention; mais le style est facile et quelquefois gracieux.
XXVI
LES APHRODITES
A Lampsaque, 1703. Huit numéros ou cahiers in-8º de quatre-vingts pages chacun environ. Une gravure à chaque cahier.