Part 6
»En un mot, c'était un phénomène digne d'être proposé pour modèle aux élégants en tout genre. Cependant la prédication lui fut très-fatale. Un horrible vent coulis, venu d'une porte inexactement fermée, lui ôta tout à coup la voix et la respiration. Un pli qu'il aperçut à son rabat lui donna de nouvelles vapeurs qui le firent malade à périr. Il s'évanouit: pour le faire revenir, on eut l'incongruité de lui présenter de l'eau de la Reine qui ne venait pas de chez la petite marchande, la seule qui pût en avoir de bonne. Ce troisième coup le bouleversa. Enfin, pour comble de malheur, un malotru de médecin, habillé comme aurait pu l'être Hippocrate ou Gallien, en habit noir et sans dentelles, vint lui tâter le pouls. Il ne put digérer ce trait de la dernière maussaderie; le coeur lui souleva, et l'abbé de Pouponville rendit son âme mignonne, en demandant si l'on avait apporté ses souliers brodés et sa nouvelle ceinture à glands d'or. On l'ouvrit: on ne lui trouva ni cervelle ni cervelet. Une légère quantité d'une substance neigeuse et fondante au moindre trait lui en tenait lieu. Toutes les fibres et fibrilles du cerveau étaient d'une ténuité, d'une finesse, d'une exilité bien au-dessous de celle d'un fil d'araignée. Son coeur, d'une petitesse extraordinaire, avait les deux branches de l'aorte extrêmement étroites; les anatomistes attribuèrent à cette contraction la facilité prodigieuse qu'avait notre Adonis à _vaporer_, s'évanouir, défaillir, périr presque à chaque moment. Son sang ressemblait à de l'eau rose, et sa chair était tendre et délicate comme celle des Zéphyrs.
»Il avait ordonné par son testament que l'on garnît sa bière de coton parfumé, ce à quoi l'on ne manqua pas. Un de ses adeptes lui fit ériger par reconnaissance un mausolée élégant: c'était une table de toilette très-richement garnie de bougeoirs, de miroirs, de boîtes, de bijoux, de pâtes, de parfums, de rouge, de blanc, d'éponges et d'eaux de senteur.»
A cette nécrologie spirituelle est jointe une nomenclature des principaux ouvrages composant la bibliothèque de l'abbé de Pouponville. Ils sont tout à fait en harmonie avec le caractère de leur propriétaire:
«_Traité de l'attaque et de la défense des ruelles_, avec les plans et figures nécessaires pour l'intelligence du livre.
»_Les Statuts et règlements de l'ordre élégantissime du papillonnage, persiflage, rossignolage, chiffonnage, fredonnage, franc-bavardage_, etc., par l'urbanissime et superlicocantiosissime Zéphirofolet; 100 vol. in-folio.
»_Les Étrennes de 1759, ou les Mouches garnies de brillants._ L'auteur, Mouchero-Moucheroni, noble Vénitien, a fait voir que ce n'est pas à Paris seul que se font les belles inventions. Son livre est rempli de savantes recherches sur les mouches et leur antiquité: une mouche que portait Hélène, et qui relevait infiniment sa beauté, rendit Pâris amoureux et causa la guerre de Troie. Leurs noms: la friponne, la badine, la coquette, l'assassine, l'équivoque, la galante, la doléante, le soupir. Leurs positions: à la pointe de l'oeil, à la lèvre, au menton, près de la fossette des grâces. Leurs formes: en lune, en comète, en croissant, en étoile, en navette. 2 vol. in-12.
»_La Raison des femmes_, livre blanc, par un célèbre _rieniste_ des espaces imaginaires.
»_La Toilette ambulante_, par le juif Benjamin Fafefifofullina.
»_L'Art de dématérialiser les petits-maîtres allemands, hollandais, russes et chinois_, par le petit-maître Mignonet, chef de l'ordre, marquis de Plumeblanche, Teintmignard, Vermillon, etc., etc.
»_Les Berloques, ou les Grelots de la Folie_, par la marquise de Clicli.
»_L'Encyclopédie perruquière_, complète depuis 1740 jusqu'en 1760, ce qui fait 7,300 cahiers. On en donne deux chaque jour: celui du matin traite de l'attirail de la petite toilette; celui du soir regarde l'accommodage en forme. L'infatigable Friso-Cometti en est l'auteur. Il fait aussi des sourcils postiches, à l'air de chaque visage, et les attache d'une manière invisible.
»_Le Véritable Maître à tousser, cracher, prendre du tabac, éternuer_; avec un _Traité du nazillement provençal_, minauderie de fraîche date.
»_Dissertation philosophique sur les 365 sortes de poudres_, une pour chaque jour de l'année, avec leurs vertus miraculeuses, par Jean-Farine Leblanc.
»_Les Orgies d'Amathonte_, et en général tous les opéras comiques jusqu'à 1760. Recueil complet.»
Cet amusant volume est clos par une série de pensées, détachées de l'_Esprit de M. l'abbé de Pouponville_; c'était alors la mode de publier l'_Esprit_ de monsieur un tel, l'_Esprit_ de madame une telle. L'auteur de la _Bibliothèque des Petits-Maîtres_ n'a eu garde de laisser passer cette mode sans la railler à sa façon, qui est la bonne. Voici une des pensées de son abbé; elle est incomparable et eût fait tomber à la renverse Gentil-Bernard, Dorat et Boufflers: «--Le médecin céleste que Pamoisor! il a guéri ma levrette grise et mon perroquet amazone. Je veux lui donner un bijou précieux: c'est le portrait de ma dernière maîtresse d'hier. Qu'en ferais-je aujourd'hui?»
XI
TANT PIS POUR LUI, OU LES SPECTACLES NOCTURNES
1764, deux parties, sans indication de ville ni de librairie.
Un amant à la recherche de sa maîtresse, que des parents barbares dérobent à tous les yeux, fait rencontre, au bord d'une fontaine, de la fée Almanzine, qui lui offre une ceinture magique destinée à le rendre invisible. Il parcourt une partie des maisons de Cythéropolis et assiste à diverses scènes tour à tour plaisantes et tragiques, qui rappellent, mal à propos pour l'auteur anonyme de ce livre, la marche du _Diable boiteux_. Enfin, après avoir visité les promenades, les théâtres, les petites maisons, il finit par retrouver l'objet de sa flamme... entre les bras d'un Génie de qui la fée Almanzine avait tout lieu de se croire adorée. «Qu'on ne pense pas que je m'occupai à lui faire des reproches; on ne les emploie d'ordinaire qu'avec celles pour qui l'on conserve encore de la tendresse. Je rentrai chez moi, je l'ose dire, tranquillement. Heureux si j'avais gardé la précieuse ceinture! J'aurais pu la prêter quelquefois à un petit-maître, fier de lui-même et de tout ce qu'on dit de son mérite en sa présence; à des hommes follement épris d'une beauté qu'ils ne voient jamais qu'au sortir d'une longue toilette; et alors, combien de gens eussent été désabusés qui ne le seront jamais!»
XII
LES ERREURS INSTRUCTIVES, OU MÉMOIRES DU COMTE DE ***
Trois parties. A Londres, et se trouve à Paris, chez Cuissard, Pont-au-Change, et Prault, quai de Conti; 1765.
L'auteur, dans une épître dédicatoire à M. L. M. D. L. S. D'O., explique ainsi la poétique de son oeuvre: «L'intérêt peut être excité de deux manières: tantôt on laisse voir le but vers lequel tendent les personnages principaux, et, au moyen d'incidents amenés avec art, on éloigne le dénoûment; tantôt on répand l'intérêt sur différents personnages, et alors on ne doit être jugé que sur la manière plus ou moins adroite de lier les épisodes au sujet. Cette dernière forme est celle que j'ai prise.» Peut-être eût-il mieux fait dans ce cas d'adopter la première, car l'intérêt qu'il a répandu dans les _Erreurs instructives_ est mesuré à des doses tellement imperceptibles, que le lecteur n'arrive qu'à grand'peine à la fin des trois parties.
Le jeune comte de *** adore une religieuse du _couvent voisin_; après plusieurs mois d'une cour assidue au parloir, elle lui glisse un petit billet lui enjoignant de se trouver à neuf heures et demie du soir dans un chemin creux qui borde l'extrémité du saint enclos. «Je m'y rendis. A peine y étais-je arrivé que j'entendis marcher assez près de moi. Comme le lieu était absolument écarté, je me tins sur mes gardes en cas d'attaque; mais au lieu d'un ennemi, c'était un ange tutélaire que je ne connaissais pas, et qui pourtant m'intimida beaucoup en me demandant quel nom je portais. Je le dis sans me faire prier. Aussitôt, me montrant une échelle de corde attachée au mur, et me prenant par la main:--Montez, monsieur, me dit-il, montez promptement, pendant que personne ne passe. Je voulus connaître mon conducteur et savoir par qui il avait appris que je devais franchir le mur, mais il me pressa de monter d'un air assez brusque, en me disant que je l'apprendrais dans peu. Je fis ce qu'il souhaitait. La voix de ma chère Rosalie frappa bientôt mes oreilles: elle me disait d'une voix basse de prendre garde de tomber. A peine fus-je dans l'enclos que j'aurais désiré en être bien loin, à l'aspect d'une religieuse que je vis assise à quelques pas; je marquai mes craintes à Rosalie, qui ne fit qu'en rire. Pendant ce temps, la personne qui m'avait fait monter descendit à son tour, de façon que nous nous trouvâmes quatre dans le verger des religieuses. Je m'aperçus bientôt que l'amour nous y rassemblait tous.»
L'heure de la séparation ayant sonné, chacun reprend le chemin par où il est venu, en se promettant de se revoir le lendemain; une fois dehors, le comte de *** veut de nouveau remercier son compagnon nocturne, mais il est immédiatement interrompu par ces paroles:--Monsieur, parlons bas, ou plutôt ne parlons point; le mystère ne doit pas avoir trop de tous ses voiles; et lorsque des personnes estimables daignent exposer pour nous leur honneur et leur tranquillité, nous devons être jaloux de leur conserver ces deux choses. Le comte de *** ne trouve rien à répondre à ces mots, et se contente de saluer. Mais le lendemain, il a le bonheur de sauver ce galant homme d'un guet-apens que lui avaient tendu trois coquins armés, et dès lors l'amitié la plus étroite commence à se former entre M. de Verzy et le comte de ***.
Le morceau le plus piquant des _Erreurs instructives_, et celui en même temps qui est écrit avec le plus de vérité, c'est l'histoire de la journée d'une femme capricieuse. Nous allons essayer de le transporter sous les yeux du lecteur, en lui demandant grâce pour ce que quelques lacunes laisseront supposer d'immodeste. «Un matin, je fus voir une présidente fort jeune, mariée à un homme fort vieux:--Que vous venez à propos, me dit-elle; je vais prendre le chocolat. M. de N*** vient de partir pour la campagne; il n'y a point à reculer: engagé ou non, vous dînerez avec moi et me tiendrez compagnie tout le jour. J'acceptai l'offre, mais j'avais un rôle difficile à remplir. La présidente était de ces femmes qui seraient bien embarrassées de dire ce qui leur plaît; de ces femmes qui veulent et qui ne veulent plus dans le même instant, qui parlent avant que de penser, et qui oublient aussitôt qu'elles viennent de parler.
»Quand nous eûmes pris le chocolat, elle me dit qu'elle allait passer à sa toilette; voyant que je me disposais à la suivre:--Où venez-vous? me dit-elle d'un air irrité; vous imaginez-vous que je vais m'habiller en votre présence? Un jeune homme! Si mon mari venait à le savoir! Et quand il ne le saurait même pas? Lisez, amusez-vous; dans une heure au plus tard je reviens. Comme je vis que malgré mes instances elle s'obstinait à me refuser, je pris un livre et je m'assis. A peine avais-je lu six lignes qu'on vint me dire que madame la présidente me demandait:--J'ai réfléchi, dit-elle en me faisant asseoir à côté de sa table, que je pouvais vous admettre ici accompagnée de mes femmes; mais si j'apprends jamais que vous soyez indiscret...--Ah! madame, m'écriai-je d'un air touché, pouvez-vous avoir un pareil soupçon!
»Tandis qu'on la coiffait, son sein était légèrement découvert; je m'amusai à coller mes lèvres sur le miroir dans l'endroit où il était réfléchi.--Que faites-vous? me dit-elle d'un air embarrassé.--Je m'amuse avec une ombre.--Finissez, continua-t-elle en posant la main sur sa glace, cela me déplaît.--En vérité, madame, vous êtes inconcevable de vouloir me ravir jusqu'à l'apparence du bonheur. Alors, je vais me l'approprier, repris-je en tirant un miroir de poche; ce miroir est à moi, et je puis sans vous offenser, je pense, regarder ce qu'il représente. En même temps je l'appliquai sur sa glace. Ses femmes ne purent s'empêcher de rire assez haut; cette innocente liberté irrita madame de N***; elle les regarda de travers et leur ordonna de se retirer.» Cette scène est ingénieuse et très-jolie; Marivaux l'eût signée avec plaisir.
Resté seul avec la présidente, le comte de *** pousse si loin la galanterie qu'elle le menace plusieurs fois de sonner. Il porte habilement l'entretien sur le grand âge du président, sur ses infirmités, sur sa figure repoussante. «N'attaquez pas mon mari, dit-elle en prenant ce sérieux artificiel que les femmes connaissent si bien.--Madame, bien loin de l'attaquer, répondis-je, j'ai transporté sur lui tout le respect que je vous dois et je n'ai réservé pour vous qu'une tendresse...--Vous perdez la raison; comment! vous ne me respectez pas?--Il est pour chaque personne des respects différents, repris-je; celui qu'on a pour les personnes constituées en dignité est un devoir; pour certaines autres, c'est une politesse; mais, pour une femme aussi charmante que vous, c'est un culte, un hommage que l'amour nous force de rendre.»
Cette conversation, que nous abrégeons, se tient pendant le dîner; la présidente, qui est femme de table, verse du vin de Champagne au comte de ***. Après le dessert, on passe dans le boudoir, où un canapé semble convier au repos; la présidente s'assied, le comte lui fait lecture des _Mémoires turcs_, qu'il vient de trouver sur une chaise. «Quelle froideur! s'écria-t-elle après avoir écouté les quinze premières pages; passez, passez, cela est capable de me donner des frissons.» Toujours obéissant, le comte saute plusieurs feuillets et arrive à un passage singulièrement expressif; la dame se renverse sur le canapé, elle feint de dormir. Il y a, dans une nouvelle d'Alfred de Musset intitulée _Les Deux Maîtresses_, une situation absolument identique; nous y envoyons ceux de nos lecteurs qui ne se contentent pas des réticences, et qui veulent toujours savoir la fin des choses.
Les boutades de la présidente semblent avoir cessé; elle se fait aux petits soins auprès du comte; elle veut qu'il soupe avec elle. «Il était juste qu'un excès de tendresse récompensât les excès d'impertinence que j'avais été obligé de supporter. L'important était de trouver les moyens de rentrer la nuit sans être aperçu. Madame de N*** me montra une petite porte d'où l'on descendait, par un escalier dérobé, dans une salle basse dont les fenêtres donnaient sur la rue.--J'ouvrirai moi-même la fenêtre, dit-elle; il ne vous sera pas difficile d'y monter; venez-y à onze heures. Je fus exact au rendez-vous. Elle ne tarda pas à paraître.--Mon cher, me dit-elle à basse voix, j'ai réfléchi sur la promesse que je vous avais faite; mais, en vérité, je ne puis l'exécuter. Si mon mari allait revenir, où en serais-je? Je la donnai au diable de bon coeur, et, voyant qu'elle me souhaitait le bonsoir, je m'éloignai, furieux. J'allais perdre la fenêtre de vue, lorsqu'on me rappela.--Ne vous en allez pas, me dit-elle, montez; mon mari serait arrivé, s'il avait eu intention de revenir; mes femmes couchent un peu loin de moi, mon appartement est clair, nous laisserons les volets ouverts pour être avertis du temps où il faudra vous retirer; montez vite.
«Je grimpai avec promptitude, crainte qu'il ne reprît à ce Protée femelle un caprice semblable au premier. Elle avait laissé la porte de sa chambre ouverte, en descendant; je montais derrière elle en la tenant par la main, lorsque, à la moitié de l'escalier, elle se rejeta brusquement entre mes bras en s'écriant:--Je vois mon mari dans ma chambre! Nous redescendîmes avec précipitation. La présidente tremblait, j'étais interdit; enfin elle était prête à sauter par la fenêtre avec moi, lorsque, ayant prêté l'oreille fort longtemps, je n'entendis aucun bruit dans son appartement; j'eus même la hardiesse de monter quelques marches pour me rendre plus certain, et apercevant sur un sopha une robe avec une coiffe au-dessus, je ne doutai plus qu'elle n'eût pris ses propres habillements pour son mari. Mais, quand il fallut la faire monter, ce fut une autre scène: elle me dit d'abord qu'elle ne s'était point trompée et que c'était bien son mari qu'elle avait vu en robe de chambre et en bonnet de nuit sur le sopha; qu'elle le connaissait mieux que moi. J'eus encore une seconde comédie, après l'avoir convaincue du contraire avec mille peines.--C'est donc un avertissement, me disait-elle; peut-être mon mari arrivera-t-il cette nuit; j'ai la tristesse dans le coeur, laissez-moi.
«Il y avait de quoi perdre l'esprit avec cette femme, et il ne fallait rien moins que sa beauté pour me retenir. Cependant, bon gré, mal gré, je la fis monter dans sa chambre; elle eut encore l'inhumanité ou plutôt la folie de vouloir visiter des papiers qu'une parente lui avait donnés en dépôt, afin de voir s'il n'en manquait aucun. Ils étaient dans un petit coffre. Je pris la liberté de lui représenter que, dès qu'on n'avait pas enlevé le coffre et qu'elle le trouvait fermé, cela devait lui tenir lieu de la visite qu'elle voulait faire. J'en eus pour toute réponse que l'on ne pouvait être trop exact à remplir ses devoirs; pensée sentimentale placée si à propos que je pensai éclater de rire. Après quoi, elle changea de ton et se mit à pleurer de toutes ses forces de l'infidélité qu'elle allait faire à un mari qui l'adorait. Je voulus interrompre sa complainte, ce fut inutilement: toutes mes ruses, toutes mes caresses n'aboutirent à rien. Excédé, furieux, ou, pour ainsi dire, enragé de ses vertiges, je pris mon chapeau, malgré les efforts qu'elle fit alors pour me retenir, bien résolu de ne la revoir de ma vie.»
Il faut convenir que cette historiette est narrée avec cette bonhomie qui décèle la chose arrivée. On n'invente pas aussi bien, ni aussi juste. Malheureusement c'est la seule drôlerie des _Erreurs instructives_.
XIII
LE ZINZOLIN
Jeu frivole et moral, avec cette épigraphe: «_Ludendo pingimus._» A Amsterdam, chez les libraires associés, 1769.
Ce nom singulier avait servi d'abord à désigner une couleur charmante, qui, dès son apparition, éclipsa le lilas et le vert pomme qui régnaient souverainement avant elle; il n'était pas permis de porter autre chose que des étoffes _zinzolin_ et des échelles de ruban _zinzolin_. Plus tard, ce nom fut appliqué à un jeu de cartes qui se jouait à quatre personnes, et dont les termes principaux étaient: le _vertugadin_, la _rocambole_, les _sigisbés_, etc. Il devint de mode alors pour les petites-maîtresses de s'écrier à tout propos, avec une pointe de zezaiement que le mot tendait à introduire: «_Z'ai fait auzourd'hui un Zinzolin zarmant._» Peut-être était-il possible de bâtir sur le Zinzolin un roman agréable, ou tout au moins une peinture des manies et des ridicules de la société joueuse du XVIIIe siècle. L'auteur n'en a pas jugé ainsi: il s'est contenté d'écrire une digression capricieuse, qui a toutes les prétentions à l'esprit, à la légèreté, à la galanterie, et qui en est pour toutes ses prétentions.
Attribué à Luneau de Boisjermain ou à Toustain de Lormery.
XIV
CLÉON
Rhéteur cyrénéen, traduit de l'italien. A Amsterdam. 1770.
C'est un ouvrage à _clef_, comme les _Mille et une Faveurs_ du chevalier de Mouhy, comme le _Prince Apprius_. Ces sortes de productions équivalent au jeu du casse-tête chinois; et il faut être doué d'une patience toute spéciale pour découvrir, par exemple, que _Nasiralo_ signifie la Raison, _Mentegiu_ le Jugement, ainsi de suite. Bizarre littérature! Tout est figuré dans _Cléon_, tout prend un corps et un nom, comme dans cette description extravagante du visage d'une femme. Le morceau est d'un genre unique; nous le donnons en entier; mais, plus humain que l'auteur, nous plaçons la clef à côté de l'énigme.
«La façade est occupée, au premier étage, par le chancelier, grand orateur (_la langue_), qui porte la parole en toute occasion et qui donne les ordres nécessaires. L'on aurait une entière confiance en lui, si sa trop grande vivacité et son indiscrétion ne donnaient de justes sujets de s'en défier. Pour y mettre un frein, on a jugé à propos de lui prescrire des bornes qu'il ne peut passer; il est environné d'une balustrade d'ivoire (_les dents_) du plus bel aspect; de plus, il a deux voisins (_les oreilles_) qui ne le quittent jamais. Espions continuels et attentifs au moindre bruit, ils ramassent les nouvelles et les lui rapportent à mesure qu'ils les entendent. De peur d'en échapper aucune, ils sont toujours aux écoutes par leur fenêtre ou sur l'escalier de leurs portes. Le parfumeur (_le nez_), à cause de son mérite étonnant, a son logement au milieu du deuxième étage, dans la saillie à deux ailes soutenue d'une seule colonne. C'est lui qui a donné la vogue à l'eau de miel, à l'eau de Chypre, etc. Les gardes du corps (_les yeux_) sont dans les mansardes, au troisième; on les a placés à la partie la plus élevée, pour découvrir de plus loin; les voyageurs ne manquent guère de les consulter, c'est l'étoile polaire qui les guide: s'ils sont de bon augure, on peut s'en rapporter à eux et continuer sa route. Ces gardes savent imprimer des signes certains à leur fourrure en demi-cercle sous laquelle ils sont à couvert, pour donner l'ordre dont ils sont chargés et manifester leurs volontés particulières. Ce langage est d'une expression, d'une énergie dont les discours du chancelier n'approchent pas.»
On ne peut aller plus loin en fait de mauvais goût. _Cléon_ est rare et n'a jamais été réimprimé.
XV
LE SOUPÉ DES PETITS-MAITRES
Ouvrage moral en deux parties, à Londres.
Cela commence ravissamment: «Il est onze heures du matin; un abbé, assez semblable à une poupée de quatre pieds de haut, sourit aux dernières épreuves d'une brochure de sa composition. Il s'applaudit d'avoir fait une épître en vers, et se promet de la faire servir pour toutes les femmes. Il la relit avec complaisance, ordonne à son laquais de voler chez son imprimeur, de faire tirer vite quelques exemplaires et de les lui apporter au Palais-Royal. Il se met à sa toilette, cache artistement sa petite bosse dans les plis d'un manteau de soie, est content de lui, et se trouve en état de figurer au lever de quelque jolie femme.
»Déjà il traverse la rue de Richelieu, quand un déluge d'eau de senteur, dont tout le quartier est parfumé, lui fait lever la tête; il voit avec surprise qu'il est jour chez la comtesse de ***. Il monte chez elle, on l'annonce; Vénus lui sourit, il se croit Adonis.»
Le _Soupé des Petits-Maîtres_, on le devine par le titre, est une partie fine où chacun raconte son histoire. Les personnages s'appellent Persac, Saint-Val, le Président, la Bouquetière, la Marchande, la Danseuse, etc. Tout cela est gai et mené vivement.
«Vous connaissez la belle Sophie? Quelques personnes la placent au rang des beautés vaporeuses; pour moi, je sais qu'en femme sensée elle ne satisfait ses goûts et ses caprices que lorsqu'elle est tranquille du côté de l'intérêt. Un tableau qui est dans son boudoir, et que le peintre a malignement imaginé d'après le caractère et les aventures de la dame, va vous la peindre entièrement. Sophie est représentée devant son pupitre, pinçant de la guitare; un militaire est à sa droite, donnant du cor; un petit abbé occupe la gauche avec sa flûte, et un financier est vis-à-vis, jouant de la poche[3]. On lit sur le haut du papier de musique: _Concert à trois_. Le lourd Midas, qui avait demandé à l'Apelle moderne un tableau de fantaisie, a payé fort chèrement celui-ci, sans en avoir jamais deviné l'allégorie; le militaire, l'abbé et la belle n'ont eu garde de l'en instruire.»
[3] _Pochette_, petit violon. L'auteur aura voulu jouer sur les mots.